{"id":34265,"date":"2012-02-23T15:51:08","date_gmt":"2012-02-23T14:51:08","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=34265"},"modified":"2013-01-02T00:53:16","modified_gmt":"2013-01-01T23:53:16","slug":"cest-byzance-par-bertrand-rouzies-leonardi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2012\/02\/23\/cest-byzance-par-bertrand-rouzies-leonardi\/","title":{"rendered":"<b>C&rsquo;EST BYZANCE !<\/b>, par Bertrand Rouzi\u00e8s-L\u00e9onardi"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9<\/p><\/blockquote>\n<p>\u00c0 l\u2019heure o\u00f9 beaucoup d\u2019analystes rappellent, faute de solutions \u00e0 proposer, que la Gr\u00e8ce naquit dans la dette et qu\u2019il est fatal qu\u2019elle y p\u00e9risse, oubliant que le pays dut faire face en 1922 \u00e0 l\u2019afflux de 1.500.000 r\u00e9fugi\u00e9s en provenance d\u2019Asie Mineure (c\u2019est la \u00ab\u00a0Grande Catastrophe\u00a0\u00bb cons\u00e9cutive \u00e0 la reconqu\u00eate k\u00e9maliste), il serait bon, pour rafra\u00eechir l\u2019analyse, de r\u00e9tro-p\u00e9daler de quelques si\u00e8cles, d\u2019aller fouiller ces \u00e9poques obscures qui pr\u00e9c\u00e8dent l\u2019\u00e9piphanie du libre-\u00e9change, ce bon vieux Moyen \u00c2ge, plus pr\u00e9cis\u00e9ment le Moyen \u00c2ge byzantin. Qu\u2019avons-nous \u00e0 faire de Byzance, diront certains, quand les \u00e9conomies nationales ont subi de telles mutations depuis le XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\u00a0?<\/p>\n<p>Les montages financiers actuels, v\u00e9ritables rubicubes pour cervelles \u00e9chauff\u00e9es, abaissent au niveau du boulier le capitalisme pr\u00e9-industriel. Certes, et alors\u00a0? Paul Jorion, Fran\u00e7ois Leclerc et d\u2019autres sur ce blog ont montr\u00e9 que bien peu de cervelles, en r\u00e9alit\u00e9, comprennent quoi que ce soit \u00e0 des formules emprunt\u00e9es \u00e0 l\u2019univers math\u00e9matique et appliqu\u00e9es \u00e0 la diable, et que c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019on n\u2019y comprend rien que celles-ci poss\u00e8dent une aura de scientificit\u00e9. Les voies du Veau d\u2019Or sont aussi imp\u00e9n\u00e9trables que celles de Dieu. Le myst\u00e8re est souvent le paravent d\u2019un vide intellectuel, spirituel et moral, sinon l\u2019excuse\u00a0du crime de foi. La complexit\u00e9 ne garantit pas toujours le gain de civilisation. Il fallut mettre en branle \u00e0 travers toute l\u2019Europe une machinerie ferroviaire tr\u00e8s complexe pour r\u00e9aliser la solution finale, une machinerie si complexe qu\u2019elle emp\u00eacha les machinistes d\u2019avoir une pens\u00e9e pour les foules qu\u2019ils convoyaient vers les abattoirs de la terreur politique industrielle (voir le proc\u00e8s Eichmann). L\u2019entreprise nazie d\u2019extermination de masse \u00e9tait \u00e0 la fois tr\u00e8s technique et compl\u00e8tement irrationnelle, puisqu\u2019elle g\u00eanait l\u2019approvisionnement des troupes engag\u00e9es \u00e0 l\u2019Est et ralentissait l\u2019acheminement des renforts.<\/p>\n<p><!