{"id":2255,"date":"2009-03-11T02:11:48","date_gmt":"2009-03-11T01:11:48","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=2255"},"modified":"2009-03-11T11:01:47","modified_gmt":"2009-03-11T10:01:47","slug":"aristote-et-l%e2%80%99argent","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2009\/03\/11\/aristote-et-l%e2%80%99argent\/","title":{"rendered":"Aristote et l\u2019argent"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><strong>Ce texte est un \u00ab article presslib\u2019 \u00bb (*) <\/strong><\/p><\/blockquote>\n<p>Dans les \u00e9crits que je vais consulter en marge de notre d\u00e9bat sur la monnaie, il est souvent fait mention du fait qu\u2019Aristote condamne les int\u00e9r\u00eats. J\u2019ai voulu en savoir un peu plus et je suis all\u00e9 lire le passage du <i>Politique<\/i> o\u00f9 est mentionn\u00e9e cette condamnation. Il s\u2019agit en fait de la conclusion assez lapidaire d\u2019une discussion plus g\u00e9n\u00e9rale sur l\u2019argent. Le texte dont nous disposons ne para\u00eet pas de premi\u00e8re main et on devine pas mal d\u2019interpolations faites par des commentateurs de bonne volont\u00e9 qui, dans leurs efforts de clarifier les choses font plus de tort que de bien, mais un peu de familiarit\u00e9 avec les \u00e9crits du philosophe permet de s\u2019y retrouver sans trop de peine. Je vous fais part du fruit de ma lecture. <\/p>\n<p>Quand on va voir ce que pensait Aristote sur une question particuli\u00e8re, on est rarement d\u00e9\u00e7u. D\u2019abord parce que le philosophe grec avait sur toutes une opinion. Ensuite, parce que celles-ci ayant rarement \u00e9t\u00e9 retenues, elles nous apparaissent du coup souvent encore originales, voire m\u00eame extraordinairement neuves.<\/p>\n<p>Sur l\u2019argent, Aristote commence par dire que sa destination naturelle, dans des conditions ordinaires, est d\u2019\u00eatre un moyen d\u2019\u00e9change. Pour expliquer ce qu\u2019il entend par destination naturelle, il prend l\u2019exemple d\u2019une paire de chaussures, dont l\u2019usage \u00e9vident est d\u2019\u00eatre port\u00e9 aux pieds, et il ajoute que certains fabriqueront des souliers pour un autre usage que celui de les porter : celui d&rsquo;en disposer. On constate du coup deux usages \u00e0 des souliers : les utiliser ou les \u00e9changer, contre un autre objet dans le troc et contre de l\u2019argent dans la vente, et l\u2019usage naturel est celui de les porter. <\/p>\n<p>Or, quand il s\u2019agit de l\u2019argent, son usage naturel est de l\u2019\u00e9changer. Autrement dit, et \u00e0 l\u2019inverse des chaussures, pour qui l\u2019usage naturel est de les garder pour soi, pour l\u2019argent, l\u2019utiliser comme il convient, c\u2019est s\u2019en d\u00e9faire : l\u2019\u00e9changer contre autre chose. D\u2019o\u00f9 l\u2019on comprend aussi que pour l\u2019argent, le garder pour soi est un usage qui n\u2019est pas naturel. Ce qui n\u2019emp\u00eache pas, ajoute-t-il que cela soit pr\u00e9cis\u00e9ment ce qu\u2019en font certains : ils sont \u00e0 la recherche de l\u2019argent pour l\u2019argent, ce qu\u2019il appelle l\u2019\u00ab art de faire fortune \u00bb. En langage moderne on pourrait traduire cela en disant qu\u2019il existe pour l\u2019argent deux usages : l\u2019utiliser comme un moyen, ce qui est effectivement sa destination naturelle, et l\u2019utiliser comme une fin, ce qui n\u2019est pas sa destination naturelle. Et il attribue ces deux usages \u00e0 deux grandes cat\u00e9gories de citoyens, respectivement les chefs de famille, pour qui l\u2019argent est un moyen dans la gestion de leur m\u00e9nage, et les marchands pour qui il est une fin dans leur activit\u00e9 de n\u00e9goce.