{"id":37434,"date":"2012-05-26T17:49:55","date_gmt":"2012-05-26T15:49:55","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=37434"},"modified":"2013-01-02T00:48:13","modified_gmt":"2013-01-01T23:48:13","slug":"aucun-reve-jamais-ne-merite-une-guerre-par-bertrand-rouzies-leonardi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2012\/05\/26\/aucun-reve-jamais-ne-merite-une-guerre-par-bertrand-rouzies-leonardi\/","title":{"rendered":"<b>\u00ab Aucun r\u00eave jamais ne m\u00e9rite une guerre \u00bb<\/b>, par Bertrand Rouzi\u00e8s-L\u00e9onardi"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p><a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Otto-Dix-L\u00e9meute-1927.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Otto-Dix-L\u00e9meute-1927.png\" alt=\"\" title=\"Otto Dix - L&#039;\u00e9meute (1927)\" width=\"1036\" height=\"435\" class=\"alignleft size-full wp-image-37435\" \/><\/a><\/p>\n<p>Otto Dix, <em>L&rsquo;\u00e9meute<\/em>, 1927 (d\u00e9truit).<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Aucun r\u00eave jamais ne m\u00e9rite une guerre.\u00a0\u00bb Quel est le doux na\u00eff qui embo\u00eete si volontiers le pas du philosophe Alain, auteur de <em>Mars ou la guerre jug\u00e9e <\/em>(1921)<em>\u00a0<\/em>? C\u2019est Jacques Brel, dans sa chanson <em>La Bastille. <\/em>\u00ab\u00a0Tendons une main qui ne soit pas ferm\u00e9e\u00a0\u00bb, ench\u00e9rit-il. Qu\u2019est-ce donc que cette \u00ab\u00a0main ferm\u00e9e\u00a0\u00bb qui aurait tant de mal \u00e0 s\u2019ouvrir, comme une fleur interdite de printemps\u00a0? C\u2019est la main ferm\u00e9e en poing, le poing du r\u00e9volt\u00e9. Un poing d\u2019abord dirig\u00e9 vers le ciel, comme une premi\u00e8re sommation adress\u00e9e \u00e0 toutes les vagues puissances stratosph\u00e9riques auxquelles l\u2019homme, depuis des mill\u00e9naires, confie le soin d\u2019excuser et de justifier les puissances sublunaires qui l\u2019asservissent\u00a0; un poing ensuite lanc\u00e9 dans la gueule du voisin de cha\u00eene, parce que l\u2019esclave ne peut employer la force qu\u2019il lui reste qu\u2019\u00e0 tyranniser plus faible que lui. Je ne parle pas de l\u2019esclave antique, ni des serfs ou de la domesticit\u00e9 d\u2019Ancien R\u00e9gime, de ces <em>gens<\/em> dont les ma\u00eetres et employeurs se d\u00e9fiaient, parce qu\u2019ils \u00e9taient nombreux, omnipr\u00e9sents, instruits de leurs petites manies et faiblesses. Non, je parle des esclaves qui se recrutent parmi les affranchis. Je parle de ce consentement de l\u2019homme libre \u00e0 son propre abaissement devant qui poss\u00e8de beaucoup.<\/p>\n<p><!--more-->L\u2019\u00e9conomie de la convoitise proc\u00e8de d\u2019une mauvaise application du regard. C\u2019est par le regard fascin\u00e9 que nous y attachons que l\u2019objet poss\u00e9d\u00e9 par autrui nous poss\u00e8de. C\u2019est par ce m\u00eame canal que l\u2019objet, en tant qu\u2019\u00eatre-l\u00e0, devient \u00e9piphanie, apparition,<em> <\/em>fata Morgana<a title=\"\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a> pour dupes volontaires. On se voue \u00e0 l\u2019objet non parce qu\u2019il vaudrait quelque chose, mais parce qu\u2019il manifeste <em>\u00e0 nos yeux <\/em>une condition suprahumaine, un <em>rapport,<\/em> c\u2019est-\u00e0-dire la position de quelque chose <em>sur<\/em> quelque chose, de quelqu\u2019un <em>sur<\/em> quelqu\u2019un d\u2019autre. Il d\u00e9couvre l\u2019\u00e9tage