{"id":39730,"date":"2012-07-22T14:40:15","date_gmt":"2012-07-22T12:40:15","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=39730"},"modified":"2013-01-02T00:44:10","modified_gmt":"2013-01-01T23:44:10","slug":"leconomie-du-discernement-par-bertrand-rouzies-leonardi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2012\/07\/22\/leconomie-du-discernement-par-bertrand-rouzies-leonardi\/","title":{"rendered":"<b>L&rsquo;\u00c9CONOMIE DU DISCERNEMENT<\/b>, par Bertrand Rouzi\u00e8s-L\u00e9onardi"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Adam-et-\u00c8ve-Cranach.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Adam-et-\u00c8ve-Cranach.jpg\" alt=\"\" title=\"Adam et \u00c8ve - Cranach\" width=\"315\" height=\"480\" class=\"alignleft size-full wp-image-39731\" \/><\/a><br \/>\nLucas Cranach l\u2019Ancien, <em>Adam et \u00c8ve,<\/em> 1528.<\/p>\n<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p>Partons du commencement. Soit un extrait tr\u00e8s fameux de la Gen\u00e8se, 3, 1-13\u00a0: \u00ab\u00a0[Le serpent] dit \u00e0 la femme\u00a0: \u00ab\u00a0Alors, Dieu a dit\u00a0: \u201cVous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin\u201d\u00a0?\u00a0\u00bb La femme r\u00e9pondit au serpent\u00a0: \u00ab\u00a0Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin. Mais du fruit de l\u2019arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit\u00a0: \u201cVous n\u2019en mangerez pas, vous n\u2019y toucherez pas, sous peine de mort.\u201d\u00a0\u00bb Le serpent r\u00e9pliqua \u00e0 la femme\u00a0: \u00ab\u00a0Pas du tout\u00a0! Vous ne mourrez pas\u00a0!\u00a0Mais Dieu sait que, le jour o\u00f9 vous en mangerez, vos yeux s\u2019ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal.\u00a0\u00bb La femme vit que l\u2019arbre \u00e9tait bon \u00e0 manger et s\u00e9duisant \u00e0 voir, et qu\u2019il \u00e9tait, cet arbre, d\u00e9sirable pour acqu\u00e9rir le discernement. Elle prit de son fruit et mangea. Elle en donna aussi \u00e0 son mari, qui \u00e9tait avec elle, et ils connurent qu\u2019ils \u00e9taient nus\u00a0; ils cousirent des feuilles de figuier et se firent des pagnes.\u00a0Ils entendirent le pas de Yahv\u00e9 Dieu qui se promenait dans le jardin \u00e0 la brise du jour, et l\u2019homme et sa femme se cach\u00e8rent devant Yahv\u00e9 Dieu parmi les arbres du jardin. Yahv\u00e9 Dieu appela l\u2019homme\u00a0: \u00ab\u00a0O\u00f9 es-tu\u00a0?\u00a0\u00bb, dit-Il. \u00ab\u00a0J\u2019ai entendu Ton pas dans le jardin, r\u00e9pondit l\u2019homme\u00a0; j\u2019ai eu peur parce que je suis nu et je me suis cach\u00e9.\u00a0\u00bb Il reprit\u00a0: \u00ab\u00a0Et qui t\u2019a appris que tu \u00e9tais nu\u00a0? Tu as donc mang\u00e9 de l\u2019arbre dont je t\u2019avais d\u00e9fendu de manger\u00a0!\u00a0\u00bb L\u2019homme r\u00e9pondit\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est la femme que Tu as mise aupr\u00e8s de moi qui m\u2019a donn\u00e9 de l\u2019arbre, et j\u2019ai mang\u00e9\u00a0!\u00a0\u00bb Yahv\u00e9 Dieu dit \u00e0 la femme\u00a0: \u00ab\u00a0Qu\u2019as-tu fait l\u00e0\u00a0\u00bb Et la femme r\u00e9pondit\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est le serpent qui m\u2019a s\u00e9duite, et j\u2019ai mang\u00e9\u00a0!\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><!