{"id":255,"date":"2007-11-21T00:09:31","date_gmt":"2007-11-20T23:09:31","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=255"},"modified":"2013-01-02T00:20:50","modified_gmt":"2013-01-01T23:20:50","slug":"les-coureuses-du-bord-de-mer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2007\/11\/21\/les-coureuses-du-bord-de-mer\/","title":{"rendered":"Les coureuses du bord de mer"},"content":{"rendered":"<p>Je me suis souvent demand\u00e9 pourquoi le fait d\u2019attendre le bus qualifie automatiquement une femme \u00e0 mon attention, et pourquoi, \u00e0 l\u2019inverse, le fait de courir au bord de la mer la disqualifie de mani\u00e8re tout aussi irr\u00e9m\u00e9diable. Une explication simple serait le temps qu\u2019il m\u2019est donn\u00e9 de la voir. Pour la femme qui court, la vision est n\u00e9cessairement fugace, tandis que pour celle qui attend \u00e0 l\u2019arr\u00eat du trolleybus, j\u2019ai tout loisir de la contempler, prenant pr\u00e9texte dans ce but d\u2019une inqui\u00e9tude l\u00e9gitime \u2013 bien qu\u2019en l\u2019occurrence feinte \u2013 de ne pas voir arriver le transport en commun que je convoite. <\/p>\n<p>J\u2019ai cru, pendant plusieurs semaines, tenir l\u2019explication. J\u2019avais en effet constat\u00e9 que ces femmes r\u00e9cus\u00e9es par principe portent en g\u00e9n\u00e9ral \u2013 sauf s\u2019ils sont courts, ce qui est rarement le cas \u2013 leurs cheveux en queue de cheval. J\u2019en avais induit que les coureuses se recrutent de pr\u00e9f\u00e9rence parmi les femmes \u00e0 queue de cheval, qui devaient constituer par cons\u00e9quent une sous-cat\u00e9gorie caract\u00e9ris\u00e9e par son manque d\u2019attrait \u00e0 mes yeux. Ma th\u00e9orie s\u2019effondra quand la pens\u00e9e me vint qu\u2019elles ne coiffent leur cheveux de cette mani\u00e8re que dans le but pr\u00e9cis\u00e9ment de courir et que dans les circonstances de la vie ordinaire, leur coiffure ne devait se distinguer en rien de celle des femmes qui se contentent de marcher.<\/p>\n<p>J\u2019ai d\u2019abord examin\u00e9 les explications tr\u00e8s simples, telle la pr\u00e9sence de chaussettes ou l\u2019absence de talons hauts. J\u2019ai aussi envisag\u00e9 la sueur comme un \u00e9l\u00e9ment dissuasif, sans m\u2019y arr\u00eater toutefois non plus, la transpiration appartenant plut\u00f4t \u00e0 la cat\u00e9gorie inverse des \u00e9l\u00e9ments susceptibles au contraire de susciter l\u2019int\u00e9r\u00eat. <\/p>\n<p>Je suis pass\u00e9 ensuite aux explications d\u2019ordre historique, comme celles qui viendraient de l\u2019enfance et seraient de l\u2019ordre de la pudeur. Il y a par exemple le fait de se montrer dans une tenue qui \u00e9voque davantage le sous-v\u00eatement que le v\u00eatement proprement dit, et en particulier, de se montrer en soutien-gorge, parmi des gens tout habill\u00e9s. J\u2019ai travaill\u00e9 dans des villages africains o\u00f9 la pudeur des femmes relative \u00e0 leurs seins est minimale ou en tout cas tr\u00e8s diff\u00e9rente de celle \u00e0 laquelle j\u2019\u00e9tais habitu\u00e9. Je m\u2019annon\u00e7ais \u00e0 la porte d\u2019une paillote o\u00f9 r\u00e9sidait une membre de mon \u00e9quipe en me signalant \u00e0 la mani\u00e8re locale en frappant rythmiquement dans les mains : comme un applaudissement discret. L\u2019animatrice sortait de la hutte, nue jusqu\u2019\u00e0 la taille, le bas de son corps couvert par un pagne, me disait bonjour et entamait la conversation. Puis, avec un retard certain, se souvenant soudain des diff\u00e9rences culturelles, disait \u00ab Oh pardon ! \u00bb, s\u2019excusait un moment : \u00ab Je reviens tout de suite ! \u00bb, puis se repr\u00e9sentait, s\u2019\u00e9tant content\u00e9e d\u2019enfiler un soutien-gorge de la facture la plus classique au XX\u00e8 si\u00e8cle : blanc ou de ce rose saumon bouilli r\u00e9serv\u00e9 aux sous-v\u00eatements, soutiens-gorge, petites culottes et combinaisons. En raison du syst\u00e8me tarabiscot\u00e9 qui pr\u00e9side \u00e0 la pudeur dans ma culture, une telle concession respectueuse \u00e0 mes sentiments manquait malheureusement sa cible.