{"id":35629,"date":"2012-04-06T14:02:52","date_gmt":"2012-04-06T12:02:52","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=35629"},"modified":"2017-09-07T18:57:15","modified_gmt":"2017-09-07T16:57:15","slug":"la-propriete-los-a-ronger-du-pauvre-par-bertrand-rouzies-leonardi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2012\/04\/06\/la-propriete-los-a-ronger-du-pauvre-par-bertrand-rouzies-leonardi\/","title":{"rendered":"<b>LA PROPRI\u00c9T\u00c9, L&rsquo;OS \u00c0 RONGER DU PAUVRE<\/b>, par Bertrand Rouzi\u00e8s-L\u00e9onardi"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9<\/p><\/blockquote>\n<p>Pour prolonger le d\u00e9bat autour de la notion juridique de propri\u00e9t\u00e9, qui a fait vibrer la corde sensible de bien des visiteurs et habitu\u00e9s de ce blog, je vais l\u2019aborder sous l\u2019angle affectif, pr\u00e9cis\u00e9ment, parce qu\u2019il me semble que les r\u00e9sistances que rencontre en nous l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 d\u2019une abolition de la propri\u00e9t\u00e9 s\u2019expliquent par la nature de notre rapport au monde et aux activit\u00e9s qui le transforment.<\/p>\n<p>Une petite fille \u2013 appelons-la Natacha \u2013 aimait les flacons de parfum, leurs bouchons taill\u00e9s \u00e0 facettes. Un jour que sa tante s\u2019appr\u00eatait \u00e0 en jeter un vide, Natacha lui demanda la permission de le garder. Rentr\u00e9e dans sa chambre, elle retira la faveur d\u00e9fra\u00eechie nou\u00e9e autour du col du flacon, d\u00e9tacha lentement, en en pin\u00e7ant le bord entre deux ongles, la mue jaun\u00e2tre de l\u2019\u00e9tiquette et gratta soigneusement, avec un coton humide puis avec un canif, les r\u00e9sidus de colle. Quand elle eut fini, elle savonna l\u2019int\u00e9rieur et le rin\u00e7a \u00e0 l\u2019eau claire plusieurs fois, jusqu\u2019\u00e0 ce que toute odeur de parfum e\u00fbt disparu. Apr\u00e8s avoir s\u00e9ch\u00e9 le flacon, elle s\u2019appliqua \u00e0 le polir avec un coin de sa couverture. Au bout de quelques minutes de ce labeur d\u00e9licat, elle fit jouer la lumi\u00e8re au travers et jugea que son \u0153uvre \u00e9tait achev\u00e9e. Le vulgaire accessoire de coiffeuse, transfigur\u00e9 par ses soins en \u00e9piphanie de cristal, alla rejoindre sa collection. La sc\u00e8ne est narr\u00e9e dans <em>Enfance,<\/em> de Nathalie Sarraute (1983). La petite fille en question, c\u2019est l\u2019autrice elle-m\u00eame. Le tr\u00e9sor de Natacha est de ces joyaux d\u00e9risoires, ennoblis par l\u2019imagination et le reconditionnement, qui se ramassent parmi les d\u00e9pouilles opimes de la production de masse. En nettoyant le flacon, en effa\u00e7ant les traces de sa fonction initiale, en le rendant propre, propre \u00e0 un nouvel usage, elle se l\u2019approprie. Elle se cr\u00e9e un droit sur un objet d\u00e9chu.<\/p>\n<p><!--more-->Autre sc\u00e8ne, extraite cette fois d\u2019une pi\u00e8ce de Jean Genet, <em>Les Paravents <\/em>(1961). Dixi\u00e8me tableau. L\u2019Alg\u00e9rie fran\u00e7aise est en \u00e9bullition. Les op\u00e9rations du FLN ont commenc\u00e9. M. Blankensee se prom\u00e8ne dans sa propri\u00e9t\u00e9, en compagnie d\u2019un ami, Sir Harold.\u00a0Tous deux sont des colons. Blankensee est propri\u00e9taire d\u2019orangeraies. Son domaine, il l\u2019aime d\u2019un amour charnel et sublime\u00a0; il en jouit en esth\u00e8te, en po\u00e8te, en despote\u00a0; il l\u2019\u00e9treint litt\u00e9ralement par les mots dont il se sert pour le d\u00e9peindre. Le cadastre est d\u2019abord dans la langue, cette langue fran\u00e7aise qui rebaptise et refa\u00e7onne la terre alg\u00e9rienne. \u00ab\u00a0Nous sommes les ma\u00eetres du langage\u00a0\u00bb, dit-il, alors que ses journaliers mettent le feu \u00e0 ses orangers. Autant les \u00ab\u00a0Arabes\u00a0\u00bb r\u00e9volt\u00e9s sont silencieux, autant le colon est \u00e9loquent\u00a0: \u00ab\u00a0Toucher aux choses c\u2019est toucher \u00e0 la langue.