{"id":35390,"date":"2012-03-30T00:01:40","date_gmt":"2012-03-29T22:01:40","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=35390"},"modified":"2013-01-02T00:51:12","modified_gmt":"2013-01-01T23:51:12","slug":"toujours-la-meme-chose-mais-autrement-ou-le-retour-du-socialisme-platonique-par-bertrand-rouzies-leonardi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2012\/03\/30\/toujours-la-meme-chose-mais-autrement-ou-le-retour-du-socialisme-platonique-par-bertrand-rouzies-leonardi\/","title":{"rendered":"<b>Toujours la m\u00eame chose, mais autrement. Ou le retour du <i>socialisme platonique<\/i><\/b>, par Bertrand Rouzi\u00e8s-L\u00e9onardi"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9<\/p><\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0<em>Semper eadem, sed aliter.\u00a0<\/em>\u00bb La formule est c\u00e9l\u00e8bre. Elle se rencontre sous la plume d\u2019Arthur Schopenhauer, dans <em>Le monde comme volont\u00e9 et comme repr\u00e9sentation <\/em>(1819)<em>. <\/em>C\u2019est le m\u00eame Schopenhauer qui a bien obligeamment livr\u00e9 aux communicants modernes les cl\u00e9s sophistiques de l\u2019\u00e9vitement du d\u00e9bat (<em>L\u2019art d\u2019avoir toujours raison, <\/em>1864). Pourquoi citer en exergue de ce billet un homme dont la philosophie politique se borna \u00e0 offrir \u00e0 la troupe une vue surplombante depuis ses fen\u00eatres sur les insurg\u00e9s de 1848\u00a0? Parce que c\u2019est le m\u00eame homme qui fit de son caniche son unique h\u00e9ritier. Par ce gag \u00e9norme, hommage d\u00e9guis\u00e9 aux cyniques, ces d\u00e9gonfleurs de gloire, Schopenhauer pensa rompre le cycle tragique de sa propre histoire. Malheureusement, son geste n\u2019\u00e9tait pas sans pr\u00e9c\u00e9dent \u2013 l\u2019empereur Caligula n\u2019avait-il pas form\u00e9 le dessein d\u2019\u00e9lever au consulat son cheval Incitatus\u00a0? \u2013 et n\u2019emp\u00eacha pas certains admirateurs souffreteux et m\u00e9lancol\u00e2tres de s\u2019instituer ses h\u00e9ritiers. On ne peut pas interdire aux morts de vous imiter et aux idiots d\u2019aller baver sur vos restes. La m\u00eame chose, mais autrement, toujours.<\/p>\n<p><!--more-->L\u2019int\u00e9r\u00eat de rapprocher le geste de Schopenhauer de la folie de Caligula, pour le sujet qui nous occupe, trouve sa meilleure expression dans cette phrase prononc\u00e9e par l\u2019empereur dans la pi\u00e8ce <em>Caligula <\/em>d\u2019Albert Camus (1944)\u00a0: \u00ab\u00a0Je viens de comprendre enfin l\u2019utilit\u00e9 du pouvoir\u00a0: il donne ses chances \u00e0 l\u2019impossible.\u00a0\u00bb (I, 9) Il est <em>a priori <\/em>impossible de mettre au jour la v\u00e9rit\u00e9 des \u00eatres, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, de l\u2019\u00eatre politique, car l\u2019intrication des int\u00e9r\u00eats et des connivences de classes a r\u00e9duit celui-ci \u00e0 l\u2019\u00e9tat de spectre. Caligula veut casser par l\u2019arbitraire et le caprice cette excuse de la complexit\u00e9. Il instrumentalise ces deux vices, souvent associ\u00e9s \u00e0 l\u2019enfance, pour faire sortir la politique de l\u2019enfance. La \u00ab\u00a0r\u00e9cr\u00e9ation\u00a0\u00bb despotique de Caligula, telle qu\u2019imagin\u00e9e par Camus d\u2019apr\u00e8s Su\u00e9tone, consiste \u00e0 r\u00e9inscrire la politique dans les corps. Cette transsubstantiation op\u00e9r\u00e9e, il