<\/p>\n<p>La pudeur est un sentiment qui se distingue des autres par sa particularit\u00e9 d\u2019\u00eatre v\u00e9cu universellement, je veux dire sans qu\u2019elle porte n\u00e9cessairement sur sa propre personne : souvent d\u2019ailleurs on l\u2019\u00e9prouve davantage pour autrui qu\u2019on ne la ressentirait pour soi-m\u00eame. J\u2019imagine dans un premier temps la g\u00eane qui devrait \u00eatre celle de la coureuse du bord de mer faisant ballotter ses seins devant tout le monde et, dans un deuxi\u00e8me temps, me rendant compte que cette g\u00eane lui fait \u00e0 elle d\u00e9faut, c\u2019est moi qui me sent oblig\u00e9 de la ressentir \u00e0 sa place : j\u2019ai honte, non pas pour moi, mais pour la race humaine, prise en d\u00e9faut, et telle que cette femme la repr\u00e9sente. Un autre souvenir africain me vient : Bernard et moi sommes dans un village, nous sommes assis, \u00e0 bavarder avec quelqu\u2019un et \u00e0 quelques m\u00e8tres de nous, deux jeunes filles de quatorze ou quinze ans pendent du linge sur une corde. Elles sont nues jusqu\u2019\u00e0 la taille. L\u2019une d\u2019elles attire notre attention par la mani\u00e8re gauche dont elle s\u2019y prend, et Bernard et moi apercevons au m\u00eame moment, la taie qui couvre ses yeux uniform\u00e9ment blancs. Je ne sais plus ce que Bernard a dit exactement mais il a exprim\u00e9 la g\u00eane que nous partagions : pour celle des deux qui voit, si notre regard devait se poser sur sa nudit\u00e9, elle est \u00e0 m\u00eame de le percevoir et, \u00e0 partir de cette prise de conscience, de prendre la d\u00e9cision qui lui convient : de se couvrir, de nous ignorer, de tirer parti de l\u2019int\u00e9r\u00eat qu\u2019elle observe ou que sais-je encore. Mais la jeune aveugle ? Je pourrais regarder ses seins, les d\u00e9tailler, les juger et elle n\u2019en saurait rien. Je d\u00e9termine comment j\u2019entends agir vis-\u00e0-vis d\u2019elle et les signes de cette d\u00e9termination lui demeurent cach\u00e9s : rien ne lui permet de prendre les mesures qui lui permettraient de parer mon offensive. L\u2019autre nuit, une menace soudaine, et je retrouve aussit\u00f4t un r\u00e9flexe des jours du Bar de la Marine, de me plaquer le dos au mur : le vrai danger vient toujours par derri\u00e8re.<\/p>\n<p>L\u2019\u00eatre humain court vite, et s\u2019ils prennent leur d\u00e9part simultan\u00e9ment, sur cinquante m\u00e8tres, il coiffe \u00e0 la course le cheval et le lion. Et ceci simplement parce que son acc\u00e9l\u00e9ration initiale est fulgurante alors que ses concurrents, plus balourds, sont oblig\u00e9s de prendre de la vitesse progressivement. Au bout des cinquante m\u00e8tres, s\u2019il s\u2019agit du lion \u00e0 ses trousses, l\u2019homme a int\u00e9r\u00eat \u00e0 trouver un arbre sur qui grimper. Mais il n\u2019est pas fait pour courir sur la distance : ses genoux ne sont tout simplement pas adapt\u00e9s \u00e0 cet effort et s\u2019ab\u00eement ais\u00e9ment du fait du choc r\u00e9p\u00e9t\u00e9. Il y a dans Hyde Park \u00e0 Londres une statue moderne assez difficile \u00e0 d\u00e9crire, la meilleure analogie serait celle d\u2019un immense couvert \u00e0 salade fich\u00e9 en terre par les manches, les parties concaves de la cuiller et de la fourchette se faisant face. La plaisanterie consiste \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 quiconque vous interroge sur la sculpture blanche, qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un monument aux genoux d\u00e9c\u00e9d\u00e9s des coureurs qui zigzaguent dans le parc. <\/p>\n<p>Les femmes qui courent parce qu\u2019elles imaginent qu\u2019il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un exercice salutaire pour leur sant\u00e9 ignorent ce fait \u00e9l\u00e9mentaire et une autre explication simple de mon antipathie \u00e0 leur \u00e9gard pourrait donc \u00eatre que je les consid\u00e8re mal inform\u00e9es. Mais ceci devrait alors s\u2019appliquer \u00e0 toutes. Or j\u2019ai constat\u00e9 que mon hostilit\u00e9 se manifeste plus sp\u00e9cifiquement envers celles qui ont des \u00e9couteurs sur les oreilles. Ceci prouvant en particulier que je m\u2019\u00e9garais compl\u00e8tement quand j\u2019incriminais l\u2019animalit\u00e9 avec la sueur, j\u2019\u00e9voquais la pudeur avec les seins ballott\u00e9s, ou je rappelais les pouffements de l\u2019enfance \u00e0 propos des petites culottes.