{"id":28816,"date":"2011-09-21T22:37:00","date_gmt":"2011-09-21T20:37:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=28816"},"modified":"2013-01-02T14:33:28","modified_gmt":"2013-01-02T13:33:28","slug":"corruption-et-sorcellerie-des-medias-par-jean-luce-morlie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2011\/09\/21\/corruption-et-sorcellerie-des-medias-par-jean-luce-morlie\/","title":{"rendered":"<b>CORRUPTION ET SORCELLERIE DES M\u00c9DIAS<\/b>, par Jean-Luce Morlie"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9<\/p><\/blockquote>\n<p>Des deux c\u00f4t\u00e9s de la m\u00e9diterran\u00e9e, les peuples s\u2019indignent de la corruption tandis que dans le m\u00eame temps, les journaux alignent \u00ab\u00a0affaires\u00a0\u00bb sur \u00ab\u00a0affaires\u00a0\u00bb.\u00a0<a href=\"http:\/\/www.franceculture.com\/emission-l-invite-des-matins-pierre-lascoumes-2011-09-20.html\">Mardi matin sur France Culture<\/a>, Marc Voinchet \u00a0abordait la corruption en\u00a0compagnie de Pierre Lascousmes, de Raphael Einthoven et de Leyla Dakhli, tandis que Pierre P\u00e9an \u00e9tait \u00ab\u00a0l\u2019invit\u00e9 sur bande magn\u00e9tique\u00a0\u00bb. Je crois utile d\u2019interroger cette mont\u00e9e \u00ab\u00a0en puissance m\u00e9diatique\u00a0\u00bb du th\u00e8me de la corruption avant que la saturation de nos consciences n\u2019occulte, une fois encore, son historicit\u00e9 au nom de sa naturalit\u00e9\u00a0suppos\u00e9e (<strong><em>Lucien Ayissi<\/em><\/strong><em> <\/em>\u00a0<em>&#8211; <\/em><a href=\"http:\/\/www.editions-harmattan.fr\/index.asp?navig=catalogue&amp;obj=livre&amp;no=25462\"><em>Corruption et Gouvernance\u00a0<\/em><\/a><em>)<\/em>. Sur la m\u00eame radio, \u00e0 18h, dans sa chronique quotidienne, Alain-G\u00e9rard Slama reprenait ce th\u00e8me pour souligner en substance que, par la corruption, le capitalisme creusait sa propre tombe\u00a0! Alors au fond, si la situation est si s\u00e9rieuse, les m\u00e9dias auraient pu s\u2019en occuper avant et avec autant de pugnacit\u00e9, le ph\u00e9nom\u00e8ne est si massif\u00a0! Devant cet \u00e9tat de fait, il me semble l\u00e9gitime de tenter de comprendre comment cette spectaculaire mise en avant-sc\u00e8ne pourrait n\u2019avoir pour effet que de permettre, sans plus d\u2019examen, de tourner la page du r\u00f4le de la corruption dans l\u2019histoire des soixante derni\u00e8res ann\u00e9es du capitalisme ?<\/p>\n<p>Pour nos soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes, les travaux de Pierre Lascoumes sur la corruption montrent sa pr\u00e9gnance quotidienne (l\u2019attribution d\u2019un logement social, etc.) et pas seulement en haut de l\u2019\u00e9chelle\u00a0; les formes diff\u00e8rent selon les pays, les\u00a0<em>\u00ab\u00a0petites enveloppes\u00a0\u00bb<\/em> envers les fonctionnaires sont moins nombreuses en France qu\u2019en Gr\u00e8ce, mais les \u00ab\u00a0r\u00e9seaux\u00a0\u00bb de passe-droit y ont leur place. Globalement, cette gangr\u00e8ne exige sans doute d\u2019autres conceptualisations que le raisonnement fonctionnaliste de type \u00ab\u00a0huile dans les rouages\u00a0\u00bb ou le pessimiste anthropologique anhistorique qui l\u2019attache \u00e0 la \u00ab\u00a0nature humaine\u00a0\u00bb. Un affinement de notre conception de la corruption est peut-\u00eatre d\u2019autant plus n\u00e9cessaire que la menace <em>du \u00ab\u00a0tous pourris<\/em> \u00bb (dont Einthoven se pr\u00eatait\u00a0\u00e0 produire l\u2019\u00e9cho) d\u00e9tournent de l\u2019examen du pass\u00e9 par l&rsquo;annonce de son traitement par les <em>\u00ab ayatollahs de vertus \u00bb<\/em>, selon l\u2019expression de Voinchet\u00a0: \u00a0dans l\u2019Italie des ann\u00e9es trente, le fascisme d\u00e9signait les mafias \u00ab\u00a0hors l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb et autorisait leur chasse tandis qu\u2019il s\u2019appropriait de ses \u00a0pratiques violentes \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du tout \u00c9tat.