{"id":36740,"date":"2012-05-08T18:07:02","date_gmt":"2012-05-08T16:07:02","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=36740"},"modified":"2013-01-02T00:49:14","modified_gmt":"2013-01-01T23:49:14","slug":"sortir-du-cadre-par-thierry-melchior","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2012\/05\/08\/sortir-du-cadre-par-thierry-melchior\/","title":{"rendered":"<b>SORTIR DU CADRE ?<\/b> par Thierry Melchior"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9<\/p><\/blockquote>\n<p>Chacun le sait (ou devrait le savoir), nous sommes confront\u00e9s \u00e0 une triple crise.<\/p>\n<p>Celle dont il est le plus question dans ce blog, est, bien s\u00fbr la crise \u00e9conomico-financi\u00e8re, qui, dans la foul\u00e9e de la crise des <em>subprimes<\/em> est loin d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 r\u00e9solue.<\/p>\n<p>Elle se conjugue avec deux autres crises qui sont comme les deux faces d\u2019une m\u00eame m\u00e9daille, la crise \u00e9nerg\u00e9tique et la crise climatique. La crise \u00e9nerg\u00e9tique r\u00e9sulte d\u2019une exploitation toujours plus effr\u00e9n\u00e9e des sources d\u2019\u00e9nergie fossile depuis une centaine d\u2019ann\u00e9es, sources qui, en cons\u00e9quence, commencent \u00e0 se tarir. L\u2019approvisionnement \u00e9nerg\u00e9tique n\u2019est pas encore tr\u00e8s gravement menac\u00e9, mais tout laisse pr\u00e9sager qu\u2019il le sera bient\u00f4t. La crise climatique est loin d\u2019avoir encore fait sentir tous ses probables effets, mais ils risquent d\u2019\u00eatre d\u00e9vastateurs (mont\u00e9e du niveau des oc\u00e9ans mettant en p\u00e9ril de nombreuses villes c\u00f4ti\u00e8res, aridit\u00e9 croissante de nombreuses zones aujourd\u2019hui fertiles, perte massive de la biodiversit\u00e9, augmentation de l\u2019intensit\u00e9 et de la fr\u00e9quence des ph\u00e9nom\u00e8nes m\u00e9t\u00e9orologiques extr\u00eames\u2026). Il est extr\u00eamement probable que ce r\u00e9chauffement global est la cons\u00e9quence de l\u2019oxydation massive des \u00e9nergies fossiles et du rejet de gaz \u00e0 effet de serre dans l\u2019atmosph\u00e8re (CO2). Il risque de s\u2019emballer par diverses boucles de r\u00e9troaction positives (aggravantes) telles que la diminution de la capacit\u00e9 de r\u00e9fl\u00e9chissement des glaces (alb\u00e9do) du fait de leur fonte, lib\u00e9ration massive de m\u00e9thane du fait de la fonte du perg\u00e9lisol (le m\u00e9thane \u00e9tant un gaz \u00e0 effet de serre 23 fois plus puissant que le CO2), diminution de l\u2019obscurcissement plan\u00e9taire du fait qu\u2019une diminution de l\u2019\u00e9mission de poussi\u00e8res industrielles (qui att\u00e9nuent le r\u00e9chauffement) sera la cons\u00e9quence pr\u00e9visible du ralentissement voire de l\u2019\u00e9croulement de la production industrielle cons\u00e9cutive au tarissement des sources d\u2019\u00e9nergie fossile.<\/p>\n<p><!--more-->La crise \u00e9conomico-financi\u00e8re et la crise \u00e9nerg\u00e9tico-climatique sont elles aussi li\u00e9es. C\u2019est parce que notre syst\u00e8me \u00e9conomique est fond\u00e9e sur l\u2019imp\u00e9ratif de maximisation des profits que la \u00ab\u00a0croissance \u00e9conomique\u00a0\u00bb est requise et cette croissance du PIB implique que toujours davantage de biens et services soient produits et consomm\u00e9s. Mais il y a aussi contradiction entre cette maximisation des profits et l\u2019augmentation de la production-consommation, contradiction ayant men\u00e9 depuis une quarantaine d\u2019ann\u00e9e \u00e0 un partage toujours plus in\u00e9gal entre les revenus du capital et ceux du travail. En cons\u00e9quence de quoi, la consommation a \u00e9t\u00e9 stimul\u00e9e par l\u2019encouragement du recours au cr\u00e9dit jusqu\u2019au point de d\u00e9s\u00e9quilibre o\u00f9 des emprunteurs se retrouvaient de plus en plus souvent en d\u00e9faut de payement, d\u2019o\u00f9 la dette des banques et celle des Etats ayant tent\u00e9 de leur venir en aide.