--more-->Le capitalisme libre-\u00e9changiste est affect\u00e9 du m\u00eame vice germinal\u00a0: la croyance dans l\u2019accroissement ind\u00e9fini et concomitant des richesses et du bonheur par le moyen de relations commerciales sophistiqu\u00e9es, affranchies de toute contrainte \u00e9thique et livr\u00e9es \u00e0 l\u2019irrationnel sp\u00e9culatif. Nous parlons bien de croyance, donc de religion. Cette religion-l\u00e0 est un peu sp\u00e9ciale, car elle se subvertit elle-m\u00eame. En effet, une religion pose un cadre interpr\u00e9tatif sur le monde. C\u2019est une \u00e9cole de la limitation, de l\u2019inhibition et de la coercition en certains cas. Le capitalisme libre-\u00e9changiste s\u2019impose pour seule limite de n\u2019en avoir aucune. Ah, les vertus apaisantes du doux commerce\u00a0! Merci Montesquieu. En fait de doux commerce, le fran\u00e7ais classique ne reconnaissait que celui de l\u2019amiti\u00e9 et de l\u2019amour, commerce non tarif\u00e9 hors des r\u00e9seaux de prostitution, commerce v\u00e9ritablement \u00e9quitable, car plus pr\u00e9occup\u00e9 de plaire \u00e0 l\u2019autre que d\u2019en retirer un avantage. Il est int\u00e9ressant de noter que notre \u00e9poque a r\u00e9solu cette ambivalence s\u00e9mantique, qui remonte au <em>commercium<\/em> latin. Allez dire \u00e0 votre voisin que sa femme est d\u2019un \u00ab\u00a0doux commerce\u00a0\u00bb. Il vous recevra d\u2019une dr\u00f4le de fa\u00e7on. <em>Exeunt<\/em> l\u2019amiti\u00e9 et l\u2019amour. Reste le n\u00e9goce, qui vit et s\u2019accro\u00eet des d\u00e9s\u00e9quilibres \u00e9conomiques. Le manque est la condition du n\u00e9goce. Quand le manque manque, il en cr\u00e9e. C\u2019est ici que se loge son immoralit\u00e9, si d\u2019aucuns la cherchent encore.<\/p>\n<p>Venons-en \u00e0 Rome, donc, car Constantinople \u00e9tait, au Moyen \u00c2ge, la Nouvelle Rome, et les Grecs d\u2019alors se rassemblaient eux-m\u00eames sous l\u2019\u00e9tiquette de Romains (<em>Romaioi<\/em>). La Rome byzantine est dans une large mesure h\u00e9riti\u00e8re de la Rome latine, pour ce qui est des pratiques \u00e9conomiques et des lois qui les encadrent. Car, ceci est une le\u00e7on pour le pr\u00e9sent, le commerce (activit\u00e9s bancaires comprises) s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9, \u00e0 Rome, sous le contr\u00f4le rapproch\u00e9 de l\u2019\u00c9tat. Cela a-t-il nui aux affaires\u00a0? Nullement. Les marges des commer\u00e7ants \u00e9taient \u00e0 peine rogn\u00e9es. Du reste, ils connaissaient certains exp\u00e9dients pour fausser le jeu de la concurrence et maximiser leurs profits. On a vu ainsi un viticulteur romain de la Narbonnaise d\u00e9baucher un potier espagnol afin de lui faire faire des amphores au cachet d\u2019un grand cru espagnol et de vendre sa piquette sous ce cachet sur le march\u00e9 tout proche de Millau (<em>Condatomagus<\/em>), o\u00f9 les vins hispaniques avaient la cote. Cela ne vous rappelle rien\u00a0? L\u2019\u00c9tat lui-m\u00eame \u00e9tait capable, sous la pression du lobby viticole italien, de faire arracher en Gaule m\u00eame tous les ceps de vigne pour que seule la production italienne f\u00fbt \u00e9coul\u00e9e (mesure prise par l\u2019empereur Domitien en 92 apr. J.-C.). Quoi de plus efficace, pour \u00e9craser la concurrence, que de la supprimer\u00a0? Ce dernier exemple explique pourquoi il a sembl\u00e9 n\u00e9cessaire aux magistrats romains de l\u00e9gif\u00e9rer sur les activit\u00e9s commerciales. La rente consid\u00e9rable d\u00e9gag\u00e9e par la sp\u00e9culation sur les prix permettait aux rentiers d\u2019acheter le suffrage populaire et d\u2019\u00e9largir leur client\u00e8le. L\u2019\u00e9quilibre des forces politiques au sein de la <em>Res publica<\/em> s\u2019en trouvait menac\u00e9. <em>Nihil novi sub sole nostro<\/em>.