<\/p>\n<p><!--more-->Nous avons chang\u00e9 d\u2019\u00e8re, les soci\u00e9t\u00e9s capitalistes spectaculaires marchandes ont engendr\u00e9 une corruption de type capitaliste spectaculaire marchand dans laquelle les images de la corruption m\u00e9diatisent les rapports sociaux \u00e0 la hauteur de la corruption de ces rapports, par exemple DSK se trouve instrumentalis\u00e9 avec pour fonction d\u2019exploser l\u2019audimat du voyeurisme, fut-il, par ailleurs blanc comme neige. Certes, cela se passe toujours un peu comme dans les ann\u00e9es vingt, lorsque la publication de <em>\u00ab\u00a0Satan conduit le bal\u00a0\u00bb<\/em> assouvissait les m\u00eames d\u00e9sirs, mais \u00e0 l\u2019\u00e9poque, Monsieur le Cur\u00e9 en interdisait la lecture et l\u2019on ob\u00e9issait\u00a0! Bien entendu, la base anthropologique de la corruption demeure l\u2019assouvissement des passions vulgaires (Platon, comment\u00e9 par Ayissi, p.101 et p.\u00a0126), tandis que son usage social demeure la constitution de cha\u00eenes de d\u00e9pendances hi\u00e9rarchiques\u00a0; cette compr\u00e9hension n\u2019est pas neuve, la Bo\u00e9tie, en son temps, d\u00e9signait nomm\u00e9ment la corruption comme \u00ab\u00a0secret de la domination\u00a0\u00bb. Il existe toutefois une diff\u00e9rence essentielle entre le r\u00f4le jou\u00e9 par la corruption dans les soci\u00e9t\u00e9s anciennes et les n\u00f4tres. Pour l\u2019ancien, elle participe encore du balancement des affects entre le \u00ab\u00a0pur\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0l\u2019impur\u00a0\u00bb, le \u00ab\u00a0haut\u00a0\u00bb et le \u00ab\u00a0bas\u00a0\u00bb des \u00ab\u00a0passions corporelles\u00a0\u00bb, elle s\u2019inscrit dans le double jeu carnavalesque relatif au syst\u00e8me de normes. L\u2019ancien principe de la r\u00e9versibilit\u00e9 des r\u00f4les montrait \u00e0 la fois la nature affective du lien humain et la nature imaginaire de l\u2019adh\u00e9sion aux formes sociales. La possibilit\u00e9 m\u00eame de cette inversion de r\u00f4le confortait et ma\u00eetrisait d\u2019un mouvement convergent cette construction humaine de la nature humaine et la construction humaine des formes de son adh\u00e9sion au pouvoir. L\u2019ambivalence des r\u00f4les subsiste, un peu ab\u00e2tardie et moins \u00ab\u00a0ouverte\u00a0\u00bb, comme lorsque la tricherie au sommet de l\u2019\u00c9tat s\u2019appuie sur le plaisir de tricher avec la feuille d\u2019imp\u00f4t et inversement. Aujourd\u2019hui encore, la corruption conserve \u00e0 merveille les jouissances qui lui furent attach\u00e9es dans cette p\u00e9riode d\u2019accumulation primitive des affects soutenant les structures du pouvoir, et bien entendu, \u00e0 l\u2019insu de la conscience que nous en avons. La corruption n\u2019existe qu\u2019en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un code social, aussi dans sa premi\u00e8re phase, l\u2019entr\u00e9e en corruption demande une phase de jeu. Et ce jeu est tr\u00e8s s\u00e9rieux, pour beaucoup, c\u2019est l\u2019entr\u00e9e dans une cha\u00eene de commandement parall\u00e8le motiv\u00e9e par l\u2019espoir d\u2019\u00e9chapper ainsi aux contraintes tristes de l\u2019acceptation d\u2019un salariat \u00e9triqu\u00e9, et pour d\u2019autres, elle ouvre la voie permettant d\u2019augmenter les jouissances que la promotion de ses propres talents par ses