{"id":2739,"date":"2009-04-09T07:11:09","date_gmt":"2009-04-09T06:11:09","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=2739"},"modified":"2009-04-09T14:04:16","modified_gmt":"2009-04-09T13:04:16","slug":"pour-une-approche-apocalyptique-de-la-crise-par-christophe-perrin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2009\/04\/09\/pour-une-approche-apocalyptique-de-la-crise-par-christophe-perrin\/","title":{"rendered":"Pour une approche apocalyptique de la crise, par Christophe Perrin"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9. Pierre-Yves D. a \u00e9crit hier (pardonnons-lui le ton r\u00e9v\u00e9rencieux) : \u00ab Paul Jorion ne manque pas de citer les r\u00e9flexions et travaux de ses pairs, quand bien m\u00eame il ne partage pas tous leurs points de vue. Nous nous en \u00e9tonnons presque, pourtant cela ne devrait-il pas \u00eatre la r\u00e8gle ? Peut-on, aujourd&rsquo;hui, pr\u00e9tendre \u00eatre un intellectuel si l&rsquo;on n\u2019est pas capable de dialoguer avec ses pairs, et ce au vu et au su de tous, c&rsquo;est-\u00e0-dire avec les citoyens, dont on fait des partenaires et non pas seulement des r\u00e9ceptacles d&rsquo;une connaissance infuse ? \u00bb Pierre-Yves D. a saisi en tout cas, l\u2019amour chez moi de l\u2019antith\u00e8se, quand je d\u00e9fends la th\u00e8se, et l\u2019amour de la th\u00e8se quand je d\u00e9fends (beaucoup plus souvent, il est vrai), l\u2019antith\u00e8se. <\/p><\/blockquote>\n<p><strong>POUR UNE APPROCHE APOCALYPTIQUE DE LA CRISE<\/strong><\/p>\n<p>La rapidit\u00e9 avec laquelle la crise financi\u00e8re et \u00e9conomique s&rsquo;intensifie et prend de l&rsquo;ampleur, et sa visibilit\u00e9 port\u00e9e par la pr\u00e9sentation m\u00e9diatique tant des faits que des analyses, quasiment en temps r\u00e9el, tendent \u00e0 masquer le caract\u00e8re premier du bouleversement que nous connaissons. S&rsquo;il est ind\u00e9niable que son d\u00e9clenchement est li\u00e9 aux d\u00e9s\u00e9quilibres \u00e9conomiques et financiers, ceux-ci n&rsquo;en sont qu&rsquo;une expression tr\u00e8s visible. Les racines de la crise sont plus profondes ; plus que des modes d&rsquo;activit\u00e9, la crise rel\u00e8ve des fondements de ces modes d&rsquo;activit\u00e9 : notre perception du r\u00e9el.<\/p>\n<p>Nous sommes les t\u00e9moins et les acteurs d&rsquo;une crise civilisationnelle, une crise qui met avant tout en cause le paradigme h\u00e9g\u00e9monique de notre civilisation : la rationalit\u00e9 comme unique grille de lecture de la r\u00e9alit\u00e9 et comme unique moyen d&rsquo;action autoris\u00e9 quelle que soit la sph\u00e8re d&rsquo;activit\u00e9. La pr\u00e9pond\u00e9rance de l&rsquo;\u00e9conomie dans la civilisation capitaliste mondialis\u00e9e favorise les tendances \u00e0 limiter le questionnement aux questions \u00e9conomiques. Cette focalisation est compr\u00e9hensible, tant la mise en cause de nos fondements de civilisation peut sembler effrayante. C&rsquo;est bien le sol qui se d\u00e9robe sous nos pieds. L&rsquo;accepter c&rsquo;est faire preuve de courage mais aussi d&rsquo;humilit\u00e9 ; ces vertus ont malheureusement d\u00e9sert\u00e9 notre monde post-moderne.