{"id":23721,"date":"2011-04-26T14:09:51","date_gmt":"2011-04-26T12:09:51","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=23721"},"modified":"2013-01-02T14:42:41","modified_gmt":"2013-01-02T13:42:41","slug":"heurs-et-malheurs-du-capitalisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2011\/04\/26\/heurs-et-malheurs-du-capitalisme\/","title":{"rendered":"<b>\u00ab HEURS ET MALHEURS DU CAPITALISME \u00bb<\/b>"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Arnaud Diemer avait eu l\u2019amabilit\u00e9 de m\u2019inviter \u00e0 faire l\u2019expos\u00e9 introductif du colloque \u00ab\u00a0Heurs et malheurs du capitalisme\u00a0\u00bb, le 4 f\u00e9vrier dernier \u00e0 Clermont-Ferrand. Voici le petit texte que j\u2019ai r\u00e9dig\u00e9 pour les actes du colloque, \u00e0 para\u00eetre bient\u00f4t.<\/p><\/blockquote>\n<p>Heurs et malheurs du capitalisme\u00a0? Si l\u2019on parle ces jours-ci de ses heurs, c\u2019est que ses malheurs nous sont tr\u00e8s \u2013 sans doute trop \u2013 pr\u00e9sents \u00e0 l\u2019esprit.<\/p>\n<p>Mais de quoi parle-t-on pr\u00e9cis\u00e9ment quand on \u00e9voque \u00ab\u00a0le capitalisme\u00a0\u00bb\u00a0? Nombreux sont les auteurs qui se contentent de consid\u00e9rer que le capitalisme c\u2019est\u00a0: \u00ab\u00a0tout aspect quelconque du syst\u00e8me \u00e9conomique au sein duquel nous sommes aujourd\u2019hui plong\u00e9s\u00a0\u00bb. Ils confondent alors, par exemple, <em>capitalisme<\/em> avec <em>\u00e9conomie de march\u00e9<\/em>, alors que le march\u00e9, syst\u00e8me de distribution et de circulation des produits op\u00e9r\u00e9 par des marchands, et fond\u00e9 sur le profit mercantile, existe au sein de syst\u00e8mes \u00e9conomiques qui ne sont pas pour autant capitalistes \u2013 la f\u00e9odalit\u00e9, par exemple. Ou bien encore, certains auteurs confondent le capitalisme avec le <em>lib\u00e9ralisme<\/em>, une doctrine politique qui, si l\u2019on en croit ses partisans, cherche \u00e0 optimiser le r\u00f4le jou\u00e9 par l\u2019\u00c9tat dans nos soci\u00e9t\u00e9s, mais vise en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 instaurer un moins-disant g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 en mati\u00e8re d\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, le syst\u00e8me \u00e9conomique en vigueur chez nous combine aujourd\u2019hui<em> capitalisme<\/em>, <em>\u00e9conomie de march\u00e9<\/em> et <em>lib\u00e9ralisme<\/em>, mais ceci n\u2019enl\u00e8ve rien \u00e0 la sp\u00e9cificit\u00e9 du capitalisme d\u2019\u00eatre un syst\u00e8me \u00e9conomique domin\u00e9 par la personne du <em>capitaliste<\/em>, \u00e0 savoir le d\u00e9tenteur du capital. Le capitaliste est celui qui se s\u00e9pare provisoirement de son capital pour un prix\u00a0: le versement \u00e0 intervalles r\u00e9guliers d\u2019int\u00e9r\u00eats, qui prendra place jusqu\u2019\u00e0 la \u00ab\u00a0maturit\u00e9\u00a0\u00bb du pr\u00eat\u00a0: le moment contractuellement d\u00e9termin\u00e9 de son remboursement.<\/p>\n<p><!--more-->Prenons la situation typique de nos jours de la grande entreprise. Dans un premier temps, le <em>capitaliste<\/em> ou <em>investisseur<\/em> et le dirigeant d\u2019entreprise se disputent le <em>surplus<\/em> : la richesse nouvelle qui fut cr\u00e9\u00e9e par la combinaison de diff\u00e9rents facteurs\u00a0: 1) des mati\u00e8res premi\u00e8res et forces naturelles (le soleil, la pluie, le vent \u2026), 2) une quantit\u00e9 de travail, d\u2019une certaine qualit\u00e9, 3) le <em>capital<\/em>, constituant des <em>avances<\/em> dans le processus de production. Dans un second temps, une fois le capitaliste servi, le dirigeant d\u2019entreprise et ses salari\u00e9s se disputent la part restante du <em>surplus<\/em>.