\u00a0\u00bb Il franchit un nouveau palier rh\u00e9torique et d\u00e9cr\u00e8te ceci, que ne r\u00e9cuseraient pas certains Pieds-Noirs nostalgiques\u00a0: \u00ab\u00a0Les choses appartiennent \u00e0 ceux qui ont su les rendre meilleures\u2026 Qui a rendu meilleures vos orangeraies, et qui mes for\u00eats et mes roses\u00a0? Mes rosiers c\u2019est mon sang.\u00a0\u00bb Ce passage est une des plus violentes charges anticolonialistes de notre litt\u00e9rature. Genet laisse le lyrisme colonial barytoner \u00e0 plein coffre sur fond d\u2019apocalypse. L\u2019emphase se d\u00e9nonce elle-m\u00eame. Nous savons que la colonisation n\u2019a rien embelli, puisqu\u2019elle a raval\u00e9 les cultures autochtones aux \u00e9tages anthropologiques inf\u00e9rieurs, ce qui l\u2019autorisait \u00e0 poser ses greffons ailleurs que sur l\u2019existant\u00a0; nous savons qu\u2019elle s\u2019est born\u00e9e \u00e0 reconstituer, loin de la m\u00e9tropole, une petite France et qu\u2019elle n\u2019a jug\u00e9 bon d\u2019enr\u00f4ler les Alg\u00e9riens que pour les faire servir \u00e0 cette reproduction de l\u2019entre-soi (les communaut\u00e9s d\u2019expatri\u00e9s de l\u2019outre-mer fran\u00e7aise comprendront). Les orangeraies de M. Blankensee sont le r\u00eave de M. Blankensee et le cauchemar du fellah. Une longue didascalie indique que M. Blankensee ne voit pas que les choses qu\u2019il dit poss\u00e9der pour les avoir embellies sont d\u00e9j\u00e0 parties en fum\u00e9e, que lui-m\u00eame, en quelque sorte, est devenu \u00e9tranger au paysage qu\u2019il identifie comme sien, qu\u2019il n\u2019appartient plus \u00e0 la nouvelle r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un territoire que l\u2019indig\u00e8ne se r\u00e9approprie par le saccage. Si l\u2019Alg\u00e9rie libre a laiss\u00e9 p\u00e9ricliter des installations coloniales sophistiqu\u00e9es comme les barrages, la cause n\u2019en est pas tant la gabegie gouvernementale que l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019exorciser un progr\u00e8s mis au service d\u2019un projet de soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9gressif. Les m\u00eames barrages ont \u00e9t\u00e9 mieux entretenus au Maroc. Pourquoi\u00a0? Parce que la soci\u00e9t\u00e9 marocaine n\u2019est pas sortie du r\u00e9gime colonial. Non que la France et l\u2019Espagne aient encore des \u00ab\u00a0droits\u00a0\u00bb sur leur ancien protectorat. C\u2019est plus subtil. Il existe une forme de colonisation indig\u00e8ne, issue des structures f\u00e9odales, qui peut tout \u00e0 fait se couler dans le moule de la colonisation \u00e9trang\u00e8re, se confondre avec elle et lui survivre. La monarchie marocaine est le plus gros propri\u00e9taire terrien du pays. Elle est donc int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 l\u2019entretien des barrages, les anciens comme les nouveaux, qui alimentent ses oasis et garantissent leur prosp\u00e9rit\u00e9 insolente, au d\u00e9triment des petits paysans, \u00e0 qui l\u2019eau est compt\u00e9e parcimonieusement. La paysannerie marocaine, maintenue par le roi et ses collat\u00e9raux dans la d\u00e9pendance et le sous-d\u00e9veloppement, doit maudire l\u2019agrumiculture intensive\u2026<\/p>\n<p>Les orangers br\u00fblent, mais \u00ab\u00a0les choses appartiennent \u00e0 ceux qui ont su les rendre meilleures\u00a0\u00bb. Ce divorce de la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019avec le discours qui pr\u00e9tend l\u2019asseoir et l\u2019ordonner id\u00e9alement, force le spectateur \u00e0 sonder la duplicit\u00e9 du langage. En effet, d\u00e9tachez la phrase \u00ab\u00a0Les choses appartiennent \u00e0 ceux qui ont su les rendre meilleures\u00a0\u00bb de son contexte colonial et proposez-la \u00e0 quelques cobayes de vos amis comme d\u00e9finition de la propri\u00e9t\u00e9. Il se pourrait bien que la plupart s\u2019y rallient, persuad\u00e9s de tenir l\u00e0 une formule positive, inoffensive, consensuelle. Dans <em>Les Paravents, <\/em>Genet s\u2019attaque \u00e0 la racine du mal, qui pousse son germe en chacun de nous. La propri\u00e9t\u00e9 est affaire d\u2019intestin. L\u2019instinct de propri\u00e9t\u00e9 est log\u00e9 l\u00e0. Son r\u00e9seau racinaire se d\u00e9ploie en nous \u00e0 mesure que nous entassons l\u2019un sur l\u2019autre nos mis\u00e9rables tr\u00e9sors\u00a0; il s\u2019accroche aux biens immeubles par nos pieds, aux biens meubles par nos mains. L\u2019expropriation est v\u00e9cue par beaucoup comme un arrachement, une \u00e9visc\u00e9ration, sans doute parce que l\u2019accession \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9, dans un espace vital qui va s\u2019\u00e9tr\u00e9cissant, sous la double pression de la d\u00e9mographie et de l\u2019in\u00e9gale r\u00e9partition des richesses, est moins un droit qu\u2019un permis d\u2019empi\u00e9ter conc\u00e9d\u00e9 \u00e0 ceux qui ont les moyens d\u2019engager la lutte. On met toute sa tripe dans son bien, f\u00fbt-il minuscule, et vous le disputer revient \u00e0 d\u00e9clarer la guerre \u00e0 vos entrailles. Rabelais l\u2019\u00e9crivait d\u00e9j\u00e0 au XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, ce n\u2019est pas \u00c9ros qui m\u00e8ne le monde, mais Messere Gaster, dont le nom peut se lire de deux fa\u00e7ons\u00a0: <em>Ventre<\/em> (en grec et en latin) et <em>G\u00e2ter<\/em>. Et de fait, l\u2019<em>abusus<\/em> vous accorde la possibilit\u00e9 de <em>g\u00e2ter<\/em> votre bien, d\u2019interdire par l\u00e0 \u00e0 tout autre que vous d\u2019en jouir. Na\u00a0! Bien fait\u00a0!<\/p>\n<p>La propri\u00e9t\u00e9 n\u2019est pas seulement l\u00e9gitim\u00e9e en droit, elle l\u2019est aussi en pratique, et c\u2019est l\u00e0 que se trouve le n\u0153ud du probl\u00e8me. John Locke voit dans la propri\u00e9t\u00e9 un droit naturel. L\u2019action transformatrice d\u2019un homme sur la nature le rend propri\u00e9taire de la parcelle transform\u00e9e, \u00e0 condition toutefois qu\u2019il ne s\u2019arroge pas la meilleure part du lot commun. Ce syst\u00e8me, adapt\u00e9 \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 agraire o\u00f9 pr\u00e9dominent la petite exploitation, le commerce de proximit\u00e9 et l\u2019artisanat familial, est hostile \u00e0 l\u2019\u00e9conomie de rente. Locke trouverait normal que la cerisaie de Tchekhov change de propri\u00e9taire, revienne \u00e0 Lopakhine, petit-fils d\u2019un serf, homme d\u2019affaires actif et ambitieux, puisque les h\u00e9ritiers n\u2019ont pas su l\u2019entretenir ni la faire fructifier. L\u2019\u00e9tudiant Trofimov r\u00e9sume ce point de vue\u00a0: \u00ab\u00a0Toute la Russie est notre cerisaie. La terre est vaste et belle, il y a beaucoup d\u2019endroits splendides. Imaginez, Ania\u00a0: votre grand-p\u00e8re, votre arri\u00e8re-grand-p\u00e8re, tous vos anc\u00eatres poss\u00e9daient des esclaves, ils poss\u00e9daient des \u00e2mes vivantes, et ne sentez-vous pas dans chaque fruit de votre cerisaie, dans chaque feuille, dans chaque tronc, des cr\u00e9atures humaines qui vous regardent, n\u2019entendez-vous donc pas leurs voix\u00a0?