<\/p>\n<p>A quoi il faut ajouter qu\u2019une bonne partie des capitaux cherchant \u00e0 s\u2019investir l\u2019ont fait st\u00e9rilement dans des paris sur des fluctuations de prix responsables de diverses bulles financi\u00e8res qui t\u00f4t ou tard \u00e9clatent, d\u00e9sorganisant encore davantage la situation.<\/p>\n<p>Nous en sommes l\u00e0 et ces faits sont bien connus.<\/p>\n<p>Comment sortir de cette triple crise\u00a0? Bien malin celui qui pourrait fournir un ensemble de solutions coh\u00e9rentes pour y parvenir et je n\u2019ai nullement cette pr\u00e9tention.<\/p>\n<p>Je souhaiterais seulement attirer l\u2019attention sur <em>quelques<\/em> \u00e9l\u00e9ments qui me paraissent pertinents par rapport \u00e0 cette probl\u00e9matique.<\/p>\n<p>Tout d\u2019abord, il me para\u00eet \u00e9vident que la croissance requise par le syst\u00e8me pour fonctionner doit \u00eatre <em>radicalement remise en question<\/em>. Cette croissance, on le sait, est en fait une croissance purement comptable du PIB dans lequel s\u2019additionnent la valeur de tous les biens et services produits et achet\u00e9s. Ce qui signifie que plus il y a de maladies, plus il y aura d\u2019honoraires de m\u00e9decins et de factures d\u2019h\u00f4pitaux et donc plus le PIB augmente. Vive les maladies\u00a0! Et que plus il y a de d\u00e9linquance et de criminalit\u00e9, plus il faut construire des prisons, payer des gardiens, des policiers, des magistrats, des avocats, installer des cam\u00e9ras de surveillance, des portes blind\u00e9es, des serrures et des verrous et plus le PIB augmente. Vive la d\u00e9linquance, vive la criminalit\u00e9\u00a0! On pourrait multiplier les exemples de toutes ces choses que n\u2019importe quel \u00eatre humain sens\u00e9 consid\u00e8re comme n\u00e9gatives et dont l\u2019augmentation entraine une croissance du PIB. Cette croissance a comme corollaire l\u2019augmentation de l\u2019\u00e9puisement des ressources fossiles et des mati\u00e8res premi\u00e8res, et donc l\u2019augmentation du r\u00e9chauffement climatique.<\/p>\n<p>Comment remettre radicalement en question cette obsession de la croissance\u00a0?<\/p>\n<p><em>En produisant moins et en consommant moins.<\/em> Moins de quoi\u00a0? Moins de ce que nous produisons et consommons actuellement, ou d\u2019au moins une partie de tout cela.<\/p>\n<p>Je me souviens que, sur les bancs de l\u2019\u00e9cole, le ma\u00eetre nous avait appris \u00ab\u00a0qu\u2019il faut manger pour vivre et non vivre pour manger\u00a0\u00bb. Ce que l\u2019on peut g\u00e9n\u00e9raliser en disant qu\u2019il faut certes produire et consommer pour vivre, mais qu\u2019il ne faut pas vivre pour produire et consommer. Or c\u2019est pourtant ce que notre soci\u00e9t\u00e9 nous encourage \u00e0 faire depuis des d\u00e9cennies. Elle nous y encourage de deux mani\u00e8res au moins.<\/p>\n<p><em>La premi\u00e8re, c\u2019est qu\u2019elle valorise le travail.