{"id":36408,"date":"2012-04-28T09:56:51","date_gmt":"2012-04-28T07:56:51","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=36408"},"modified":"2013-01-02T00:49:50","modified_gmt":"2013-01-01T23:49:50","slug":"comment-les-carences-du-reve-debilitent-le-reel-par-bertrand-rouzies","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2012\/04\/28\/comment-les-carences-du-reve-debilitent-le-reel-par-bertrand-rouzies\/","title":{"rendered":"<b>Comment les carences du r\u00eave d\u00e9bilitent le r\u00e9el<\/b>, par Bertrand Rouzi\u00e8s"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p>La Sicile. C\u2019est ici que les Ath\u00e9niens s\u2019\u00e9teignirent, militairement et politiquement, au cours de l\u2019exp\u00e9dition contre Syracuse en 415-413 av. J.-C. Alcibiade, \u00e9toile montante au firmament de l\u2019\u00e9loquence, avait \u00e9t\u00e9 l\u2019instigateur principal de cette exp\u00e9dition. Il en fut, par sa trahison, le fossoyeur. L\u2019embl\u00e8me de la Sicile est le triqu\u00e8tre (du grec <em>trisk\u00e9l\u00eas<\/em>), trois jambes humaines rayonnantes, soud\u00e9es aux cuisses et centr\u00e9es sur un disque ou une t\u00eate de Gorgone. Trois jambes pour les trois pointes du triangle sicilien. Le triqu\u00e8tre appara\u00eet dans le monnayage de l\u2019\u00eele du temps d\u2019Agathocle. On le retrouve dans les armoiries des rois normands de Sicile au Moyen \u00c2ge. Il est l\u2019illustration double, en abyme, d\u2019une r\u00e9plique c\u00e9l\u00e8bre du <em>Gu\u00e9pard <\/em>de Luchino Visconti (1963)\u00a0: \u00ab\u00a0Si nous voulons que tout reste tel que c\u2019est, il faut que tout change.\u00a0\u00bb Les jambes en marche inscrites dans une roue de hamster invisible symbolisent le cycle des r\u00e9volutions, la vaine agitation p\u00e9riph\u00e9rique, l\u2019histoire comme \u00e9ternel retour du m\u00eame. La t\u00eate de M\u00e9duse au centre, t\u00eate qui est cens\u00e9e p\u00e9trifier quiconque la regarde en face, c\u2019est le noyau dur, infrangible de l\u2019histoire comme persistance du m\u00eame.<\/p>\n<p><a title=\"Par User:Dantadd (Drawing done by the uploader) [CC-BY-SA-2.5 (http:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-sa\/2.5)], via Wikimedia Commons\" href=\"http:\/\/commons.wikimedia.org\/wiki\/File%3ASicilian_triskelion_2.jpg\"><img decoding=\"async\" src=\"\/\/upload.wikimedia.org\/wikipedia\/commons\/thumb\/e\/ef\/Sicilian_triskelion_2.jpg\/512px-Sicilian_triskelion_2.jpg\" alt=\"Sicilian triskelion 2\" width=\"512\" \/><\/a><\/p>\n<p><!--more-->\u00ab\u00a0Si nous voulons que tout reste tel que c\u2019est, il faut que tout change.\u00a0\u00bb Cet adage cynique, qui pourrait \u00eatre la devise de la mafia, continue de nous faire courir de dextre \u00e0 senestre sur un clavier id\u00e9ologique dont les touches n\u2019actionnent plus aucun marteau depuis belle lurette. S\u2019il se trouve encore des dupes, \u00e0 voir les vieux cadors mafflus du PS (L. Fabius, J.