<\/p>\n<p>Certes, les dommages qui se donnent \u00e0 voir, qu&rsquo;ils soient humains, sociaux ou \u00e9cologiques, ont pour cause \u00e9vidente l&rsquo;activit\u00e9 \u00e9conomique telle qu&rsquo;elle est pens\u00e9e et organis\u00e9e rationnellement, et que l&rsquo;on d\u00e9signe commun\u00e9ment par le vocable de march\u00e9. Certes, en soi, la rationalit\u00e9 ne peut se r\u00e9duire \u00e0 la rationalit\u00e9 \u00e9conomique. Mais il est ind\u00e9niable que l&rsquo;une comme l&rsquo;autre partagent le m\u00eame projet de domination et de soumission du r\u00e9el \u00e0 leur axiomatique respective. Or m\u00eame si elles diff\u00e8rent du point de vue des fins, la premi\u00e8re, au nom du bien de tous, pr\u00e9tend \u00e9manciper l&rsquo;Homme et le conduire vers un horizon de progr\u00e8s et de libert\u00e9, la seconde vise \u00e0 maximiser l&rsquo;activit\u00e9 de production et de consommation aux fins de r\u00e9aliser les profits les plus grands et le bonheur du plus grand nombre possible de libres individus ; l&rsquo;une comme l&rsquo;autre se pr\u00e9tendent l&rsquo;unique voie par laquelle l&rsquo;humanit\u00e9 peut cheminer. Elles partagent ce paradoxe qui associe \u00e0 la libert\u00e9 une dimension ind\u00e9niablement totalitaire.<\/p>\n<p><!--more-->La rationalit\u00e9, comme la rationalit\u00e9 \u00e9conomique, permettent l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 \u00e0 leurs marges, en ce sens elle sont tol\u00e9rantes. Mais ce qu&rsquo;elles tol\u00e8rent est sans danger, d\u00e9sarm\u00e9, rendu exotique par une op\u00e9ration de d\u00e9construction conduite gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;outil rationnel par excellence, l&rsquo;esprit critique au service de leurs fins respectives. <\/p>\n<p>Dans le domaine de l&rsquo;\u00e9conomie, la mise en \u0153uvre du concept de partage par exemple n&rsquo;est pas interdite, elle est m\u00eame parfois encourag\u00e9e, mais seulement dans le but d&rsquo;adoucir, aux marges, les in\u00e9galit\u00e9s les plus tragiques produites par le syst\u00e8me de concurrence g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e r\u00e9gissant le march\u00e9. Le partage comme concept exotique peut aussi servir de ressource aux acteurs du march\u00e9 soucieux de la moralit\u00e9 de leur image : les pires pr\u00e9dateurs transnationaux rivalisent en mati\u00e8re de philanthropie via leur fondation respective. Le concept est donc tol\u00e9r\u00e9, mais r\u00e9cus\u00e9 par les tenants de la pens\u00e9e \u00e9conomique rationnelle quant \u00e0 sa pertinence comme paradigme central cr\u00e9ateur d&rsquo;un ordre \u00e9conomique viable dans un monde peupl\u00e9 d&rsquo;individus. Ils n&rsquo;ont d&rsquo;ailleurs pas tort car si en effet le monde n&rsquo;est peupl\u00e9 que d&rsquo;individus, le partage ne peut faire sens que de mani\u00e8re limit\u00e9e.<\/p>\n<p>Ce processus de d\u00e9l\u00e9gitimation n&rsquo;est pas propre \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie, les ap\u00f4tres du march\u00e9 n&rsquo;en sont pas plus les inventeurs que les initiateurs. Les penseurs comme les acteurs du march\u00e9 mondialis\u00e9 n&rsquo;ont pas fait \u0153uvre de cr\u00e9ation pour arriver \u00e0 leurs fins. Les esprits \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 convertis tout comme les outils \u00e9taient disponibles. Le processus de d\u00e9l\u00e9gitimation participe en effet de la rationalit\u00e9 d\u00e8s son origine. Sans projet d&rsquo;\u00e9mancipation de l&rsquo;Homme passant par la d\u00e9construction de tous les liens qui s&rsquo;y opposent, \u00e9nonc\u00e9s comme illusions ali\u00e9nantes, le march\u00e9 transparent, libre de toute entrave et non fauss\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire investi des seuls int\u00e9r\u00eats individuels, n&rsquo;aurait pu voir le jour, d&rsquo;abord comme projet, puis comme r\u00e9alisation humaine, et enfin en tant qu&rsquo;\u00e9talon \u00e0 partir duquel toute chose doit \u00eatre \u00e9valu\u00e9e. Sans l&rsquo;invention de l&rsquo;individu en qu\u00eate de progr\u00e8s, sans ce petit \u00eatre solitaire et avide s&rsquo;identifiant \u00e0 la chose pensante, dot\u00e9 de tous les pouvoirs sur la chose \u00e9tendue, l&rsquo;\u00e9conomie monde telle que nous la connaissons n&rsquo;aurait jamais vu le jour.