sera plus facile de proc\u00e9der au d\u00e9corticage de la soci\u00e9t\u00e9 despotique. De m\u00eame l\u2019offrande victimaire de J\u00e9sus nous a-t-elle fourni l\u2019outillage pour d\u00e9cortiquer le processus de d\u00e9signation du bouc \u00e9missaire (voir Ren\u00e9 Girard, <em>La violence et le sacr\u00e9, <\/em>1972). Les avanies que Caligula fait subir aux patriciens ajustent leurs actes \u00e0 leurs pr\u00e9tentions. Ils pr\u00e9tendent servir C\u00e9sar\u00a0? C\u00e9sar les fait courir autour de sa liti\u00e8re pour qu\u2019ils s\u2019emploient au moins \u00e0 le distraire. Ils pr\u00e9tendent servir la R\u00e9publique\u00a0? C\u00e9sar force l\u2019un \u00e0 envoyer sa femme dans une \u00ab\u00a0Maison Publique\u00a0\u00bb dont la fr\u00e9quentation vaudra au citoyen le plus assidu le titre de \u00ab\u00a0h\u00e9ros civique\u00a0\u00bb et contraint les autres, mis au d\u00e9fi de prouver leur attachement \u00e0 Rome, \u00e0 d\u00e9sh\u00e9riter leur prog\u00e9niture et \u00e0 tester en faveur de l\u2019\u00c9tat (une id\u00e9e \u00e0 soumettre aux grandes fortunes hexagonales et aux exil\u00e9s fiscaux). D\u00e9cr\u00e9ter que Caligula est un <em>monstre<\/em> revient \u00e0 dire deux choses\u00a0: que nous le montrons du doigt et qu\u2019il nous montre du doigt. La ligne de partage est le cadre du miroir.<\/p>\n<p>L\u2019action politique, si elle se r\u00e9sume aux tr\u00e9mulations de la r\u00e9formite et du bougisme, n\u2019est qu\u2019une vari\u00e9t\u00e9 de l\u2019\u00e9r\u00e9thisme et se traite cliniquement. Le pronostic vital n\u2019est cependant pas engag\u00e9, car il est dans les habitudes du d\u00e9magogue, quel que soit son bord, le bord important peu d\u2019ailleurs, de visiter tous les mauvais lieux id\u00e9ologiques \u00e0 la fois. L\u2019affaire est plus s\u00e9rieuse quand le politique nous met en demeure, nous, citoyens, d\u2019ob\u00e9ir \u00e0 la double injonction de sortir d\u2019un immobilisme suppos\u00e9 et de consentir un sacrifice n\u00e9cessaire, de troquer, en somme, le carcan contre les cha\u00eenes. Un bon citoyen devrait se faire un m\u00e9rite d\u2019avoir l\u2019\u00e9chine souple. Le parti dit <em>du mouvement<\/em> qui propose un tel programme donne un d\u00e9bouch\u00e9 pratique au paradoxe de la fl\u00e8che de Z\u00e9non. Une succession st\u00e9rile d\u2019immobilit\u00e9s aboutit \u00e0 la n\u00e9gation du mouvement. Autrement dit, si un homme politique affirme que la situation est telle qu\u2019on n\u2019a pas le choix de notre politique \u2013 \u00ab\u00a0on\u00a0\u00bb, c\u2019est nous moins lui \u2013, c\u2019est qu\u2019il est mort \u00e0 la politique. Diog\u00e8ne cherchait un homme avec sa lanterne en plein midi, sur l\u2019agora. Si nous avons les hommes (encore que\u2026), nous cherchons encore les politiques. Il semble, \u00e0 chaque \u00e9ch\u00e9ance \u00e9lectorale, qu\u2019\u00e0 l\u2019impossible nul candidat ne se sente tenu. Le ma\u00eetre mot, servi <em>ad nauseam,<\/em> est <em>r\u00e9alisme<\/em>. On s\u2019en tient au canotage par <em>r\u00e9alisme,<\/em> on gouverne au large par <em>aventurisme<\/em>. Les aventuriers, ces \u00e9carteurs de cadres, ne courent pas les rues. Le <em>storytelling<\/em> ne saurait accoucher que de reproducteurs syst\u00e9miques. Le code moral de la r\u00e9publique am\u00e9ricaine a \u00e9t\u00e9 \u00e9nonc\u00e9 en ces termes par James Parton, dans sa <em>Vie du Pr\u00e9sident Andrew Jackson <\/em>(1860-1861)<em>\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0La politique est un jeu, les prix sont des places et des contrats. <em>Fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 son parti<\/em> est la seule vertu du politicien. Celui-l\u00e0 seul est un politicien qui voterait sans h\u00e9sitation pour le diable, s\u2019il \u00e9tait choisi par son parti.