{"id":25628,"date":"2011-06-29T23:41:50","date_gmt":"2011-06-29T21:41:50","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=25628"},"modified":"2013-01-02T14:39:22","modified_gmt":"2013-01-02T13:39:22","slug":"a-propos-dinterregnes-et-de-quelques-sons-quon-y-percoit-par-jacques-olivier-charron","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2011\/06\/29\/a-propos-dinterregnes-et-de-quelques-sons-quon-y-percoit-par-jacques-olivier-charron\/","title":{"rendered":"<b>A PROPOS D&rsquo;INTERR\u00c8GNES ET DE QUELQUES SONS QU&rsquo;ON Y PER\u00c7OIT<\/b>, par Jacques-Olivier Charron"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9. UNe premi\u00e8re version en <a href=\"http:\/\/blogs.mediapart.fr\/blog\/jacques-olivier-charron\/250511\/interregnes\">a paru ici<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p>Etant de ceux pour qui la notion d\u2019id\u00e9ologie dominante a du sens, je ne peux m\u2019emp\u00eacher de penser depuis quelques temps aux parall\u00e8les qui peuvent \u00eatre faits entre la p\u00e9riode 1977-1983 et celle que nous vivons depuis 2007 ou 2008, d\u00e9but de la crise terminale du mod\u00e8le n\u00e9olib\u00e9ral ou tout au moins de quelque chose d\u2019assez bien d\u00e9limit\u00e9, d\u2019un mode de d\u00e9finition des contenus des politiques \u00e0 mener adoss\u00e9 \u00e0 un ensemble pr\u00e9cis d\u2019id\u00e9es et de justifications. Ces deux p\u00e9riodes ont ceci de commun qu\u2019elles sont des interr\u00e8gnes, des p\u00e9riodes pendant lesquelles une id\u00e9ologie dominante s\u2019effondre sans qu\u2019une autre ne parvienne encore \u00e0 la remplacer.<\/p>\n<p>Mon id\u00e9e ici est de revenir de fa\u00e7on courte et donc n\u00e9cessairement simplificatrice sur celles qui se sont r\u00e9cemment succ\u00e9d\u00e9es, avant d\u2019avancer quelques \u00e9l\u00e9ments plaidant pour une forme de parall\u00e9lisme entre cette histoire et celle des musiques dites \u00ab\u00a0populaires\u00a0\u00bb ou plut\u00f4t d\u2019un sous-ensemble assez particulier de celles-ci.<\/p>\n<p>Les pays dominants de l\u2019\u00e9conomie mondiale, correspondant en gros aux membres de l\u2019OCDE, ont mis en \u0153uvre entre la fin de la Deuxi\u00e8me Guerre Mondiale et 1977 des politiques relevant de ce que les \u00e9conomistes r\u00e9gulationnistes ont appel\u00e9 \u00ab\u00a0fordisme\u00a0\u00bb, et dont l\u2019objectif central \u00e9tait de maximiser le taux de croissance des \u00e9conomies dans un cadre essentiellement national. La quasi-\u00e9limination du ch\u00f4mage et le d\u00e9veloppement de la consommation du salariat de masse caract\u00e9ris\u00e8rent aussi cette p\u00e9riode. L\u2019id\u00e9ologie dominante c\u00e9l\u00e9brait le progr\u00e8s technique mais aussi sa mise en \u0153uvre par des \u00e9lites technocratiques dans le cadre des Etats-nations, qui \u00e9taient aussi le cadre de la l\u00e9gitimation d\u00e9mocratique.<\/p>\n<p><!--more-->Divers \u00e9v\u00e8nement sont couramment \u00e9voqu\u00e9s pour marquer la fin de ce r\u00e9gime\u00a0; il est de mise, en particulier, de noter la quasi-concomitance des arriv\u00e9es au pouvoir de Margaret Thatcher (1979) et Ronald Reagan (1980). C\u2019est donner selon moi trop d\u2019importance aux ph\u00e9nom\u00e8nes d\u2019alternance politique, en l\u2019occurrence aux passages de la \u00ab\u00a0gauche\u00a0\u00bb \u00e0 la \u00ab\u00a0droite\u00a0\u00bb. En r\u00e9alit\u00e9 chaque id\u00e9ologie dominante a sa variante \u00ab\u00a0de gauche\u00a0\u00bb et sa variante \u00ab\u00a0de droite\u00a0\u00bb, mais ce qui compte le plus est son contenu intrins\u00e8que\u00a0: quand ce dernier change, c\u2019est l\u2019axe autour duquel se d\u00e9finissent \u00ab\u00a0gauche\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0droite\u00a0\u00bb qui se d\u00e9place. D\u2019une certaine fa\u00e7on la \u00ab\u00a0droite\u00a0\u00bb de 1975 \u00e9tait nettement \u00e0 gauche de la \u00ab\u00a0gauche\u00a0\u00bb de 1990\u00a0: les changements majeurs dans la fa\u00e7on dont l\u2019\u00e9conomie est globalement r\u00e9gul\u00e9e et dirig\u00e9e sont aussi, et concomitamment, des changements de l\u2019id\u00e9ologie dominante, donc des d\u00e9placements du champ politique tout entier.