propres vertus ne pourrait satisfaire. Dans ce jeu ou l\u2019\u00e9ducation bascule dans le foss\u00e9, le couple corrupteur-corrompu commence par se t\u00e2ter. Entre le petit fonctionnaire et son futur client, il s\u2019agit d\u2019abord de se reconna\u00eetre sur le mode de communication des affects et donc, sans que cela soit dit, de faire passer en r\u00e9ciprocit\u00e9 le message partag\u00e9 selon lequel le code social sera mis hors-jeu et pour un enjeu de plus bas niveau. De plus, le corrompu ne sera pas tent\u00e9 par le corrupteur, sans qu\u2019il n\u2019ait montr\u00e9 les signes pr\u00e9alables \u00e0 la reconnaissance de sa pr\u00e9disposition. Les menaces de violence physique pour rupture du pacte viendront plus tard, les mafias ne contestent \u00e0 l\u2019\u00c9tat son r\u00f4le de monopole de la violence physique que lorsque l\u2019accord tacite d\u2019acceptation d\u2019une dominance hi\u00e9rarchique est rompu et que les deux clans, d\u00e9sormais d\u2019un m\u00eame bord, ne viennent \u00e0 s\u2019affronter pour le pouvoir.<\/p>\n<p>La corruption v\u00e9hicule aussi tous les anciens plaisirs de la magie\u00a0(Ayissi)\u00a0: faire exister ce qui n\u2019est pas, faire advenir une immense fortune, cr\u00e9er des march\u00e9s fictifs, et comme pour Giscard faire croire aux \u00ab\u00a0avions renifleurs\u00a0\u00bb (de p\u00e9trole). Bien entendu, la magie fonctionne, le fonctionnaire qui y r\u00e9ussit le mieux obtiendra, pour de vrai, le poste de niveau sup\u00e9rieur. Du plus haut niveau de l\u2019\u00e9chelle hi\u00e9rarchique jusqu\u2019au plus bas, la magie de la corruption court-circuite les exigences de la norme et transforme toute m\u00e9diocrit\u00e9 en excellence, le fain\u00e9ant trouve \u00e0 s\u2019y employer, tandis que les peu dou\u00e9s acc\u00e8dent aux magistratures supr\u00eames\u00a0<sup>1<\/sup> ; \u00a0mieux encore, <em>au nom<\/em> de l\u2019int\u00e9grit\u00e9, les plus <em>dou\u00e9s &#8211; ces cr\u00e9tins qui n\u2019ont pas les pieds sur terre &#8211;<\/em> en boivent d\u2019eux-m\u00eames la cigu\u00eb. Tous ces traits anciens sont encore pr\u00e9sents aujourd\u2019hui, et ne distinguent pas fondamentalement notre rapport \u00e0 la corruption des rapports anciens. Il y a pourtant une caract\u00e9ristique profonde de la corruption sur laquelle nous divergeons\u00a0: la corruption\u00a0, \u00ab\u00a0on la tait\u00a0\u00bb ou bien si l\u2019on en parle ce n\u2019est que \u00ab\u00a0sur un mode particulier\u00a0\u00bb, une fa\u00e7on \u00ab\u00a0de dire qui ne dit pas vraiment\u00a0\u00bb. Ce silence &#8211; l\u2019omerta &#8211; tient bien entendu \u00e0 la nature parasitaire de la corruption, elle vit sur son h\u00f4te, aussi le tuer c\u2019est se condamner, d\u2019o\u00f9 l\u2019\u00e9tonnante remarque de Slama sur le suicide du capitalisme par corruption. Le silence sur la corruption n\u2019est pas non plus le r\u00e9sultat d\u2019une m\u00e9connaissance. Sous l\u2019URSS, par exemple, la corruption de la nomenklatura \u00e9tait massive et les comportements des gens enti\u00e8rement forg\u00e9s par les passions vulgaires et \u00e9triqu\u00e9es qui lui sont n\u00e9cessaires pour prosp\u00e9rer et dont elle se nourrit, le tout noy\u00e9 d\u2019humour et\u00a0 d\u2019alcool, l\u2019\u0153uvre de Zinoviev en t\u00e9moigne (pour les r\u00e9clamations, adressez-vous \u00e0 lui pour le sac Vuitton &#8211; Glasnost et Perestro\u00efka &#8211; voyez Poutine). Cette notion de discr\u00e9tion d\u00e9roule ses effets \u00e0 partir du niveau psychologique pour passer ensuite\u00a0 du micropolitique au macropolitique, le <em>\u00ab\u00a0 joue et tais-toi\u00a0quel que soit le cas \u00bb<\/em> initial rencontre le sentiment de risque, le sentiment de honte d\u2019avoir viol\u00e9 la vertu, ensuite la soci\u00e9t\u00e9 qui la laisse prosp\u00e9rer et que cette d\u00e9ch\u00e9ance condamne perd toute fiert\u00e9 sur elle-m\u00eame, aucune soci\u00e9t\u00e9 globale ne peut se prendre la corruption comme un imp\u00e9ratif moral cat\u00e9gorique et se dire\u00a0\u00ab\u00a0tu seras\u00a0corrompue\u00a0\u00bb, pour ensuite soulever haut ses jupes pour bien montrer combien elle l\u2019est. Pourtant, dans nos soci\u00e9t\u00e9s notre rapport social \u00e0 la corruption passe plus par la TV que par les cours de justice, l\u2019\u00e9cran en est plein tandis que le marais croupi dans l\u2019ombre, l\u2019\u00e0 quoi bon. L\u2019image surmultipli\u00e9e renforce notre rapport de d\u00e9faite envers ceux \u00a0qui nous d\u00e9font, les peuples sont battus\u00a0!<\/p>\n<p>Parvenu au stade spectaculaire marchand, le capitalisme est aujourd&rsquo;hui aux mains d\u2019une oligarchie financi\u00e8re mafieuse ayant r\u00e9ussi la mise en coupe r\u00e9gl\u00e9e des\u00a0 \u00c9tats, lesquels viennent de donner aux banques les liquidit\u00e9s par lesquelles elles sp\u00e9culent et continuent \u00e0 faire de l\u2019argent en pariant sur l\u2019endettement des \u00c9tats qu\u2019elles viennent juste de mettre sur\u00a0 la paille. Ce cercle magique absolu et par lequel s\u2019ach\u00e8ve sous nos\u00a0 yeux l\u2019ascension capitaliste appelle un retournement vers une forme de conception substantialiste de la corruption, qu\u2019il s\u2019agit peut-\u00eatre, et pour autant que ce soit d\u00e9sir\u00e9, de pr\u00e9venir et donc d\u2019expliquer. L\u2019astuce de ce retournement est d\u2019une tr\u00e8s grande banalit\u00e9 : il s\u2019agit simplement de faire oublier l\u2019historicit\u00e9 de l\u2019instrumentalisation de la corruption dans la gen\u00e8se de cette derni\u00e8re phase du capitalisme, avant que de passer \u00e0 autre chose. Nous aurons donc \u00e9t\u00e9 d\u00e9faits par les mauvais instincts que nous partageons tous\u00a0! L\u2019amorce d\u2019un d\u00e9bat sur la place de la corruption semble pourtant s\u2019annoncer\u00a0: ce mardi, sur France Culture, Raphael Einthoven s\u2019abritait sous le r\u00f4le de l\u2019avocat du diable pour d\u00e9fendre la th\u00e8se de la naturalit\u00e9 en s\u2019aidant d\u2019un \u00e9ventail argumentaire allant de \u00ab\u00a0tout le monde n\u2019est pas comme \u00e7a\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0 ce n\u2019est pas toujours si grave\u00a0\u00bb \u00e0 la \u00ab\u00a0possibilit\u00e9 de r\u00e9demption du p\u00eacheur\u00a0\u00bb\u00a0; moins l\u00e9ger, et \u00e0 propos des dispositions fiscales d\u00e9linquantes intra europ\u00e9ennes, Pierre Lacousmes rappelait qu\u2019il s\u2019agit bien de deal politique et non d\u2019une simple disposition schizo\u00efde des dirigeants, lesquels autoriseraient pour leur main gauche, et sans en avoir nullement conscience, de faire ce que pour leur main droite ils refuseraient. Cette discussion sur l\u2019intentionnalit\u00e9 de la corruption dans l\u2019histoire du capitalisme pr\u00e9sente un enjeu dont, je crois, il faudrait d\u00e9battre en profondeur, ainsi, Paul Jorion sur son blog tient \u00e0 apporter sur ce sujet la pr\u00e9cision suivante\u00a0:<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Dans ces expos\u00e9s, Janet Tavakoli pr\u00e9sente la crise des subprimes comme une \u00ab\u00a0pyramide\u00a0\u00bb ou une \u00ab\u00a0cavalerie\u00a0\u00bb, non pas \u00ab\u00a0spontan\u00e9e\u00a0\u00bb, mais orchestr\u00e9e. Autrement dit, tandis que je pr\u00e9sente la crise des subprimes comme \u00e9tant\u00a0essentiellement\u00a0une dynamique disons \u00ab\u00a0de type physique\u00a0\u00bb, elle la pr\u00e9sente elle comme r\u00e9sultant essentiellement de fraudes intentionnelles. Il ne me viendra jamais \u00e0 l\u2019esprit de dire que la fraude est \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la crise des subprimes. Il y a eu fraude, mais celle-ci n\u2019a pas jou\u00e9 \u00e0 mon sens un r\u00f4le plus important dans la crise des subprimes que celui qu\u2019elle joue en permanence en finance \u2013 et dans le monde des affaires en g\u00e9n\u00e9ral o\u00f9 elle est end\u00e9mique.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=28196\">Takavoli vs. Jorion. La crise des subprimes\u00a0: pyramide orchestr\u00e9e ou spontan\u00e9e<\/a><\/p>\n<p>Pour Jorion, la corruption est de tout temps et de partout, mieux encore , dans son article <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=7179\">Comment l\u2019on devient l\u2019anthropologue de la crise<\/a>, il relate comment l\u2019acceptation ou le refus de sa pratique trace le <em>mur de verre<\/em> par lequel les d\u00e9cideurs se s\u00e9parent du commun et assurent leur pouvoir. Il semble toutefois que Paul Jorion consid\u00e8re que la corruption intervient \u00e0 titre de variable ext\u00e9rieure \u00e0 la dynamique propre des syst\u00e8mes financiers et \u00e9conomiques. L\u2019enjeu de ce cantonnement est en effet d\u2019importance lorsqu\u2019il s\u2019agit de concevoir les r\u00e8gles d\u2019un fonctionnement \u00e9conomique moins susceptible d\u2019effondrement que la forme actuelle du capitalisme. Assur\u00e9ment, si la corruption devient un facteur explicatif, si le capitalisme est, bien au-del\u00e0 d\u2019un syst\u00e8me de production destin\u00e9 \u00e0 satisfaire nos besoins, essentiellement un d\u00e9veloppement et une tentative de perp\u00e9tuation dans le but de satisfaire le bonheur \u00e0 dominer de quelques-uns, alors \u00e0 quoi bon se tracasser <em>d\u2019une constitution pour l\u2019\u00e9conomie<\/em>, puisque rien ne peut s\u2019opposer \u00e0 l\u2019\u00e9ternel retour des d\u00e9b\u00e2cles, lesquelles seront tout au plus retard\u00e9es (accessoirement s\u2019il faut r\u00e9gler l\u2019\u00e9conomie, organisons la production et choisissons des produits susceptibles de satisfaire de plus b\u00e9n\u00e9fiques passions que les passions vulgaires, et surtout prenons, des pr\u00e9caution pour que l\u2019\u00e9conomie ne serve plus de faux-nez \u00e0 des vis\u00e9es de domination). Jorion apporte un argument suppl\u00e9mentaire\u00a0: ne consid\u00e9rer que la corruption conduirait \u00e0 jeter la critique avec l\u2019eau du bain en faisant croire \u00e0 la possibilit\u00e9 de r\u00e9gler ce genre de probl\u00e8me par quelques condamnations. Ces questions m\u00e9ritent discussions. Ainsi, pour <a href=\"http:\/\/lexpansion.lexpress.fr\/economie\/jean-de-maillard-la-fraude-est-un-rouage-essentiel-de-l-economie_225748.html\">Jean de Maillard<\/a>, la corruption est devenue une n\u00e9cessit\u00e9 fonctionnelle de l\u2019\u00e9conomie \u00e0 partir de la crise des Saving &amp; loan (1970). Selon de Maillard, la succession des crises est engendr\u00e9e par les d\u00e9s\u00e9quilibres r\u00e9sultant des moyens mis en \u0153uvre pour stabiliser la crise pr\u00e9c\u00e9dente. \u00c0 chaque fois, les seuls moyens de r\u00e9\u00e9quilibrer \u00e0 nouveau furent de sortir toujours davantage du cadre l\u00e9gal. Dans sa chronique, Slama \u00e9voquait le fait que l\u2019accentuation r\u00e9glementaire de la finance favorise l\u2019\u00e9mergence des failles qui permettent son exploitation d\u00e9lictueuse et terminait sa chronique en rappelant