\u00a0\u00bb Une sentence du s\u00e9nateur de l\u2019\u00c9tat de New York William L. Marcy, prof\u00e9r\u00e9e le 25 janvier 1832 au cours d\u2019un d\u00e9bat au S\u00e9nat, nous aide \u00e0 mieux cerner la nature de ce jeu\u00a0: \u00ab\u00a0Au vainqueur appartient le butin de l\u2019ennemi.\u00a0\u00bb (\u00ab<em>\u00a0To the victor belong the spoils of the enemy.\u00a0<\/em>\u00bb) \u00a0La formule \u00ab\u00a0Greed is good\u00a0\u00bb de Gordon Gekko dans le film <em>Wall Street<\/em> d\u2019Oliver Stone (1987), devenue le gimmick des libertariens, est la derni\u00e8re enseigne de cet ethos d\u00e9voy\u00e9 qui appelle <em>contrat<\/em> un abus de pouvoir et <em>fid\u00e9lit\u00e9<\/em> une complaisance int\u00e9ress\u00e9e.<\/p>\n<p>Si l\u2019on veut changer de paradigme soci\u00e9tal, il faut relire les mappemondes et partir de leurs marges, peupl\u00e9es de physet\u00e8res naufrageurs et d\u2019orques cornues. Il faut \u00eatre un Christophe Colomb, il faut \u00eatre un Jacques Cartier, il faut \u00eatre un explorateur de l\u2019id\u00e9e fixe, ce formidable levier, il faut d\u00e9placer non pas tant l\u2019horizon g\u00e9ographique que l\u2019horizon ontologique. L\u2019impossible ne se ramasse pas dans le lisier m\u00e9diatique, o\u00f9 fermentent le ressentiment ordinaire et l\u2019indignation de commande. Il ne couve pas dans les promesses, qui sentent trop le pet de soutane. L\u2019impossible est de l\u2019ordre de l\u2019uppercut et cet uppercut n\u2019\u00e9pargne personne, pas m\u00eame celui qui l\u2019administre. Son surgissement bouleverse et red\u00e9finit l\u2019ensemble, infrastructure et superstructure, des repr\u00e9sentations constitutives du patrimoine r\u00e9publicain, celles dont nous avons \u00e9gar\u00e9 le sens, celles dont les r\u00e9publicains eux-m\u00eames ont \u00e9gar\u00e9 le sens, sans doute parce qu\u2019ils en ont joui trop longtemps, en propri\u00e9taires jaloux.<\/p>\n<p>Prenons la patrie et la d\u00e9fense nationale. \u00c9coutons ce qu\u2019en dit un penseur de gauche\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019antipatriotisme des socialistes n\u2019est pas une fantaisie passag\u00e8re, comme l\u2019amour des bourgeois d\u2019avant 1870 pour la paix universelle et pour les \u00c9tats-Unis d\u2019Europe\u00a0; il est une id\u00e9e n\u00e9cessaire, fatale, qui provient des conditions \u00e9conomiques dans lesquelles vit, travaille et souffre la classe ouvri\u00e8re [cet auteur entend par \u00ab\u00a0classe ouvri\u00e8re\u00a0\u00bb l\u2019ensemble des salari\u00e9s]. Les prol\u00e9taires ne poss\u00e8dent pas un pouce du territoire, ni un engrenage des machines du pays dans lequel ils sont n\u00e9s\u00a0; cependant le mot de patrie porte avec lui l\u2019id\u00e9e de propri\u00e9t\u00e9 de la terre natale, de <em>patrimoine<\/em>\u00a0; dans les langues allemande et anglaise, l\u2019id\u00e9e s\u2019affirme clairement, car patrie se dit <em>terre du p\u00e8re<\/em>\u00a0; dans les R\u00e9publiques antiques de l\u2019Italie et de la Gr\u00e8ce, il \u00e9tait si n\u00e9cessaire, pour avoir une patrie, d\u2019\u00eatre propri\u00e9taire de son sol, qu\u2019on ne confiait pas la d\u00e9fense de la patrie aux prol\u00e9taires, mais aux hommes qui poss\u00e9daient le sol de la patrie.