&#8230; Poss\u00e9der des \u00e2mes vivantes \u2013 mais cela vous a d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s, vous tous, vivants ou morts, si bien que votre m\u00e8re, vous, votre oncle, vous ne voyez m\u00eame plus que vous vivez sur des dettes, sur le compte des autres, le compte de ces gens que vous laissez \u00e0 peine entrer dans votre vestibule\u2026 Nous sommes en retard d\u2019au moins deux si\u00e8cles, nous n\u2019avons rien de rien, pas de rapport d\u00e9fini avec notre pass\u00e9, nous ne faisons que philosopher, nous plaindre de l\u2019ennui ou boire de la vodka. C\u2019est tellement clair, pour commencer \u00e0 vivre dans le pr\u00e9sent, il faut d\u2019abord racheter notre pass\u00e9, en finir avec lui, et l\u2019on ne peut le racheter qu\u2019au prix de la souffrance, au prix d\u2019un labeur inou\u00ef et sans rel\u00e2che. Comprenez cela, Ania.\u00a0\u00bb D\u00e8s lors que le servage est aboli, seul le travail donne des droits sur le sol. L\u2019aristocrate jouisseur doit se muer en physiocrate avis\u00e9, sous peine d\u2019y laisser les derniers lambeaux de sa respectabilit\u00e9. Selon ce m\u00eame principe, si l\u2019on fait un bond jusqu\u2019\u00e0 notre \u00e9poque, tellement plus avanc\u00e9e, un milliardaire qui confierait \u00e0 un jardinier la t\u00e2che d\u2019entretenir les parterres floraux de sa villa du Cap Ferrat, o\u00f9 il l\u00e9zarde deux semaines dans l\u2019ann\u00e9e, devrait lui abandonner la propri\u00e9t\u00e9 desdits parterres.<\/p>\n<p>L\u2019ennui, avec cette approche naturaliste, encore tr\u00e8s vivace (la d\u00e9fense de la \u00ab\u00a0valeur travail\u00a0\u00bb et le r\u00eave d\u2019une \u00ab\u00a0France de propri\u00e9taires\u00a0\u00bb en sont les surgeons r\u00e9cents dans le discours politique), c\u2019est qu\u2019elle fait l\u2019\u00e9conomie des dangers inh\u00e9rents \u00e0 l\u2019intensification de l\u2019occupation des sols et \u00e0 la surexploitation de leurs ressources, et ne tient pas compte des bouleversements ergonomiques induits par les progr\u00e8s de la m\u00e9canisation. La plupart des biens meubles et\/ou immeubles dont nous nous disons propri\u00e9taires, ne sont pas le fruit d\u2019une transformation \u00e0 laquelle nous aurions eu une part d\u00e9terminante. Au mieux, par le bricolage ou le montage, avons-nous une part marginale. Plusieurs savoir-faire ont pu \u00eatre mobilis\u00e9s sur un m\u00eame objet. Les ouvriers et les artisans qui se sont relay\u00e9s durant sa fabrication sont virtuellement copropri\u00e9taires du produit fini. Ils ne poss\u00e8dent pas leur outil de travail, sauf s\u2019ils l\u2019ont fabriqu\u00e9, mais le fruit de leur travail, en un sens, ils le poss\u00e8dent. On pourrait m\u00eame dire que la nature, qui fournit le mat\u00e9riau brut, mat\u00e9riau en r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9j\u00e0 <em>travaill\u00e9<\/em> \u00e0 l\u2019\u00e9chelle atomique, parce qu\u2019elle collabore au processus d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre de la cha\u00eene, de la naissance \u00e0 la mort de l\u2019objet, en est le propri\u00e9taire v\u00e9ritable. L\u2019acheteur d\u2019un bien, en tant que jouisseur pur, n\u2019en est pas le propri\u00e9taire naturel. Il le deviendra partiellement<em> <\/em>s\u2019il modifie ce bien, s\u2019il lui trouve une nouvelle affectation, s\u2019il le d\u00e9tourne de son usage, s\u2019il y met de lui-m\u00eame, s\u2019il se l\u2019incorpore (tout pour la tripe). Imaginons un objet complexe qui aurait \u00e9t\u00e9 usin\u00e9 enti\u00e8rement par un robot (nous n\u2019en sommes pas encore l\u00e0). Cet objet est comme neutralis\u00e9, m\u00eame s\u2019il y a un agent occulte, au second degr\u00e9, l\u2019ouvrier assembleur du robot. Nous aurons du mal \u00e0 nous approprier, \u00e0 la fa\u00e7on de la petite Natacha, ce bien neutre. Nous avons d\u00e9j\u00e0 du mal \u00e0 nous approprier un four \u00e0 micro-ondes ou un r\u00e9frig\u00e9rateur, des produits d\u2019usine dont l\u2019assemblage est encore largement d\u00e9volu, pourtant, aux humains. C\u2019est que nous attachons toujours un grand prix au geste d\u00e9miurgique, bien que cette comp\u00e9tence supr\u00eame, ma\u00eetris\u00e9e au terme d\u2019un long apprentissage et d\u00e9voreuse de temps dans son exercice, soit de moins en moins sollicit\u00e9e par les temps qui courent. L\u2019objet vaut encore par la signature humaine qu\u2019on y d\u00e9c\u00e8le.