des demi-dieux au-dessus de l\u2019horizon. Il nous force \u00e0 lever les yeux, ce qui est le premier mouvement du d\u00e9fi, et \u00e0 les baisser presque aussit\u00f4t, ce qui est le premier mouvement de l\u2019impuissance. Lorsque l\u2019empereur byzantin Basile II fait aveugler 14850 Bulgares sur les 15000 captur\u00e9s \u00e0 la bataille de Kleidion, les 150 restants \u00e9tant \u00e9borgn\u00e9s afin qu\u2019ils servent de guides aux autres, c\u2019est pour leur \u00f4ter l\u2019organe de la convoitise. Il leur fait comprendre par la mutilation que toute prise de guerre est mutilation, qu\u2019on n\u2019embrasse pas le r\u00eave de Byzance en le saccageant, qu\u2019on ne peut prendre qu\u2019\u00e0 condition de construire, car construire, c\u2019est rendre. L\u2019exp\u00e9dient est pour le moins radical, mais il est <em>juste, <\/em>au regard des pratiques du temps. Basile aurait pu ordonner qu\u2019on coup\u00e2t les mains des ennemis les plus acharn\u00e9s de l\u2019Empire. C\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 un moyen infaillible autant que sommaire de d\u00e9sarmer toute vell\u00e9it\u00e9 de revanche. Au lieu de cela, il les prive de la vue. Peut-\u00eatre verront-ils mieux en n\u2019y voyant rien. L\u2019\u00e9nucl\u00e9ation \u00e9tait un supplice fr\u00e9quent, \u00e0 Byzance. On y condamnait les empereurs d\u00e9chus (c\u2019\u00e9tait cela et\/ou le monast\u00e8re, angle mort social) et les comploteurs pris sur le fait. C\u2019est qu\u2019on avait compris que le <em>pouvoir<\/em> rel\u00e8ve du <em>voir<\/em>. Mais aucun r\u00eave, pas m\u00eame celui de Byzance, ne m\u00e9rite qu\u2019on r\u00e9ponde \u00e0 une guerre injuste par une guerre juste, d\u2019abord parce qu\u2019il n\u2019existe pas de guerre juste. La guerre est toujours la cons\u00e9quence d\u2019une injustice et la cause de nouvelles injustices. Elle r\u00e9pare les torts selon le mode distributif de l\u2019accablement du vaincu (qui n\u2019est pas forc\u00e9ment la plus bl\u00e2mable des forces en pr\u00e9sence) et non selon le mode correctif de la compensation<a title=\"\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>. Elle ne p\u00e8se pas tant les dommages que les statuts.<\/p>\n<p>Fran\u00e7ois Lenglet compare, sur France Culture (matinale du 24\/05\/2012), le sort r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 la Gr\u00e8ce par la Tro\u00efka (Commission europ\u00e9enne, BCE, FMI) \u00e0 celui de l\u2019Allemagne vaincue dans les ann\u00e9es 1920. L\u2019historien Albrecht Ritschl, dans une interview pour le <em>Spiegel online international <\/em>dat\u00e9e du 21\/06\/2011, faisait le m\u00eame rapprochement, tout en soulignant, \u00e0 la d\u00e9charge de la Gr\u00e8ce, la disproportion des niveaux d\u2019endettement. Les m\u00eames m\u00e9canismes de mortification \u00e0 l\u2019aveugle sont toutefois \u00e0 l\u2019\u0153uvre en 2011, comme si la Gr\u00e8ce avait fait la guerre \u00e0 l\u2019Europe enti\u00e8re et qu\u2019elle e\u00fbt perdu sur tous les fronts. D\u00e9crivons bri\u00e8vement le fl\u00e9au qui s\u2019abattit sur la R\u00e9publique de Weimar en 1923\u00a0; conjurons le pire en le convoquant. En janvier, le pr\u00e9sident du Conseil fran\u00e7ais Raymond Poincar\u00e9 fait occuper militairement la Ruhr, histoire de rappeler aux Allemands qu\u2019ils doivent passer \u00e0 la caisse du trait\u00e9 de Versailles. R\u00e9sistance passive, gr\u00e8ves \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition, rien n\u2019y fait. Il faut payer. Le mark, d\u00e9j\u00e0 comateux, est vid\u00e9 de sa substance par les indemnisations aux entreprises paralys\u00e9es. Les salaires et les pensions atteignent des sommets astronomiques inversement proportionnels \u00e0 leur valeur. La Faucheuse inflationniste emporte indiff\u00e9remment petite-bourgeoisie et prol\u00e9tariat. En novembre, le mark-or vaut plus de six milliards de marks. C\u2019est dans ce contexte qu\u2019Adolf Hitler, avec la b\u00e9n\u00e9diction du g\u00e9n\u00e9ral Erich Ludendorff, tente un putsch \u00e0 Munich. Pour se p\u00e9n\u00e9trer de l\u2019atmosph\u00e8re qui r\u00e9gnait \u00e0 l\u2019\u00e9poque et pour mesurer l\u2019\u00e9tendue de la menace pour l\u2019Europe contemporaine, il faut lire ou relire les pages remarquables que Walter Benjamin consacra \u00e0 la d\u00e9composition de la soci\u00e9t\u00e9 allemande de l\u2019entre-deux-guerres dans <em>Sens unique <\/em>(1928), dans la partie ironiquement intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Panorama imp\u00e9rial\u00a0\u00bb. Extrait\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0VI. Aux yeux de l\u2019\u00e9tranger qui observe superficiellement la forme ext\u00e9rieure de la vie allemande, et qui a m\u00eame voyag\u00e9 un bref moment dans le pays, les habitants de celui-ci apparaissent tout aussi bizarres qu\u2019une race exotique. Un spirituel Fran\u00e7ais a dit\u00a0: \u00ab\u00a0Dans les cas les plus rares un Allemand saura lui-m\u00eame qui il est. S\u2019il sait qui il est, il ne le dira pas. S\u2019il le dit, il ne se fera pas comprendre.\u00a0\u00bb La guerre seule, avec les forfaits r\u00e9els et l\u00e9gendaires qu\u2019on attribua \u00e0 l\u2019Allemagne, n\u2019a peut-\u00eatre pas suffi \u00e0 agrandir cette distance d\u00e9sesp\u00e9rante. Ce qui ach\u00e8ve davantage maintenant l\u2019isolement grotesque de l\u2019Allemagne aux yeux des autres Europ\u00e9ens, ce qui, au fond, \u00e9veille en eux l\u2019id\u00e9e qu\u2019ils ont affaire \u00e0 des Hottentots (comme on l\u2019a dit tr\u00e8s justement \u00e0 propos des Allemands), c\u2019est la violence tout \u00e0 fait incompr\u00e9hensible pour les spectateurs, et totalement inconsciente pour ceux qui en sont prisonniers, avec laquelle les conditions de vie, la mis\u00e8re et la sottise assujettissent les hommes, sur cette sc\u00e8ne, aux forces de la communaut\u00e9, comme seule la vie de quelque primitif peut \u00eatre soumise aux r\u00e8gles du clan. Le plus europ\u00e9en de tous les biens, cette ironie plus ou moins nette avec laquelle la vie de l\u2019individu pr\u00e9tend se d\u00e9rouler sur un autre plan que l\u2019existence de la communaut\u00e9, quelle qu\u2019elle soit, dans laquelle elle se trouve jet\u00e9e, est un bien que les Allemands ont tout \u00e0 fait perdu.\u00a0\u00bb (Traduction de Jean Lacoste)<\/p>\n<p>En criant haro sur les Grecs, en oubliant qu\u2019ils sont un peuple europ\u00e9en \u00e0 part enti\u00e8re et au m\u00eame titre que tous les autres, en les renvoyant en bloc, honn\u00eate homme et crapule confondus, \u00e0 une gr\u00e9cit\u00e9 d\u2019orientaliste hyperm\u00e9trope, un pot-pourri d\u2019h\u00e9donisme, de laxisme et d\u2019irascibilit\u00e9 sanguinaire qu\u2019ils partageraient avec l\u2019ensemble des M\u00e9diterran\u00e9ens, les Allemands reconduisent une d\u00e9termination ethnologique