<\/p>\n<p>Ayant ainsi distingu\u00e9 ces deux usages de l\u2019argent et les ayant attribu\u00e9s \u00e0 deux cat\u00e9gories de citoyens, Aristote note que celui qui utilise uniquement l\u2019argent pour l\u2019\u00e9changer, c\u2019est\u2013\u00e0\u2013dire celui qui recherche le bien-\u00eatre de sa famille, n\u2019en aura jamais besoin que d\u2019une quantit\u00e9 limit\u00e9e, alors que celui qui le recherche pour soi dans l\u2019art de faire fortune, n\u2019en a pas un besoin limit\u00e9 mais potentiellement infini :<\/p>\n<blockquote><p>La forme d\u2019obtention d\u2019argent associ\u00e9e \u00e0 la gestion d\u2019une famille poss\u00e8de une limite ; l\u2019acquisition illimit\u00e9e de la fortune n\u2019est pas son affaire \u00bb (Aristote, Le Politique, IX). <\/p><\/blockquote>\n<p>Jusqu\u2019ici, Aristote s\u2019en est donc tenu \u00e0 ce que l\u2019on pourrait consid\u00e9rer comme une simple description. Il va alors un peu plus loin, en introduisant maintenant un jugement moral. <\/p>\n<p>Du fait que ce sont les m\u00eames pi\u00e8ces de monnaie qui servent \u00e0 la fois \u00e0 assurer le bien-\u00eatre d&rsquo;une famille en \u00e9tant \u00e9chang\u00e9es et l\u2019objectif du marchand en \u00e9tant accumul\u00e9es, il existe, dit-il, dans l\u2019esprit de certains chefs de famille, une erreur de jugement qui leur fait confondre les deux usages de l\u2019argent, et qui leur fait croire que le bien-\u00eatre des leurs consiste \u00e0 s\u2019assigner le but du marchand, c\u2019est\u2013\u00e0\u2013dire \u00e0 faire fortune. Cette confusion, il la condamne : il souligne que l\u2019homme vertueux comprend que le d\u00e9sir illimit\u00e9 que l\u2019on peut ressentir pour les choses ne refl\u00e8te pas des besoins r\u00e9els et qu\u2019une quantit\u00e9 limit\u00e9e d\u2019argent peut en r\u00e9alit\u00e9 satisfaire ceux-ci :<\/p>\n<blockquote><p> \u2026 certains sont conduits \u00e0 penser que gagner une fortune est l\u2019objectif du chef de famille, et que ce qui donne sens \u00e0 leur vie est d\u2019augmenter leur fortune de mani\u00e8re illimit\u00e9e, ou en tout cas de ne pas la perdre. La source de cette mani\u00e8re de voir est qu\u2019ils se pr\u00e9occupent uniquement de vivre et non pas de vivre bien, et comme ils constatent que leurs d\u00e9sirs sont illimit\u00e9s, ils veulent aussi que les moyens dont ils disposent pour les satisfaire soient eux aussi illimit\u00e9s \u00bb (ibid.). <\/p><\/blockquote>\n<p>Aristote termine alors sur la question de l\u2019argent en notant que les int\u00e9r\u00eats que certains collectent en pr\u00eatant l\u2019argent qu\u2019ils poss\u00e8dent r\u00e9sultent d\u2019un usage non naturel de celui-ci : c\u2019est utiliser l\u2019argent qui a pour destination naturelle d\u2019\u00eatre un moyen d\u2019\u00e9change, d\u2019une mani\u00e8re que je qualifierais personnellement d\u2019\u00ab incestueuse \u00bb (bien qu\u2019Aristote n\u2019utilise pas ce terme), \u00e0 savoir en faisant produire de l\u2019argent par de l\u2019argent. Ce qui, \u00e0 ses yeux, constitue un v\u00e9ritable <i>d\u00e9tournement<\/i> de l\u2019usage pour lequel l\u2019argent fut invent\u00e9.<\/p>\n<p>Et donc, comme je le disais, lorsque l\u2019on fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la conception de l\u2019argent chez Aristote, c\u2019est en g\u00e9n\u00e9ral pour mentionner cette simple notion : que le philosophe condamne la collecte d\u2019int\u00e9r\u00eats, or, comme on vient de le voir, sa conception va en r\u00e9alit\u00e9 beaucoup plus loin : elle condamne la recherche de l\u2019argent pour l\u2019argent et consid\u00e8re que l\u2019art de faire fortune constitue un d\u00e9voiement, je dirais \u00ab pr\u00e9visible \u00bb, chez le marchand, mais une confusion parfaitement condamnable quand il s\u2019agit du simple chef de famille.<\/p>\n<blockquote><p><strong>(*) Un \u00ab article presslib\u2019 \u00bb est libre de reproduction en tout ou en partie \u00e0 condition que le pr\u00e9sent alin\u00e9a soit reproduit \u00e0 sa suite. Paul Jorion est un \u00ab journaliste presslib\u2019 \u00bb qui vit exclusivement de ses droits d\u2019auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d\u2019\u00e9crire comme il le fait aujourd\u2019hui tant que vous l\u2019y aiderez. Votre soutien peut s\u2019exprimer <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?page_id=647\">ici<\/a>.<\/strong><\/p><\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p><strong>Ce texte est un \u00ab article presslib\u2019 \u00bb (*) <\/strong><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans les \u00e9crits que je vais consulter en marge de notre d\u00e9bat sur la monnaie, il est souvent fait mention du fait qu\u2019Aristote condamne les int\u00e9r\u00eats. 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