{"id":2587,"date":"2009-03-30T23:42:02","date_gmt":"2009-03-30T22:42:02","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=2587"},"modified":"2009-03-30T23:42:02","modified_gmt":"2009-03-30T22:42:02","slug":"krill-et-baleines-eloge-du-protectionnisme-par-marc-peltier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2009\/03\/30\/krill-et-baleines-eloge-du-protectionnisme-par-marc-peltier\/","title":{"rendered":"Krill et baleines : \u00e9loge du protectionnisme, par Marc Peltier"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>KRILL ET BALEINES : ELOGE DU PROTECTIONNISME<\/strong><\/p>\n<p>Quiconque a nag\u00e9 au dessus d&rsquo;un r\u00e9cif corallien tropical demeure \u00e9bloui par la prodigieuse diversit\u00e9 de formes et de relations \u00e0 l&rsquo;environnement que la nature y d\u00e9ploie. Un nombre incalculable d&rsquo;esp\u00e8ces diff\u00e9rentes, toutes hautement sp\u00e9cialis\u00e9es et \u00e9troitement interd\u00e9pendantes, s&rsquo;y c\u00f4toient dans un \u00e9cosyst\u00e8me d&rsquo;une complexit\u00e9 stup\u00e9fiante. <\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9nergie disponible pour l&rsquo;ensemble du r\u00e9cif est celle du seul soleil, en moyenne 12 heures par jour, et les intrants sont parcimonieusement distribu\u00e9s par l&rsquo;oc\u00e9an environnant. Pourtant, quelle richesse! <\/p>\n<p>Les niveaux trophiques (qui mange qui ?) sont subdivis\u00e9s \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame, la plupart des pr\u00e9dateurs sont extr\u00eamement sp\u00e9cialis\u00e9s, et presque tous sont aussi des proies interm\u00e9diaires dans les chaines alimentaires. Si un potentiel \u00e9nerg\u00e9tique, aussi minime soit-il, est disponible quelque part, il sera utilis\u00e9 par l&rsquo;\u00e9cosyst\u00e8me. On trouve ainsi des esp\u00e8ces sp\u00e9cialis\u00e9es dans la consommation des mues ou des f\u00e8ces d&rsquo;autres esp\u00e8ces. Il existe m\u00eame des parasites de parasites&#8230;<\/p>\n<p>Ce syst\u00e8me vivant infiniment diversifi\u00e9 est aussi hautement cloisonn\u00e9 par une multitude de barri\u00e8res invisibles, dans l&rsquo;espace et dans le temps. Un r\u00e9seau d&rsquo;armes et de d\u00e9fenses pr\u00e9cis\u00e9ment ajust\u00e9s maintient un \u00e9quilibre dans la diversit\u00e9 des formes vivantes. Au total, la productivit\u00e9, exprim\u00e9e en biomasse par unit\u00e9 de surface, n&rsquo;est pas extraordinaire, mais on peut parler d&rsquo;une vraie richesse. <\/p>\n<p>A contrario, notre plan\u00e8te porte aussi un autre \u00e9cosyst\u00e8me dont les caract\u00e9ristiques sont radicalement oppos\u00e9es, l&rsquo;oc\u00e9an circumpolaire antarctique. <\/p>\n<p><!--more-->Le milieu est ici tr\u00e8s homog\u00e8ne, l&rsquo;oc\u00e9an se r\u00e9partissant, aux m\u00eames latitudes, tout autour de la terre. Des remont\u00e9es d&rsquo;eau profonde, les \u00ab\u00a0upwellings\u00a0\u00bb, introduisent dans l&rsquo;\u00e9cosyst\u00e8me des intrants abondants. L&rsquo;\u00e9nergie solaire se d\u00e9verse g\u00e9n\u00e9reusement, \u00e0 ces hautes latitudes, pendant l&rsquo;\u00e9t\u00e9 austral. La productivit\u00e9 en biomasse est alors spectaculaire. En revanche, la biodiversit\u00e9 est remarquablement faible. Les niveaux trophiques sont r\u00e9duits au plus direct : des diatom\u00e9es transforment l&rsquo;\u00e9nergie solaire en mati\u00e8re vivante. Elles sont mang\u00e9es par un petit peuple d&rsquo;innombrables crevettes, le krill, qui concentrent cette \u00e9nergie pour les seigneurs de l&rsquo;\u00e9cosyst\u00e8me : les grands c\u00e9tac\u00e9s, et quelques manchots. Des pr\u00e9dateurs opportunistes compl\u00e8tent le tableau, mais de fa\u00e7on tr\u00e8s anecdotique, et sans changer la cha\u00eene trophique caract\u00e9ristique : Diatom\u00e9es ->  krill -> baleines. <\/p>\n<p>Ecologie et Economie, au del\u00e0 de la simple \u00e9tymologie, pr\u00e9sentent des analogies qu&rsquo;il peut \u00eatre utile de souligner.