<\/p>\n<p>Plus significatif, donc que les av\u00e8nements de Thatcher et Reagan me para\u00eet l\u2019acceptation en 1976 par le gouvernement britannique (\u00e0 l\u2019\u00e9poque, travailliste) d\u2019un plan de restructuration \u00e9labor\u00e9 par le FMI. C\u2019\u00e9tait la condition mise par les Etats-Unis et l\u2019Allemagne F\u00e9d\u00e9rale pour continuer \u00e0 soutenir la livre, et le contenu de ce plan \u00e9tait d\u00e9fini pour satisfaire aux attentes des acteurs du march\u00e9 des devises, en particulier en se donnant comme priorit\u00e9 la lutte contre l\u2019inflation. Cela semblait le seul moyen, dans le cadre des changes flexibles, d\u2019emp\u00eacher un effondrement de la livre. Un certain nombre d\u2019auteurs soutiennent, non sans arguments, que le tournant d\u00e9cisif est la d\u00e9cision am\u00e9ricaine de 1971 de laisser flotter le dollar et de mettre fin ainsi au syst\u00e8me de Bretton Woods. L\u2019\u00e9v\u00e8nement de 1976 me para\u00eet plus d\u00e9cisif, dans la mesure o\u00f9 c\u2019est la <em>premi\u00e8re manifestation claire de soumission d\u2019un gouvernement aux pr\u00e9f\u00e9rences des march\u00e9s financiers<\/em>. On peut y voir une cons\u00e9quence logique de la d\u00e9cision de 1971, mais il n\u2019est pas s\u00fbr que cette cons\u00e9quence ait \u00e9t\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment recherch\u00e9e, il n\u2019est pas clair que Nixon souhaitait \u00e0 l\u2019\u00e9poque remettre aux mains de m\u00e9canismes de march\u00e9 quasi-incontr\u00f4lables la d\u00e9finition des axes structurants des politiques \u00e9conomiques.<\/p>\n<p>Dans le cas de la France, la r\u00e9f\u00e9rence la plus courante, probablement, est celle du \u00ab\u00a0tournant de la rigueur\u00a0\u00bb de 1983. Il\u00a0me semble plut\u00f4t que le v\u00e9ritable tournant a \u00e9t\u00e9 effectu\u00e9 dans la p\u00e9riode 1976-1978, via diverses mesures prises par le gouvernement de Raymond Barre, et qui tranchaient avec l\u2019h\u00e9ritage keyn\u00e9sien (plan de rigueur, lib\u00e9ration des prix, cr\u00e9ation des SICAV\u2026). De ce point de vue la p\u00e9riode 1981-1983 appara\u00eet non comme une parenth\u00e8se \u00ab\u00a0de gauche\u00a0\u00bb mais comme une br\u00e8ve tentative de retour \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie dominante d\u2019avant 1976.<\/p>\n<p>Comment, en quelques mots, caract\u00e9riser celle qui s\u2019est \u00e9tablie pour de bon vers 1983, et qui sombre actuellement dans la plus grande confusion, tout en s\u2019exacerbant et en se faisant voir d\u2019une fa\u00e7on de plus en plus obsc\u00e8ne\u00a0? La priorit\u00e9 n\u2019est plus la croissance dans un cadre national, c\u2019est la satisfaction des int\u00e9r\u00eats du capital financier internationalis\u00e9.<\/p>\n<p>Ce qui ne change pas, c\u2019est le caract\u00e8re technocratique des \u00e9lites\u00a0: c\u2019est toujours le r\u00e8gne de \u00ab\u00a0ceux qui savent\u00a0\u00bb, qui ont donc spontan\u00e9ment tendance \u00e0 consid\u00e9rer leurs contradicteurs non pas comme des adversaires politiques ou id\u00e9ologiques mais comme des personnages stupides ou ignorants, ou les deux.