que les montages financiers n\u00e9cessaires au maquillage des comptes de la Gr\u00e8ce pour son entr\u00e9e dans l\u2019UE furent command\u00e9s \u00e0 Goldman Sachs\u00a0: l\u2019intentionnalit\u00e9 est patente. Il me semble que deux niveaux d\u2019interpr\u00e9tation du r\u00f4le de la corruption peuvent \u00eatre pris en consid\u00e9ration et de fa\u00e7on simultan\u00e9e. Casamayor remarquait d\u00e9j\u00e0 en 1973 que la complexit\u00e9 des syst\u00e8mes, la multiplication des arcanes et des failles offraient un terrain propice \u00e0 la corruption <sup>2<\/sup>. Cette position rejoint celle adopt\u00e9e aujourd\u2019hui par Jorion. Toutefois, il convient de prendre en consid\u00e9ration la co\u00e9volution des syst\u00e8mes par la s\u00e9lection de leurs op\u00e9rateurs concepteurs, car de fait, une fois pass\u00e9 <em>le mur de verre<\/em>, le choix de d\u00e9velopper la complexit\u00e9 r\u00e9sulte d\u2019une simple succession de tactiques destin\u00e9es \u00e0 abriter l\u2019intention de tricher des d\u00e9cideurs coopt\u00e9s. Dans ce m\u00e9canisme, la complexit\u00e9 est instrumentalis\u00e9e pour d\u00e9guiser la triche, et d\u00e8s lors, c\u2019est bien une forme de corruption qui en d\u00e9finitive gouverne le syst\u00e8me. Parall\u00e8lement et ind\u00e9pendamment des enseignements auxquels un d\u00e9bat de ce type pourrait nous conduire, nous pouvons \u00e9galement nous poser la question, toute diff\u00e9rente, des int\u00e9r\u00eats li\u00e9s \u00e0 la repr\u00e9sentation m\u00e9diatique de ce d\u00e9bat, ce qui ult\u00e9rieurement (je n\u2019aborde pas cet aspect) conduirait \u00e0 comprendre les distorsions que l\u2019image impos\u00e9e de la corruption imprime aux rapports de corruptions effectifs.<\/p>\n<p>Au stade de l\u2019oligarchie financi\u00e8re, le capitalisme spectaculaire marchand autorise &#8211; nous le constatons &#8211; \u00a0un \u00ab\u00a0arr\u00eat sur image\u00a0\u00bb sur la corruption financi\u00e8re. Si les journalistes n\u2019y faisaient pas attention, il est fort \u00e0 redouter que le matraquage m\u00e9diatique ne r\u00e9active notre rapport archa\u00efque \u00e0 la corruption. Comme l\u2019\u00e9crit le professeur Ayissi dans son (tr\u00e8s remarquable et plaisant) trait\u00e9 de ph\u00e9nom\u00e9nologie de la corruption <sup>3<\/sup>\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>La substantialisation de la corruption lors de sa d\u00e9nonciation dans les discours officiels a quelque chose de superstitieux : on s&rsquo;imagine qu&rsquo;on d\u00e9nonce un \u00eatre coupable d&rsquo;ali\u00e9ner un cosmos et d&rsquo;instaurer un chaos. Cette repr\u00e9sentation fantastique est assortie de la croyance superstitieuse qu&rsquo;\u00e0 force de d\u00e9noncer publiquement cet \u00eatre diabolique, on pourra finir par le tenir absolument en son pouvoir ; on pourra le neutraliser en enfermant herm\u00e9tiquement son pouvoir destructeur dans les mots. C&rsquo;est le bon vieux principe de la vigilance magique.<\/p><\/blockquote>\n<p><a href=\"http:\/\/www.editions-harmattan.fr\/index.asp?navig=catalogue&amp;obj=livre&amp;no=25462\">Lucien Ayissi, Corruption et gouvernance, l\u2019Harmattan, 2008 210p.