<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 vient qu\u2019en d\u00e9pit de la pr\u00e9gnance du mod\u00e8le lock\u00e9en, nous avons laiss\u00e9 se d\u00e9velopper une forme de propri\u00e9t\u00e9 parasitaire, improductive et nuisible, sorte d\u2019aspirateur \u00e0 rentes, qui en est la n\u00e9gation m\u00eame\u00a0? Probablement de ce que le mirage juridique se dissout, en m\u00eame temps que se brouille la tra\u00e7abilit\u00e9 du geste cr\u00e9ateur, et que le corps honteux de la propri\u00e9t\u00e9 commence d\u2019appara\u00eetre. En r\u00e9alit\u00e9, ni le gros ni le petit propri\u00e9taire ne poss\u00e8dent en propre, de nos jours, ce qu\u2019ils affirment poss\u00e9der. Nous avons vu qu\u2019ils n\u2019en poss\u00e8dent qu\u2019une partie et que cette partie va diminuant \u00e0 mesure que la fortune s\u2019accro\u00eet, la d\u00e9l\u00e9gation de t\u00e2che rempla\u00e7ant l\u2019action personnelle sur les choses (on ne peut s\u2019occuper soi-m\u00eame de tous ses biens). Nous d\u00e9couvrons, avec le retour en force de l\u2019\u00e9conomie de rente, \u00e0 la fois honnie et envi\u00e9e, que la propri\u00e9t\u00e9, pour \u00eatre l\u00e9gitime, n\u2019a pas besoin de manifester une ambition individuelle ou collective, ni m\u00eame de tenir compte de la p\u00e9nurie d\u2019espace et de l\u2019amenuisement des ressources disponibles. La propri\u00e9t\u00e9 ne fait pas soci\u00e9t\u00e9. Elle en est m\u00eame l\u2019antith\u00e8se. Quand il \u00e9crit que \u00ab\u00a0la propri\u00e9t\u00e9, c\u2019est le vol\u00a0\u00bb, Proudhon vise les propri\u00e9taires rentiers. En revanche, il accepte la propri\u00e9t\u00e9 acquise par le travail. Il rejoint Locke sur ce point. L\u2019\u00e9jection des rentiers au profit des travailleurs ne doit cependant pas nous dispenser d\u2019interroger la l\u00e9gitimit\u00e9\u00a0de la petite propri\u00e9t\u00e9, surtout \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 les travailleurs ne savent plus toujours pour qui ni pourquoi ils produisent. Le \u00ab\u00a0ici, c\u2019est chez moi\u00a0\u00bb du petit propri\u00e9taire est-il fonci\u00e8rement diff\u00e9rent du \u00ab\u00a0ici, c\u2019est chez moi\u00a0\u00bb du gros\u00a0? Dans les deux cas, la formule n\u2019est pas l\u2019affirmation d\u2019une volont\u00e9 d\u2019am\u00e9liorer les choses mais l\u2019avertissement qu\u2019on s\u2019en r\u00e9serve l\u2019usage exclusif. Alors, gare\u00a0! <em>Trespassers will be eaten<\/em>. La tyrannie commence dans le vase clos domestique. La propri\u00e9t\u00e9, pour la plupart des hommes, est une minuscule concession que leur octroie la minorit\u00e9 accaparante afin qu\u2019ils puissent, dans l\u2019espace priv\u00e9, exercer le pouvoir qu\u2019elle leur d\u00e9nie dans l\u2019espace public. L\u2019os \u00e0 ronger du pauvre. L\u2019\u00e9chec partiel de la collectivisation dans les pays communistes tient au fait que la \u00ab\u00a0propri\u00e9t\u00e9\u00a0commune\u00a0\u00bb, en rempla\u00e7ant la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, n\u2019a pas donn\u00e9 plus de poids politique aux agriculteurs rassembl\u00e9s. Ils \u00e9taient m\u00eame plus \u00e9troitement surveill\u00e9s que jamais. Les pessimistes diront que, m\u00eame si on leur avait fait de la place, il est douteux qu\u2019ils l\u2019eussent occup\u00e9e, car le peuple est un polym\u00e8re mou\u00a0; les