<\/p>\n<p>Nous vivions autrefois, en Europe notamment, dans un r\u00e9cif corallien. L&rsquo;histoire nous avait l\u00e9gu\u00e9 un patchwork de cultures, de territoires, de pratiques, de fa\u00e7ons d&rsquo;\u00eatre, d&rsquo;habiter, de manger, d&rsquo;aimer, de comprendre. Nous entretenions, entre Europ\u00e9ens, des relations compliqu\u00e9es, parfois tragiquement conflictuelles. Nous nous \u00e9puisions dans des rivalit\u00e9s fratricides. Cependant, nous \u00e9tions riches. <\/p>\n<p>Les politiques n\u00e9olib\u00e9rales se sont employ\u00e9es, depuis 25 ans, \u00e0 \u00ab\u00a0passer au mixer\u00a0\u00bb les innombrables cloisonnements culturels, politiques et r\u00e9glementaires qui d\u00e9finissaient notre milieu. Il est en voie d&rsquo;homog\u00e9n\u00e9isation d\u00e9finitive.<\/p>\n<p>Nous avons ainsi augment\u00e9 massivement les flux \u00e9conomiques dans notre espace d\u00e9sormais homog\u00e8ne. Nous avons \u00ab\u00a0rationalis\u00e9\u00a0\u00bb l&rsquo;\u00e9conomie, notamment par une r\u00e9duction obstin\u00e9e du nombre d&rsquo;intervenants entre producteurs et consommateurs. Les poissons de toute taille, imb\u00e9ciles ou habilement manipul\u00e9s, ont cri\u00e9 tous en ch\u0153ur : \u00ab\u00a0A bas les interm\u00e9diaires ! Directement du krill \u00e0 la baleine !\u00a0\u00bb <\/p>\n<p>Nous avons, plus que tous les autres, parait-il, \u00ab\u00a0profit\u00e9 de la mondialisation\u00a0\u00bb. Des indices objectifs le prouvent :  l&rsquo;esp\u00e9rance de vie, le PIB, la balance des \u00e9changes, que sais-je ?&#8230; Nous avons aussi exorcis\u00e9 de vieilles mal\u00e9dictions, comme les guerres r\u00e9currentes en Europe. Tout cela est tr\u00e8s bien.<\/p>\n<p>Mais, en nous y prenant de cette fa\u00e7on, nous ne devons pas nous \u00e9tonner de l&rsquo;an\u00e9antissement de nos diversit\u00e9s, du laminage de la classe moyenne, et de l&rsquo;avenir qui nous est promis dans cette direction : Du krill, et des baleines&#8230; N&rsquo;est-ce pas ce que nous commen\u00e7ons \u00e0 constater ?<\/p>\n<p>Que voulons-nous ? Une \u00e9conomie \u00ab\u00a0<i>efficace<\/i>\u00ab\u00a0, maximisant les flux, dans un milieu homog\u00e8ne, avec peu d&rsquo;intervenants \u00e9conomiques, ou bien une \u00e9conomie \u00ab\u00a0<i>riche<\/i>\u00ab\u00a0, maximisant les diversit\u00e9s et les intervenants, dans un milieu complexifi\u00e9 par des membranes perm\u00e9ables, \u00e0 l&rsquo;image de la vie ?<\/p>\n<p>Une membrane n&rsquo;est pas une cloison. Elle est au contraire le lieu du contact, de la mise en relation, de la reconnaissance, elle permet l&rsquo;apparition entre ses deux faces d&rsquo;une diff\u00e9rence de potentiel ou de concentration, d&rsquo;une pression, d&rsquo;une force motrice, d&rsquo;un flux contr\u00f4l\u00e9. <\/p>\n<p>La membrane est dans la d\u00e9finition m\u00eame de la vie. Imagineriez-vous que la suppression des membranes dans votre corps puisse constituer, en quelque fa\u00e7on, une \u00ab\u00a0optimisation \u00e9conomique\u00a0\u00bb ?