{"id":21729,"date":"2011-03-05T12:57:29","date_gmt":"2011-03-05T11:57:29","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=21729"},"modified":"2013-01-02T14:45:46","modified_gmt":"2013-01-02T13:45:46","slug":"la-pretendue-theorie-de-la-valeur-daristote-des-scolastiques-a-paul-jorion-par-zebu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2011\/03\/05\/la-pretendue-theorie-de-la-valeur-daristote-des-scolastiques-a-paul-jorion-par-zebu\/","title":{"rendered":"<strong>LA PRETENDUE \u00ab\u00a0THEORIE DE LA VALEUR\u00a0\u00bb D&rsquo;ARISTOTE\u00a0: DES SCOLASTIQUES A PAUL JORION, par Z\u00e9bu<\/strong>"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9<\/p><\/blockquote>\n<p>Dans &lsquo;<a href=\"http:\/\/www.atheles.org\/editionsducroquant\/dynamiquessocioeconomiques\/leprix\/index.html\">Le Prix&rsquo;<\/a>, Paul Jorion s&rsquo;attache \u00e0 d\u00e9monter les m\u00e9canismes de la formation des prix en se basant sur l&rsquo;analyse qu&rsquo;en fait Aristote dans son ouvrage &lsquo;Ethique \u00e0 Nicomaque&rsquo; (Livre V Chapitre V).<\/p>\n<p>Ceci appelle imm\u00e9diatement plusieurs remarques. Le Stagirite a rarement \u00e9crit sur l&rsquo;\u00e9conomie et quand il le fait, il en parle bri\u00e8vement et toujours ins\u00e9r\u00e9 dans des r\u00e9flexions philosophiques importantes, notamment la justice dans cet ouvrage. Une grande partie de la pens\u00e9e \u00e9conomique &lsquo;classique&rsquo;, de l&rsquo;Ecole de Salamanque jusqu&rsquo;\u00e0 Marx en passant par Smith, remonte jusqu&rsquo;\u00e0 cette source, qui fut utilis\u00e9e par les scolastiques \u00e0 un moment sp\u00e9cifique et bien dat\u00e9 de l&rsquo;Histoire de la pens\u00e9e occidentale (13\u00e8me si\u00e8cle), qui est \u00e0 l&rsquo;origine de la cr\u00e9ation du <strong><em>concept de valeur<\/em><\/strong>.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dire toute l&rsquo;importance qu&rsquo;a ce texte, pour ces deux raisons mais aussi l&rsquo;importance d&rsquo;\u00eatre certain de ce qu&rsquo;avait voulu d\u00e9crire Aristote dans ces quelques pages et ce d&rsquo;autant plus qu&rsquo;une grande part de la pens\u00e9e \u00e9conomique &lsquo;apocryphe&rsquo; fonde ses hypoth\u00e8se, ses th\u00e9ories, ses concepts sur celui de la valeur.<\/p>\n<p><!--more-->Or, un des fondements de la th\u00e9orie de Paul Jorion sur la formation des prix est de justement d\u00e9montrer, de mani\u00e8re radicale, que <strong><em>le concept de valeur \u2026 n&rsquo;existe pas<\/em><\/strong> dans les \u00e9crits d&rsquo;Aristote. Et non seulement que cette conceptualisation lui est \u00e9trang\u00e8re mais que la pens\u00e9e \u00e9conomique qui se r\u00e9clame, depuis les scolastiques, de ce concept de valeur est erron\u00e9e. Non pas nulle et non avenue, mais tout simplement fausse.<\/p>\n<p>Si Paul Jorion dit &lsquo;vrai&rsquo;, pour une pens\u00e9e \u00e9conomique qui se d\u00e9crit elle-m\u00eame comme une &lsquo;science \u00e9conomique&rsquo;, il y a l\u00e0 un gouffre b\u00e9ant qui s&rsquo;ouvre sous ses pieds car jusqu&rsquo;il y a peu, la pens\u00e9e \u00e9conomique &lsquo;classique&rsquo;, y compris marxiste, fondait sur la valeur sa compr\u00e9hension des r\u00e9alit\u00e9s \u00e9conomiques mais aussi de la monnaie.