<\/em> Le travail est devenu une valeur en soi, peut-\u00eatre dans la foul\u00e9e de l\u2019\u00e9thique protestante, comme s\u2019est attach\u00e9 \u00e0 le montrer Max Weber. Quelles qu&rsquo;en soient les raisons, le travail a \u00e9t\u00e9 sacralis\u00e9 et l\u2019obsession de nos contemporains est de \u00ab\u00a0trouver un emploi\u00a0\u00bb. Cela tient au fait qu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, trouver un emploi est pratiquement devenu une question de survie si l\u2019on ne veut pas v\u00e9g\u00e9ter dans une situation de p\u00e9nurie et de difficult\u00e9s due aux maigres allocation de ch\u00f4mage ou de minima sociaux (RMI ou RSA, Minimex). Il fut une \u00e9poque o\u00f9 tel n\u2019\u00e9tait pas le cas, du moins pas \u00e0 un tel degr\u00e9\u00a0: la privatisation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e d\u2019\u00e0 peu pr\u00e8s tout, depuis le mouvement des <em>enclosures<\/em> au Moyen-Age a pratiquement forc\u00e9 les citoyens \u00e0 vendre leur force de travail pour ne pas mourir, sauf s\u2019ils \u00e9taient suffisamment nantis pour exploiter celle des autres. Cette situation s\u2019est accompagn\u00e9e d\u2019une valorisation du travail et d\u2019une stigmatisation croissante de l\u2019oisivet\u00e9, m\u00e8re de tous les vices. Des relents d\u2019id\u00e9ologie jud\u00e9o-chr\u00e9tienne y contribuent (<em>\u00ab\u00a0Tu gagneras ton pain \u00e0 la sueur de ton front\u00a0\u00bb<\/em>), mais, encore une fois, cette sacralisation a pris une ampleur in\u00e9dite au cours de la p\u00e9riode r\u00e9cente. Rappelons, pour m\u00e9moire, que, selon l\u2019anthropologue Marshall Sahlins, le temps de travail moyen dans les soci\u00e9t\u00e9s de chasseurs-collecteurs du Kalahari ou du Grand D\u00e9sert australien n\u2019\u00e9tait que d\u2019environ trois heures par jour (21 heures par semaine), et ce ne\u00a0 sont pourtant pas des Pays de Cocagne. Ce temps correspond \u00e0 ce que nous, Occidentaux, consid\u00e9rons \u00eatre du \u00ab\u00a0travail\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 toutes les activit\u00e9s qui ont une utilit\u00e9 pratique. Remarquons au passage que quand nous disons que nous travaillons par exemple 38 ou 40 heures par semaine, cela n\u2019inclut pas le temps pass\u00e9 en navettes domicile-lieu de travail, ni le temps \u00e0 faire des courses, \u00e0 pr\u00e9parer des repas, \u00e0 faire la lessive, \u00e0 nettoyer l\u2019appartement, \u00e0 faire de la paperasserie administrative, toutes choses qui ont pourtant une utilit\u00e9 pratique. Si on les comptabilisait en sus des heures pass\u00e9es au bureau ou \u00e0 l\u2019usine, combien d\u2019heures travaillerions-nous par semaine\u00a0? Par ailleurs, relevons aussi que le concept m\u00eame de travail n\u2019existe purement et simplement pas dans de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s. Pierre Vernant, faisait, par exemple, remarquer qu\u2019il n\u2019y a pas de mot en Grec ancien correspondant \u00e0 ce que nous appelons travail. Il y a cinq ou six mots diff\u00e9rents qui se partagent le champ s\u00e9mantique que ce concept a pour nous (mais qui recouvrent d\u2019autres signifi\u00e9s \u00e9galement). Si l\u2019on demandait \u00e0 un Bororo ou \u00e0 un Grec de l\u2019Antiquit\u00e9 \u00ab\u00a0Est-ce qu\u2019en ce moment tu es en train de \u00ab\u00a0travailler\u00a0\u00bb ou non\u00a0?\u00a0\u00bb, il serait bien en peine de nous r\u00e9pondre.