<\/p>\n<p>Le Romain antique \u00e9tait plut\u00f4t conservateur et terrien. Il se d\u00e9fiait des parvenus. Le suffrage populaire lui paraissait devoir aller \u00e0 un magistrat m\u00e9ritant et modeste, dont Cincinnatus fournit le type, plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 un Pomp\u00e9e sorti de rien. Un millionnaire en sesterces pouvait contr\u00f4ler les s\u00e9nateurs de tout bord en devenant leur principal cr\u00e9ancier. Ainsi du triumvir Crassus, le vainqueur de Spartacus, dont la mort frappa certains contemporains comme \u00e9tant le juste ch\u00e2timent d\u2019une ascension suspecte\u00a0: en 53 av. J.-C., ayant \u00e9t\u00e9 fait prisonnier par les Parthes peu apr\u00e8s le d\u00e9sastre de Carrhae, il fut supplici\u00e9, d\u2019apr\u00e8s Dion Cassius, d\u2019une fa\u00e7on appropri\u00e9e \u00e0 son avidit\u00e9 l\u00e9gendaire (que les agioteurs d\u00e9tournent ici les yeux)\u00a0: le g\u00e9n\u00e9ral parthe Sur\u00e9na lui aurait fait avaler de l\u2019or fondu (Dion Cassius, <em>Histoire romaine,<\/em> XL, 27). L\u2019inqui\u00e9tude face \u00e0 l\u2019enrichissement exponentiel \u00e9tait une pr\u00e9occupation ancienne. En 218 av. J.-C., pour mettre un frein \u00e0 la corruption, le peuple romain avait adopt\u00e9 par pl\u00e9biscite la <em>lex Claudia<\/em>. Celle-ci interdisait aux s\u00e9nateurs, dont la plupart \u00e9taient propri\u00e9taires terriens, ainsi qu\u2019\u00e0 leurs fils, de poss\u00e9der des navires de commerce pouvant embarquer plus de trois cents amphores de produits non issus de leurs propres domaines. Parmi les s\u00e9nateurs, seul le pl\u00e9b\u00e9ien Flaminius Nepos avait vot\u00e9 en faveur du texte. La suite de l\u2019histoire montre d\u2019une part que cette mesure n\u2019a brid\u00e9 en rien le commerce en M\u00e9diterran\u00e9e et d\u2019autre part que la corruption a pu s\u2019exercer par d\u2019autres voies. Toutefois, l\u2019id\u00e9e \u00e9tait bonne et si le peuple romain avait maintenu sa vigilance, il e\u00fbt peut-\u00eatre sauv\u00e9 la R\u00e9publique des d\u00e9magogues.<\/p>\n<p>Le contr\u00f4le par l\u2019\u00c9tat de l\u2019\u00e9conomie se renfor\u00e7a dans la Nouvelle Rome. Constantinople, jusqu\u2019\u00e0 sa conqu\u00eate par les crois\u00e9s franco-v\u00e9nitiens en 1204, \u00e9tait l\u2019emporium du monde m\u00e9di\u00e9val, le principal entrep\u00f4t des produits de luxe et de prestige, d\u2019un excellent rapport, soieries teintes \u00e0 la pourpre (monopole d\u2019\u00c9tat), pierres pr\u00e9cieuses, \u00e9pices et reliques, dont on faisait grand cas et grand trafic (voir <em>Baudolino,<\/em> d\u2019Umberto Eco, 2000, 2002 pour l\u2019\u00e9dition fran\u00e7aise). Il \u00e9tait normal que ce secteur f\u00fbt \u00e9troitement surveill\u00e9 et r\u00e9glement\u00e9. Cela se manifestait entre autres par une limitation des marges dans nombre d\u2019activit\u00e9s marchandes, comme l\u2019atteste un codex du XIV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, d\u00e9couvert en 1892 \u00e0 la biblioth\u00e8que de Gen\u00e8ve, le <em>Livre du Pr\u00e9fet<\/em> (<em>Eparchikon