{"id":39282,"date":"2012-07-10T23:06:27","date_gmt":"2012-07-10T21:06:27","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=39282"},"modified":"2013-01-02T00:44:47","modified_gmt":"2013-01-01T23:44:47","slug":"une-societe-aux-ordres-par-bertrand-rouzies-leonardi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2012\/07\/10\/une-societe-aux-ordres-par-bertrand-rouzies-leonardi\/","title":{"rendered":"<b>UNE SOCIETE AUX ORDRES<\/b>, par Bertrand Rouzi\u00e8s-L\u00e9onardi"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9<\/p><\/blockquote>\n<p><a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Les-trois-ordres.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-39283\" title=\"Les trois ordres\" src=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Les-trois-ordres.png\" alt=\"\" width=\"530\" height=\"544\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Les-trois-ordres.png 530w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Les-trois-ordres-292x300.png 292w\" sizes=\"auto, (max-width: 530px) 100vw, 530px\" \/><\/a><\/p>\n<p align=\"center\">Les trois ordres. Aldobrandino de Sienne, <em>Li Livres dou sant\u00e9, <\/em>France du Nord,<em> <\/em>vers 1285.<\/p>\n<p>C\u2019est durant le Moyen \u00c2ge, du VIII<sup>e<\/sup> au XV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, que s\u2019\u00e9labore la notion de travail dans sa signification moderne d\u2019\u00ab\u00a0association de l\u2019homme et de l\u2019outil\u00a0\u00bb (Jacques Le Goff). L\u2019ancien fran\u00e7ais r\u00e9serve cependant le mot <em>travail<\/em> au tourment en g\u00e9n\u00e9ral (latin <em>tripalium,<\/em> \u00ab\u00a0instrument de torture), plut\u00f4t celui qu\u2019on inflige, d\u2019ailleurs, que celui qu\u2019on endure, et appelle notre travail <em>labor,<\/em> labeur, p\u00e9nibilit\u00e9 incluse, ce labeur-l\u00e0 \u00e9tant surtout celui du retourneur de gl\u00e8be. On distingue alors trois types dans la classe des travailleurs : le type du <em>laborator <\/em>proprement dit, le paysan, celui qui peine (l\u2019\u00e9crasante majorit\u00e9 de la population), le type de l\u2019<em>artifex,<\/em> l\u2019artisan, celui qui exerce un m\u00e9tier (<em>ars<\/em>), l\u2019<em>operarius,<\/em> le type de l\u2019ouvrier, celui qui cr\u00e9e une \u0153uvre (<em>opus<\/em>). Le travail, jamais tout \u00e0 fait d\u00e9lest\u00e9 de son substrat p\u00e9nitentiel, \u00e9tay\u00e9 en partie par l\u2019\u00e9tymologie\u00a0<a title=\"\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>, est r\u00e9habilit\u00e9 au XI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle par Adalb\u00e9ron, \u00e9v\u00eaque de Laon, dans son <em>Po\u00e8me au roi Robert,<\/em> qui d\u00e9compose la soci\u00e9t\u00e9 en trois ordres fonctionnels ou <em>ordines<\/em> (voir les fonctions tripartites indo-europ\u00e9ennes \u00e9tudi\u00e9es par Georges Dum\u00e9zil)\u00a0: celui des <em>oratores<\/em> (ceux qui prient), celui des <em>pugnatores<\/em> ou <em>bellatores<\/em> (ceux qui combattent), celui des <em>laboratores<\/em> (ceux qui travaillent). P\u00e9n\u00e9tr\u00e9s que nous sommes de l\u2019id\u00e9al r\u00e9publicain, qui nous fait voir la soci\u00e9t\u00e9 f\u00e9odale comme un r\u00e9gime d\u2019abus de pouvoir, un <em>regnum<\/em> impitoyable aux plus faibles, nous nous repr\u00e9sentons les \u00e9changes symboliques entre les trois ordres sous l\u2019aspect d\u2019un triangle dont l\u2019angle sommital serait occup\u00e9 par les <em>oratores<\/em> et les <em>bellatores, <\/em>forc\u00e9ment d\u2019inf\u00e2mes exploiteurs, et la base, par les <em>laboratores, <\/em>un ramas d\u2019esclaves et de demi-esclaves cass\u00e9s en deux sur leurs outils. Ce triangle illustre une rupture de contrat qui s\u2019est effectivement produite (pas partout ni automatiquement), la faute aux tribulations antiques de la dette\u00a0<a title=\"\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>, mais qui s\u2019est peu \u00e0 peu r\u00e9sorb\u00e9e par la suite, pour revenir aux formes contractuelles initiales, le roi s\u2019instituant en recours en cas de litige.<\/p>\n<p><!--more-->Plut\u00f4t que de projeter sur la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019ordres m\u00e9di\u00e9vale une imagerie d\u2019\u00c9pinal h\u00e9rit\u00e9e des \u00e9lucubrations philosophiques (celles de Montesquieu, par exemple, dans <em>L\u2019esprit des lois,<\/em> 1748) et de l\u2019historiographie pr\u00e9r\u00e9volutionnaire (voir les <em>Essais historiques sur Paris<\/em> de Germain-Fran\u00e7ois Poullain de Sainte-Foix, 1754-1757),\u00a0et fix\u00e9e pour plusieurs si\u00e8cles, \u00e0 l\u2019occasion du grand d\u00e9ballage de pratiques fantaisistes auquel donna lieu la fameuse nuit du 4 ao\u00fbt 1789\u00a0<a title=\"\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>, analysons l\u2019image que s\u2019en faisaient les contemporains. Il s\u2019agit d\u2019une lettre orn\u00e9e d\u2019une copie du <em>Livres dou sant\u00e9 <\/em>d\u2019Aldobrandino de Sienne<em> <\/em>(Londres, Bristish Library, Sloane 2435) dat\u00e9e de la fin du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. De triangle, point. Plut\u00f4t un cercle, celui de la panse de la lettre, qui d\u00e9limite une sorte de vignette. Le cercle symbolise la perfection de la loi divine, cadre ultime de toute organisation. Que nous montre la vignette\u00a0? Un chevalier en tenue de campagne (heaume, haubert et surcot) encadr\u00e9 par un clerc (robe et tonsure) et un laboureur (tunique et b\u00eache). Le clerc lui donne des r\u00e8gles de bonne conduite, le laboureur lui donne une part de son revenu en \u00e9change de sa protection. Les trois sont align\u00e9s et de m\u00eame taille, ce qui suppose entre eux des liens de r\u00e9ciprocit\u00e9 (horizontalit\u00e9) plut\u00f4t que des liens de servitude (verticalit\u00e9). Le chevalier n\u2019a pas d\u2019\u00e9p\u00e9e visible\u00a0; sa jambe gauche pass\u00e9e devant la jambe droite du laboureur ne t\u00e9moigne pas d\u2019une pr\u00e9cellence ou d\u2019un empi\u00e8tement, mais confirme le r\u00f4le protecteur signifi\u00e9 par l\u2019\u00e9cu. C\u2019est le r\u00f4le d\u00e9fensif du <em>bellator,<\/em> sa vocation premi\u00e8re pour ainsi dire, qui est valoris\u00e9. Son \u00e9cu ne prot\u00e8ge pas le clerc, dont le bouclier le plus efficace reste la foi, mais le motif de la croix qui est peint dessus sugg\u00e8re que l\u2019\u00c9glise peut compter sur son secours. Le clerc l\u00e8ve l\u2019index de sa main droite, comme s\u2019il rappelait le chevalier \u00e0 ses devoirs. Le seul outil visible est la b\u00eache sur laquelle s\u2019appuie un laboureur. L\u2019homme est conscient de sa force et de son importance\u00a0; sa pose est fi\u00e8re, \u00e0 des lieues de l\u2019abattement de la condition servile. Sa b\u00eache est l\u2019axe v\u00e9ritable de la soci\u00e9t\u00e9 f\u00e9odale. Normal. Les fortunes des deux autres en d\u00e9pendent.