<\/p>\n<p>Ce qui change, et tout de m\u00eame assez radicalement, c\u2019est la politique mise en \u0153uvre\u00a0: la rupture est d\u2019abord pass\u00e9e par le brutal r\u00e9tablissement de taux d\u2019int\u00e9r\u00eat r\u00e9els positifs (ils \u00e9taient le plus souvent n\u00e9gatifs dans les ann\u00e9es 70), ce qui rel\u00e8ve, pour les rentiers, de la n\u00e9cessit\u00e9 vitale. Les spectaculaires hausses de taux d\u00e9cid\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9poque par le pr\u00e9sident de la Fed Paul Volcker (un d\u00e9mocrate, nomm\u00e9 par Carter) sont l\u2019exemple frappant des mesures prises dans ce but\u00a0: lutter contre l\u2019inflation est en effet la priorit\u00e9 num\u00e9ro 1, assez logiquement, pour les investisseurs. Le progr\u00e8s technique, la croissance, ne sont plus les priorit\u00e9s r\u00e9elles\u00a0: s\u2019il en faut pour \u00ab\u00a0satisfaire les march\u00e9s\u00a0\u00bb, on en fera, sinon, on s\u2019en passera. Ensuite, une fois l\u2019inflation ma\u00eetris\u00e9e, le c\u0153ur des politiques effectivement mises en \u0153uvre vise \u00e0 \u00e9tendre sans cesse l\u2019univers des opportunit\u00e9s de placement financier en d\u00e9r\u00e9glementant, privatisant et lib\u00e9rant totalement la circulation des flux de capitaux. Un exemple fran\u00e7ais du d\u00e9marrage de ces politiques est l\u2019ensemble de mesures con\u00e7ues entre 1984 et 1986 par Jean-Charles Naouri, alors directeur de cabinet du ministre de l\u2019Economie Pierre B\u00e9r\u00e9govoy, pour \u00ab\u00a0moderniser\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0d\u00e9cloisonner\u00a0\u00bb les march\u00e9s financiers.<\/p>\n<p>Dans une recherche que j\u2019avais consacr\u00e9e en 1994 au discours d\u2019Alain Minc en tant qu\u2019analyseur de l\u2019id\u00e9ologie dominante, j\u2019avais relev\u00e9 syst\u00e9matiquement ce qui le diff\u00e9renciait de l\u2019id\u00e9ologie dominante des technocrates des ann\u00e9es 60 et 70 telle qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9crite en 1976 dans un article de Pierre Bourdieu et Luc Boltanski, d\u2019ailleurs republi\u00e9 en 2008 sous la forme d\u2019un livre (\u00ab\u00a0La production de l\u2019id\u00e9ologie dominante\u00a0\u00bb, co-\u00e9dition D\u00e9mopolis \/ Raison d\u2019Agir). J\u2019avais r\u00e9sum\u00e9 et caract\u00e9ris\u00e9 la diff\u00e9rence en utilisant la typologie des modes de justification \u00e9labor\u00e9e par Luc Boltanski et Laurent Th\u00e9venot dans \u00ab\u00a0De la justification\u00a0\u00bb (Gallimard, 1991) comme grille de lecture de discours id\u00e9ologique, en parlant du passage d\u2019un compromis \u00ab\u00a0civique-industriel\u00a0\u00bb \u00e0 un compromis \u00ab\u00a0industriel-marchand\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>. On peut dire cela autrement en disant qu\u2019en termes de figure dominante l\u00e9gitime on passe de l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0\u00e9conomiste-ing\u00e9nieur\u00a0\u00bb mettant sa comp\u00e9tence au service de la croissance de l\u2019\u00e9conomie nationale \u00e0 l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0investisseur-ing\u00e9nieur\u00a0\u00bb mettant sa comp\u00e9tence au service des placements financiers.