biblion<\/em>). Le Pr\u00e9fet en question, ou \u00c9parque, \u00e9tait le gouverneur de Constantinople. Le <em>Livre du Pr\u00e9fet<\/em> fut con\u00e7u sous le r\u00e8gne de l\u2019empereur L\u00e9on VI (886-911). Il s\u2019agit d\u2019une ordonnance sur l\u2019organisation des professions commerciales. On y apprend que la marge b\u00e9n\u00e9ficiaire des boulangers \u00e9tait de 4 % (chap. XVIII), celle des marchands de mar\u00e9e de 8,3 % (chap. XVII), celle des \u00e9piciers de 16,66 % (chap. XIII). Toutes ces professions \u00e9taient herm\u00e9tiques les unes aux autres et le recrutement de leurs membres passait par plusieurs filtres et cautions draconiens. Inutile de dire que les contrevenants aux r\u00e8gles \u00e9dict\u00e9es risquaient gros\u00a0: exclusion de la corporation, flagellation publique et tonsure, le tout assorti d\u2019une confiscation des biens. Ces dispositions n\u2019ont pas indispos\u00e9 outre mesure les acteurs \u00e9conomiques grecs. Sans doute n\u2019ont-ils pas pu constituer des fortunes aussi insolentes que celles de leurs homologues latins, l\u2019\u00c9tat se m\u00ealant de tout, y compris de la fixation des salaires des ouvriers. Mais que leur importait, au fond\u00a0? L\u2019argent n\u2019est d\u2019aucune utilit\u00e9 au paradis. C\u2019est m\u00eame un motif s\u00e9rieux d\u2019exclusion. J\u00e9sus est clair l\u00e0-dessus\u00a0: pas de place pour les riches au Ciel. Le titre g\u00e9n\u00e9ralement donn\u00e9 \u00e0 la parabole du riche (Luc, 16, 19-31), \u00ab\u00a0parabole du <em>mauvais<\/em> riche\u00a0\u00bb, est une extrapolation qui ne repose sur rien. Le riche en question, qui vit dans la pourpre et fait ripaille, n\u2019est ni meilleur ni pire qu\u2019un autre. Il est riche et cela suffit \u00e0 lui assurer une place au chaud dans l\u2019Had\u00e8s. On ne peut servir Dieu et l\u2019Argent, est-il \u00e9crit ailleurs, dans le m\u00eame \u00e9vangile. Un publicain comme Matthieu devait se sentir vis\u00e9 par cette intransigeance. Passons. Les marchands byzantins eurent surtout \u00e0 p\u00e2tir des exemptions de taxes accord\u00e9es par des empereurs affaiblis aux marchands italiens, qui se trouv\u00e8rent avantag\u00e9s par rapport aux Grecs eux-m\u00eames, toujours astreints \u00e0 payer le <em>kommerkion, <\/em>le droit d\u2019entr\u00e9e, de sortie et de circulation des marchandises sur le territoire imp\u00e9rial (10 % de la valeur des marchandises). L\u2019aristocratie fonci\u00e8re, \u00e0 laquelle il \u00e9tait d\u00e9fendu de trafiquer, ce qui ne l\u2019emp\u00eachait pas de tirer de substantiels revenus de la location des boutiques et des ateliers, \u00e9carta durablement les marchands de la course aux offices et si la porte du S\u00e9nat leur fut un temps ouverte par l\u2019empereur Constantin IX Monomaque (1042-1055), elle fut rapidement referm\u00e9e par Alexis I<sup>er<\/sup> Comn\u00e8ne (1081-1118).