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La <span style=\"text-decoration: underline;\">famille du Seigneur<\/span> (<em>Dei domus<\/em>), qui para\u00eet une, est donc dans le fait divis\u00e9e en trois classes. Les uns prient, les autres combattent, les derniers travaillent. Ces trois classes ne forment qu\u2019un seul tout, et ne sauraient \u00eatre s\u00e9par\u00e9es ; ce qui fait leur force, c\u2019est que, si l\u2019une d\u2019elles travaille pour les deux autres, celles-ci \u00e0 leur tour en font de m\u00eame pour celle-l\u00e0 ; c&rsquo;est ainsi que <span style=\"text-decoration: underline;\">toutes trois se soulagent l\u2019une l\u2019autre<\/span> (<em>cunctis solamina praebent<\/em>). <span style=\"text-decoration: underline;\">Cette r\u00e9union, quoique compos\u00e9e de trois \u00e9l\u00e9ments, est donc une et simple en elle-m\u00eame<\/span> (<em>Est igitur simplex talis connexio triplex<\/em>).\u00a0\u00bb Voil\u00e0 ce qu\u2019\u00e9crit Adalb\u00e9ron dans son <em>Po\u00e8me au roi Robert\u00a0<\/em><a title=\"\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>, un dialogue imaginaire entre le roi et lui, qui traite de la bonne gouvernance. Trois en une, cela ne vous rappelle rien\u00a0? La Trinit\u00e9, bien s\u00fbr\u00a0! Chacune des classes poss\u00e8de une existence propre, mais toutes ensemble forment un seul et m\u00eame corps qui ne tient que parce que chaque organe se propose de soulager son voisin des t\u00e2ches qui l\u2019emp\u00eacheraient de remplir sa fonction, d\u2019accomplir l\u2019\u0153uvre que Dieu lui a assign\u00e9e. Car le clerc et le chevalier, dans la cit\u00e9 id\u00e9ale, travaillent eux aussi. Ce sont des <em>laboratores <\/em>\u00e0 leur fa\u00e7on. Il n\u2019est pas dit qu\u2019il incombe au seul serf de travailler. Adalb\u00e9ron choisit une classe au hasard, sans pr\u00e9ciser laquelle (\u00ab\u00a0si l\u2019une d\u2019elle\u2026\u00a0\u00bb), pour d\u00e9crire son interaction avec les deux autres.<\/p>\n<p>L\u2019extrait que nous venons de commenter est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019une d\u00e9finition des trois ordres et de leurs t\u00e2ches respectives. Avant d\u2019aborder l\u2019ordre des <em>laboratores<\/em> proprement dit, notre \u00e9v\u00eaque s\u00e8me malicieusement les indices de r\u00e9ciprocit\u00e9 dans les passages consacr\u00e9s aux <em>oratores,<\/em> sa propre classe, et aux <em>bellatores<\/em>. Il rappelle, au sujet du recrutement des premiers, que la loi divine n\u2019admet aucun division dans ses parties (<em>lex divina suis partes non dividit ullas<\/em>) et donc qu\u2019elle ne tient aucun compte des in\u00e9galit\u00e9s de rang (<em>ordo<\/em>) et de naissance (<em>natura<\/em>). Certes, cette m\u00eame loi a voulu que les ministres du culte soient exempt\u00e9s de toute fonction servile (<em>expertes servilis conditionis<\/em>), mais c\u2019est pour mieux les faire esclaves de Dieu Soi-m\u00eame (<em>servos Sibi<\/em>). Au sujet des seconds, les <em>bellatores,<\/em> Adalb\u00e9ron dit bien qu\u2019en veillant sur les plus faibles, ils veillent sur eux-m\u00eames (<em>cunctos et sese parili sic more tuentur<\/em>). Nous ne nous sauvons que les uns par les autres. C\u2019est la garantie de se maintenir au pouvoir, pour un prince, que d\u2019\u00eatre attentif \u00e0 ce que Napol\u00e9on appelait la \u00ab\u00a0conqu\u00eate morale\u00a0\u00bb\u00a0<a title=\"\" href=\"#_ftn5\">[5]<\/a>. L\u2019\u00e9v\u00eaque de Laon met ensuite dans la bouche du roi une peinture terrible de la condition servile\u00a0: \u00ab\u00a0Cette classe malheureuse ne poss\u00e8de rien qu\u2019elle ne l\u2019ach\u00e8te par un dur travail. Qui pourrait, en les multipliant par eux-m\u00eames autant de fois qu\u2019un damier contient de cases, compter les peines, les courses, les fatigues qu\u2019ont \u00e0 supporter les serfs infortun\u00e9s ?