dont ils furent eux-m\u00eames victimes, quand ils \u00e9taient la lanterne rouge de l\u2019\u00e9conomie occidentale et que leur r\u00e9publique n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019un agr\u00e9gat de r\u00e9voltes concurrentes. Les Fran\u00e7ais des ann\u00e9es 1920 avaient une excuse, leur ignorance, entretenue par la litt\u00e9rature revancharde et le paternalisme raciste d\u00e9ploy\u00e9 dans les expositions coloniales. Les Allemands retournaient \u00e0 l\u2019\u00e9tat semi-sauvage des tribus d\u2019Arminius. Nous, \u00e0 l\u2019\u00e8re de l\u2019Internet, de la fraternit\u00e9 globale, et dans la foul\u00e9e de la d\u00e9colonisation, nous n\u2019avons aucune excuse. Le Grec, quand il est prosp\u00e8re, est le bienvenu\u00a0; on le laisse parler. Qu\u2019il vienne \u00e0 tomber dans la pauvret\u00e9, on l\u2019\u00e9vacue et on parle \u00e0 sa place, car il ne s\u2019est jamais vu que l\u2019histoire des vaincus ait \u00e9t\u00e9 \u00e9crite par les vaincus. \u00c0 force de l\u2019annoncer, on le pr\u00e9cipite vers l\u2019ensauvagement auquel on craint de le voir c\u00e9der. On lui assigne la jungle pour demeure alors qu\u2019il s\u2019affaire encore \u00e0 relever pacifiquement ses ruines. Il se pourrait bien que pour sauver sa d\u00e9mocratie, le Grec ferme vraiment le poing et l\u2019envoie \u00e0 la gueule de l\u2019Europe. \u00c0 qui pensez-vous que le coup ferait le plus mal\u00a0?<\/p>\n<p>La r\u00e9volte. Beaucoup, sur ce blog, impatients de voir crever la b\u00eate immonde, sont tent\u00e9s par la r\u00e9volte. Dans une vid\u00e9o r\u00e9cente (<em><a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=36816\">Le temps qu\u2019il fait du 11\/05\/2012<\/a><\/em>), Paul Jorion a \u00e9gren\u00e9 les \u00e9tapes politiques par o\u00f9 il ne faut pas passer si nous voulons nous \u00e9pargner un d\u00e9sastre absolu et par o\u00f9 nous nous \u00e9vertuons pourtant \u00e0 passer, comme si nous avions \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9s par quelque juge infernal \u00e0 nous singer\u00a0\u00e9ternellement : affrontement st\u00e9rile et factice de deux gros partis qui sont d\u2019accord sur les m\u00eames choses qui ratent, gouvernement d\u2019union nationale pour continuer de se tromper ensemble en se fortifiant des faiblesses de l\u2019autre, \u00e9clatement de l\u2019offre politique d\u2019o\u00f9 aucune majorit\u00e9 ne peut se d\u00e9gager, r\u00e9volte populaire et instauration d\u2019un comit\u00e9 de salut public o\u00f9 vertueux fanatiques et parvenus criminels se disputent la palme du renouveau national. La r\u00e9volte, c\u2019est \u00e0 la fois l\u2019appr\u00e9hension et l\u2019aubaine du capitaliste. Quelques-uns des siens y laisseront des plumes, voire la carcasse enti\u00e8re, mais les vides laiss\u00e9s par la violence tous azimuts sont toujours profitables aux entrepreneurs un peu souples sur le chapitre de l\u2019all\u00e9geance. Voyez le cas du ma\u00eetre-ma\u00e7on Palloy, d\u00e9molisseur autoproclam\u00e9 de la Bastille, qui d\u00e9veloppa un commerce festif tr\u00e8s lucratif (bijoux, tabati\u00e8res, cocardes, m\u00e9dailles, maquettes, plans) autour du symbole de la fin de l\u2019Ancien R\u00e9gime. Le citoyen Palloy, anguille patriotique, trouva le moyen de se faire d\u00e9corer en 1814 de l\u2019Ordre du Lys, fond\u00e9 par le comte d\u2019Artois, futur Charles X.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Aucun r\u00eave jamais ne m\u00e9rite une guerre.