<\/p>\n<p>Cette sacralisation contemporaine du travail est d\u2019autant plus absurde que nous nous sommes donn\u00e9s les moyens, gr\u00e2ce \u00e0 la science et \u00e0 la technologie, de nous \u00e9pargner beaucoup d\u2019efforts et que nous pourrions nous permettre de travailler nettement moins tout en vivant bien. Le seul correctif que cette affirmation me para\u00eet susceptible de requ\u00e9rir, est qu\u2019une partie de cette technologie ne fonctionne que gr\u00e2ce aux hydrocarbures et que la quantit\u00e9 de ceux-ci d\u00e9croissant, nous risquons de nous retrouver progressivement dans une situation moins favorable \u00e0 cet \u00e9gard. Mais quand on voit l\u2019\u00e9tendue du gaspillage, la quantit\u00e9 de biens et de services fort peu utiles que nous produisons et consommons, il est permis de penser que, m\u00eame dans une situation de p\u00e9nurie d\u2019hydrocarbures, il serait possible, globalement, de travailler moins.<\/p>\n<p>Sans doute pourrait-on penser aussi \u00e0 estomper la distinction travail \/ loisir. Il est consid\u00e9r\u00e9 comme normal, de nos jours, que le travail soit p\u00e9nible (m\u00eame si l\u2019id\u00e9ologie ambiante pr\u00e9tend qu\u2019il peut, qu\u2019il doit \u00eatre \u00ab\u00a0\u00e9panouissant\u00a0\u00bb). C\u2019est m\u00eame de sa p\u00e9nibilit\u00e9 qu\u2019il re\u00e7oit sa valeur, songeons aux tr\u00e9molos rh\u00e9toriques accompagnant les louanges de \u00ab\u00a0ceux qui travaillent dur pour gagner leur pain\u00a0\u00bb. On pourrait parfaitement imaginer que non seulement le temps de travail soit r\u00e9duit, mais qu\u2019une attention toute particuli\u00e8re soit consacr\u00e9e \u00e0 son am\u00e9lioration en termes de qualit\u00e9 de vie. Bien des t\u00e2ches p\u00e9nibles pourraient le devenir beaucoup moins si elles \u00e9taient repens\u00e9es. Je pense par exemple \u00e0 l\u2019interdiction pure et simple du travail r\u00e9p\u00e9titif et monotone transformant les gens en robots.<\/p>\n<p>Les techniques de management moderne qui enferment les travailleurs dans des doubles voire des triples contraintes insupportables g\u00e9n\u00e9ratrices de stress, d\u2019anxi\u00e9t\u00e9, de troubles psychologiques multiples devraient \u00e9galement faire l\u2019objet d\u2019un contr\u00f4le extr\u00eamement rigoureux sous la surveillance des travailleurs eux-m\u00eames.<\/p>\n<p>En terminant sur ce th\u00e8me je veux rendre hommage \u00e0 Paul Lafargue, le gendre de Marx, qui nous a laiss\u00e9 son immortel <em>Doit \u00e0 la Paresse<\/em>, livre dont je connais h\u00e9las peu d\u2019\u00e9quivalents actuels, l\u00e0 o\u00f9 les Bolcheviks nous ont l\u00e9gu\u00e9 l\u2019odieux culte de Stakhanov.<\/p>\n<p><em>La deuxi\u00e8me mani\u00e8re dont notre soci\u00e9t\u00e9 nous encourage \u00e0 la croissance du PIB tient aux techniques de marketing et \u00e0 la publicit\u00e9.<\/em> Je suis toujours \u00e9tonn\u00e9 de constater que la critique de leurs effets d\u00e9l\u00e9t\u00e8res soit si souvent absente des discours critiques par rapport au syst\u00e8me. Elles jouent pourtant un r\u00f4le \u00e9norme dans son maintien. Il n\u2019est certes pas certain que si la firme X finance une intense campagne de pub pour ses produits elle en r\u00e9coltera des b\u00e9n\u00e9fices, mais il est infiniment plus certain que quand des milliers de firmes nous abreuvent jour apr\u00e8s jours de milliers de publicit\u00e9, sur des panneaux, des spots TV, des pubs radiophoniques, des cyber-pubs cibl\u00e9es \u00e0 la <em>Google<\/em> ou \u00e0 la <em>Facebook<\/em>, elles nous conditionnent sans rel\u00e2che \u00e0 penser que notre bonheur