<\/p>\n<p>Mes promenades en ville m\u2019ont convaincu que les gens qui vous bousculent portent en g\u00e9n\u00e9ral des \u00e9couteurs. Est-ce parce que nous avons \u00e9galement besoin du rep\u00e8re que nous offre le son pour nous situer correctement dans l\u2019espace ? Ou est-ce plus banalement parce que l\u2019\u00e9coute de la radio ou d\u2019un disque nous distrait ? Je crois qu\u2019il s\u2019agit en r\u00e9alit\u00e9 du m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne que l\u2019on observe quelquefois chez les utilisateurs d\u2019un t\u00e9l\u00e9phone portable, \u00e0 savoir qu\u2019ils s\u2019\u00e9gosillent parce que, captiv\u00e9s par leur conversation, ils sont insensibles \u00e0 l\u2019environnement au sein duquel ils sont plong\u00e9s. Confin\u00e9s dans leur monde int\u00e9rieur, priv\u00e9, ils en oublient la pr\u00e9sence effective de leur personne plong\u00e9e dans un monde public.<\/p>\n<p>Et c\u2019est l\u00e0 que r\u00e9side en fait la clef de mon rejet : dans le d\u00e9dain que manifestent les coureuses du bord de mer vis-\u00e0-vis du contrat social. Nous vivons une \u00e9poque tr\u00e8s tol\u00e9rante : Antigone fut condamn\u00e9e \u00e0 mort par Cr\u00e9on pour un crime identique : avoir imagin\u00e9 que la d\u00e9limitation de l\u2019espace public et de l\u2019espace priv\u00e9 pouvait relever de sa volont\u00e9 propre. Seul le pervers imagine, \u00e0 ses risques et p\u00e9rils, que sa soumission ou non \u00e0 la loi est un choix qui lui est laiss\u00e9. Polynice, en contestant le pouvoir de son fr\u00e8re \u00c9t\u00e9ocle, se pose en usurpateur, coupable de haute trahison vis-\u00e0-vis de la Cit\u00e9. En l\u2019enterrant au nom d\u2019un devoir qu\u2019elle qualifie de sacr\u00e9, Antigone s\u2019arroge le droit de d\u00e9finir de sa propre autorit\u00e9, la fronti\u00e8re qui s\u00e9pare la sph\u00e8re de l\u2019\u00e9tat de celle de l\u2019individu.<\/p>\n<p>Et c\u2019est ce que fait \u00e9galement la coureuse du bord de mer en pyjama, voire en slip et en soutien-gorge : elle place les \u00e9couteurs sur son cr\u00e2ne afin de s\u2019isoler du reste du monde et affirme bien haut : \u00ab Quelqu&rsquo;en puissent \u00eatre les apparences, je suis install\u00e9e au sein de mon domaine priv\u00e9 \u2013 que j&rsquo;ai d\u00e9fini selon mon go\u00fbt, et du reste je me fiche comme d&rsquo;une guigne ! \u00bb Oui mais voil\u00e0, et m\u00eame si les lois de l\u2019\u00e9tat l\u2019ignorent en raison de la l\u00e9gitimit\u00e9 accord\u00e9e aujourd\u2019hui \u00e0 tout comportement que l\u2019on justifie en d\u00e9clarant \u2013 \u00e0 tort ou \u00e0 raison \u2013 qu\u2019il est \u00ab bon pour la sant\u00e9 \u00bb, elle d\u00e9couvre cependant les limites de son attitude perverse, puisque c\u2019est en raison de celle-ci que moi \u2013 et \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s au moins l\u2019ensemble des lecteurs d\u2019Antigone \u2013 la rejetons automatiquement en-dehors de la sph\u00e8re de notre d\u00e9sir potentiel.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je me suis souvent demand\u00e9 pourquoi le fait d\u2019attendre le bus qualifie automatiquement une femme \u00e0 mon attention, et pourquoi, \u00e0 l\u2019inverse, le fait de courir au bord de la mer la disqualifie de mani\u00e8re tout aussi irr\u00e9m\u00e9diable. 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