-M. Ayrault, M. Aubry et (s)cie) se rengorger sur le th\u00e8me \u00e9cul\u00e9 du changement, pour croire qu\u2019ils y contribueront de toute la vigueur de leur enracinement local, c\u2019est que l\u2019inculture politique a fait \u00e9cole dans notre pays. Quant \u00e0 se reposer sur la rel\u00e8ve, la \u00ab\u00a0jeune garde\u00a0\u00bb d\u00e9complex\u00e9e, \u00e0 moins de consommer l\u2019offre nouvelle comme on consomme la derni\u00e8re tablette <em>high tech,<\/em> on s\u2019en gardera. Entre l\u2019aspirant et le rou\u00e9, on note une diff\u00e9rence de degr\u00e9, pas de nature. Il suffit de vouloir y \u00eatre pour en \u00eatre. Le m\u00e9tier \u2013 puisque la politique en est devenue un \u2013 est ingrat\u00a0; il faut servir et flatter avant de pouvoir commander \u00e0 son tour, mais le peu de pouvoir qu\u2019on vous octroie au d\u00e9part vous d\u00e9dommage largement de vos frais de l\u00e8che initiaux. L\u2019ivresse prend d\u00e8s le premier verre qu\u2019on vous offre. La ma\u00eetrise est acquise quand on se le sert \u00e0 soi-m\u00eame. L\u2019\u00e2ge ne fait rien \u00e0 l\u2019affaire. L\u2019exp\u00e9rience pas davantage, l\u2019inexp\u00e9rience \u00e9tant retourn\u00e9e en proximit\u00e9 par les cr\u00eapiers du marketing, quand elle n\u2019est pas cultiv\u00e9e hors sol dans les serres du coaching m\u00e9diatique. Mais assez tap\u00e9 sur les hommes et les femmes politiques. C\u2019est un sport d\u2019autant plus vain que leurs vices prosp\u00e8rent sur le fumier des n\u00f4tres.<\/p>\n<p>La grande d\u00e9couverte du scrutin pr\u00e9sidentiel\u00a0de 2012 : le vote Front National \u2013 pardon, le vote Marine Le Pen (car le message, de nos jours, est soluble dans le messager) est, dans l\u2019ensemble, un vote d\u2019adh\u00e9sion, pas de protestation. Il faut \u00eatre un journaliste des limbes ou l\u2019attrape-tout \u00e9lys\u00e9en pour se persuader du contraire. La plong\u00e9e en eaux troubles \u00e0 laquelle se livre Claire Checcaglini dans <em>Bienvenue au Front, journal d\u2019une infiltr\u00e9e <\/em>(2012) r\u00e9v\u00e8le un secret de Polichinelle. Ces eaux troubles sociologiques sont hant\u00e9es par des poissons ordinaires qui s\u2019accommodent tout \u00e0 fait du voisinage des grands squales rassurants, avec lesquels ils vivent en symbiose. Tendons l\u2019oreille dans les lieux publics, regardons autour de nous, parmi nos proches, nos amis, nos parents, passons en revue les saillies douteuses et les vitup\u00e9rations tous azimuts (les unes et les autres ne sont pas l\u2019apanage des seuls milieux d\u00e9favoris\u00e9s) que nous avons subies sans juger bon d\u2019y objecter et auxquelles, \u00e0 force de r\u00e9p\u00e9tition, nous avons fini par acquiescer, parce que la col\u00e8re est le dernier liant d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 en capilotade, jetons en nous-m\u00eames la sonde qui a servi \u00e0 estimer la profondeur du cloaque et nous verrons que nous sommes crott\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2me. Keynes disait qu\u2019il ne fallait jamais cesser d\u2019interroger les concepts, m\u00eame les plus \u00e9vidents. Nous avons cess\u00e9 d\u2019interroger les concepts qui tra\u00eenent \u00e0 pr\u00e9sent dans toutes les mauvaises bouches du Front National et de l\u2019UMP, comme si c\u2019\u00e9taient l\u00e0 leurs g\u00eetes naturels. Prenons le concept de <em>populisme<\/em>. La paralysie nous gagne quand des intellectuels tiers-mondains taxent de complaisance quiconque soul\u00e8verait l\u2019\u00e9tiquette \u00ab\u00a0populiste\u00a0\u00bb