\u00a0; p. 23<\/a><\/p>\n<p>Dans cette perspective, la crise de la finance se r\u00e9v\u00e9lerait d\u00e8s lors comme un abc\u00e8s de fixation, une plume apotropa\u00efque, recrach\u00e9e par le capitalisme en qu\u00eate de la croyance \u00e0 sa propre gu\u00e9rison (<a href=\"http:\/\/blogs.mediapart.fr\/blog\/jean-luce-morlie\/170811\/warren-buffet-l-effet-debord-et-le-roi-lear\">l\u2019effet Buffet<\/a>). Du pillage de l\u2019Am\u00e9rique latine par l\u2019United Fruit dans les ann\u00e9es cinquante \u00e0 la rel\u00e9gation en Afrique de nos d\u00e9chets encombrants, en passant par le transit des valises par les paradis de la d\u00e9linquance fiscaux, et l\u2019exceptionnel management de Tepco, le capitalisme n\u2019a prosp\u00e9r\u00e9 que par la volont\u00e9 des acteurs de sa construction de tisser, en quelques d\u00e9cennies de spectaculaire int\u00e9gr\u00e9, une toile de corruptions aussi serr\u00e9e que diffuse, et dont l\u2019usage spectaculaire consistait pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 nous en pr\u00e9senter sous le nez de petites bouch\u00e9es hollywoodiennes afin de nous tenir \u00e0 l\u2019\u00e9cart de la perception de son mouvement d\u2019ensemble. Il reste que substantialiser la corruption, la renvoyer \u00e0 la partie d\u00e9moniaque de la nature humaine gomme son historicit\u00e9 (Ayissi, p.\u00a0185) et par l\u00e0 m\u00eame, nous prive des moyens d\u2019avancer d\u2019un pas dans l\u2019histoire humaine de la nature humaine.<\/p>\n<p><sup>1<\/sup> Casamayor, cit\u00e9 et comment\u00e9 par Ayissi, P.76<\/p>\n<p><sup>2<\/sup> <em>\u00ab\u00a0La corruption, comme tous les vices, part d&rsquo;abord d&rsquo;une vertu : la tol\u00e9rance. Puis aussi de r\u00e9signation : \u00ab\u00a0on n&rsquo;y peut rien\u00a0\u00bb, avec une pointe d&rsquo;orgueil : \u00a0\u00bb je suis r\u00e9aliste.\u00a0\u00bb Elle n\u2019est pas seulement un vice, elle est une maladie, et elle est aussi un d\u00e9faut technique, ou tout au moins elle en r\u00e9v\u00e8le un grave, elle prosp\u00e8re sur les pannes du syst\u00e8me, sur la complication, comme les champignons sur le fumier\u2026\u00a0c\u2019est si vrai que l\u2019on pourrait s\u2019en servir comme d\u2019un d\u00e9tecteur de panne\u2026\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Casamayor, \u00ab\u00a0La Corruption\u00a0\u00bb, in Esprit, N\u00b0420 \u2013 janvier 1973<\/p>\n<p><sup>3<\/sup> L\u2019ouvrage d\u2019Ayissi pourrait, de fa\u00e7on jubilatoire, se retrouver dans l\u2019une des poches de chaque indign\u00e9, en construction de l\u2019\u00e9mancipation qui vient.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Des deux c\u00f4t\u00e9s de la m\u00e9diterran\u00e9e, les peuples s\u2019indignent de la corruption tandis que dans le m\u00eame temps, les journaux alignent \u00ab\u00a0affaires\u00a0\u00bb sur \u00ab\u00a0affaires\u00a0\u00bb.\u00a0<a href=\"http:\/\/www.franceculture.com\/emission-l-invite-des-matins-pierre-lascoumes-2011-09-20.html\">Mardi matin sur France Culture<\/a>, Marc Voinchet \u00a0abordait la corruption en\u00a0compagnie de Pierre Lascousmes, de Raphael Einthoven et de Leyla Dakhli, tandis que Pierre P\u00e9an \u00e9tait \u00ab\u00a0l\u2019invit\u00e9 sur bande [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":38,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","footnotes":""},"categories":[1,4],"tags":[306,1514],"class_list":["post-28816","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-economie","category-sociologie","tag-corruption","tag-lucien-ayissi"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/28816","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/38"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=28816"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/28816\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":47042,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/28816\/revisions\/47042"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=28816"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=28816"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=28816"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}