\u00a0\u00bb Ce \u00e0 quoi Adalb\u00e9ron r\u00e9pond, dans une pirouette qui rebat les cartes\u00a0: \u00ab\u00a0Fournir \u00e0 tous l\u2019or, la nourriture et le v\u00eatement, est la condition du serf ; et en effet, nul homme libre ne peut vivre sans le secours du serf. Se pr\u00e9sente-t-il quelque travail \u00e0 faire, veut-on se procurer de quoi satisfaire \u00e0 quelque d\u00e9pense\u00a0? <span style=\"text-decoration: underline;\">Le(s) roi(s) et les pontifes eux-m\u00eames sont alors les v\u00e9ritables esclaves des serfs<\/span> (<em>Rex et pontifices servis servire videntur<\/em>).\u00a0\u00bb Le triangle f\u00e9odal se retrouve la base en l\u2019air, \u00e0 danser sur la pointe.<\/p>\n<p>Il ne faut bien s\u00fbr pas se laisser leurrer par cette repr\u00e9sentation id\u00e9ale, qui est tout ensemble le contrepoint et le contrefeu d\u2019un \u00e9tat de fait o\u00f9 serfs et laboureurs, dont la fortune est tr\u00e8s variable, sont loin de recueillir des seigneurs la\u00efcs et eccl\u00e9siastiques toute l\u2019estime qui leur est due. Les exemples d\u2019entente entre ces deux puissances sont nombreux, m\u00eame si un ordre religieux comme celui de Cluny a pu souligner l\u2019antagonisme foncier des deux milices, la spirituelle et la s\u00e9culi\u00e8re, et l\u2019on a vu des abb\u00e9s plus inexorables avec leurs serfs que les plus cruels barons. L\u2019\u00c9glise interpr\u00e9tait parfois dans un sens tr\u00e8s personnel la tradition qui faisait des propri\u00e9t\u00e9s monastiques le \u00ab\u00a0bien des pauvres\u00a0\u00bb. La paix de Dieu, un peu comme la \u00ab\u00a0pacification alg\u00e9rienne\u00a0\u00bb \u00e9voqu\u00e9e r\u00e9cemment sur le blog, avait moins pour fonction de mettre un terme aux d\u00e9pr\u00e9dations et aux crimes commis par les seigneurs en conflit, souvent au d\u00e9triment des petites gens, que d\u2019en cantonner les effets dans le registre de l\u2019acceptable. L\u2019\u00c9glise avait du reste plut\u00f4t int\u00e9r\u00eat \u00e0 ce qu\u2019il y e\u00fbt quelque crime \u00e0 se faire pardonner, une donation substantielle en \u00e9tant la contrepartie ordinaire. Pouss\u00e9e et contre-pouss\u00e9e. L\u2019ing\u00e9nierie sociale m\u00e9di\u00e9vale dose avec plus ou moins de bonheur ces deux forces bien connues des b\u00e2tisseurs d\u2019\u00e9glises, forces dont le jeu caract\u00e9rise, selon l\u2019historien Dominique Barth\u00e9lemy, un \u00ab\u00a0syst\u00e8me visqueux\u00a0\u00bb\u00a0<a title=\"\" href=\"#_ftn6\">[6]<\/a>. L\u2019encadrement de la faide chevaleresque, la vendetta \u00e0 la sauce franque, fut surtout le fait du pouvoir royal, qui lui assena le coup de gr\u00e2ce en exhumant le droit romain. Mais le processus d\u2019apprivoisement prit du temps. Aux IX<sup>e<\/sup> et X<sup>e<\/sup> si\u00e8cles, les serfs voient leur condition s\u2019am\u00e9liorer et se d\u00e9t\u00e9riorer \u00e0 la fois, s\u2019am\u00e9liorer parce que la chevalerie se dote peu \u00e0 peu d\u2019un code de bonne conduite qui l\u2019oblige envers eux, se d\u00e9t\u00e9riorer parce qu\u2019\u00e9tant davantage tenus d\u2019\u00eatre fid\u00e8les \u00e0 leur seigneur, ils sont consid\u00e9r\u00e9s comme des ennemis \u00e0 part enti\u00e8re par l\u2019ennemi de leur ma\u00eetre, et molest\u00e9s en cons\u00e9quence. Un seigneur peut travailler \u00e0 se rendre agr\u00e9able \u00e0 \u00ab\u00a0ses\u00a0\u00bb paysans, dont il tire ses revenus, et traiter avec le plus grand m\u00e9pris les paysans de son rival. Soit dit en passant, on observe de nos jours la m\u00eame disjonction, mais en sens inverse, chez les patrons fran\u00e7ais, qui ne laissent pas de louer la frugalit\u00e9, l\u2019endurance, pour ne pas dire l\u2019abn\u00e9gation des semi-esclaves qui peinent dans les usines-mouroirs des pays en voie de d\u00e9veloppement et qui n\u2019ont pas de mots assez durs \u00e0 l\u2019endroit des tire-au-flanc surpay\u00e9s, surprot\u00e9g\u00e9s, rebelles \u00e0 tout serrage de ceinture, qui, dans leurs propres usines, s\u2019activent mollement.<\/p>\n<p>Mais revenons au Moyen \u00c2ge. Il appara\u00eet que le servage, b\u00eate noire des r\u00e9volutionnaires, n\u2019existait d\u00e9j\u00e0 quasiment plus, sinon de mani\u00e8re formelle, aux alentours de l\u2019an mil, ce qui expliquerait que la th\u00e9orie des trois ordres m\u00e9nage une place si avantageuse \u00e0 l\u2019ord vilain que la tradition litt\u00e9raire, en retard d\u2019un chariot, fait profession de d\u00e9tester. Au XI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, les cas de nobles (le noble est un homme libre, pas forc\u00e9ment un seigneur de haut parage) devenus serfs par p\u00e9nitence ne sont pas rares, comme l\u2019attestent les chartes de la France moyenne et septentrionale. Attention, il s\u2019agit d\u2019un servage symbolique, qui n\u2019implique ni un travail de la terre ni un d\u00e9classement, la chevalerie se devant d\u2019\u00eatre \u00e9clatante en tout, y compris dans la contrition. Le servage, \u00e0 cette date, avait perdu de son caract\u00e8re ignominieux. Comme l\u2019explique Barth\u00e9lemy, l\u2019essentiel de l\u2019assujettissement se faisait \u00ab\u00a0au titre de la tenure rurale, de la justiciabilit\u00e9, de la tutelle un peu perverse exerc\u00e9e dans le cadre de la faide chevaleresque, et le servage au sens strict, avec ses rites, n\u2019[\u00e9tait] plus dans tout cela qu\u2019un instrument annexe\u00a0\u00bb\u00a0<a title=\"\" href=\"#_ftn7\">[7]<\/a>. Le chevage, charge caract\u00e9ristique du servage au XI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, \u00e9tait vers\u00e9 une fois l\u2019an au cours d\u2019une c\u00e9r\u00e9monie dont la r\u00e9currence a d\u00fb adult\u00e9rer \u00e0 la longue le principe humiliant\u00a0: le serf pla\u00e7ait quatre deniers sur sa t\u00eate (<em>chief,<\/em> d\u2019o\u00f9 chevage) inclin\u00e9e. Cette c\u00e9r\u00e9monie peut \u00eatre lue aussi bien comme un hommage servile que comme la reconnaissance contractuelle d\u2019une vassalit\u00e9 de rang inf\u00e9rieur, n\u00e9gociable, amendable au prix de quelques bricolages agr\u00e9\u00e9s par les deux parties, en tout cas fort \u00e9loign\u00e9e d\u2019un esclavage.