pour voir ce qui est \u00e9crit exactement au revers. Le r\u00e9sultat\u00a0? C\u2019est bien simple\u00a0: non seulement ce concept semble d\u00e9finitivement infect\u00e9, mais la racine m\u00eame du mot, <em>populus,<\/em> \u00ab\u00a0le peuple\u00a0\u00bb en latin, devient une souche virale aux yeux des d\u00e9mocrates eux-m\u00eames. Les intellectuels \u2013 du moins ceux qui monopolisent les t\u00eates de gondole et conseillent les politiques \u2013 ont d\u00e9sert\u00e9 le combat du sens. Ce combat est primordial. Il passe avant l\u2019action politique elle-m\u00eame. Que les militants qui m\u2019accusent d\u2019intellectualisme me pardonnent d\u2019insister sur ce point. Un sens erratique fait d\u2019un concept la proie d\u00e9sign\u00e9e des sophistes de tout acabit, qui s\u2019en servent comme d\u2019un \u00e9tai mou pour soutenir un \u00e9difice s\u00e9curitaire qui se soutient en r\u00e9alit\u00e9 lui-m\u00eame \u2013 merci pour lui \u2013, puisqu\u2019il recouvre un \u00e9difice autoritaire inavouable.<\/p>\n<p>La question n\u2019est pas de savoir si Marine Le Pen a raison d\u2019aborder certains th\u00e8mes. Aucun th\u00e8me, en effet, ne doit \u00eatre n\u00e9glig\u00e9, d\u00e9gage\u00e2t-il de sales relents. La question est de savoir pourquoi aucun de ses challengers d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui ne prend la peine de r\u00e9futer froidement, point par point, les pr\u00e9suppos\u00e9s sur lesquels la phras\u00e9ologie frontiste s\u2019est construite. Je sais bien que la symptomatologie savante peut rebuter (pas toujours, voyez l\u2019ouvrage de Sylvie Laurent,<em> Poor White Trash, la pauvret\u00e9 odieuse du Blanc am\u00e9ricain, <\/em>paru en 2011) et que le roman naturaliste touche souvent plus juste qu\u2019un diagramme. Pourtant, c\u2019est sur la premi\u00e8re qu\u2019il faut s\u2019appuyer, le second n\u2019ayant aucune difficult\u00e9 \u00e0 trouver son public, pour d\u00e9construire le discours lep\u00e9niste. J.-L. M\u00e9lenchon fait bien quand il r\u00e9inscrit dans la phras\u00e9ologie du p\u00e9tainisme les propos r\u00e9cents de N. Sarkozy sur le \u00ab\u00a0vrai travail\u00a0\u00bb (c\u2019est donc qu\u2019il en existerait un faux, le travail de l\u2019argent peut-\u00eatre\u00a0; non, je plaisante), lapsus concert\u00e9, assur\u00e9ment, qui accuse le penchant d\u2019une partie notable et substantielle de l\u2019UMP vers la politique de la main tendue (dans les deux sens). M\u00e9lenchon fait bien, certes, mais ce n\u2019est pas assez. Toute la gauche, militants et sympathisants m\u00eal\u00e9s, doit s\u2019atteler s\u00e9rieusement \u00e0 la t\u00e2che, m\u00eame si elle a l\u2019impression d\u2019\u00eatre minoritaire. Il faut fournir un effort p\u00e9dagogique suppl\u00e9mentaire et le p\u00e9renniser au-del\u00e0 de la campagne, <em>\u00e9pist\u00e9m\u00e8<\/em> contre <em>\u00e9pist\u00e9m\u00e8, <\/em>car il existe une <em>\u00e9pist\u00e9m\u00e8 <\/em>d\u2019extr\u00eame-droite, qui entre en r\u00e9sonance affective avec le sentiment de d\u00e9classement et d\u2019impuissance relationnelle d\u2019une partie croissante de la population. Pourquoi de nombreux jeunes ont-ils vot\u00e9 Front National\u00a0? L\u2019inculture politique n\u2019est pas seule en cause. Une des principales raisons est qu\u2019ils sont de plus en plus expos\u00e9s \u00e0 une forme d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 culturelle et \u00e9conomique qui touchait autrefois essentiellement les seniors. On en est arriv\u00e9 au point o\u00f9 certains se demandent si l\u2019enfant, dans nos soci\u00e9t\u00e9s ref\u00e9odalis\u00e9es, n\u2019est pas plus un encombrement qu\u2019une possibilit\u00e9 de conjurer le d\u00e9terminisme social.