passe par l\u2019acquisition de biens ou de services. La propagande \u00e0 laquelle \u00e9taient soumis les peuples dans les syst\u00e8mes totalitaires \u00e9tait, somme toute, peu de choses, compar\u00e9e \u00e0 l\u2019intensit\u00e9 de cet omnipr\u00e9sent message\u00a0: consommez\u00a0! Il y a quelques raisons de penser, \u00e0 cet \u00e9gard et \u00e0 quelques autres, que nous sommes entr\u00e9s dans une sorte de totalitarisme <em>\u00ab\u00a0soft\u00a0\u00bb<\/em>, ce que j\u2019appellerais volontiers l\u2019\u00e8re du <em>softalitarisme.<\/em><\/p>\n<p>Chercherions-nous autant \u00e0 consommer (et donc \u00e0 autant travailler pour produire) si nous n\u2019\u00e9tions pas soumis \u00e0 cet intense conditionnement\u00a0? J\u2019ai la faiblesse de penser que non. Je pense que nous pourrions sans doute retrouver un peu plus de sobri\u00e9t\u00e9 dans nos d\u00e9sirs et investir d\u2019autres sources de plaisir que celles li\u00e9es \u00e0 la consommation.<\/p>\n<p>Comme il n\u2019est pas s\u00fbr qu\u2019une progressive <em>interdiction radicale de toute forme de publicit\u00e9<\/em> suffise \u00e0 cet \u00e9gard, aussi imp\u00e9rieusement n\u00e9cessaire soit-elle, <em>un peu de sagesse y contribuerait<\/em>. Cette sagesse suscite de toute \u00e9vidence un int\u00e9r\u00eat croissant de nos jours. En t\u00e9moignent l\u2019importance des ventes d\u2019ouvrages comme ceux de Krishnamurti, d\u2019Eckhart Tolle, d\u2019Arnaud Desjardins, de Swami Prajnapad, de Sri Aurobindo,\u00a0 d\u2019Alan Watts, de Matthieu Ricard, d\u2019Anselm Gr\u00fcn, de Jean Klein, d\u2019Eric Baret ou d\u2019Epict\u00e8te \u00a0et de bien d\u2019autres ou encore le succ\u00e8s grandissant des techniques de m\u00e9ditation du type <em>vipassana<\/em> ou <em>mindfulness<\/em>. Oh, bien s\u00fbr, il y a dans ces eaux-l\u00e0 nombre de pseudo-gourous d\u00e9sireux de faire leur beurre sur le dos de la spiritualit\u00e9. Comme le disait d\u00e9j\u00e0, il y a longtemps, le philosophe Jean-Fran\u00e7ois Revel (le p\u00e8re de Matthieu Ricard), <em>\u00ab\u00a0Moins les philosophes croient au monde ext\u00e9rieur, plus ils travaillent \u00e0 s\u2019y tailler une place\u00a0\u00bb<\/em> (je cite de m\u00e9moire). Et il y a dans toute cette mouvance une grande abondance de pacotille plus ou moins <em>New Age<\/em> exploitant sinc\u00e8rement, na\u00efvement ou au contraire sans vergogne le go\u00fbt des gens pour le merveilleux.<\/p>\n<p>Mais il me semble qu\u2019il y a nombre de points communs entre les divers courants de la sagesse traditionnelle, de la \u00ab\u00a0spiritualit\u00e9\u00a0\u00bb, si l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re, qui pourraient nous aider (que l\u2019on soit croyant ou non, et pour ma part je serais plut\u00f4t agnostique).<\/p>\n<p>La premi\u00e8re est le fait de nous lib\u00e9rer de l\u2019emprise de la pens\u00e9e, de l\u2019emprise du mental. La pens\u00e9e est utile, extr\u00eamement utile m\u00eame, mais elle ne cesse de nous happer, de nous embarquer dans mille et un soucis, que ce soit l\u2019inqui\u00e9tude de ce qui pourrait arriver, l\u2019espoir que ce que nous souhaitons puisse vite arriver, les regrets par rapport \u00e0 tel ou tel \u00e9v\u00e9nement pass\u00e9, la comparaison entre ce que nous vivons et ce que nous aurions pu vivre, etc.