<\/p>\n<p>L&rsquo;activit\u00e9 \u00e9conomique est d\u00e9crite aujourd&rsquo;hui principalement en termes de flux. Nos m\u00e9thodes comptables ne savent enregistrer, avec rigueur, que cela. Nos outils sont aveugles, ou tr\u00e8s inadapt\u00e9s, lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;\u00e9valuer un potentiel, c&rsquo;est \u00e0 dire \u00e0 ce qui apparait quand on limite un flux. <\/p>\n<p>La physique nous fournit une analogie :  une m\u00eame puissance \u00e9lectrique peut r\u00e9sulter d&rsquo;une forte diff\u00e9rence de potentiel provoquant une faible intensit\u00e9 dans une forte r\u00e9sistance, ou au contraire d&rsquo;une forte intensit\u00e9 r\u00e9sultant d&rsquo;une tension faible dans une r\u00e9sistance faible. <\/p>\n<p>Pour donner un exemple d&rsquo;\u00e9conomie bas\u00e9e sur le potentiel plut\u00f4t que sur les flux, la route de la soie et celle des \u00e9pices, au moyen-\u00e2ge, \u00e9taient tr\u00e8s difficiles pour toutes sortes de raisons, et les flux marchands y \u00e9taient tr\u00e8s faibles. Le potentiel, en revanche, \u00e9tait tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9, et il a fait l&rsquo;incroyable richesse de Venise, et la fortune d&rsquo;innombrables interm\u00e9diaires, en amont et en aval, pendant des si\u00e8cles&#8230; Tout ce circuit \u00e9conomique a \u00e9t\u00e9 ruin\u00e9 lorsque le d\u00e9veloppement du transport maritime, en supprimant l&rsquo;obstacle, a supprim\u00e9 le potentiel.<\/p>\n<p>Nous \u00e9tions engag\u00e9s, avec le n\u00e9olib\u00e9ralisme, vers une optimisation des <i>flux<\/i> \u00e9conomiques, dans un milieu homog\u00e8ne et ouvert. Ce mod\u00e8le, l&rsquo;exp\u00e9rience l&rsquo;a montr\u00e9, favorise la concentration de la richesse et l&rsquo;aggravation des in\u00e9galit\u00e9s sociales. Krill et baleines&#8230;<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le \u00e9cologique du r\u00e9cif corallien nous sugg\u00e8re une alternative mieux adapt\u00e9e \u00e0 la diversit\u00e9 humaine, et aux limites que l&rsquo;environnement nous imposera tr\u00e8s bient\u00f4t : une \u00e9conomie bas\u00e9e aussi sur les <i>potentiels<\/i>, et limitant les flux, dans un milieu dont les h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9s sont contr\u00f4l\u00e9es par des membranes semi-perm\u00e9ables. Un tel mod\u00e8le favorise la diversit\u00e9 des agents \u00e9conomiques.<\/p>\n<p>La question du protectionnisme va prochainement devenir tr\u00e8s \u00e0 la mode. Pas une r\u00e9union politique internationale ne se conclura sans un vibrant appel \u00e0 rejeter toute forme de protectionnisme, facteur aggravant de la crise et germe de toutes les guerres et de tous les d\u00e9sastres. Pas d&rsquo;allocution nationale, le lendemain, o\u00f9 ne s&rsquo;exprimera, en filigrane, et surtout sans prononcer le mot maudit de protectionnisme, la l\u00e9gitimit\u00e9 absolue de la solidarit\u00e9 envers les siens, d&rsquo;abord et avant tout.<\/p>\n<p>Le r\u00e9\u00e9quilibrage de l&rsquo;\u00e9conomie entre flux et potentiel, gr\u00e2ce \u00e0 des <i>membranes<\/i> \u00e9conomiques judicieuses, pourrait aider \u00e0 d\u00e9passer cette schizophr\u00e9nie pr\u00e9visible.<\/p>\n<p>Il ne s&rsquo;agit pas de reconstruire des fronti\u00e8res et des douanes, ni de justifier des \u00ab\u00a0immigrations choisies\u00a0\u00bb et autres id\u00e9es de m\u00eame connotation, il s&rsquo;agit d&rsquo;imaginer en \u00e9conomie des membranes <i>f\u00e9condes<\/i><i>, des filtres, des \u00e9cluses, qui puissent permettre, par exemple, \u00e0 un agriculteur canadien et \u00e0 un paysan malien de cohabiter sur cette plan\u00e8te, sans que l&rsquo;existence de l&rsquo;un ne signifie la mort de l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>En somme, l&rsquo;exact contraire de ce qui a \u00e9t\u00e9 fait depuis 25 ans&#8230;<br \/>\n<\/i><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><strong>KRILL ET BALEINES : ELOGE DU PROTECTIONNISME<\/strong><\/p>\n<p>Quiconque a nag\u00e9 au dessus d&rsquo;un r\u00e9cif corallien tropical demeure \u00e9bloui par la prodigieuse diversit\u00e9 de formes et de relations \u00e0 l&rsquo;environnement que la nature y d\u00e9ploie. 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