<\/p>\n<p>La mis\u00e8re, en tant que privation de l\u2019essentiel, a ceci de ravageur qu\u2019elle mobilise le restant d\u2019\u00e9nergie d\u2019un individu d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s affaibli pour la satisfaction des besoins \u00e9l\u00e9mentaires (quand cela est encore possible). L\u2019existence mis\u00e9rable s\u2019articule aux \u00eatres et aux choses en fonction de ces besoins. Une famille r\u00e9duite \u00e0 cet \u00e9tat court le risque de la disjonction, chacun de ses membres n\u2019\u00e9tant plus pr\u00e9occup\u00e9 que d\u2019assurer son salut personnel. \u00ab\u00a0Un p\u00e8re est bien mis\u00e9rable, \u00e9crit Michel de Montaigne, qui ne tient l\u2019affection de ses enfants que par le besoing qu\u2019ils ont de son secours, si cela se doibt nommer affection\u00a0: il fault se rendre respectable par sa vertu et par sa suffisance [i. e. son talent], et aimable par sa bont\u00e9, et doulceur de ses m\u0153urs.\u00a0\u00bb (<em>Essais, <\/em>II, VIII) La mis\u00e8re a ses parents h\u00e9ro\u00efques et ses enfants exemplaires, mais s\u2019il n\u2019est plus permis \u00e0 un p\u00e8re ou \u00e0 une m\u00e8re d\u2019exercer sa vertu et son talent pour en donner le go\u00fbt \u00e0 ses enfants, alors il ne reste plus que la satisfaction des besoins\u00a0; et si les besoins ne sont plus satisfaits, alors il ne reste plus rien qu\u2019un brouet d\u2019amertume \u00e0 se disputer.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Nus n\u2019est chaitis s\u2019il nel cuide estre.\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Nul n\u2019est mis\u00e9rable s\u2019il ne croit l\u2019\u00eatre\u00a0\u00bb, lit-on dans <em>Le Roman de la Rose, <\/em>sous la plume de Jean de Meun (seconde moiti\u00e9 du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle). \u00ab\u00a0Plus d\u2019un gueux qui transporte des sacs de charbon en place de Gr\u00e8ve a le c\u0153ur si all\u00e8gre que la peine ne lui p\u00e8se en rien\u00a0; ces gens-l\u00e0 travaillent avec patience et dansent, et se d\u00e9m\u00e8nent et sautent, et vont aux tripes \u00e0 Saint-Marcel, et ne prisent les tr\u00e9sors trois pipeaux\u00a0: tout ce qu\u2019ils ont gagn\u00e9 et \u00e9pargn\u00e9, ils le d\u00e9pensent \u00e0 la taverne, puis ils retournent porter les fardeaux, gaiement et non pas avec chagrin et gagnent honn\u00eatement leur pain.