<\/p>\n<p>Il s\u2019agit de gagner de la libert\u00e9 int\u00e9rieure par rapport \u00e0 elle en apprenant \u00e0 ne pas trop adh\u00e9rer, ne pas trop souscrire \u00e0 toutes ces pens\u00e9es qui nous viennent. Apprendre \u00e0 garder une certaine distance \u00e0 leur \u00e9gard. Et peut-\u00eatre aussi de davantage les \u00e9valuer \u00e0 l\u2019aune des effets qu\u2019elles ont sur nous. Favorisent-elles un rapport serein \u00e0 nous-m\u00eame, \u00e0 autrui et au monde\u00a0? Ou au contraire nous mettent-elles dans le tourment\u00a0?<\/p>\n<p>La pens\u00e9e, c\u2019est aussi, \u00e9tymologiquement, la pes\u00e9e, et donc, la comparaison, le jugement.<\/p>\n<p>Il est utile de pouvoir poser des jugements, certes, mais nous sommes aussi les esclaves de cette propension \u00e0 juger les autres et \u00e0 nous juger nous-m\u00eame. Et c\u2019est aussi en adh\u00e9rant \u00e0 nos jugements et en combattant ceux des autres que nous renfor\u00e7ons notre Ego.<\/p>\n<p>Ce regard \u00e9valuatif sur nous-m\u00eame donne, en effet, lieu au Moi, \u00e0 l\u2019Ego et \u00e0 tous les espoirs et toutes les peurs que nous nourrissons \u00e0 son \u00e9gard. Apprendre, petit \u00e0 petit,\u00a0\u00e0 se d\u00e9prendre de son Ego, \u00e0 s\u2019en d\u00e9sidentifier est sans doute un des axes principaux des courants traditionnels de sagesse (<em>\u00ab\u00a0Ne jugez point, et vous ne serez point jug\u00e9s ; ne condamnez point, et vous ne serez point condamn\u00e9s ; absolvez, et vous serez absous.\u00a0\u00bb<\/em>, Luc 6:37). \u00ab\u00a0Si l\u2019on vient te dire qu\u2019un tel dit du mal de toi, ne cherche point \u00e0 te justifier sur ce qu\u2019on te rapporte ; r\u00e9ponds seulement : <em>\u00ab Il faut qu\u2019il ne soit pas au courant de ce qu\u2019on peut encore dire sur mon compte ; autrement il ne se serait pas born\u00e9 l\u00e0. \u00bb<\/em>\u00a0(Epict\u00e8te, <em>Manuel<\/em>). On pourrait multiplier les citations portant sur ce th\u00e8me.<\/p>\n<p>Or nous savons qu\u2019une bonne part de notre addiction consum\u00e9riste vient de l\u00e0. Bien souvent, ce n\u2019est pas tant la valeur d\u2019usage de la chose qui nous motive \u00e0 l\u2019acqu\u00e9rir, c\u2019est sa valeur sociale, la fa\u00e7on dont son acquisition peut, dans un parfait mim\u00e9tisme rivalitaire, nourrir notre valeur diff\u00e9rentielle par rapport \u00e0 autrui, notre image de nous-m\u00eame, notre Ego. Les firmes publicitaires le savent fort bien et en usent tant et plus.<\/p>\n<p>Et cet Ego, c\u2019est aussi ce qui bien souvent nous m\u00e8ne par le bout du nez quand il nous pousse \u00e0 faire un travail qui ne nous int\u00e9resse gu\u00e8re, dans lequel nous nous faisons quotidiennement violence, mais qui peut nous procurer un certain prestige social et ainsi conforter notre narcissisme d\u00e9faillant.<\/p>\n<p>Vivre moins dans l\u2019esclavage du mental, du jugement, de l\u2019Ego, c\u2019est vivre davantage dans la perception, dans le sentir et c\u2019est en sentant et en percevant que l\u2019on peut \u00eatre en contact avec <em>la r\u00e9alit\u00e9 pr\u00e9sente<\/em>. Nous passons le plus clair de notre vie dans l\u2019attente du futur, attente pleine d\u2019espoir ou pleine de crainte (les deux faces d\u2019une m\u00eame m\u00e9daille, en fait) ou dans la rumination du pass\u00e9. Nous ne sommes gu\u00e8re dans le pr\u00e9sent. Or, on pourrait dire que dans le pr\u00e9sent rien ne manque, une fois les besoins de base satisfaits. Le manque vient de la fa\u00e7on dont notre pens\u00e9e compare\u00a0: avant \/ apr\u00e8s\u00a0; ce qui est \/ ce qui pourrait \u00eatre ou aurait pu \u00eatre\u00a0; soi \/autrui\u2026<\/p>\n<p>Il est