<a href=\"#_ftn2\">[2]<\/a><\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e que ce mod\u00e8le est entr\u00e9 dans une phase de crise terminale est peut-\u00eatre plus largement partag\u00e9e qu\u2019on ne le pense, quoique pas toujours sous cette forme\u00a0: Paul Jorion, par exemple, voit dans la p\u00e9riode actuelle le d\u00e9but de la fin du capitalisme, donc la fin d\u2019un cycle beaucoup plus long. Si on s\u2019en tient \u00e0 la comparaison entre la p\u00e9riode 1977-1983 et la p\u00e9riode actuelle, on peut en tout cas remarquer au moins une diff\u00e9rence importante\u00a0: la transition pr\u00e9c\u00e9dente entre deux id\u00e9ologies dominantes s\u2019est pass\u00e9e, somme toute, de fa\u00e7on assez rapide et ordonn\u00e9e. La raison en est assez facile \u00e0 trouver\u00a0: face au corpus keyn\u00e9sien, il existait d\u00e9j\u00e0 un corpus friedmanien, raffin\u00e9 et formalis\u00e9 \u00e0 la Chicago Business School en particulier, qui \u00e9tait en quelque sorte pr\u00eat \u00e0 servir\u00a0; une armature intellectuelle de rechange, en somme, \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. Elle avait aussi comme avantage que les dominants avaient la possibilit\u00e9 de s\u2019y convertir sans dommage pour eux, bien au contraire. Rien de comparable dans la p\u00e9riode actuelle\u00a0: la d\u00e9liquescence et l\u2019inefficacit\u00e9 de cette pens\u00e9e dominante sont devenues vraiment difficiles \u00e0 cacher, mais les \u00e9lites s\u2019y raccrochent avec l\u2019\u00e9nergie du d\u00e9sespoir pour ce qui est des politiques effectivement mises en \u0153uvre\u00a0; m\u00eame si elles n\u2019y croient (peut-\u00eatre) plus, elles continuent quand m\u00eame de penser qu\u2019il n\u2019y a rien d\u2019autre en magasin.<\/p>\n<p>Tentons une explication. Je persiste \u00e0 croire hautement improbable le retour \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie dominante d\u2019avant. En revanche il y a des choses in\u00e9dites en germe, pouss\u00e9es en particulier par une progression du niveau \u00e9ducatif telle qu\u2019elle remet en cause la possibilit\u00e9 d\u2019une domination de type technocratique. Cela signifierait, dans les termes de Boltanski et Th\u00e9venot, la fin de la r\u00e9f\u00e9rence au monde \u00ab\u00a0industriel\u00a0\u00bb, qui justifie ce type de domination, au profit de la r\u00e9f\u00e9rence au monde \u00ab\u00a0civique\u00a0\u00bb, qui implique un red\u00e9ploiement plus exigeant de la d\u00e9mocratie, sous des formes nouvelles. L\u2019id\u00e9e de passage d\u2019un compromis \u00ab\u00a0industriel-marchand\u00a0\u00bb \u00e0 un compromis \u00ab\u00a0civique-marchand\u00a0\u00bb donnerait une coh\u00e9rence \u00e0 beaucoup de ph\u00e9nom\u00e8nes observables, et en m\u00eame temps fait voir et comprendre la difficult\u00e9 qu\u2019ont les \u00e9lites actuelles \u00e0 effectuer ce passage, tant il est clair que, \u00e0 la diff\u00e9rence de la transition pr\u00e9c\u00e9dente, elles auraient quelque chose \u00e0 y perdre, \u00e0 tout le moins une fa\u00e7on de concevoir le pouvoir<a href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>.<\/p>\n<p>Le c\u0153ur du nouveau compromis consisterait probablement dans une appropriation d\u00e9mocratique de la fonction de valorisation aujourd\u2019hui mise en \u0153uvre par les march\u00e9s financiers, une fonction qu\u2019il faudrait au pr\u00e9alable s\u00e9parer des autres fonctions remplies par ces march\u00e9s. Pour le dire d\u2019une autre fa\u00e7on, il s\u2019agit de faire en sorte que la valorisation, qui est la fonction de \u00ab\u00a0jugement\u00a0\u00bb des march\u00e9s, ne soit plus faite uniquement par les investisseurs, fussent-ils \u00ab\u00a0socialement responsables\u00a0\u00bb, qu\u2019elle soit contr\u00f4l\u00e9e d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre par la collectivit\u00e9, qui doit s\u2019assurer en particulier du fait que les \u00ab\u00a0investis\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire ceux (Etats, entreprises, et au final, peu ou prou, nous tous) qui sont l\u2019objet de ce \u00ab\u00a0jugement\u00a0\u00bb le soient sur la base de crit\u00e8res non seulement explicites et publics mais aussi et surtout d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s en commun. Cela suppose bien s\u00fbr une architecture institutionnelle qui reste \u00e0 inventer, mais c\u2019est cette invention qui est devant nous.