\u00a0\u00bb Tant qu\u2019ils sont libres de s\u2019accomplir dans leur m\u00e9tier et qu\u2019ils per\u00e7oivent un salaire, les portefaix ont leur part de bonheur terrestre, dans l\u2019ordre in\u00e9galitaire de l\u2019Ancien R\u00e9gime. La R\u00e9publique, qui a mis l\u2019\u00e9galit\u00e9 au centre de sa devise, para\u00eet avoir \u00e0 offrir \u00e0 ses citoyens un espace de r\u00e9alisation de soi de plus en plus restreint. La reconqu\u00eate de la ma\u00eetrise collective et individuelle du r\u00e9el, telle que propos\u00e9e par le FN (Programme Tacite Accept\u00e9), s\u2019appuie sur la coercition et la s\u00e9gr\u00e9gation \u00e0 l\u2019\u00e9gard des plus vuln\u00e9rables que soi (travailleurs pauvres immigr\u00e9s, avec ou sans papiers). Elle semble plus facile \u00e0 mettre en \u0153uvre, pour qui br\u00fble d\u2019une haine press\u00e9e de se fixer sur quelqu\u2019un, que cet effort auto-sacrificiel exig\u00e9 par un pr\u00e9sident qui sait si mal r\u00e9compenser le m\u00e9rite attach\u00e9 au <em>vrai<\/em> travail (je persifle et signe). Le slogan retenu par le Front de Gauche \u2013 \u00ab\u00a0Prenez le pouvoir\u00a0!\u00a0\u00bb \u2013 est inepte au sens o\u00f9 il aurait aussi bien pu figurer en lettres noires sur un calicot du FN. Un r\u00e9publicain sinc\u00e8re \u2013 et je ne doute pas que M\u00e9lenchon le soit \u2013 ne peut que d\u00e9sapprouver publiquement ou en son for un appel \u00e0 l\u2019usurpation qui rel\u00e8ve de l\u2019acte de piraterie. Il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 plus habile et plus honn\u00eate d\u2019\u00e9crire\u00a0: \u00ab\u00a0Reprenons le pouvoir\u00a0!\u00a0\u00bb, d\u2019abord parce que ce n\u2019est pas seulement l\u2019affaire des citoyens constitu\u00e9s en peuple, mais aussi d\u2019un parti, dont M\u00e9lenchon est la figure de proue (la premi\u00e8re personne du pluriel englobe tous ces acteurs), ensuite parce que le pouvoir a \u00e9t\u00e9 partiellement confisqu\u00e9 et qu\u2019il s\u2019agit d\u2019en obtenir la restitution, pas de l\u2019usurper. Je suppose que le slogan du Front de Gauche a \u00e9t\u00e9 longuement d\u00e9battu, mais a-t-il \u00e9t\u00e9 <em>pens\u00e9<\/em>\u00a0?<\/p>\n<p>Il faut inscrire au registre un nouveau d\u00e9lit, passible de la peine la plus lourde\u00a0: la fraude \u00e0 la d\u00e9mocratie. Dans la partie du <em>Roman de la Rose <\/em>qu\u2019il a r\u00e9dig\u00e9e, Jean de Meun place la fraude (le \u00ab\u00a0barat\u00a0\u00bb) \u00e0 l\u2019origine des in\u00e9galit\u00e9s entre les hommes. L\u2019\u00e2ge d\u2019or de l\u2019\u00e9galit\u00e9 s\u2019acheva avec la survenue de Fraude, assist\u00e9e de P\u00e9ch\u00e9 et Malheur. Orgueil, Convoitise, Avarice, qui rend l\u2019homme \u00ab\u00a0serf a [ses] deniers\u00a0\u00bb, Envie, Pauvret\u00e9, C\u0153ur Failli et Taverne se joignirent aux premi\u00e8res calamit\u00e9s. La propri\u00e9t\u00e9 naquit des d\u00e9sordres qui s\u2019ensuivirent. L\u2019extrait qui vient n\u2019a pas \u00e9t\u00e9, \u00e0 ma connaissance, comment\u00e9 par Proudhon. Pourtant, on y lit que la propri\u00e9t\u00e9, mal\u00e9diction \u00e9tendue \u00e0 la terre, appelle le vol et conduit \u00e0 l\u2019instauration d\u2019un r\u00e9gime autocratique\u00a0: \u00ab\u00a0La terre m\u00eame, [les hommes] la partag\u00e8rent et lors de la r\u00e9partition, ils y plac\u00e8rent des bornes\u00a0; et quand ils pla\u00e7aient leurs bornes, \u00e0 mainte reprise ils se battaient entre eux et se d\u00e9robaient ce qu\u2019ils pouvaient\u00a0: les plus forts obtinrent les parts les plus grandes. Et lorsqu\u2019ils couraient \u00e0 la poursuite de leur butin, les paresseux, rest\u00e9s sur place, s\u2019introduisaient