<\/p>\n<p>Dans ces interactions entre trois types d\u2019acteurs, la domination d\u2019un groupe sur un autre se manifeste par le fait que celui qui domine peut pr\u00e9senter sa domination comme une donn\u00e9e objective, sans se voir contredire\u00a0: \u00ab\u00a0Il est dans la nature des choses, affirme le capitaliste au patron, que ce soit moi qui d\u00e9termine, sous la forme d\u2019un taux que j\u2019exige, la part qui me revient, le reste vous \u00e9tant laiss\u00e9\u00a0\u00bb. Milton Friedman, grand pr\u00eatre des v\u00e9rit\u00e9s admises en mati\u00e8re \u00e9conomique, affirmait\u00a0ainsi cr\u00fbment que le Premier Devoir d\u2019une entreprise est de maximiser la richesse de ses actionnaires. Et il en va de m\u00eame ensuite pour le dirigeant d\u2019entreprise quand il s\u2019adresse \u00e0 ses employ\u00e9s\u00a0: \u00ab\u00a0Il est dans la nature des choses que ce soit moi qui d\u00e9termine le montant de vos salaires\u00a0\u00bb, affirme-t-il de mani\u00e8re p\u00e9remptoire.<\/p>\n<p>Les int\u00e9r\u00eats vers\u00e9s, r\u00e9compense du pr\u00eat, viennent s\u2019ajouter \u00e0 la richesse dont le capitaliste dispose d\u00e9j\u00e0, et constituent du coup des sommes potentiellement disponibles pour \u00eatre pr\u00eat\u00e9es \u00e0 leur tour. En cons\u00e9quence, le capitalisme se caract\u00e9rise par une dynamique de concentration in\u00e9luctable de la richesse. C\u2019est l\u00e0 aussi le d\u00e9faut de sa cuirasse\u00a0: une fois atteint un certain degr\u00e9 de concentration du patrimoine, la machine se grippe, puis s\u2019arr\u00eate. Les cent derni\u00e8res ann\u00e9es ont connu de tels moments\u00a0: en 1929 et en 2008.<\/p>\n<p>Le capitalisme repart quand la concentration des richesses, \u00e0 l\u2019origine des crises, a \u00e9t\u00e9 r\u00e9solue par une r\u00e9partition plus homog\u00e8ne. La seule m\u00e9thode douce connue pour un tel red\u00e9marrage est celle d\u2019une fiscalit\u00e9 affectant le capital lui-m\u00eame, autrement dit, qui l\u2019ampute s\u2019il est trop \u00e9lev\u00e9. Toute fiscalit\u00e9 qui se contente d\u2019imposer les <em>revenus<\/em> du capital, ne fait elle que retarder le moment o\u00f9 la concentration excessive des richesses provoquera \u00e0 nouveau un arr\u00eat de l\u2019\u00e9conomie. Comme l\u2019argent offre en d\u00e9mocratie certaines facilit\u00e9s \u00e0 celui qui en poss\u00e8de pour faire pr\u00e9valoir son point de vue, le <em>capitaliste<\/em> dispose de moyens pour emp\u00eacher l\u2019application d\u2019une fiscalit\u00e9 redistributrice, et ce sont alors les moyens brutaux d\u2019une nouvelle r\u00e9partition de la richesse qui se voient appliqu\u00e9s <em>in fine<\/em> : la guerre sur son propre territoire qui r\u00e9duit \u00e0 n\u00e9ant la fortune des plus riches et assure une redistribution du patrimoine par un nivellement par le bas g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, ou bien la r\u00e9volution, qui confisque la richesse des classes poss\u00e9dantes pour la redistribuer aux moins nantis. La machine capitaliste, plus ou moins revue et corrig\u00e9e, repart alors pour un tour.