<\/p>\n<p>Marx d\u00e9clare ainsi que \u00ab\u00a0<em>Aristote nous dit lui-m\u00eame o\u00f9 son analyse vient \u00e9chouer \u2013 contre l&rsquo;insuffisance de son concept de valeur<\/em> \u00bb (&lsquo;Le Prix&rsquo;, p.47), concept qu&rsquo;il critique mais dont il se sert pour ses propres concepts. Smith utilise aussi la <strong><em>description<\/em><\/strong> qu&rsquo;effectue Aristote dans &lsquo;Ethique \u00e0 Nicomaque&rsquo; de ce qu&rsquo;est la valeur pour utiliser un <strong><em>concept<\/em><\/strong> de valeur [\u00ab\u00a0<em>L&rsquo;une\u00a0 peut \u00eatre appel\u00e9e &lsquo;valeur d&rsquo;usage&rsquo; ; l&rsquo;autre, &lsquo;valeur d&rsquo;\u00e9change&rsquo;<\/em> \u00bb, (id., p.48)], sans toutefois parvenir a en expliquer les racines.<\/p>\n<p>Paul Jorion d\u00e9montre au contraire l&rsquo;inexistence d&rsquo;une telle &lsquo;th\u00e9orie&rsquo; chez Aristote car celle-ci signifierait que la notion de &lsquo;valeur&rsquo; qu&rsquo;il aurait intentionnellement produite ait le m\u00eame sens que Marx et Smith lui attribuent et donne tort, en passant, \u00e0 un &lsquo;prix Nobel&rsquo; d&rsquo;\u00e9conomie (rien de moins), Schumpeter, qui \u00e9crit : \u00ab\u00a0<em>Si j&rsquo;ai raison, c&rsquo;est qu&rsquo;Aristote \u00e9tait \u00e0 la recherche de quelque th\u00e9orie du prix fond\u00e9 sur le co\u00fbt du travail, qu&rsquo;il \u00e9tait incapable de formuler explicitement <\/em>\u00bb. Paul Jorion part pour ce faire de la suggestion de Polanyi, qui indique qu&rsquo;il est n\u00e9cessaire de repartir de l&rsquo;analyse que faisait Aristote de la formation des prix car elle appara\u00eet comme cruciale.<\/p>\n<p>En fait, bien plus qu&rsquo;une inexistence de la pr\u00e9sence d&rsquo;un tel concept dans les \u00e9crits du Stagirite, c&rsquo;est tout simplement <strong><em>l&rsquo;inexistence m\u00eame du mot <\/em><\/strong> dans &lsquo;l&rsquo;Ethique \u00e0 Nicomaque&rsquo; que d\u00e9montre Paul Jorion. Aristote utilise ainsi dans ses \u00e9crits le terme &lsquo;<strong><em>user<\/em><\/strong>&lsquo; et &lsquo;<strong><em>\u00e9changer<\/em><\/strong>&lsquo; et non &lsquo;<strong><em>valeur d&rsquo;usage<\/em><\/strong>&lsquo; et &lsquo;<strong><em>valeur d&rsquo;\u00e9change<\/em><\/strong>&lsquo;. Quel serait la cause de cette modification entre les textes originaux et l&rsquo;interpr\u00e9tation qu&rsquo;en a fait Smith comme Marx, entre autres, sans m\u00eame parfois interroger l&rsquo;origine de ce concept ou sa pr\u00e9tendue &lsquo;insuffisance&rsquo; ?<\/p>\n<p>Pour Paul Jorion, l&rsquo;id\u00e9e platonicienne d&rsquo;<em>apparentia<\/em> (<em>phenomenon<\/em> en grec) serait \u00e0 l&rsquo;origine de cette modification. En effet, le &lsquo;<strong><em>ph\u00e9nom\u00e8ne<\/em><\/strong>&lsquo; cache une v\u00e9rit\u00e9 r\u00e9elle plus profonde que la simple r\u00e9alit\u00e9 observ\u00e9e pour Platon. De sorte que si on observe effectivement que les prix oscillent, cette variabilit\u00e9 que l&rsquo;on ne peut pas expliquer <strong><em>en apparence<\/em><\/strong> ne peut l&rsquo;\u00eatre que par une raison plus profonde : <strong><em>l&rsquo;existence de la valeur<\/em><\/strong>. Si cette d\u00e9marche est philosophiquement valable dans un cadre platonicien, elle ne l&rsquo;est pas dans celle aristot\u00e9licienne, a fortiori par Aristote lui-m\u00eame, qui utilise m\u00e9thodologiquement une toute autre analyse : il part des \u00e9l\u00e9ments singuliers pour observer des r\u00e9gularit\u00e9s, qui forment des lois universelles, soit une approche ph\u00e9nom\u00e9nologique, diff\u00e9rente de l&rsquo;approche platonicienne.