<\/p>\n<p>Mais le fait que l&rsquo;analyse sur la crise se focalise sur l&rsquo;\u00e9conomie, port\u00e9e, comme nous l&rsquo;\u00e9noncions en introduction, par la priorit\u00e9 qui lui est donn\u00e9e par les m\u00e9dias, ne peut s&rsquo;expliquer par ce seul fait de communication. La pr\u00e9pond\u00e9rance de la rationalit\u00e9 \u00e9conomique ne tient pas \u00e0 quelques caprices de journalistes ou de faiseurs d&rsquo;opinion. Nous \u00e9mettons l&rsquo;hypoth\u00e8se que cette pr\u00e9pond\u00e9rance est un fait qui s&rsquo;explique par la colonisation de la rationalit\u00e9 par la rationalit\u00e9 \u00e9conomique. La seconde s&rsquo;\u00e9tant substitu\u00e9e partout \u00e0 la premi\u00e8re, ce qui veut dire que parler de l&rsquo;une ou de l&rsquo;autre aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est parler de la m\u00eame chose, de rationalit\u00e9 \u00e9conomique. Nous sommes en quelques sortes pris au pi\u00e8ge d&rsquo;un golem que nous avons nous m\u00eame fa\u00e7onn\u00e9. Imaginer les voies susceptibles de nous conduire hors de ce pi\u00e8ge n\u00e9cessite de comprendre Pourquoi et comment cela s&rsquo;est produit ? <\/p>\n<p>Le principal \u00e9l\u00e9ment de r\u00e9ponse doit \u00eatre tir\u00e9 de l&rsquo;\u00e9chec de la rationalit\u00e9 en tant que projet visant \u00e0 \u00e9manciper l&rsquo;homme tout en le conduisant en Eden gr\u00e2ce au Progr\u00e8s. La rationalit\u00e9 dans ses dimensions anthropo-psycho-politique et scientifique a \u00e9chou\u00e9. L&rsquo;\u00e9mancipation individuelle, lumineuse et positive sous bien des aspects, poss\u00e8de aussi sa part de t\u00e9n\u00e8bres. Elle a \u00e9t\u00e9, elle est toujours d&rsquo;ailleurs, une formidable machine de guerre servant \u00e0 \u00e9radiquer le lien sous toutes ses formes. Elle s&rsquo;en est m\u00eame fait un ennemi personnel. Le lien de par sa nature n&rsquo;est pas quantifiable, on ne peut mesurer sa progression. Crime de l\u00e8se majest\u00e9, il r\u00e9cuse la pertinence du dispositif du laboratoire. La rationalit\u00e9 devait donc se construire contre lui, et si possible l&rsquo;abattre partout o\u00f9 elle le rencontrait. Pour caract\u00e9riser ce pouvoir destructeur de la rationalit\u00e9, le concept de \u00ab colonialit\u00e9 du pouvoir \u00bb forg\u00e9 par Henrique DUSSEL, th\u00e9oricien de la th\u00e9ologie de la lib\u00e9ration, nous semble parfaitement convenir. DUSSEL et MARX avant lui, ont saisi l&rsquo;importance de 1492 comme \u00e9v\u00e9nement fondateur permettant le d\u00e9ploiement du projet rationnel par le pillage et l&rsquo;accumulation primitive du capital, mais aussi par l&rsquo;extermination radicale des cultures indiennes participant \u00e0 la construction de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;individu d\u00e9miurge europ\u00e9en.