<\/p>\n<p>Cela \u00e9tant, le commerce n\u2019\u00e9tait pas la principale ressource de l\u2019Empire. Sa vraie richesse \u00e9tait agricole (\u00e0 bien y regarder, l\u2019agriculteur est le plus riche des hommes)\u00a0: le terroir \u00e9tait fertile et la paysannerie tr\u00e8s diversifi\u00e9e (la tr\u00e8s grande exploitation c\u00f4toyait la communaut\u00e9 villageoise et les petites et moyennes exploitations). Il n\u2019y avait pas de propri\u00e9taires \u00e0 proprement parler, puisque le sol appartenait \u00e0 l\u2019\u00c9tat et qu\u2019il en disposait \u00e0 sa guise, prenant \u00e0 l\u2019un, donnant \u00e0 l\u2019autre, f\u00fbt-il grand ou mis\u00e9rable, pour de bonnes ou de mauvaises raisons. L\u2019Empire byzantin \u00e9tait le seul \u00e9tat m\u00e9diterran\u00e9en du haut Moyen \u00c2ge \u00e0 avoir un syst\u00e8me de recouvrement de l\u2019imp\u00f4t efficace (parfois trop), car il \u00e9tait le seul \u00e0 avoir une administration digne de ce nom. Sa monnaie, le nomisma d\u2019or, rebaptis\u00e9 hyperp\u00e8re par la suite, chez nous appel\u00e9 besant (cf. <em>Byzantium<\/em>), \u00e9tait la monnaie de r\u00e9f\u00e9rence, le dollar de l\u2019\u00e9poque. Avoir un besant, c\u2019\u00e9tait tenir un peu du r\u00eave de Byzance entre ses doigts. Cette monnaie \u00e9tait index\u00e9e sur une prosp\u00e9rit\u00e9 r\u00e9elle et son aloi demeura \u00e0 peu pr\u00e8s stable jusqu\u2019au XI<sup>e <\/sup>si\u00e8cle. Byzance avait la plupart des caract\u00e9ristiques d\u2019un \u00e9tat moderne, l\u2019imp\u00f4t n\u2019\u00e9tant pas la moins importante. Ce n\u2019\u00e9tait pas une R\u00e9publique, mais un Empire. N\u00e9anmoins, l\u2019argent, dans un Empire chr\u00e9tien, n\u2019a pas bonne presse, pour la raison susdite. Il ne l\u2019avait pas davantage \u00e0 Constantinople qu\u2019\u00e0 Venise ou \u00e0 Paris.<\/p>\n<p>Les activit\u00e9s bancaires, dans l\u2019Occident m\u00e9di\u00e9val, sont assez bien connues. R\u00e9apparues dans le sillage des croisades, apr\u00e8s une \u00e9clipse de plusieurs si\u00e8cles, elles furent longtemps stigmatis\u00e9es par l\u2019\u00c9glise, au moins jusqu\u2019\u00e0 la conversion de Fran\u00e7ois d\u2019Assise, fils de banquiers, au d\u00e9but du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Avant cette date, on s\u2019excusait presque d\u2019\u00eatre banquier et d\u2019ailleurs, on acceptait le risque de banqueroute comme mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve divine. Un banquier \u2013 beaucoup de marchands l\u2019\u00e9taient \u00e0 l\u2019occasion \u2013 pouvait faire plusieurs fois banqueroute dans sa vie. Se sentant en d\u00e9licatesse avec Dieu et peut-\u00eatre plus encore avec les comm\u00e8res du voisinage, il cachait ses livres de comptes. Bien peu nous sont parvenus et ceux dont nous disposons sont parfois incomplets (il manque par endroits la colonne <em>recettes<\/em> ou l\u2019indication du taux de l\u2019int\u00e9r\u00eat), non parce que le manuscrit aurait \u00e9t\u00e9 endommag\u00e9, mais parce qu\u2019on \u00e9prouvait quelque g\u00eane \u00e0 pratiquer le pr\u00eat. Il valait mieux para\u00eetre d\u00e9penser son argent que donner \u00e0 entendre qu\u2019on en recevait pour en avoir pr\u00eat\u00e9.<\/p>\n<p>Que sait-on des activit\u00e9s bancaires dans l\u2019Orient\u00a0byzantin ? Que leurs principes de fonctionnement diff\u00e9raient peu de ceux qui se mettaient en place en Occident. L\u2019historien byzantin Nic\u00e9tas Choniat\u00e8s \u00e9voque \u00e0 la fin du XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle le cas du richissime banquier-changeur de monnaies Kalomodios (\u00ab\u00a0beau boisseau\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0belle mesure\u00a0\u00bb en