<\/p>\n<p>Une lecture n\u00e9o-platonicienne aurait \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9e lors des analyses de &lsquo;Ethique \u00e0 Nicomaque&rsquo;, notamment par les scolastiques dont l&rsquo;attrait pour les th\u00e8ses n\u00e9o-platoniciennes n&rsquo;est pas inconnu et pourrait expliquer la <strong><em>&lsquo;transsubstantiation&rsquo; <\/em><\/strong>(sans ironie aucune) des termes \u00e9crits par Aristote en concept de valeur. Cette th\u00e9orie permet d&rsquo;expliquer scientifiquement, au travers d&rsquo;une analyse philosophique, m\u00e9thodologique et s\u00e9mantique que le concept de valeur n&rsquo;existe pas et n&rsquo;a m\u00eame jamais exist\u00e9 dans les \u00e9crits\u00a0 et la pens\u00e9e d&rsquo;Aristote.<\/p>\n<p>Le &lsquo;point aveugle&rsquo; n\u00e9anmoins qui perdure est le &lsquo;comment&rsquo; : comment une telle modification a pu se r\u00e9aliser et quelles purent \u00eatre les motivations (hors des motivations philosophiques ou de mise en coh\u00e9rence d&rsquo;un texte &lsquo;en apparence&rsquo; difficile \u00e0 lire et \u00e0 interpr\u00e9ter) de ceux qui la r\u00e9alis\u00e8rent, soit les scolastiques ? A ce jour, il n&rsquo;y avait pas d&rsquo;explicitations autres que celles donn\u00e9es par Paul Jorion, si ce n&rsquo;est &lsquo;l&rsquo;insuffisance&rsquo; de Marx.<\/p>\n<p>Cette &lsquo;bo\u00eete noire&rsquo; vient d&rsquo;\u00eatre ouverte mais d&rsquo;une autre mani\u00e8re, par Sylvain Piron, ma\u00eetre de conf\u00e9rences \u00e0 l&rsquo;EHESS (Ecoles des Hautes Etudes en Sciences Sociales), qui d\u00e9veloppe dans un article intitul\u00e9 &lsquo;<strong><a href=\"http:\/\/halshs.archives-ouvertes.fr\/docs\/00\/52\/45\/25\/PDF\/Albert_le_Grand_et_le_concept_de_valeur.pdf\">Albert le Grand et le concept de valeur<\/a><\/strong>&lsquo; une autre analyse, historique cette fois, qui vient d\u00e9finitivement renforcer les th\u00e9ories de Paul Jorion quant \u00e0 la formation des prix car l&rsquo;historien base lui aussi son analyse de l&rsquo;\u00e9mergence du concept de valeur non seulement sur une modification des \u00e9crits mais m\u00eame d&rsquo;un <strong><em>renversement<\/em><\/strong> de ceux-ci par les scolastiques.<\/p>\n<p>Il identifie l&rsquo;apparition du terme &lsquo;valeur&rsquo; vers le 11\u00e8me si\u00e8cle et une &lsquo;rupture&rsquo; dans la pens\u00e9e \u00e9conomique occidentale qui se serait produite entre le 10\u00e8me et le 12\u00e8me si\u00e8cle, li\u00e9e selon lui \u00e0 la r\u00e9volution agricole en cours durant ces deux si\u00e8cles. Mais c&rsquo;est vers la seconde moiti\u00e9 du 13\u00e8me si\u00e8cle que ces mots qui d\u00e9crivent de nouvelles r\u00e9alit\u00e9s (&lsquo;co\u00fbt&rsquo; par exemple) en viennent \u00e0 devenir des notions et \u00e0 \u00eatre reli\u00e9s \u00e0 des cat\u00e9gories. &lsquo;L&rsquo;Ethique \u00e0 Nicomaque&rsquo; vient jouer un r\u00f4le de cadre th\u00e9orique sur lequel les scolastiques viendront s&rsquo;appuyer. Or, \u00ab\u00a0<strong>La notion de valor est absente du texte d\u2019Aristote<\/strong><em> dans la traduction de Robert Grosseteste qui se voulait strictement litt\u00e9rale. <strong>C\u2019est Albert le Grand qui a introduit le mot<\/strong>, dans la premi\u00e8re exposition de ce cinqui\u00e8me livre produite dans le monde latin, en imposant de la sorte une torsion consid\u00e9rable au texte comment\u00e9. Le pli qui a \u00e9t\u00e9 pris \u00e0 cette occasion a marqu\u00e9 durablement l\u2019approche philosophique de la valeur et de l\u2019\u00e9change, \u00e0 tel point qu\u2019on peut faire de ce premier commentaire de l\u2019\u00c9thique la <strong>sc\u00e8ne inaugurale de l\u2019histoire de la pens\u00e9e \u00e9conomique occidentale<\/strong>. <\/em>\u00bb (p.3-4). Ainsi donc, le terme de &lsquo;valeur&rsquo; est bien absent du texte du Stagirite, comme l&rsquo;avait d\u00e9j\u00e0 soulign\u00e9 Paul Jorion.<\/p>\n<p>De plus, Sylvain Piron d\u00e9finit ce moment historique comme un tournant strat\u00e9gique dans la pens\u00e9e \u00e9conomique. En effet, comme Schumpeter, les \u00e9conomistes ont consid\u00e9r\u00e9 qu&rsquo;avant Smith, l&rsquo;histoire de la pens\u00e9e \u00e9conomique se r\u00e9sumait \u00e0 l&rsquo;histoire des observations et des intuitions, ce qui impliqua que toutes les analyses \u00e9conomiques sur le texte d&rsquo;Aristote furent produites \u00e0 partir de concepts que l&rsquo;historien qualifie &lsquo;d&rsquo;<strong><em>anachroniques<\/em><\/strong>&lsquo;. A l&rsquo;inverse, il cite Karl Polanyi comme un des rares \u00e0 fonder une analyse tenant compte du contexte des id\u00e9es comme \u00e9l\u00e9ment d&rsquo;analyse. Il faut donc \u00ab\u00a0<em>(\u2026) r\u00e9cuser l\u2019id\u00e9e que ces pages rel\u00e8vent d\u2019une pens\u00e9e \u00e9conomique, au sens o\u00f9 les modernes ont construit cette notion ; elles traitent d\u2019une question \u00e9thique et politique, qui m\u00e9rite d\u2019\u00eatre lue <strong>dans ses propres termes<\/strong>.<\/em> \u00bb (p.6). En ce sens, Sylvain Piron rejoint Paul Jorion quant \u00e0 l&rsquo;analyse contextuelle de la pens\u00e9e \u00e9conomique de Karl Polanyi et son utilit\u00e9 pour expliciter les conditions de productions intellectuelles des th\u00e9ories \u00e9conomiques.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 partir du milieu du XIIIe si\u00e8cle que le concept de valeur fait son entr\u00e9e en philosophie, <strong>\u00e0 la faveur de la lecture du cinqui\u00e8me livre de l\u2019\u00c9thique<\/strong>. <\/em>\u00bb (p.7). D&rsquo;un point de vue contextuel, il est ainsi important de saisir que, contrairement \u00e0 la <strong><em>mesure dans l&rsquo;\u00e9change<\/em><\/strong> (&lsquo;proportion diagonale&rsquo;) dont parle Aristote, les scolastiques parleront de la <strong><em>mesure des biens \u00e9chang\u00e9s<\/em><\/strong>, car l&rsquo;utilisation mon\u00e9taire dans les cit\u00e9s m\u00e9di\u00e9vales n&rsquo;est plus celle qu&rsquo;en faisaient les cit\u00e9s grecques d&rsquo;Aristote. Ce <strong><em>renversement<\/em><\/strong> d\u00e9place alors le concept de justice dans les \u00e9changes de la <strong><em>philia<\/em><\/strong> (besoin et reconnaissance d&rsquo;un besoin mutuel, &lsquo;amiti\u00e9&rsquo;) vers l&rsquo;abstraction de la <strong><em>valeur<\/em><\/strong>, o\u00f9 la relation et m\u00eame les individus disparaissent au profit du bien.