\u00a0\u00bb L\u2019accession \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 ne fut ouverte aux prol\u00e9taires qu\u2019en de tr\u00e8s rares occasions et sous la dict\u00e9e de l\u2019urgence. On se souvient qu\u2019Ath\u00e8nes et Sparte, d\u00e9peupl\u00e9es par leurs guerres h\u00e9g\u00e9moniques, affranchirent leurs esclaves et leurs ilotes, leur mirent une lance dans une main, un bouclier dans l\u2019autre et les envoy\u00e8rent s\u2019embrocher en \u00e9change de quelques arpents d\u2019herbes folles. On se souvient moins que la patrie en danger, en 1793, embrigada des milliers d\u2019ouvriers sur les places publiques et, avant de diriger vers les fronti\u00e8res le flot enthousiaste de ces missionnaires de la libert\u00e9, leur promit un milliard des biens de la noblesse. La promesse ne fut pas tenue et l\u2019on sait \u00e0 quels exc\u00e8s se livr\u00e8rent les l\u00e9gions r\u00e9volutionnaires. Il est plus facile de donner des armes que de les reprendre, disait von Moltke. Napol\u00e9on r\u00e9solut la difficult\u00e9 en d\u00e9graissant cette masse d\u2019hommes sur les champs de bataille. Les survivants ne repr\u00e9senteraient plus une menace. L\u2019entourloupe patriotique consiste \u00e0 faire croire \u00e0 celui qui n\u2019a rien qu\u2019en payant l\u2019imp\u00f4t du sang, il pourra avoir sa part du g\u00e2teau commun et \u00eatre quelqu\u2019un, quand il n\u2019aura qu\u2019une miette et ne pourra jamais ajouter \u00e0 cette miette que d\u2019autres miettes. Mais rendons la parole \u00e0 notre penseur.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019arm\u00e9e permanente n\u2019est plus aujourd\u2019hui l\u2019instrument d\u2019une guerre europ\u00e9enne, mais un d\u00e9bouch\u00e9 pour les fils de la bourgeoisie [et les fils de l\u2019aristocratie r\u00e9siduelle, ajouterons-nous, pas tous franchement r\u00e9publicains], qui deviennent des officiers, non par amour du m\u00e9tier, mais pour la solde\u00a0; ce d\u00e9bouch\u00e9 acquiert une nouvelle importance depuis la s\u00e9paration de l\u2019\u00c9glise et de l\u2019\u00c9tat et la suppression du budget des Cultes leur enl\u00e8vent la ressource de se faire pr\u00eatre pour se procurer des moyens d\u2019existence. L\u2019arm\u00e9e et la flotte, qui sont un d\u00e9bouch\u00e9 pr\u00e9cieux pour les jeunes bourgeois, le sont encore bien davantage pour les marchandises de la classe capitaliste\u00a0[\u2026]. [Elles] ont sup\u00e9rieurement enrichi les Schneider de la m\u00e9tallurgie [tout rapprochement avec les Dassault serait malvenu] et les pots-de-viniers qui grouillent et qui fricotent dans les Chambres et dans les minist\u00e8res. Ce ne sont pas seulement les gros industriels qui tirent d\u2019abondants b\u00e9n\u00e9fices de l\u2019arm\u00e9e, mais encore les petits industriels et les grippe-sous de la boutique\u00a0: tout derni\u00e8rement, quand on a mass\u00e9 les r\u00e9giments dans les d\u00e9partements vinicoles en fermentation, les boutiquiers des villes