grec, cela ne s\u2019invente pas) qui avait sa pratique probablement sur le Forum de Constantin, la place du change de la capitale. Ce Kalomodios conjuguait activit\u00e9s bancaires et activit\u00e9s commerciales, n\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 financer des exp\u00e9ditions lointaines, lesquelles \u00e9taient alors plus hasardeuses que bien de nos entreprises modernes, mais aussi lucratives en cas de succ\u00e8s. Les nombreux perfectionnements apport\u00e9s au syst\u00e8me par les Italiens n\u2019eurent pas grand mal \u00e0 s\u00e9duire les banquiers byzantins, qui \u00e9taient en contact et en rivalit\u00e9 permanents avec eux. Dans les derni\u00e8res ann\u00e9es de l\u2019Empire, les diff\u00e9rences \u00e9taient gomm\u00e9es tout \u00e0 fait et des dynasties bancaires grecques virent le jour (il fallait bien pallier la rar\u00e9faction des terres due \u00e0 la conqu\u00eate ottomane), qui \u00e9taient presque \u00e0 m\u00eame de rivaliser avec les M\u00e9dicis ou les Fugger. En revanche, sur le plan de l\u2019encadrement institutionnel, l\u2019\u00e9cart est notable. Le <em>Code Justinien<\/em> (<em>Corpus juris civilis,<\/em> 527-534), qui est \u00e0 la fois compilation du droit romain antique et source de la nouvelle l\u00e9gislation byzantine, traite des corporations et notamment de celle des <em>argentarii,<\/em> des banquiers. Il fixe le taux d\u2019int\u00e9r\u00eat maximal annuel \u00e0 8 % (les taux d\u2019int\u00e9r\u00eat, dans l\u2019Occident m\u00e9di\u00e9val oscillaient en moyenne entre 7 % et 12 %). Une reconnaissance de dette sur papyrus, dat\u00e9e du r\u00e8gne de Justinien et d\u00e9couverte \u00e0 Aphrodito, en \u00c9gypte, montre toutefois que ce taux n\u2019\u00e9tait pas toujours respect\u00e9, puisque le pr\u00eateur, un certain Flavius Anastasius, n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 faire payer aux emprunteurs un int\u00e9r\u00eat de 8 % sur deux mois de remboursement, ce qui revient \u00e0 pratiquer un taux annuel abusif de 48 %. Le <em>Code Justinien<\/em> se m\u00e9fie, non sans raison, des banquiers et d\u00e9fend \u00e0 ceux de la province d\u2019occuper des postes, m\u00eame subalternes, dans les milices locales. N\u00e9anmoins, comme on l\u2019a vu pour le taux d\u2019int\u00e9r\u00eat, ces prescriptions n\u2019\u00e9taient pas toujours suivies d\u2019effet. L\u2019exemple de l\u2019influent banquier Petros Barsym\u00e8s, devenu Pr\u00e9fet du Pr\u00e9toire sous Justinien, est assez parlant. Le <em>Livre du Pr\u00e9fet<\/em> de L\u00e9on VI d\u00e9signe les banquiers sous les noms de <em>trapezditai<\/em> et de <em>katallaktai<\/em>. Il \u00e9num\u00e8re les obligations du banquier-changeur, celle, par exemple, de ne pas abandonner son comptoir, sous quelque motif que ce soit, celle encore de d\u00e9noncer les faux-monnayeurs et les changeurs de monnaie ill\u00e9gaux. Tout manquement grave ou d\u00e9lit commis sciemment est puni de l\u2019amputation d\u2019une main, un ch\u00e2timent h\u00e9rit\u00e9 du droit romain antique (Su\u00e9tone rapporte que l\u2019empereur Galba fit couper les deux mains d\u2019un banquier espagnol malhonn\u00eate et les fit clouer sur son comptoir). Les n\u00e9gligences sont sanctionn\u00e9es s\u00e9v\u00e8rement\u00a0: flagellation, tonsure et confiscation des biens. Le recueil