<\/p>\n<p>Si l\u2019on esp\u00e8re sortir un jour de cet engrenage infernal, il faudra mieux comprendre la physiologie du capitalisme, et saisir tout d\u2019abord la nature v\u00e9ritable du <em>capital<\/em>. Dans les conceptions na\u00efves de l\u2019\u00e9conomie, le capital est une substance disposant du pouvoir miraculeux de grossir par sa propre vertu. Chez Marx, le capital est du travail \u00ab\u00a0cristallis\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0: une richesse qui s\u2019est constitu\u00e9e par la spoliation des travailleurs. Une telle d\u00e9finition est cependant restrictive\u00a0: elle exclut du capital, par exemple, le minerai encore inexploit\u00e9 au fond d\u2019une mine, auquel Marx se contente de reconna\u00eetre une \u00ab\u00a0valeur d\u2019usage\u00a0\u00bb toute th\u00e9orique, car <em>en puissance<\/em> seulement. Ne vaut-il pas mieux d\u00e9finir le capital (comme j\u2019ai eu l\u2019occasion de le recommander)<a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a> comme \u00ab\u00a0une ressource faisant d\u00e9faut l\u00e0 o\u00f9 elle est n\u00e9cessaire, et dont il faudra alors r\u00e9tribuer la pr\u00e9sence \u2013 qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un processus de production, ou de satisfaire un d\u00e9sir de consommation\u00a0\u00bb\u00a0?<\/p>\n<p>D\u00e9fini de cette mani\u00e8re, le <em>capital<\/em> n\u2019est ni substance miraculeuse, ni travail cristallis\u00e9\u00a0: il se r\u00e9v\u00e8le comme ce qui manque \u00e0 sa place en raison d\u2019une conception bien pr\u00e9cise (que l\u2019on qualifiera certainement un jour d\u2019\u00ab\u00a0extr\u00e9miste\u00a0\u00bb) de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e. Dans ce sens, le minerai au fond d\u2019une mine, si quelqu\u2019un s\u2019est vu reconna\u00eetre le droit de dire \u00e0 son propos\u00a0: \u00ab\u00a0Il est \u00e0 moi\u00a0!\u00a0\u00bb, est d\u00e9j\u00e0 \u00ab\u00a0capital\u00a0\u00bb. Le <em>capitalisme<\/em> lui s\u2019av\u00e8re alors \u00eatre un vice particulier que pr\u00e9sentent certains syst\u00e8mes \u00e9conomiques\u00a0: ceux o\u00f9, en raison d\u2019une d\u00e9finition sp\u00e9cifique de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, les ressources manquent artificiellement l\u00e0 o\u00f9 elles seraient en fait utiles et o\u00f9, du coup, la machine \u00e9conomique tend constamment \u00e0 gripper, de mani\u00e8re impr\u00e9visible peut-\u00eatre, mais \u00e0 chaque fois selon la m\u00eame logique implacable d\u2019une concentration excessive des richesses.<\/p>\n<hr size=\"1\" \/><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Jorion, Paul, <em>Le capitalisme \u00e0 l\u2019agonie<\/em>, Paris\u00a0: Fayard, 2011, pp. 53-60.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Arnaud Diemer avait eu l\u2019amabilit\u00e9 de m\u2019inviter \u00e0 faire l\u2019expos\u00e9 introductif du colloque \u00ab\u00a0Heurs et malheurs du capitalisme\u00a0\u00bb, le 4 f\u00e9vrier dernier \u00e0 Clermont-Ferrand. Voici le petit texte que j\u2019ai r\u00e9dig\u00e9 pour les actes du colloque, \u00e0 para\u00eetre bient\u00f4t.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Heurs et malheurs du capitalisme\u00a0? 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