--more-->La simplicit\u00e9 de la langue, dans la Gen\u00e8se, ne doit pas d\u00e9sarmer l\u2019ex\u00e9g\u00e8se. Non plus que son caract\u00e8re sacr\u00e9, puisque les sp\u00e9culations kabbalistiques, qui font du chiffre (<em>sefar<\/em>) avec la lettre (<em>sefer<\/em>), s\u2019autorisent tous les tours de bonneteau depuis plus de deux mill\u00e9naires. Osons y mettre les doigts \u00e0 notre tour. Cet extrait pr\u00e9sente plusieurs anomalies. Nous passerons vite sur la r\u00e9ponse du serpent \u00e0 l\u2019objection d\u2019\u00c8ve, qui met en concurrence Dieu et les dieux (<em>Deus<\/em> et <em>dii<\/em>), comme si ces pr\u00e9mices monoth\u00e9istes du monde \u00e9taient contamin\u00e9es par le pullulement polyth\u00e9iste \u00e0 venir, variante th\u00e9ologique de la diaspora linguistique postbab\u00e9lienne. Non, l\u2019\u00e9tranget\u00e9 se niche essentiellement dans le d\u00e9calage entre les vertus proclam\u00e9es du fruit de l\u2019arbre et ses effets concrets. D\u2019abord, la connaissance qu\u2019il est cens\u00e9 procurer est limit\u00e9e au <em>discernement<\/em> du bien et du mal. Or, les premi\u00e8res choses qu\u2019Adam et \u00c8ve discernent apr\u00e8s avoir mang\u00e9 du fruit, ce sont leurs sexes respectifs. La distribution symbolique bien\/sexe de l\u2019homme <em>vs<\/em> mal\/sexe de la femme n\u2019est pas op\u00e9rante puisque la femme est une extension de l\u2019homme, y compris dans la d\u00e9nomination (<em>\u2019\u00eesh<\/em> = \u00ab\u00a0homme\u00a0\u00bb en h\u00e9breu, <em>\u2019\u00eeshsha<\/em> = \u00ab\u00a0femme\u00a0\u00bb). Le domaine du mal ne peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une extension du domaine du bien. La conjonction <em>et<\/em> qui les met en rapport est clivante et inf\u00e9conde, contrairement \u00e0 celle qui met en rapport nos deux innocents. Parler du discernement des sexes ressortit m\u00eame \u00e0 l\u2019extrapolation, car Adam et \u00c8ve connaissent avant tout qu\u2019ils sont nus. Nudit\u00e9 physique, mais aussi nudit\u00e9 morale. Ils ont mang\u00e9 du fruit, mais ils ne s\u2019en trouvent pas plus avanc\u00e9s. Ont-ils seulement honte\u00a0? Le texte ne le dit pas explicitement. Cette d\u00e9couverte de leur nudit\u00e9 leur permet surtout d\u2019exercer pour la premi\u00e8re fois leur sens esth\u00e9tique, puisqu\u2019ils se confectionnent des pagnes avec des feuilles de figuier, un arbre dont le fruit, sorte de scrotum \u00e0 p\u00e9doncule, ram\u00e8ne au sexe. La coquetterie, comme art du d\u00e9tour, commence ici sa carri\u00e8re. Un sexe qui se cache, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 un sexe qui joue.<\/p>\n<p>Il faut attendre que Dieu arrive pour appr\u00e9cier r\u00e9ellement la nature de la connaissance acquise. Au bruit de Son pas, les \u00e9poux se dissimulent. Dieu appelle. Appel de pure forme, car rien ne Lui \u00e9chappe\u00a0; on se cache <em>devant<\/em> Lui, on ne se cache pas <em>de<\/em> Lui. Dans sa r\u00e9ponse, Adam ne dit pas qu\u2019il a eu honte, mais qu\u2019il a eu peur. La peur (peur du ch\u00e2timent) peut \u00eatre une cons\u00e9quence de la honte, mais peut aussi bien s\u2019en passer. La peur de se faire battre et la peur d\u2019avoir faut\u00e9 n\u2019animent pas les m\u00eames ressorts. Au surplus, la peur qu\u2019on \u00e9prouve apr\u00e8s avoir transgress\u00e9 une r\u00e8gle ne nous dit pas si cette r\u00e8gle est bonne ou mauvaise. La peur n\u2019aide pas au discernement