l\u00e9gislatif des <em>Basiliques,<\/em> contemporain du <em>Livre du Pr\u00e9fet,<\/em> comporte une scholie qui demande \u00e0 l\u2019\u00c9parque de veiller en particulier \u00e0 ce que les banquiers-changeurs (appel\u00e9s ici <em>arguropratai<\/em>) fassent leurs affaires \u00ab\u00a0en toute \u00e9quit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La permanence, tout au long de l\u2019histoire juridique romaine, de la surveillance des banquiers est la preuve que le moindre rel\u00e2chement du politique \u00e9tait exploit\u00e9 par eux pour \u00e9largir leur sph\u00e8re d\u2019influence. L\u2019Empire byzantin s\u2019effondra avant que p\u00fbt \u00e9merger une aristocratie financi\u00e8re aussi ambitieuse que celle des grandes villes italiennes. Nul doute, cependant, qu\u2019elle e\u00fbt triomph\u00e9\u00a0pareillement, car le politique, ici comme ailleurs, avait fini par s\u2019identifier \u00e0 l\u2019argent, confondant la <em>polis<\/em> grecque avec le poli du m\u00e9tal pr\u00e9cieux. La <em>virtus,<\/em> cette modestie h\u00e9ro\u00efque des Anciens, ne pouvait r\u00e9sister tr\u00e8s longtemps \u00e0 l\u2019appel du \u00ab\u00a0toujours plus\u00a0\u00bb, du <em>semper ultra<\/em>. La d\u00e9couverte des Am\u00e9riques en 1492 allait d\u00e9cupler les convoitises. On notera, pour conclure tout \u00e0 fait, que le consul Bonaparte, qui savait par c\u0153ur des passages entiers du <em>Code Justinien,<\/em> s\u2019arrangea pour neutraliser le plus possible les activit\u00e9s susceptibles de d\u00e9stabiliser l\u2019\u00e9conomie nationale, \u00e0 peine remise des errements du Directoire. Il pensait, bien s\u00fbr, aux activit\u00e9s sp\u00e9culatives. L\u2019interdiction qui pesait sur celles-ci, Paul Jorion l\u2019a rappel\u00e9 utilement, fut lev\u00e9e en 1885 par un pr\u00e9sident du Conseil de la III<sup>e<\/sup> R\u00e9publique, un d\u00e9nomm\u00e9 Jules Ferry.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 l\u2019heure o\u00f9 beaucoup d\u2019analystes rappellent, faute de solutions \u00e0 proposer, que la Gr\u00e8ce naquit dans la dette et qu\u2019il est fatal qu\u2019elle y p\u00e9risse, oubliant que le pays dut faire face en 1922 \u00e0 l\u2019afflux de 1.500.000 r\u00e9fugi\u00e9s en provenance d\u2019Asie Mineure (c\u2019est la \u00ab\u00a0Grande Catastrophe\u00a0\u00bb cons\u00e9cutive \u00e0 la reconqu\u00eate k\u00e9maliste), il [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":38,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1,7],"tags":[1722,26,1723,42],"class_list":["post-34265","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-economie","category-histoire","tag-byzance","tag-capitalisme","tag-rome","tag-speculation"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/34265","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/38"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=34265"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/34265\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":46600,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/34265\/revisions\/46600"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=34265"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=34265"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=34265"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}