d\u2019o\u00f9 on les avait retir\u00e9s cri\u00e8rent comme des \u00e9corch\u00e9s qu\u2019on enlevait leur gagne-pain, qu\u2019on les ruinait, qu\u2019il fallait \u00e0 tout prix et au plus t\u00f4t leur rendre les soldats si on ne voulait pas tuer le commerce \u2013 et je ne parle que des commerces avouables \u2013 les autres hurlaient \u00e0 l\u2019unisson. L\u2019arm\u00e9e nationale que l\u2019on recrute sous pr\u00e9texte de la d\u00e9fense du territoire, et qui est si profitable aux industriels et aux commer\u00e7ants, est employ\u00e9e pour conqu\u00e9rir des d\u00e9bouch\u00e9s \u00e0 la production capitaliste. [\u2026] Il serait [\u2026] bien d\u00e9sirable de ne plus revoir, sans protestation populaire, ces foules ivres d\u2019un bestial et imb\u00e9cile patriotisme, qui \u00e0 Lyon et \u00e0 Marseille, acclamaient les malheureux pioupious partant pour Madagascar, o\u00f9 par milliers ils devaient p\u00e9rir de fi\u00e8vres et de privations. Il serait utile d\u2019apprendre aux femmes de France \u00e0 imiter ces courageuses femmes d\u2019Italie, qui se couchaient sur les rails pour emp\u00eacher le d\u00e9part des soldats italiens pour l\u2019Afrique.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00c9courtons le suspense. Le penseur en question s\u2019appelle Paul Lafargue et ces lignes sont extraites du discours qu\u2019il pronon\u00e7a le 12 ao\u00fbt 1907 au Congr\u00e8s de Nancy de la SFIO. Le gendre de Marx rappelle ailleurs qu\u2019en d\u00e9pit de la progression des id\u00e9es socialistes, on n\u2019a jamais autant massacr\u00e9 d\u2019ouvriers que sous la III<sup>e<\/sup> R\u00e9publique. Et qui a-t-on commis \u00e0 cette besogne\u00a0? Les soldats de la R\u00e9publique. Conclusion\u00a0? Le vrai populisme, celui de l\u2019Internationale socialiste, est antipatriotique. Pour un ouvrier, d\u00e9fendre le pr\u00e9 carr\u00e9 revient \u00e0 consolider les murs de sa ge\u00f4le (remarque extensible au pr\u00e9 carr\u00e9 europ\u00e9en). Le patriotisme \u2013 le patrouillotisme (vieille expression r\u00e9volutionnaire signifiant \u00ab\u00a0z\u00e8le de patrouille\u00a0\u00bb) \u2013 est le pi\u00e8ge \u00e0 cons tendu de tout temps \u00e0 la gauche par la droite. Pour tirer le capitaine Dreyfus des m\u00e2choires de la droite nationaliste, il fallut que la gauche elle-m\u00eame se convert\u00eet au nationalisme et soulign\u00e2t \u00e0 quel point Dreyfus \u00e9tait soldat et patriote. Il ne suffisait pas qu\u2019il f\u00fbt un citoyen honorable. Un pas \u00e9tait franchi, qui fit d\u00e9river le socialisme exp\u00e9rimental vers ce que Lafargue baptise malicieusement du nom de \u00ab\u00a0socialisme platonique\u00a0\u00bb (<em>L\u2019Humanit\u00e9, <\/em>20 novembre 1906). \u00ab\u00a0Je comprends qu\u2019aujourd\u2019hui, \u00e9crit-il, on ne peut gouverner qu\u2019en enr\u00f4lant des socialistes et que pour qu\u2019ils puissent rendre les effets utiles qu\u2019on attend d\u2019eux, ils doivent d\u00e9biter du socialisme \u00e0 jet continu et agir en ministres du capital.\u00a0\u00bb Et de citer les cas du socialiste Millerand, qui se d\u00e9voua aux int\u00e9r\u00eats des patrons, du \u00ab\u00a0gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9raliste\u00a0\u00bb Briand, qui mangea du gr\u00e9viste, et du syndicophile Viviani, qui se trouva d\u2019accord avec Barthou pour interdire aux employ\u00e9s de l\u2019\u00c9tat de se syndiquer.