\u00a0\u00bb Plut\u00f4t qu\u2019une correction par le poing dans la gueule, corrigeons notre regard. Il nous est si facile de voir \u00e0 travers la mis\u00e8re comme si elle \u00e9tait spectrale\u00a0; nous le faisons tous les jours \u00e0 l\u2019aspect d\u2019un mendiant. Ne pourrions-nous pas semblablement ignorer les signes ext\u00e9rieurs de richesse\u00a0? Il y a une gloriole de la possession comme il y a une gloriole de l\u2019h\u00e9ro\u00efsme guerrier. La gloriole est l\u2019ombre port\u00e9e de la gloire, la grimace clownesque qu\u2019elle tra\u00eene en tout lieu et que personne ne semble voir. Alain, ancien combattant de la Premi\u00e8re guerre mondiale, proposait de d\u00e9mon\u00e9tiser la gloire militaire en conspuant les soldats revenant du front, en leur faisant honte d\u2019avoir vers\u00e9 le sang pour des id\u00e9es (Robespierre n\u2019avait pas de mots assez durs pour vilipender les missionnaires arm\u00e9s). Une nation r\u00e9ellement pacifique d\u00e9mobilise son arm\u00e9e, car le soldat est la possibilit\u00e9 de la guerre. Le Costa Rica l\u2019a fait. Qu\u2019on ne m\u2019accuse pas d\u2019ang\u00e9lisme. Se gu\u00e9rir de la passion de la guerre, c\u2019est ne plus voir dans le d\u00e9fil\u00e9 du 14 juillet qu\u2019une procession de ludions endimanch\u00e9s \u00e0 qui l\u2019on donne un permis de tuer. Le jour o\u00f9 le quidam, revenu de sa honte de n\u2019\u00eatre qu\u2019un quidam, ne se retournera plus sur une grosse bagnole mange-trottoir et ne pi\u00e9tinera plus son prochain pour voir passer les ectoplasmes caquetants du star-system \u2013 exemples \u00e0 peine caricaturaux \u2013, les pr\u00e9ceptes \u00e9vang\u00e9liques trouveront enfin une caisse de r\u00e9sonance. Il ne s\u2019agit pas d\u2019interdire aux hommes de poss\u00e9der ou d\u2019admirer \u2013 il semble que ce soit impossible \u2013, mais de cesser de voir dans l\u2019\u00e9talement des possessions un signe d\u2019\u00e9lection et de comp\u00e9tence sup\u00e9rieure, o\u00f9 il n\u2019y a g\u00e9n\u00e9ralement que l\u2019affirmation d\u2019une fatuit\u00e9, qui est la mani\u00e8re d\u2019\u00eatre des baudruches.<\/p>\n<p>Qu\u2019on ne me dise pas que le <em>vanitas vanitatum<\/em> de l\u2019Eccl\u00e9siaste retentira longtemps encore avant que l\u2019humanit\u00e9 ne renonce \u00e0 un vice dont elle a toujours donn\u00e9 l\u2019exemple jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent. La Gr\u00e8ce antique avait des h\u00e9ros v\u00e9n\u00e9rables, dont les quelques fulgurances, recueillies par d\u2019anonymes copistes, suffisent \u00e0 bouter le feu aux hommes de paille que nous portons au pinacle. Ces h\u00e9ros n\u2019\u00e9taient pas toujours riches, pas toujours anthropophages, pas toujours imbus de leur notori\u00e9t\u00e9\u00a0; ils pr\u00e9f\u00e9raient parfois l\u2019antre d\u2019un crat\u00e8re f\u00eal\u00e9 \u00e0 la chambre dor\u00e9e d\u2019un palais. On a vu r\u00e9cemment les \u00e9tudiants qu\u00e9b\u00e9cois animant le Printemps-\u00c9rable renouer avec une forme de protestation non violente et non moins spectaculaire, la d\u00e9sob\u00e9issance civile, th\u00e9oris\u00e9e et pratiqu\u00e9e par Henri David Thoreau au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, et amplifi\u00e9e depuis, avec le succ\u00e8s que l\u2019on sait, par Gandhi et Martin Luther King. Il existe donc bel et bien des alternatives \u00e0 