<\/p>\n<p>Comment ce renversement a-t-il pu se produire ?<\/p>\n<p>Une traduction compl\u00e8te de &lsquo;l&rsquo;Ethique \u00e0 Nicomaque&rsquo; fut r\u00e9alis\u00e9e par Robert Grossteste en 1247, dans laquelle le terme &lsquo;besoin&rsquo; fut remplac\u00e9 par un autre terme que celui utilis\u00e9 normalement mais dont les notes permettent de comprendre la signification, proc\u00e9d\u00e9 qui sera d&rsquo;ailleurs rectifi\u00e9 avant 1260. Cependant, Albert le Grand utilise la premi\u00e8re version de Grossteste en 1250, ce qui facilite d&rsquo;ailleurs la compr\u00e9hension de ce texte \u00e0 la lumi\u00e8re d&rsquo;une philosophie propre \u00e0 celle du contexte de la lecture mais non de l&rsquo;\u00e9criture : il fait l&rsquo;impasse sur les diagonales des \u00e9changes pour se focaliser sur les liens entre les individus et les biens\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Pour que l\u2019\u00e9change soit juste, ce ne sont pas les personnes qu\u2019il faut ramener \u00e0 l&rsquo;\u00e9galit\u00e9, mais <strong>les productions qui doivent \u00eatre rendues \u00e9gales<\/strong>. (\u2026) Toute id\u00e9e de besoin mutuel ayant disparu de ces pages, <strong>c\u2019est la juste r\u00e9mun\u00e9ration des activit\u00e9s productrices qui assure d\u00e9sormais la permanence de l\u2019\u00e9change social<\/strong> (&#8230;) <\/em>\u00bb (p.13).<\/p>\n<p>Chaque m\u00e9tier, dans la cit\u00e9 m\u00e9di\u00e9vale d&rsquo;Albert le Grand, a donc sa place et c&rsquo;est sa juste r\u00e9mun\u00e9ration qui permettra l&rsquo;\u00e9change social et non l&rsquo;existence de besoins mutuels et de leurs reconnaissances sociales : la valorisation de l&rsquo;effort dans la philosophie m\u00e9di\u00e9vale &lsquo;<strong><em>correspondait<\/em><\/strong>&lsquo; bien au terme de valeur. Un concept \u00e9tait n\u00e9.<\/p>\n<p>Dans le m\u00eame mouvement, Albert le Grand renverse la notion de la monnaie en y lisant les termes &lsquo;in utile&rsquo; en lieu et place &lsquo;d&rsquo;inutile&rsquo;, produisant l\u00e0 encore des transformations importantes en termes de pens\u00e9e \u00e9conomique, notamment sur l&rsquo;abstraction de la monnaie.<\/p>\n<p>Pierre de Jean Olivi finit vers la fin du 13\u00e8me si\u00e8cle par parachever cette conceptualisation en utilisant de mani\u00e8re syst\u00e9matique le terme &lsquo;valeur&rsquo; dans son ouvrage qui reprend les contributions d&rsquo;Albert le Grand et Thomas d&rsquo;Aquin sur le sujet et en rendant les relations sociales complexes d\u00e9pendantes d&rsquo;un rapport aux choses.