<\/p>\n<p>Et pourtant le lien r\u00e9siste, et joue parfois quelques tours \u00e0 ceux qui le traquent. La crise \u00e9pist\u00e9mologique des sciences, crise du lien par excellence entre les disciplines scientifiques, n&rsquo;est pas le moindre de ses tours. Qu&rsquo;importe cette persistance, la machine \u00e0 d\u00e9construire trouve toujours de nouveaux terrains d&rsquo;action. Ainsi, la quintessence de l&rsquo;avant-garde d\u00e9constructionniste entend nous faire comprendre par sa th\u00e9orie du queer que la polarit\u00e9 des sexes qui nous lie \u00e0 l&rsquo;univers polaris\u00e9 ne rel\u00e8ve en fait que d&rsquo;une \u00e9conomie culturelle de r\u00f4les parmi lesquels il nous est loisible de choisir, et gr\u00e2ce \u00e0 la technique de modifier notre corps en cons\u00e9quence. <\/p>\n<p>En d\u00e9construisant les liens de toute nature, la rationalit\u00e9 a produit une humanit\u00e9 faible dans le sens o\u00f9 celle-ci a perdu le sens de sa d\u00e9fense par le lien au collectif et par celui qui la lie \u00e0 l&rsquo;\u00e9coum\u00e8ne. La perte de ce sens est certes in\u00e9galement partag\u00e9e aujourd&rsquo;hui, mais il est parfois total, comme chez ces citoyens am\u00e9ricains qui vivent dans la m\u00eame rue, \u00e0 qui \u00ab l&rsquo;on \u00bb saisit les habitations, et qui r\u00e9agissent en acceptant intellectuellement ce qu&rsquo;ils subissent par une analyse de la conjoncture \u00e9conomique justifiant le syst\u00e8me. Il ne nous semble pas injustifi\u00e9 de penser que la faiblesse corporelle et psychique des individus, n\u00e9cessitant une technologie m\u00e9dicale de r\u00e9paration des corps et une ing\u00e9nierie de remise aux normes psychiques toujours en expansion, puisse en grande partie d\u00e9couler de ce processus de d\u00e9liaison. L&rsquo;utopie de l&rsquo;\u00e9mancipation d\u00e9bouche sur un \u00eatre, parfois plein de savoirs abstraits, le plus souvent d\u00e9boussol\u00e9, triste et malade. <\/p>\n<p>Or, le substitut rationnel aux liens, le contrat social construit sur la seule volont\u00e9, ne pouvait faire sens dans la dur\u00e9e qu&rsquo;\u00e0 la condition que l&rsquo;\u00e9mancipation ne cesse de rendre l&rsquo;Homme plus libre et conscient, plus engag\u00e9 volontairement dans son actualisation. Sorti du corps des hommes et plac\u00e9 devant eux, donc fragilis\u00e9 par ce processus d&rsquo;ext\u00e9riorisation, le contrat n\u00e9cessitait que les hommes ne cessent de toujours se mieux porter pour le nourrir. Nous voyons ce qu&rsquo;il en est advenu.<\/p>\n<p>Le projet politique d\u00e9mocratique n\u00e9 sur le socle de la rationalit\u00e9 s&rsquo;est fracass\u00e9 sur la faiblesse de l&rsquo;Homme, mais aussi sur le manque de vigueur du lien qu&rsquo;il proposait. Par la force des choses, ou plut\u00f4t par leur faiblesse, le personnel politique issu essentiellement des classes bourgeoises, plus d\u00e9sempar\u00e9 qu&rsquo;adepte du complot, a int\u00e9gr\u00e9 de mani\u00e8re inconsciente l&rsquo;\u00e9chec du projet \u00e9mancipateur dans sa dimension politique. Ce personnel politique a alors \u00e9t\u00e9 conduit pour conserver sa l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 intensifier ses connexions avec les sph\u00e8res d&rsquo;activit\u00e9s \u00e9conomiques, toujours porteuses du projet rationnel sur le plan des r\u00e9alisations mat\u00e9rielles justifiables par la mesure quantitative, ainsi que de l&rsquo;id\u00e9e de progr\u00e8s. <\/p>\n<p>L&rsquo;abandon du projet politique \u00e9mancipateur initial et le transfert de sa part de l&rsquo;utopie rationnelle vers l&rsquo;activit\u00e9 \u00e9conomique ne sont pas sans cons\u00e9quences.