<\/p>\n<p>Si les exemples de Dominique Strauss-Kahn au FMI et de Pascal Lamy \u00e0 l\u2019OMC ne vous renseignaient pas assez sur la persistance du mal, passez au crible l\u2019entourage du candidat \u00e0 la pr\u00e9sidentielle Fran\u00e7ois Hollande (voir Fanny Guinochet et Ga\u00eblle Macke, \u00ab Ces \u00e9conomistes et ces patrons qui soutiennent Fran\u00e7ois Hollande \u00bb, <em>Challenges,<\/em> 16 octobre 2011). Les belles p\u00e9pites que voil\u00e0\u00a0: \u00c9lie Cohen, membre du Conseil d\u2019analyse \u00e9conomique aupr\u00e8s du Premier ministre, administrateur des firmes EDF-\u00c9nergies Nouvelles, Steria et PagesJaunes\u00a0; Jean-Herv\u00e9 Lorenzi\u00a0: pr\u00e9sident du Cercle des \u00c9conomistes, membre lui aussi du Conseil d\u2019analyse \u00e9conomique, administrateur de BNP-Paribas Assurances et de la Compagnie financi\u00e8re Edmond de Rothschild, membre du conseil d\u2019orientation de l\u2019Institut Montaigne, <em>think tank<\/em> cr\u00e9\u00e9 par Claude B\u00e9b\u00e9ar, pr\u00e9sident d\u2019honneur d\u2019Axa\u00a0; Jean-Paul Fitoussi\u00a0: pr\u00e9sident de l\u2019Observatoire Fran\u00e7ais de la Conjoncture \u00c9conomique, membre lui aussi du Conseil d\u2019analyse \u00e9conomique, administrateur du trust financier italien Sanpaolo IMI, de Telecom Italia et de Banca Sella Holding\u00a0; Emmanuel Macron\u00a0: associ\u00e9-g\u00e9rant chez Rothschild &amp; Cie Banque\u00a0; St\u00e9phane Boujnah\u00a0: patron de la branche fran\u00e7aise du groupe financier espagnol Santander. Nous ne pouvons pas reprocher \u00e0 tous ces messieurs d\u2019\u00eatre ce qu\u2019ils sont, les ex\u00e9cuteurs des basses \u0153uvres de l\u2019\u00e9conomie de pr\u00e9dation. En revanche, Fran\u00e7ois Hollande, qui s\u2019est assur\u00e9 leur soutien, devrait se m\u00e9fier\u00a0: \u00ab\u00a0Celui-l\u00e0 fait le crime \u00e0 qui le crime sert.\u00a0\u00bb (Pierre Corneille, <em>M\u00e9d\u00e9e, <\/em>III, 3, 1635).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0<em>Semper eadem, sed aliter.\u00a0<\/em>\u00bb La formule est c\u00e9l\u00e8bre. Elle se rencontre sous la plume d\u2019Arthur Schopenhauer, dans <em>Le monde comme volont\u00e9 et comme repr\u00e9sentation <\/em>(1819)<em>. <\/em>C\u2019est le m\u00eame Schopenhauer qui a bien obligeamment livr\u00e9 aux communicants modernes les cl\u00e9s sophistiques de l\u2019\u00e9vitement du d\u00e9bat (<em>L\u2019art d\u2019avoir toujours raison, <\/em>1864). Pourquoi citer en exergue [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","footnotes":""},"categories":[7,17],"tags":[1788,1790,1789],"class_list":["post-35390","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-histoire","category-politique","tag-patriotisme","tag-paul-lafargue","tag-socialisme"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/35390","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=35390"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/35390\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":46507,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/35390\/revisions\/46507"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=35390"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=35390"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=35390"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}