du bien et du mal. Apr\u00e8s avoir dissimul\u00e9 leur sexe et s\u2019\u00eatre dissimul\u00e9s, avec le succ\u00e8s que l\u2019on sait, Adam et \u00c8ve peinent \u00e0 dissimuler leur embarras. Le r\u00e9cit nous apprend qu\u2019ils se sont cach\u00e9s parce qu\u2019ils ont entendu le pas de Dieu. Pourtant, Adam laisse planer un doute quant \u00e0 la cause de ce geste\u00a0: la proposition \u00ab\u00a0j\u2019ai eu peur\u00a0\u00bb est encadr\u00e9e par une proposition causale explicite fausse\u00a0: \u00ab\u00a0parce que je suis nu\u00a0\u00bb (la nudit\u00e9 ne l\u2019emb\u00eatait pas tant que cela avant l\u2019arriv\u00e9e de Dieu), et par une proposition causale implicite, d\u00e9j\u00e0 plus cr\u00e9dible\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai entendu Ton pas\u00a0\u00bb. Histoire d\u2019ajouter au d\u00e9sordre moral, Adam rejette la faute sur sa compagne, ce qui revient \u00e0 faire d\u2019un bien \u2013 l\u2019aveu d\u2019une faute (encore que l\u2019aveu ne soit pas clair) \u2013 un mal \u2013 le d\u00e9ni de sa coresponsabilit\u00e9. Pire. Il assortit cette d\u00e9fausse d\u2019un reproche \u00e0 Dieu Lui-m\u00eame, en Lui rappelant que c\u2019est Lui qui a mis \u00c8ve aupr\u00e8s de lui. Dieu lui aurait-Il tendu un pi\u00e8ge\u00a0? Quand \u00c8ve se d\u00e9fend, elle accuse le serpent de l\u2019avoir s\u00e9duite. Sauf que s\u2019il est dit que le serpent est rus\u00e9, il n\u2019est pas dit qu\u2019il soit s\u00e9duisant. C\u2019est bien plut\u00f4t l\u2019arbre lui-m\u00eame qui est qualifi\u00e9 de tel. Le d\u00e9sir qu\u2019il inspire est d\u00e9j\u00e0 en soi un pousse-au-crime. Ce fait, si \u00e9vident \u00e0 la lecture, est pass\u00e9 inaper\u00e7u de la plupart des illustrateurs anciens et modernes, pour ne pas parler des ex\u00e9g\u00e8tes. Quelques-uns, comme Lucas Cranach l\u2019Ancien, ont touch\u00e9 le probl\u00e8me, sans oser, cependant, l\u2019aborder de front. En tordant le tronc de l\u2019arbre et en le marquetant d\u2019\u00e9cailles, ils ont sugg\u00e9r\u00e9 que le\u00a0serpent pouvait en \u00eatre un produit d\u00e9riv\u00e9, soit comme branche vivante, soit comme ver \u00e9chapp\u00e9 du fruit.<\/p>\n<p>L\u2019arbre de la connaissance du bien et du mal est, en effet, un pi\u00e8ge, un pi\u00e8ge retors de p\u00e9dagogue. Les th\u00e9oriciens du p\u00e9ch\u00e9 originel, n\u00e9gligeant le fait que l\u2019histoire de la descendance adamique est celle d\u2019un d\u00e9ploiement et d\u2019un approfondissement de la morale, et non du crime (notre \u00e9poque n\u2019a pas l\u2019apanage des h\u00e9catombes), y sont tomb\u00e9s \u00e0 pieds joints. Ce ne sont pas le bien et le mal qui posent probl\u00e8me. Ils pr\u00e9existent \u00e0 la \u00ab\u00a0chute\u00a0\u00bb dans le texte biblique\u00a0: \u00ab\u00a0Et Yahv\u00e9 Dieu fit \u00e0 l\u2019homme ce commandement\u00a0: \u00ab\u00a0Tu peux manger de tous les arbres du jardin. Mais de l\u2019arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras pas.