<\/p>\n<p>D&rsquo;abord, il induit une d\u00e9gradation \u00e9vidente de la rationalit\u00e9 du fait de la disparition de l&rsquo;un de ses principaux objectifs, et de fait, de l&rsquo;un de ses acteurs h\u00e9ro\u00efques, l&rsquo;Homme en tant qu&rsquo;horizon des hommes. N&rsquo;\u00e9tant plus acteur mais ne pouvant dispara\u00eetre totalement l&rsquo;Homme s&rsquo;est momifi\u00e9 et a \u00e9t\u00e9 satellis\u00e9 \u00e0 distance du monde de l&rsquo;action ; de la position d&rsquo;acteur de l&rsquo;histoire, il est devenu outil publicitaire et juridique, mobilisable \u00e0 volont\u00e9 par les autres agents du projet rationnel. Les Droits de l&rsquo;Homme, d\u00e9connect\u00e9s du substrat vivant, repr\u00e9sentent en effet une formidable ressource pour imposer tant les recherches scientifiques \u00e9quivoques que l&rsquo;ouverture des march\u00e9s ou la multiplication de structures politico-bureaucratiques. <\/p>\n<p>Ensuite et surtout, du fait de l&rsquo;effacement pr\u00e9c\u00e9demment \u00e9nonc\u00e9, cet abandon a provoqu\u00e9 un d\u00e9s\u00e9quilibre dans les rapports entre les autres groupes d&rsquo;agents h\u00e9ro\u00efques de la rationalit\u00e9 &#8211; les scientifiques, les politiques et les entrepreneurs &#8211; au profit de ces derniers. Le transfert de la part humaine de l&rsquo;utopie rationnelle aux acteurs \u00e9conomiques a modifi\u00e9 les rapports de forces \u00e0 leur profit et leur a donn\u00e9 toute latitude pour red\u00e9finir le projet rationnel a partir de leurs propres objectifs. Et de fait, afin de survivre et ne pas \u00eatre \u00e9vacu\u00e9 de la sc\u00e8ne rationnelle, le personnel politique a recompos\u00e9 son discours en adoptant le discours et les objectifs des modernes entrepreneurs. La question de la l\u00e9gitimit\u00e9 populaire, difficilement contr\u00f4lable voir anti-rationnelle dans ses manifestations, se r\u00e9glant par la professionnalisation de la fonction politique. L\u00e0 encore, nulle trace de complot. Les protagonistes sont en fait moins acteurs que sujets maistriens subissant une dynamique de moins en moins contr\u00f4l\u00e9e, mise en action d\u00e8s la gen\u00e8se du projet rationnel. Il est assez ironique de constater que la gauche gouvernementale fran\u00e7aise, travaill\u00e9e par une sorte de remords moral inconscient r\u00e9alise son \u00ab coming out \u00bb et d\u00e9clare sa flamme au march\u00e9 tardivement, au moment o\u00f9 ce dernier entre en crise terminale. Les derniers convertis sont souvent les plus virulents, leur h\u00e9b\u00e9tude aurait quelque chose de tragi-comique si l&rsquo;heure n&rsquo;\u00e9tait pas si grave.<\/p>\n<p>Reste un acteur h\u00e9ro\u00efque dont nous avons jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent peu parl\u00e9 pour une raison de clart\u00e9 de discours. Sur ce point, nous tenons \u00e0 pr\u00e9ciser que le processus historique que nous d\u00e9crivons n&rsquo;est pas un processus divisible en phases bien ordonn\u00e9es. Les forces dynamiques que la rationalit\u00e9 d\u00e9termine se m\u00ealent et se s\u00e9parent, s&rsquo;alignent les unes par rapport aux autres ou s&rsquo;affrontent, mais toutes r\u00e9unies poursuivent le m\u00eame objectif final, la transparence ultime par d\u00e9construction de toute r\u00e9alit\u00e9, ou dit autrement la fin de l&rsquo;\u00e9coum\u00e8ne, notre monde habit\u00e9. Mais revenons \u00e0 nos derniers h\u00e9ros, les \u00e9nonciateurs des tables de la Loi. <\/p>\n<p>Le monde des scientifiques n&rsquo;est pas homog\u00e8ne. Quelques uns sont d&rsquo;\u00e9minents chercheurs, libres, capables d&rsquo;intuitions fulgurantes, et perp\u00e9tuant l&rsquo;esprit d&rsquo;aventure des origines du projet rationnel, ils se font rares. La plupart des scientifiques sont aujourd&rsquo;hui de m\u00e9diocres t\u00e2cherons dont les pratiques tayloris\u00e9es visent \u00e0 produire de \u00ab l&rsquo;innovation \u00bb rapidement