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, Sylvain Piron pr\u00e9cise que \u00ab\u00a0<em>C\u2019est par anachronisme que l\u2019on a cherch\u00e9 \u00e0 attribuer diverses \u00ab th\u00e9ories de la valeur \u00bb \u00e0 Albert le Grand, comprises au sens de la recherche d\u2019un fondement absolu de la valeur. Il s\u2019est content\u00e9 ici de poser le probl\u00e8me et d\u2019<strong>en montrer les implications sociales<\/strong> (l\u2019\u00e9quilibre entre les diff\u00e9rents m\u00e9tiers constituant la communaut\u00e9). Mais ce faisant, il a sugg\u00e9r\u00e9 toutes les voies des discussions futures. <\/em>\u00bb (p.18). De sorte qu&rsquo;entre les erreurs de transcription entre deux versions, les interpr\u00e9tations selon les concepts sociaux et philosophiques du moment et les volont\u00e9s anachroniques de situer l&rsquo;origine de la cr\u00e9ation du concept de la valeur \u00e0 Albert le Grand, force est de constater que le dit concept rel\u00e8ve d&rsquo;un niveau d&rsquo;inventivit\u00e9 remarquable et ce depuis son &lsquo;invention&rsquo; au 13\u00e8me si\u00e8cle en Occident.<\/p>\n<p>Ce travail d&rsquo;historien, publi\u00e9 r\u00e9cemment (octobre 2010), permet ainsi de conforter la th\u00e9orie de Paul Jorion sur la formation des prix d&rsquo;un point de vue historique, \u00e0 savoir que depuis les scolastiques (Albert le Grand) une grande partie de la pens\u00e9e \u00e9conomique a construit des ch\u00e2teaux en Espagne car ni le terme ni le concept de &lsquo;valeur&rsquo; n&rsquo;ont jamais exist\u00e9 dans les \u00e9crits d&rsquo;Aristote. Bien au contraire, si on r\u00e9examine ses \u00e9crits dans une position qui ne soit pas anachronique, force est d&rsquo;admettre que ce qu&rsquo;a voulu \u00e9crire Aristote, c&rsquo;est la description d&rsquo;un besoin et d&rsquo;une <strong><em>reconnaissance mutuelle des besoins d&rsquo;\u00e9changes<\/em><\/strong>, soit l&rsquo;affirmation d&rsquo;une <em>philia<\/em>, n\u00e9cessaire au maintien de la paix sociale, en lieu et place du besoin d&rsquo;\u00e9changer des biens entre individus. Mais aussi que la justice dans les \u00e9changes est li\u00e9e \u00e0 la <strong><em>justice entre les individus<\/em><\/strong>, soit, comme le d\u00e9montre Paul Jorion dans &lsquo;Le Prix&rsquo;, <strong><em>fonction des statuts sociaux<\/em><\/strong> entre individus membres de l&rsquo;\u00e9change, statuts sociaux dont les termes d\u00e9terminent la formation des prix. <strong><em>La th\u00e9orie de l&rsquo;offre et de la demande<\/em><\/strong>, bas\u00e9e, elle, sur le besoin d&rsquo;\u00e9changer des biens, <strong><em>est<\/em><\/strong> <strong><em>impropre \u00e0 expliquer cette formation des prix<\/em><\/strong> : elle n&rsquo;est ainsi qu&rsquo;une &lsquo;apparentia&rsquo;.<\/p>\n<p>Contre les tenants donc de la &lsquo;science \u00e9conomique&rsquo;, Karl Polanyi puis Paul Jorion, en revenant \u00e0 la source, soit l&rsquo;analyse du texte d&rsquo;Aristote et uniquement celui-ci, ont permis de r\u00e9tablir une filiation en droite ligne avec le philosophe, sans passer par les erreurs et versions de traductions, les anachroniques repr\u00e9sentations du moment ou les projections id\u00e9ologiques de la pens\u00e9e \u00e9conomique qui s&rsquo;autod\u00e9termina ensuite comme une &lsquo;science&rsquo; : la Philosophie et l&rsquo;Histoire ne l&rsquo;ont pas entendu de cette oreille.<\/p>\n<p>Point final \u00e0 cette histoire ?