dans leurs cavernes et leur d\u00e9robaient ce qu\u2019ils avaient \u00e9pargn\u00e9. Il fallut alors chercher quelqu\u2019un pour garder le logis, arr\u00eater les malfaiteurs et rendre justice \u00e0 ceux qui s\u2019en plaignaient, et veiller \u00e0 ce que personne ne l\u2019ose contester. [\u2026] Ils \u00e9lirent parmi eux un grand vilain, le mieux b\u00e2ti d\u2019entre eux tous, le plus corpulent et le plus haut, et ils le nomm\u00e8rent prince et seigneur. L\u2019homme jura qu\u2019il leur rendrait justice et d\u00e9fendrait leurs logis, \u00e0 condition que chacun de son c\u00f4t\u00e9, sur ses biens, lui fournisse de quoi vivre. [\u2026] Celui-ci tint longtemps cet office. Les voleurs, pleins de malice, s\u2019assembl\u00e8rent en le voyant seul, et maintes fois le battirent lorsqu\u2019ils venaient d\u00e9rober ses biens. Alors il fallut de nouveau que le peuple se r\u00e9un\u00eet\u00a0: chacun devait tailler dans le sien pour donner au prince des hommes d\u2019armes.\u00a0\u00bb (Traduction d\u2019Armand Strubel) Le principe de l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 organis\u00e9e \u00e9tait pos\u00e9.<\/p>\n<p>La fraude, pour Jean de Meun, est donc le vecteur primordial de la chute de l\u2019homme. La fraude \u00e0 l\u2019intelligence, je l\u2019ai \u00e9voqu\u00e9e plus haut. Nous sommes tous coupables de l\u2019avoir pratiqu\u00e9e \u00e0 un moment ou \u00e0 un autre, par exemple en substituant le d\u00e9dain \u00e0 la critique argument\u00e9e. La fraude \u00e0 la d\u00e9mocratie est le fait de nos \u00e9lus. Je passe vite sur le cam\u00e9l\u00e9on pr\u00e9sidentiel, dont les palinodies incessantes d\u00e9couragent jusqu\u2019\u00e0 ses courtisans les plus mim\u00e9tiques. Je me concentrerai sur les <em>\u00e9l\u00e9phants<\/em> et les <em>\u00e9l\u00e9phanteaux<\/em> du PS (terminologie animali\u00e8re emprunt\u00e9e aux socialistes eux-m\u00eames), qui se font d\u00e9j\u00e0 un pl\u00e9biscite d\u2019un rejet annonc\u00e9, mais non encore act\u00e9, de N. Sarkozy. Comment leur faire comprendre qu\u2019ils se singent eux-m\u00eames d\u2019une campagne \u00e0 l\u2019autre et que leurs tours n\u2019amusent plus que les pythonisses des plateaux t\u00e9l\u00e9vis\u00e9s\u00a0? Comment leur faire comprendre que la ru\u00e9e vers les pr\u00e9bendes minist\u00e9rielles (le maire de ma ville n\u00e9gocie depuis un an la sienne, avec l\u2019appui du satrape local) dont ils laissent filtrer le tapage, comme si nous allions nous sentir plus puissants d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 mis dans la confidence du pouvoir, est l\u2019\u00e9tiage de l\u2019engagement politique\u00a0? Comment, en un mot, leur faire comprendre qu\u2019ils ont fait leur temps\u00a0? Il est un moyen peut-\u00eatre, que d\u2019aucuns jugeront d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, tant le capital de confiance semble durablement entam\u00e9\u00a0: voter Hollande au second tour de la pr\u00e9sidentielle, puisqu\u2019il ne reste plus que cet ersatz \u00e0 opposer \u00e0 l\u2019attrape-tout, et voter massivement aux l\u00e9gislatives pour les candidat(e)s du Front de Gauche (mammouths du PC exclus). Le m\u00e9nage sera fait, au moins d\u2019un c\u00f4t\u00e9 de l\u2019h\u00e9micycle. Autrement, la charge des \u00e9l\u00e9phants aura t\u00f4t fait d\u2019effacer jusqu\u2019au souvenir du retour du <em>demos<\/em> dans l\u2019agora.