commercialisable. C&rsquo;est actuellement chez les bidouilleurs de g\u00e8nes que cette m\u00e9diocrit\u00e9 est la plus frappante. S&rsquo;ils diff\u00e8rent dans leurs pratiques, la quasi majorit\u00e9 d&rsquo;entre eux a toujours veill\u00e9 \u00e0 d\u00e9noncer les interrogations sur le projet rationnel. Toute approche globale du r\u00e9el non r\u00e9ductible et inassimilable par les techniques de laboratoire, toute validation culturelle de la pr\u00e9\u00e9minence du lien, les trouvent sur leur chemin, sujettes d&rsquo;abord \u00e0 leurs ricanements puis au passage \u00e0 la moulinette de la d\u00e9construction.<\/p>\n<p>Les scientifiques ne sont finalement que tr\u00e8s peu intervenus directement dans le jeux des acteurs rationnels tant que la promesse d&rsquo;\u00e9mancipation offrait aux hommes un horizon. L&rsquo;\u00e9chec de cette promesse a conduit quelqu&rsquo;uns d&rsquo;entre eux a sortir de leur silence aristocratique sur les affaires des hommes et \u00e0 s&rsquo;\u00e9mouvoir. Mais trop peu nombreux \u00e0 le faire, se tenant \u00e0 distance des r\u00e9alit\u00e9s mondaines et peu structur\u00e9s contrairement aux politiques et aux entrepreneurs, leur parole manqua de puissance. Quoiqu&rsquo;il en soit, le travail de d\u00e9construction n&rsquo;attendait pas, et finalement m\u00eame r\u00e9duit \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de fiction irr\u00e9alisable, l&rsquo;instrumentation politique de l&rsquo;\u00e9mancipation pr\u00e9sentait l&rsquo;avantage de d\u00e9samorcer toute intervention populaire et irrationnelle dans la d\u00e9termination des nouveaux champs de recherches. C&rsquo;est bien connu, la science est en marche et rien ne doit ralentir son mouvement.<\/p>\n<p>Les modifications de rapports de pouvoir au d\u00e9triment des politiques et au profit des entrepreneurs \u00e9voqu\u00e9es pr\u00e9c\u00e9demment ont ind\u00e9niablement \u00e9t\u00e9 per\u00e7ues comme un potentiel d&rsquo;opportunit\u00e9s par nombre de scientifiques. La capacit\u00e9 des entrepreneurs \u00e0 mobiliser des moyens consid\u00e9rables, en mettant en \u0153uvre des proc\u00e9dures de d\u00e9cision tr\u00e8s courtes, et dans un premier temps sans imposer de conditionnalit\u00e9s excessives, contrairement aux politiques, s&rsquo;est traduite dans le chef des hommes de science en la possibilit\u00e9 de pouvoir mener tous les travaux possibles et imaginables mais aussi celle de conna\u00eetre enfin l&rsquo;aisance mat\u00e9rielle. Mais comme pour les politiques, l&rsquo;acceptation de cette suj\u00e9tion ne pouvait pour les hommes de science, de mani\u00e8re automatique, ne pas se traduire par une d\u00e9gradation de la qualit\u00e9 de leur pouvoir. De fait, ils abandonnaient une part de la colonialit\u00e9 de ce dernier aux entrepreneurs, qui ne tard\u00e8rent pas au regard de leurs objectifs s&rsquo;inscrivant dans un temps court, et m\u00eame de plus en plus court au regard des n\u00e9cessit\u00e9s impos\u00e9es par l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration des op\u00e9rations des march\u00e9s, \u00e0 r\u00e9clamer des retours sur investissement sonnants et tr\u00e9buchants. Assumant le leadership quant \u00e0 la mise en \u0153uvre du pouvoir rationnel, les entrepreneurs se doivent d&rsquo;\u00e9noncer les fins et les modalit\u00e9s de son exercice. Si celles-ci permettent l&rsquo;expression de ce qu&rsquo;il y a de pire chez les hommes, et si ce pire, de la cupidit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;insensibilit\u00e9 en passant par l&rsquo;exercice multiforme de la violence, s&rsquo;exprime