<\/p>\n<p>Rien n&rsquo;est moins s\u00fbr. Du moins, quant \u00e0 l&rsquo;origine et \u00e0 la cause de ce renversement si essentiel dans la pens\u00e9e \u00e9conomique car Albert le Grand, lors de son analyse de la traduction de l\u2019&rsquo;Ethique \u00e0 Nicomaque&rsquo; poss\u00e9dait aussi une traduction r\u00e9alis\u00e9e quelques ann\u00e9es auparavant (1240) par Hermann l&rsquo;Allemand du commentaire moyen d&rsquo;un des derniers grands philosophes arabes, Ibn Rushd, plus connu sous le nom \u2026 d&rsquo;<strong><em>Averro\u00e8s<\/em><\/strong>. Ce dernier en effet, grand sp\u00e9cialiste et commentateur d&rsquo;Aristote du 12\u00e8me si\u00e8cle en Espagne musulmane, a comment\u00e9 ce texte, dont la version originale en arabe a \u00e9t\u00e9 perdue. Il serait donc tr\u00e8s int\u00e9ressant de savoir ce qu&rsquo;Averro\u00e8s disait de ce texte, si tant est que son commentaire ait port\u00e9 sur la partie concernant le sujet. Il serait aussi int\u00e9ressant de conna\u00eetre l\u00e0 encore les \u00e9ventuels \u00e9carts de traductions qui auraient pu exister entre la version d&rsquo;Aristote et celle qu&rsquo;Albert le Grand a eu traduite du commentaire arabe d&rsquo;Averro\u00e8s. Il serait enfin int\u00e9ressant de v\u00e9rifier si Albert le Grand re\u00e7ut la traduction du commentaire d&rsquo;Averro\u00e8s avant ou apr\u00e8s la premi\u00e8re version de Robert Grosstete, afin de savoir, selon le contenu de ce commentaire, si les al\u00e9as de l&rsquo;Histoire ont l\u00e0 encore jou\u00e9 un r\u00f4le.<\/p>\n<p>Car au-del\u00e0 d&rsquo;Averro\u00e8s, un des derniers passeurs arabes de la pens\u00e9e philosophique grecque vers le monde occidental, c&rsquo;est tout un ensemble de passeurs que l&rsquo;on peut \u00e9voquer : Ibn Khaldoun l&rsquo;historien et le sociologue, qui aborda avant Keynes le r\u00f4le de l&rsquo;Etat dans l&rsquo;\u00e9conomie ; Al Farabi, le second ma\u00eetre (le premier n&rsquo;\u00e9tant qu&rsquo;Aristote), qui commenta lui aussi l\u2019&rsquo;Ethique \u00e0 Nicomaque&rsquo; (mais dont l&rsquo;original a \u00e9t\u00e9 perdu et dont seuls restent des bribes) ; Al Kindi \u00e0 Bagdad qui d\u00e9veloppa au contact des oeuvres d&rsquo;Aristote le mouvement si sp\u00e9cifique dans le monde musulman du mutazilisme, \u2026<\/p>\n<p>En effet, contrairement (encore) \u00e0 Schumpeter, force est de constater que dans le fameux &lsquo;gap&rsquo; (foss\u00e9, blanc) de la pens\u00e9e \u00e9conomique qu&rsquo;il identifie entre les chr\u00e9tiens orthodoxes ou les nestoriens, transmetteurs des \u0153uvres grecques, et les scolastiques, il y a ces <a href=\"http:\/\/sos.kau.edu.sa\/Files\/320\/Researches\/47308_18779.pdf\">philosophes arabes<\/a>, qui r\u00e9interpr\u00e9t\u00e8rent (souvent matin\u00e9es de n\u00e9o-platonicisme) les \u0153uvres grecques, dont celle d&rsquo;Aristote, sur le sujet \u00e9conomique.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans &lsquo;<a href=\"http:\/\/www.atheles.org\/editionsducroquant\/dynamiquessocioeconomiques\/leprix\/index.html\">Le Prix&rsquo;<\/a>, Paul Jorion s&rsquo;attache \u00e0 d\u00e9monter les m\u00e9canismes de la formation des prix en se basant sur l&rsquo;analyse qu&rsquo;en fait Aristote dans son ouvrage &lsquo;Ethique \u00e0 Nicomaque&rsquo; (Livre V Chapitre V).<\/p>\n<p>Ceci appelle imm\u00e9diatement plusieurs remarques. 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