difficile de commencer \u00e0 adopter cette fa\u00e7on de voir, particuli\u00e8rement dans une \u00e9poque o\u00f9 \u00e0 tout moment des messages nous assaillent cherchant \u00e0 nous faire croire que notre bonheur ne peut \u00eatre atteint que par l\u2019acquisition. Il en r\u00e9sulte une continuelle orientation vers le futur qui abime notre rapport au pr\u00e9sent et une permanente frustration dont je pense qu\u2019elle est \u00e0 l\u2019origine de bien des violences sociales et personnelles. Il s\u2019agit au contraire d\u2019apprendre \u00e0 vivre la vie au pr\u00e9sent, tout en restant attentif aux cons\u00e9quences probables de nos pens\u00e9es et de nos actes. Mais ce n\u2019est pas simple, cela requiert un long apprentissage<\/p>\n<p>C\u2019est la raison pour laquelle la sobri\u00e9t\u00e9 choisie (qu\u2019on appelle aussi simplicit\u00e9 volontaire) n\u2019est pas \u00e9vidente \u00e0 mettre en pratique et j\u2019ai moi-m\u00eame bien des difficult\u00e9s \u00e0 l\u2019appliquer tous les jours. Il me semble pourtant que c\u2019est la seule voie qui peut nous aider \u00e0 nous en sortir. Il ne s\u2019agit pas \u00e0 mes yeux d\u2019une nouvelle forme d\u2019asc\u00e9tisme doloriste. Il s\u2019agit d\u2019un h\u00e9donisme\u00a0! Mais d\u2019un h\u00e9donisme intelligent qui a compris que le plaisir ne passe pas par le consum\u00e9risme (ni par cons\u00e9quent par le productivisme stakhanoviste qui va de pair avec lui).<\/p>\n<p>Les plaisirs ont leur importance, toute leur importance, \u00e0 condition de veiller \u00e0 ne pas trop s\u2019y attacher. Question de temp\u00e9rance. Et, de pr\u00e9f\u00e9rence, \u00e0 condition qu\u2019il s\u2019agisse de plaisirs partag\u00e9s. Question d\u2019empathie et de solidarit\u00e9.<\/p>\n<p>Cette sagesse qui, nourrie de ce qu\u2019il y a de commun, au-del\u00e0 de leurs diff\u00e9rences, dans les traditions du tantrisme, du vedanta, du bouddhisme, du christianisme originel, du soufisme, du tao\u00efsme, du sto\u00efcisme, de l\u2019\u00e9picurisme et de bien d\u2019autres courants, pourrait constituer une sagesse pour notre temps, on pourrait l\u2019appeler, apr\u00e8s le philosophe norv\u00e9gien de l\u2019\u00e9cologie profonde Arne Naess, apr\u00e8s le psychanalyste et philosophe F\u00e9lix Guattari et apr\u00e8s d\u2019autres, une <em>\u00e9cosophie*<\/em>.<\/p>\n<p>Elle aurait \u00e0 maintenir clairement une dimension politique et \u00e9cologique, une r\u00e9flexion sur le vivre ensemble de ceux qui habitent la cit\u00e9, \u00a0qui trop souvent, dans les courants de sagesse s\u2019estompe largement au profit d\u2019un cocooning int\u00e9rieur dans lequel il s\u2019agit d\u2019essayer de s\u2019en sortir pas trop mal, de mani\u00e8re purement individuelle, dans un repli sur soi. \u00ab\u00a0Individu-citadelle\u00a0\u00bb, comme dit le philosophe Pierre Hadot, \u00ab\u00a0individu-hors-du-monde\u00a0\u00bb, comme dit l\u2019anthropologue Louis Dumont. Son \u00e9mergence me para\u00eet constituer une condition peut-\u00eatre pas suffisante mais en tous cas n\u00e9cessaire si l\u2019on veut vraiment tenter de \u00ab\u00a0sortir du cadre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Elle devrait nous aider entre autres \u00e0 modifier notre rapport \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 qui, comme on sait, constitue l\u2019un des socles de la pens\u00e9e lib\u00e9rale. Elle pourrait le faire en nous aidant \u00e0 cultiver une conscience plus claire du fait que, bien souvent, l\u00e0 