<\/p>\n<p>Ce bref voyage dans le temps montre une chose\u00a0: il y a toujours une alternative au syst\u00e8me, quelque verrouill\u00e9 et coercitif qu\u2019il soit en apparence, <em>endog\u00e8ne<\/em> au syst\u00e8me. Il aura fallu cinq si\u00e8cles pour que le d\u00e9voiement du contrat d\u2019association du petit propri\u00e9taire et du \u00ab\u00a0patron\u00a0\u00bb soit rectifi\u00e9 en faveur du premier. Notre soci\u00e9t\u00e9 est encore une soci\u00e9t\u00e9 d\u2019ordres, mais dans sa version primitive, d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9e. Les contre-pouss\u00e9es peinent \u00e0 s\u2019y manifester. Le garde-fou cl\u00e9rical a \u00e9t\u00e9 \u00e9lagu\u00e9 et on lui a substitu\u00e9 le garde-fou m\u00e9diatique, sans qu\u2019aucune am\u00e9lioration notable de la surveillance ait \u00e9t\u00e9 constat\u00e9e. Les <em>laboratores <\/em>modernes,<em> <\/em>pourtant beaucoup plus instruits et mieux dot\u00e9s que leurs homologues m\u00e9di\u00e9vaux, en sont encore \u00e0 m\u00e9conna\u00eetre leur force plus de deux si\u00e8cles apr\u00e8s la R\u00e9volution. On leur serine que la croissance repose sur leurs \u00e9paules et ils n\u2019en tirent aucun argument pour exiger de ceux qu\u2019ils soulagent du soin de produire l\u2019abolition de la servitude et son remplacement par le service r\u00e9ciproque. Tant que cette premi\u00e8re \u00e9tape dans la conscientisation n\u2019aura pas \u00e9t\u00e9 franchie, les initiatives d\u00e9velopp\u00e9es hors cadre n\u2019auront pas de prise sur les publics qu\u2019elles visent. En affirmant que \u00ab\u00a0les rois et les pontifes eux-m\u00eames sont [\u2026] les v\u00e9ritables esclaves des serfs\u00a0\u00bb, Adalb\u00e9ron faisait plus que r\u00e9habiliter une classe, il ouvrait la porte \u00e0 l\u2019\u00e9clatement du syst\u00e8me qu\u2019il venait de poser. Et de fait, la contre-pouss\u00e9e vigoureuse du peuple, 750 ans plus tard, assujettirait un roi-citoyen \u00e0 la loi commune. Nietzsche, commentant la phras\u00e9ologie socialiste, affirmait que l\u2019ouvrier serait libre d\u00e8s lors qu\u2019il cesserait de se consid\u00e9rer comme membre d\u2019une classe. C\u2019est la deuxi\u00e8me \u00e9tape. Apr\u00e8s avoir d\u00e9couvert sa force, le <em>laborator <\/em>renonce \u00e0 en user pour s\u2019arroger le pouvoir d\u2019asservir \u00e0 son tour son prochain. Je suis conscient que c\u2019est l\u2019\u00e9tape la plus difficile \u00e0 concevoir, car la passer revient \u00e0 abdiquer le peu de pouvoir que nous avons, \u00e0 liquider notre r\u00eave d\u2019ascension sociale, \u00e0 rendre fluide ce qui \u00e9tait visqueux et nous laissait le temps d\u2019appr\u00e9cier la distance qui nous s\u00e9pare d\u2019autrui. Pourtant, c\u2019est \u00e0 ce niveau-l\u00e0 que l\u2019alternative endog\u00e8ne et l\u2019alternative exog\u00e8ne peuvent se rencontrer et s\u2019\u00e9pauler l\u2019une l\u2019autre, dans la recherche d\u2019un nouveau r\u00e9gime d\u2019association. Nous en sommes loin. Troubadours et trouv\u00e8res sont parvenus \u00e0 rendre accros\u00a0au service d\u2019amour des barons incultes habitu\u00e9s \u00e0 se servir. Ce qu\u2019ils ont obtenu de leurs ma\u00eetres, arriverons-nous \u00e0 l\u2019obtenir des n\u00f4tres\u00a0?<\/p>\n<div>\n<hr align=\"left\" size=\"1\" width=\"33%\" \/>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> J\u2019ai dit ailleurs sur ce blog qu\u2019on saute un peu vite par-dessus l\u2019autre sens de <em>tripalium,<\/em> le \u00ab\u00a0travail\u00a0\u00bb des \u00e9leveurs, outil de contention.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Voir le billet de C\u00e9dric Mas\u00a0: http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=36065.