<\/p>\n<p>Bon, me direz-vous, mais vous nous aviez bien parl\u00e9 de musique au d\u00e9but, non\u00a0? J\u2019y viens.<\/p>\n<p>Reparlons d\u2019abord de cette fameuse p\u00e9riode 1977-1983, de cet assez bref interr\u00e8gne. Qu\u2019invente-t-on \u00e0 l\u2019\u00e9poque comme formes musicales populaires\u00a0? Eh bien, d\u2019abord, deux choses bien identifi\u00e9es\u00a0: le punk et le disco. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 une n\u00e9gativit\u00e9 brutale et pure, de l\u2019autre un h\u00e9donisme consum\u00e9riste port\u00e9 \u00e0 un degr\u00e9 in\u00e9dit d\u2019irr\u00e9alit\u00e9. Deux courants tout de m\u00eame bien diff\u00e9rents du rock de la p\u00e9riode pr\u00e9c\u00e9dente, qui avait gard\u00e9 quelque chose de \u00ab\u00a0progressiste\u00a0\u00bb, d\u2019ax\u00e9 vers une \u00ab\u00a0lib\u00e9ration\u00a0\u00bb etc. Je sais, tout cela peut para\u00eetre vague, et assez douteuse cette fa\u00e7on de lier styles musicaux et id\u00e9ologies, mais apr\u00e8s tout nous ne sommes que sur un blog, ce n\u2019est pas tr\u00e8s grave\u2026<\/p>\n<p>Donc, apr\u00e8s le \u00ab\u00a0progr\u00e8s\u00a0\u00bb du temps de la croissance forte, nous voyons na\u00eetre et rencontrer un certain succ\u00e8s \u00e0 la fois le nihilisme d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0Anarchy in the UK\u00a0\u00bb et le \u00ab\u00a0virtualisme\u00a0\u00bb de \u00ab\u00a0I feel love\u00a0\u00bb, avec sa rythmique plus vraiment humaine. Quelle fut la post\u00e9rit\u00e9 de ces deux courants\u00a0?<\/p>\n<p>Pour ce qui est de la vague disco, on peut en suivre les ramifications jusqu\u2019\u00e0 la \u00ab\u00a0dancefloor music\u00a0\u00bb plus contemporaine\u00a0: le d\u00e9veloppement de la techno et de la house dans les ann\u00e9es 80 a surtout fait na\u00eetre de nouvelles formes de divertissement consum\u00e9riste, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de formes plus classiques de musique pop ou rock \u00ab\u00a0commerciale\u00a0\u00bb, celle dont parle avec une p\u00e9danterie d\u2019une dr\u00f4lerie irr\u00e9sistible le h\u00e9ros d\u2019American Psycho de Bret Easton Ellis.<\/p>\n<p>Le punk, lui, a tr\u00e8s vite laiss\u00e9 la place \u00e0 quelque chose d\u2019assez multiforme (et qui n\u2019a pas rencontr\u00e9, loin de l\u00e0, le m\u00eame succ\u00e8s) qu\u2019on a appel\u00e9 faute de mieux \u00ab\u00a0postpunk\u00a0\u00bb. De quoi s\u2019agit-il\u00a0? Eh bien, ce qui reste du progr\u00e8s technique quand on enl\u00e8ve le progr\u00e8s, c\u2019est juste la technique. On a d\u00e9truit le sens, on n\u2019en construit pas de nouveau, et en attendant on ne sait quoi les machines tournent pour tourner, en boucles r\u00e9p\u00e9titives, sans fin. Une tr\u00e8s belle repr\u00e9sentation de cela, c\u2019est ce que j\u2019ai vu vers la fin d\u2019un concert de Kraftwerk\u00a0: pendant le morceau \u00ab\u00a0Numbers\u00a0\u00bb, les membres du groupe quittent la sc\u00e8ne, les machines restent et la musique continue, belle fa\u00e7on de signifier qu\u2019elle n\u2019a pas besoin d\u2019eux.