o\u00f9 nous pensons poss\u00e9der les choses, ce sont elles qui nous poss\u00e8dent. \u00a0<em>(<a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=15618\" target=\"_blank\">\u00ab\u00a0Une personne, c\u2019est l\u2019ensemble des choses qui ont pu capturer son nom\u00a0\u00bb<\/a>,<\/em> Paul Jorion). Il y aurait lieu, \u00e0 cet \u00e9gard, de pr\u00eater une attention particuli\u00e8re \u00e0 la fa\u00e7on dont nos objets techniques contribuent \u00e0 fa\u00e7onner nos fa\u00e7ons d\u2019\u00eatre, de penser et d\u2019agir. Parfois pour le meilleur, souvent pour le pire. Une \u00ab\u00a0vision \u00e9cosophique des choses\u00a0\u00bb pourrait nous aider \u00e0 repenser \u00e9galement, le rapport que nous entretenons avec ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler le \u00ab\u00a0capital\u00a0\u00bb. Tant que nous pensons qu\u2019il est normal que ceux \u00e0 qui la fortune a permis d\u2019en d\u00e9tenir, touchent des int\u00e9r\u00eats quand ils le pr\u00eatent, ce simple m\u00e9canisme obligera \u00e0 la croissance du PIB. Il s\u2019agit donc de radicalement le remettre en cause, mais cette remise en cause ne saurait rester une posture purement th\u00e9orique. Elle suppose un changement d\u2019<em>ethos<\/em>, un changement d\u2019<em>habitus<\/em> que seul un travail sur nous-m\u00eame peut favoriser. C\u2019est \u00e0 un tel changement de mentalit\u00e9 qu\u2019une \u00e9cosophie pourrait contribuer.<\/p>\n<div>\n<p>Il y aurait s\u00fbrement bien d\u2019autres choses \u00e0 en dire, mais ceci peut peut-\u00eatre initier un d\u00e9but de discussion\u2026<\/p>\n<\/div>\n<p>* J\u2019ai essay\u00e9 d\u2019en articuler quelques \u00e9l\u00e9ments dans mon livre <em>100 mots pour ne pas aller de mal en psy,<\/em> Emp\u00eacheurs de penser en rond \/ Le Seuil, 2003.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Chacun le sait (ou devrait le savoir), nous sommes confront\u00e9s \u00e0 une triple crise.<\/p>\n<p>Celle dont il est le plus question dans ce blog, est, bien s\u00fbr la crise \u00e9conomico-financi\u00e8re, qui, dans la foul\u00e9e de la crise des <em>subprimes<\/em> est loin d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 r\u00e9solue.<\/p>\n<p>Elle se conjugue avec deux autres crises qui sont [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":38,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[22,1,307,9,6,102],"tags":[864,96,1247,1790,634,1846,172,1847,1660,1848],"class_list":["post-36740","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ecologie","category-economie","category-finance","category-psychanalyse","category-questions-essentielles","category-travail","tag-consumerisme","tag-croissance","tag-energie-fossile","tag-paul-lafargue","tag-propriete-privee","tag-publicite","tag-rechauffement-climatique","tag-simplicite-volontaire","tag-sobriete-volontaire","tag-stakhanovisme"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/36740","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/38"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=36740"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/36740\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":46388,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/36740\/revisions\/46388"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=36740"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=36740"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=36740"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}