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> La palme de l\u2019inventivit\u00e9 revient au d\u00e9put\u00e9 de la Constituante Le Guen de Kerengal, qui se dit \u00ab\u00a0paysan breton\u00a0\u00bb alors qu\u2019il est n\u00e9gociant en toiles, lequel \u00e9voque, avec les tr\u00e9molos d\u2019indignation idoines qu\u2019on imagine, \u00ab ce bizarre droit \u00e9tabli dans quelques-unes de nos provinces, par lequel les vassaux sont oblig\u00e9s de battre l\u2019eau des marais quand la dame du lieu est en couches, pour la d\u00e9livrer du bruit importun des grenouilles [\u2026]\u00a0\u00bb. Et l\u2019imposteur de lancer un d\u00e9fi d\u2019ivrogne \u00e0 l\u2019assembl\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0Qu\u2019on nous apporte ces titres qui obligent les hommes \u00e0 passer des nuits enti\u00e8res \u00e0 battre les \u00e9tangs pour emp\u00eacher les grenouilles de troubler le sommeil de leurs voluptueux seigneurs.\u00a0\u00bb Voir Patrick Kessel, <em>La nuit du 4 ao\u00fbt 1789,<\/em> Paris, Arthaud, 1969, pp. 142-143. Cette fable des grenouilles devait faire flor\u00e8s dans les manuels d\u2019histoire de la R\u00e9publique.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> Dans la traduction tr\u00e8s dilat\u00e9e de Guizot.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> Les exigences exorbitantes d\u2019une guerre continuelle interdirent \u00e0 l\u2019empereur d\u2019achever les siennes, de conqu\u00eates morales, m\u00eame dans les \u00e9tats vassalis\u00e9s o\u00f9 l\u2019\u00e9galit\u00e9 des citoyens devant la loi avait \u00e9t\u00e9 le plus pouss\u00e9e (parfois davantage qu\u2019en France), comme le royaume de Westphalie.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> Dominique Barth\u00e9lemy, <em>L\u2019an mil et la paix de Dieu, <\/em>Paris, 1999, p. 215.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a> <em>Chevaliers et miracles,<\/em> Paris, Armand Colin, \u00ab\u00a0Les enjeux de l\u2019histoire\u00a0\u00bb, 2004, pp. 155-156.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Les-trois-ordres.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-39283\" title=\"Les trois ordres\" src=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Les-trois-ordres.png\" alt=\"\" width=\"530\" height=\"544\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Les-trois-ordres.png 530w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Les-trois-ordres-292x300.png 292w\" sizes=\"auto, (max-width: 530px) 100vw, 530px\" \/><\/a><\/p>\n<p align=\"center\">Les trois ordres. Aldobrandino de Sienne, <em>Li Livres dou sant\u00e9, <\/em>France du Nord,<em> <\/em>vers 1285.<\/p>\n<p>C\u2019est durant le Moyen \u00c2ge, du VIII<sup>e<\/sup> au XV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, que s\u2019\u00e9labore la notion de travail dans sa signification moderne d\u2019\u00ab\u00a0association de l\u2019homme et [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":38,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1,7,102],"tags":[1981],"class_list":["post-39282","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-economie","category-histoire","category-travail","tag-servage"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/39282","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/38"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=39282"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/39282\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":39289,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/39282\/revisions\/39289"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=39282"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=39282"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=39282"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}