<\/p>\n<p>D\u2019ici-l\u00e0 et pour pr\u00e9parer au mieux la transition vers un autre paradigme, nous devons continuer, dans le douloureux face \u00e0 face avec notre prochain et notre dissemblable, d\u2019interroger les concepts, d\u2019alimenter l\u2019utopie, de porter le r\u00eave \u00e0 un degr\u00e9 d\u2019incandescence tel qu\u2019il consumera le r\u00e9el. Les grands et nobles lutteurs de la politique, ceux qui s\u2019empoignent avec l\u2019ange, ont toujours rendu la r\u00e9alit\u00e9 tributaire de leur r\u00eave, l\u2019imaginaire \u00e9tant la sc\u00e8ne v\u00e9ritable de la sociabilit\u00e9. Il ne viendrait \u00e0 l\u2019id\u00e9e de personne de qualifier Martin Luther King de songe-creux ou d\u2019opiomane parce qu\u2019il a eu un r\u00eave. Le pasteur des \u00e2mes avait compris qu\u2019on ne vaincrait la s\u00e9gr\u00e9gation qu\u2019en l\u2019attaquant sur le terrain de l\u2019imaginaire. Sans cette charge interne, la lutte pour la reconnaissance des droits civiques des Noirs am\u00e9ricains \u00e9tait vou\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chec. L\u2019\u0153uvre de King reste inachev\u00e9e, comme l\u2019atteste l\u2019affaire Trayvon Martin, mais cet inach\u00e8vement ne vaut pas avortement. Il suffisait d\u2019une premi\u00e8re pierre, plac\u00e9e judicieusement au c\u0153ur de la fabrique des repr\u00e9sentations\u2026 C\u2019est \u00e0 cette pierre de touche-l\u00e0 qu\u2019il convient d\u2019\u00e9prouver les capacit\u00e9s imaginatives de nos candidats \u00e0 la pr\u00e9sidentielle de 2012. S\u2019il \u00e9tait vrai qu\u2019il ne nous reste que le sang et les larmes, ils seraient fichus de se f\u00e9liciter d\u2019avoir invent\u00e9 la compresse et le mouchoir.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La Sicile. C\u2019est ici que les Ath\u00e9niens s\u2019\u00e9teignirent, militairement et politiquement, au cours de l\u2019exp\u00e9dition contre Syracuse en 415-413 av. J.-C. Alcibiade, \u00e9toile montante au firmament de l\u2019\u00e9loquence, avait \u00e9t\u00e9 l\u2019instigateur principal de cette exp\u00e9dition. Il en fut, par sa trahison, le fossoyeur. L\u2019embl\u00e8me de la Sicile est le triqu\u00e8tre (du grec <em>trisk\u00e9l\u00eas<\/em>), [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","footnotes":""},"categories":[17,6],"tags":[1801,1829,1834,1833],"class_list":["post-36408","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-politique","category-questions-essentielles","tag-elections-presidentielles-en-france","tag-front-national","tag-jean-de-mun","tag-jean-luc-melenchon"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/36408","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=36408"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/36408\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":46421,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/36408\/revisions\/46421"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=36408"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=36408"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=36408"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}