particuli\u00e8rement dans les intentions et les actes des entrepreneurs, cela tient en partie \u00e0 la faiblesse de la qualit\u00e9 humaine de ces entrepreneurs, mais surtout au fait que rien ne vient contraindre l&rsquo;exercice h\u00e9g\u00e9monique de la colonialit\u00e9 du pouvoir qu&rsquo;ils assument seuls \u00e0 pr\u00e9sent. <\/p>\n<p>Pour revenir \u00e0 l&rsquo;\u00e9nonciation des fins et des modalit\u00e9s de la rationalit\u00e9 par les entrepreneurs, nous en avons un parfait exemple dans l&rsquo;actuel projet de r\u00e9forme de la recherche fran\u00e7aise qui vise \u00e0 faire de l&rsquo;\u00e9valuation des retours sur investissements l&rsquo;alpha et l&rsquo;om\u00e9ga de l&rsquo;activit\u00e9 scientifique. Cela ne posera pas probl\u00e8me aux l\u00e9gions de t\u00e2cherons qui servent avec z\u00e8le Monsanto, Areva ou V\u00e9olia. Les quelques autres qui pensent, doivent saisir r\u00e9trospectivement la nature du pi\u00e8ge qui les a captur\u00e9s et qu&rsquo;ils ont contribu\u00e9 \u00e0 construire en toute libert\u00e9.<\/p>\n<p>Mais ce probl\u00e8me ne leur appartient pas, car de fait, nous sommes aujourd&rsquo;hui tous pi\u00e9g\u00e9s, et il est certain que ce dans quoi l&rsquo;\u00e9coum\u00e8ne est ench\u00e2ss\u00e9, la plan\u00e8te, n&rsquo;attendra pas longtemps avant de nous signifier le prix des cons\u00e9quences de nos illusions. LE probl\u00e8me peut \u00eatre discut\u00e9, mais discuter ne suffit pas pour qu&rsquo;\u00e9merge une solution. Avant toute chose, LE probl\u00e8me ne rel\u00e8ve pas de la discussion mais de la conversion. S&rsquo;il nous appara\u00eet \u00e9vident que la perception et la compr\u00e9hension du lien sont au c\u0153ur de cette conversion, il nous semble \u00e9galement \u00e9vident que des paradigmes tels que le sang ou le religieux r\u00e9actualis\u00e9s ne sont porteurs d&rsquo;aucune r\u00e9ponse r\u00e9pondant aux d\u00e9fis de ces temps apocalyptiques. <\/p>\n<p>Par la force de l&rsquo;esprit critique nos yeux se sont ouverts, sommes-nous en mesure de d\u00e9terminer les voies de sa re-qualification afin de le rendre spirituel, c&rsquo;est-\u00e0-dire de cr\u00e9er un nouveau rapport entre les hommes, mais aussi entre les hommes et le monde, afin de nous permettre de retrouver le pouvoir commun que nous avons perdu ?<\/p>\n<p>Certes la maison br\u00fble, et d\u00e8s \u00e0 pr\u00e9sent, dans l&rsquo;urgence, il faut lutter de toutes nos forces pour que l&rsquo;incendie soit contenu avec les outils imm\u00e9diatement mobilisables dont nous disposons. Mais il ind\u00e9niable que ces outils ont particip\u00e9 \u00e0 la construction du champ de ruines. S\u2019obstiner \u00e0 ne penser qu&rsquo;\u00e0 partir de ces seuls outils pour construire un monde plus juste, c\u2019est agir comme Ubu le h\u00e9ros de Jarry, qui, se posant la question : \u00ab\u00a0Mais comment ruiner aussi les ruines ? \u00a0\u00bb R\u00e9pond : \u00ab\u00a0Je n\u2019y vois d\u2019autres solutions que d\u2019en faire de beaux \u00e9difices ordonn\u00e9s par raison.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Christophe Perrin<br \/>\nMontpellier, avril 2009<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9. Pierre-Yves D. a \u00e9crit hier (pardonnons-lui le ton r\u00e9v\u00e9rencieux) : \u00ab Paul Jorion ne manque pas de citer les r\u00e9flexions et travaux de ses pairs, quand bien m\u00eame il ne partage pas tous leurs points de vue. Nous nous en \u00e9tonnons presque, pourtant cela ne devrait-il pas \u00eatre la r\u00e8gle ? 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