optimistes diront que l\u2019int\u00e9r\u00eat des citoyens pour la chose publique est tel, au contraire, que si on leur proposait de collectiviser leurs biens en \u00e9change d\u2019une collectivisation des instruments de la politique, ils s\u2019exproprieraient eux-m\u00eames volontiers\u00a0; les pessimistes reviendront alors \u00e0 la charge pour souligner qu\u2019il n\u2019est pas dit que la collectivit\u00e9 ainsi constitu\u00e9e, vis-\u00e0-vis des ensembles humains concurrents, ne tombe pas dans les m\u00eames travers que le propri\u00e9taire individuel vis-\u00e0-vis de ses voisins. Le risque vaut peut-\u00eatre la peine d\u2019\u00eatre couru. C\u2019est l\u2019impuissance qui fait les r\u00e9volutions, le peuple servant de b\u00e9lier \u00e0 une caste montante pour enfoncer la porte de la caste r\u00e9gnante. La puissance d\u2019invention de la collectivit\u00e9 est rarement convoqu\u00e9e. On lui pr\u00e9f\u00e8re la force de frappe de la masse. Une masse, \u00e7a \u00e9crase, puis \u00e7a s\u2019\u00e9crase.<\/p>\n<p>Le \u00ab\u00a0cerveau collectif\u00a0\u00bb du blog de Paul Jorion ne doit pas s\u2019illusionner sur les capacit\u00e9s d\u2019\u00e9coute des d\u00e9cideurs et de leurs comp\u00e9titeurs actuels. Ce n\u2019est pas \u00e0 ce niveau, selon moi, que se situent les enjeux. L\u2019effort de p\u00e9dagogie doit \u00eatre dirig\u00e9 vers les citoyens et redirig\u00e9, avec leur concours, vers leurs repr\u00e9sentants. La d\u00e9mocratie s\u2019use si l\u2019on ne s\u2019en sert pas. Ce r\u00e9gime donne la possibilit\u00e9 \u00e0 chacun de s\u2019envisager comme coop\u00e9rateur de la chose publique, davantage que comme copropri\u00e9taire. Un d\u00e9saveu collectif <em>par le vote<\/em> du personnel politique actuel lui ferait comprendre que le pouvoir n\u2019est pas quelque chose qui lui est offert, mais quelque chose qui lui est conc\u00e9d\u00e9, qu\u2019il en est l\u2019oblig\u00e9 plus que le d\u00e9tenteur. Cela nettoierait bien des \u00ab\u00a0vocations\u00a0\u00bb de leur vernis d\u2019abn\u00e9gation et de d\u00e9sint\u00e9ressement. Les rentiers de la politique l\u00e2cheraient sans doute leurs chiens de garde, mais, en comptant les m\u00e2tins, nous serions surpris de les voir si peu nombreux, eux dont les abois emplissent le chenil m\u00e9diatique comme s\u2019ils en \u00e9taient les locataires uniques.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pour prolonger le d\u00e9bat autour de la notion juridique de propri\u00e9t\u00e9, qui a fait vibrer la corde sensible de bien des visiteurs et habitu\u00e9s de ce blog, je vais l\u2019aborder sous l\u2019angle affectif, pr\u00e9cis\u00e9ment, parce qu\u2019il me semble que les r\u00e9sistances que rencontre en nous l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 d\u2019une abolition de la propri\u00e9t\u00e9 s\u2019expliquent par [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":38,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1,17],"tags":[634],"class_list":["post-35629","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-economie","category-politique","tag-propriete-privee"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/35629","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/38"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=35629"}],"version-history":[{"count":10,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/35629\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":98771,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/35629\/revisions\/98771"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=35629"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=35629"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=35629"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}