<\/p>\n<p>Oui, bien s\u00fbr, Kraftwerk n\u2019est pas du tout \u00ab\u00a0postpunk\u00a0\u00bb, puisqu\u2019ils existaient avant. Mais ce sont bien leurs rythmiques froides, qui font de la technique le sujet, qui font chanter les centrales \u00e9lectriques, les trains et les calculettes, que trouvent les h\u00e9ritiers de la vague punk et qui leur servirent souvent de point d\u2019appui. C\u2019\u00e9tait la \u00ab\u00a0non-musique\u00a0\u00bb dont les non-musiciens du punk avaient besoin. Non-musique au sens o\u00f9 est \u00e9limin\u00e9 la m\u00e9lodie comme r\u00e9f\u00e9rence possible d\u2019une narration, d\u2019un r\u00e9cit, d\u2019une histoire qui a un sens. Quelques exemples\u00a0: \u00ab\u00a0Warm leatherette\u00a0\u00bb de The Normal (1977), l\u2019\u00e9volution qui m\u00e8ne des d\u00e9but de Joy Division au New Order des ann\u00e9es 80, et puis, en France, la br\u00e8ve floraison de la bien nomm\u00e9e \u00ab\u00a0coldwave\u00a0\u00bb. Dans cette glaciation, il y eut aussi quelques groupes (D.A.F., Front 242, Nitzer Ebb) qui gard\u00e8rent du punk l\u2019intensit\u00e9, l\u2019\u00e9nergie vitale, une esp\u00e8ce de rage de survivre (et non de vivre) dont on trouve encore les traces dans la mouvance qu\u2019on qualifie d\u2019EBM (Electronic Body Music).<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, les boucles r\u00e9p\u00e9titives, les machines, l\u2019\u00e9limination du sens, on trouve aussi cela dans la techno, dans la \u00ab\u00a0dancefloor\u00a0music\u00a0\u00bb pr\u00e9c\u00e9demment \u00e9voqu\u00e9e. Il y a des filiations, d\u2019ailleurs\u00a0: les cr\u00e9ateurs de ce courant, \u00e0 Detroit, ont \u00e9t\u00e9 influenc\u00e9s par Kraftwerk et aussi, plus directement, par des morceaux comme \u00ab\u00a0Los ninos del parque\u00a0\u00bb de Liaisons Dangereuses. Il y a des diff\u00e9rences, tout de m\u00eame, m\u00eame si elles ne sont pas ais\u00e9es \u00e0 exprimer. Il y a dans la coldwave, par exemple, un curieux m\u00e9lange de n\u00e9gativit\u00e9, de po\u00e9sie et d\u2019\u00e9nergie qu\u2019on ne trouvera pas, ou qu\u2019on ne trouvera que fugitivement dans la techno et ses d\u00e9riv\u00e9s. C\u2019est une musique froide et dure, mais d\u2019un temps o\u00f9 la musique \u00e9lectronique, encore analogique et non num\u00e9rique, avait gard\u00e9 quelque chose d\u2019artisanal, de po\u00e9tique, avait gard\u00e9 un \u00ab\u00a0trembl\u00e9\u00a0\u00bb. On est sorti pour de bon de l\u2019id\u00e9alisme, mais on n\u2019est pas encore dans le cynisme, quelque part en suspens entre les deux. Il peut y avoir une ironie, mais l\u00e9g\u00e8re. C\u2019est une musique qui h\u00e9site entre la distance et l\u2019angoisse, apparence lisse et distorsion juste sous la surface, derri\u00e8re le miroir. Un \u00e9quilibre instable, de l\u2019\u00e9nergie, mais concentr\u00e9e, encapsul\u00e9e. C\u2019est peut-\u00eatre la mise \u00e0 distance qui domine\u00a0: on se met hors du jeu, aussi par rage (plus ou moins rentr\u00e9e) qu\u2019il n\u2019y ait pas de jeu.<\/p>\n<p>Le postpunk dans ses diff\u00e9rentes incarnations est, pour simplifier, mort vers le milieu des ann\u00e9es 80. Il se trouve que, depuis le milieu des ann\u00e9es 2000, ces \u00ab\u00a0non-musiques\u00a0\u00bb suscitent un regain d\u2019int\u00e9r\u00eat. Les signes en sont multiples\u00a0: Kraftwerk, qui n\u2019avait pas sorti d\u2019album depuis 1986, en sort un en 2003 et multiplie ensuite les tourn\u00e9es, l\u2019exposition et l\u2019album-compilation \u00ab\u00a0Des jeunes gens modernes\u00a0\u00bb qui, en 2008, fait retrouver la coldwave fran\u00e7aise, les retours sur sc\u00e8ne de Gary Numan, de Front 242, de Throbbing Gristle et de quelques autres, les r\u00e9miniscences visibles chez Miss Kittin &amp; The Hacker depuis leur morceau \u00ab\u00a01982\u00a0\u00bb\u2026 Bien s\u00fbr tout cela ne touche pas vraiment le grand public, mais ni plus ni moins que dans les ann\u00e9es 1977-1983.