l\u2019action coup de poing, qui n\u2019incitent pas le peuple \u00e0 prendre le pouvoir en montrant les crocs, mais \u00e0 le r\u00e9investir. Walter Benjamin, encore lui, dans <em>Th\u00e8ses sur la philosophie de l\u2019histoire <\/em>(1940), assigne pour t\u00e2che au mat\u00e9rialisme historique de rep\u00eacher dans le pass\u00e9 les aspirations n\u00e9glig\u00e9es, les espoirs raval\u00e9s, les \u00e9coles de pens\u00e9e et de vie dont la m\u00e8che a \u00e9t\u00e9 souffl\u00e9e. \u00ab\u00a0Le pass\u00e9 est proph\u00e8te\u00a0\u00bb, \u00e9crit Herman Melville dans <em>Mardi <\/em>(1849). C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que les r\u00e9volutions pr\u00e9tendent faire table rase du pass\u00e9 qu\u2019elles en reconstituent les impasses. Plus de deux si\u00e8cles apr\u00e8s, il reste d\u2019innombrables Bastilles \u00e0 d\u00e9manteler. C\u2019est donc qu\u2019on s\u2019y est mal pris.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div><br clear=\"all\" \/><\/p>\n<hr align=\"left\" size=\"1\" width=\"33%\" \/>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Ph\u00e9nom\u00e8ne optique qui se produit dans le d\u00e9troit de Messine, le matin par temps calme, quand le soleil frappe sous un angle de 45\u00b0 la surface polie des eaux. Pour un observateur post\u00e9 sur une \u00e9minence de la c\u00f4te calabraise et regardant vers l\u2019ouest, tout objet ou \u00eatre vivant se d\u00e9pla\u00e7ant sur le rivage sicilien est amplifi\u00e9 outre mesure, voire nimb\u00e9 d\u2019une teinte color\u00e9e.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Voir ce qu\u2019en dit Paul Jorion commentant l\u2019<em>\u00c9thique \u00e0 Nicomaque <\/em>d\u2019Aristote dans <em><a href=\"http:\/\/atheles.org\/editionsducroquant\/dynamiquessocioeconomiques\/leprix\/index.html\" target=\"_blank\">Le prix<\/a>, <\/em>Paris, \u00c9ditions du Croquant, 2010.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Otto-Dix-L\u00e9meute-1927.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Otto-Dix-L\u00e9meute-1927.png\" alt=\"\" title=\"Otto Dix - L&#039;\u00e9meute (1927)\" width=\"1036\" height=\"435\" class=\"alignleft size-full wp-image-37435\" \/><\/a><\/p>\n<p>Otto Dix, <em>L&rsquo;\u00e9meute<\/em>, 1927 (d\u00e9truit).<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Aucun r\u00eave jamais ne m\u00e9rite une guerre.\u00a0\u00bb Quel est le doux na\u00eff qui embo\u00eete si volontiers le pas du philosophe Alain, auteur de <em>Mars ou la guerre jug\u00e9e <\/em>(1921)<em>\u00a0<\/em>? C\u2019est Jacques Brel, dans [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[204,1627,6],"tags":[94,160,1884],"class_list":["post-37434","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-europe","category-geopolitique-2","category-questions-essentielles","tag-allemagne","tag-grece","tag-weimar"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/37434","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=37434"}],"version-history":[{"count":12,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/37434\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":46331,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/37434\/revisions\/46331"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=37434"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=37434"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=37434"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}