<\/p>\n<p>Ce qui me frappe, c\u2019est qu\u2019on retrouve aujourd\u2019hui, non pas dans le grand public mais dans un public qu\u2019il faudrait d\u00e9limiter socio-historiquement, une sensibilit\u00e9 esth\u00e9tique qui \u00e9tait celle de son \u00e9quivalent dans les 1977-1983, c\u2019est que, dans, l\u2019interr\u00e8gne entre id\u00e9ologies dominantes que nous vivons aujourd\u2019hui, resurgit une attente envers un univers sonore qui se manifestait d\u00e9j\u00e0 dans l\u2019interr\u00e8gne pr\u00e9c\u00e9dent, ce qui peut vouloir dire, osons cette conjecture, qu\u2019elle n\u2019est pas sans lien avec une situation socio-politique singuli\u00e8re et une position et\/ou des attentes non moins singuli\u00e8res par rapport \u00e0 cette situation.<\/p>\n<p>Ce genre de rapprochement est, je le sais, hasardeux et approximatif, mais je n\u2019entends personne le faire, et c\u2019est pourquoi je me permets de l\u2019exprimer.<\/p>\n<div>\n<hr size=\"1\" \/>\n<div>\n<p><a href=\"#_ftnref\">[1]<\/a> La typologie de Boltanski et Th\u00e9venot comprend 6 \u00ab\u00a0cit\u00e9s\u00a0\u00bb\u00a0: marchande, inspir\u00e9e, civique, industrielle, domestique, d\u2019opinion.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a href=\"#_ftnref\">[2]<\/a> Le changement de sens, en fran\u00e7ais, du mot \u00ab\u00a0investissement\u00a0\u00bb, est tr\u00e8s symptomatique\u00a0: apr\u00e8s avoir d\u00e9sign\u00e9, dans la comptabilit\u00e9 nationale, la \u00ab\u00a0formation brute de capital fixe\u00a0\u00bb, donc l\u2019augmentation du capital productif, il a pris le sens, comme l\u2019anglais \u00ab\u00a0investment\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0placement financier\u00a0\u00bb. C\u2019est clairement le cas, \u00e0 tout le moins, dans la litt\u00e9rature en sciences de gestion.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a href=\"#_ftnref\">[3]<\/a> C\u2019est peut-\u00eatre le moment de lire les r\u00e9flexions de G\u00e9rard Mendel sur la question, lui qui savait opposer au pouvoir dans son acception la plus courante, qui est pouvoir sur les autres hommes, le pouvoir sur ses propres actes, sur ce que l\u2019on fait.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9. UNe premi\u00e8re version en <a href=\"http:\/\/blogs.mediapart.fr\/blog\/jacques-olivier-charron\/250511\/interregnes\">a paru ici<\/a>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Etant de ceux pour qui la notion d\u2019id\u00e9ologie dominante a du sens, je ne peux m\u2019emp\u00eacher de penser depuis quelques temps aux parall\u00e8les qui peuvent \u00eatre faits entre la p\u00e9riode 1977-1983 et celle que nous vivons depuis 2007 ou 2008, d\u00e9but de la crise terminale [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":38,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[10,1],"tags":[1400,1399],"class_list":["post-25628","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-arts","category-economie","tag-disco","tag-punk"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25628","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/38"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=25628"}],"version-history":[{"count":10,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25628\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":47333,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25628\/revisions\/47333"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=25628"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=25628"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=25628"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}