\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb (Gen\u00e8se, 2, 16-17). Aucune d\u00e9finition n\u2019en est donn\u00e9e et pour cause\u00a0: Dieu, apparemment, a \u00e9dict\u00e9 une unique r\u00e8gle\u00a0; le bien et le mal s\u2019ordonnent autour de celle-ci. Voir dans l\u2019\u00e9garement du premier couple le point de d\u00e9part d\u2019une mal\u00e9diction, c\u2019est r\u00e9duire \u00e0 presque rien la port\u00e9e de la le\u00e7on. Ce qui est interrog\u00e9, c\u2019est la <em>connaissance<\/em> que nous avons du bien et du mal. Adam et \u00c8ve sont nus parce qu\u2019ils n\u2019ont pas de morale \u00e0 eux, parce que Dieu a tous les param\u00e8tres en main et qu\u2019il n\u2019en livre que des fragments. Allez donc vous faire une morale qui tienne chaud avec des haillons\u00a0! Nus, encore, parce qu\u2019ils d\u00e9couvrent que les choses ne leur parlent pas, sinon pour les induire en erreur. Jusque-l\u00e0, ils recevaient les choses sans chercher \u00e0 en p\u00e9n\u00e9trer eux-m\u00eames les affinit\u00e9s myst\u00e9rieuses (celles entre le serpent et l\u2019arbre, par exemple). Le monde les portait mais ils ne portaient pas le monde. Dieu leur fait alors comprendre, par le moyen d\u2019un pi\u00e8ge grossier (un interdit portant sur un objet rendu \u00e9minemment d\u00e9sirable par sa position centrale), ce qu\u2019il en co\u00fbte de s\u2019interdire de penser\u00a0: on m\u00e8ne une vie de proie. Chass\u00e9s du paradis, Adam et \u00c8ve apprennent \u00e0 se mettre en chasse, \u00e0 \u00e9dicter leurs propres r\u00e8gles, d\u2019o\u00f9 sortiront les lois des nations. Leur \u00ab\u00a0chute\u00a0\u00bb est un ressaisissement qui fonde une \u00e9conomie du discernement. Les premiers hommes n\u2019eurent pas la vie facile, Dieu dut parfois les rappeler \u00e0 l\u2019ordre (d\u00e9calogue), mais c\u2019est par une connaissance toujours plus affin\u00e9e d\u2019eux-m\u00eames et de leur environnement qu\u2019ils purent, dans un espace donn\u00e9, d\u00e9finir une morale commune et y rapporter partiellement leur morale individuelle.<\/p>\n<p>Les crit\u00e8res du bien et du mal sont multiples, variables d\u2019une culture \u00e0 l\u2019autre, d\u2019une \u00e9chelle \u00e0 l\u2019autre, et parfois permutables. L\u2019erreur ordinaire consiste \u00e0 essentialiser le bien et le mal, comme s\u2019ils \u00e9taient inscrits dans la texture m\u00eame d\u2019\u00eatres et d\u2019objets dont ils ne font qu\u2019orienter l\u2019action et l\u2019emploi. La question\u00a0: \u00ab\u00a0Cette chose est-elle bonne ou mauvaise\u00a0?\u00a0\u00bb est idiote. Elle masque une cha\u00eene de questions qui oblige l\u2019esprit en envisager bien plus de cas de figure que tout ce qu\u2019une vie enti\u00e8re de bourlingue\u00a0peut \u00e9pingler dans un <em>logbook <\/em>ou un ordinateur emmagasiner pour calculer la faisabilit\u00e9 d\u2019une cotation\u00a0<a title=\"\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>. La vraie question est\u00a0: \u00ab\u00a0Cette chose est-elle b\u00e9n\u00e9fique ou nuisible, et \u00e0 qui\u00a0?\u00a0\u00bb Elle se d\u00e9cline \u00e0 l\u2019infini dans chacune de ses composantes, la \u00ab\u00a0chose\u00a0\u00bb y compris, puisque celle-ci n\u2019est pas un ensemble fini, confit dans un sens univoque. \u00c0 ce niveau, on peut aussi se demander s\u2019il est sain de graduer la nuisance, de composer avec la souffrance. Changeons d\u2019\u00e9tage. Si cette chose est b\u00e9n\u00e9fique \u00e0 quelques-uns et nuisible \u00e0 la plupart, peut-on en inf\u00e9rer qu\u2019elle doit dispara\u00eetre\u00a0? \u2013 La mort est b\u00e9n\u00e9fique \u00e0 quelques cr\u00e9atures (croque-morts, vers n\u00e9crophages), mais la plupart, sinon toutes les cr\u00e9atures p\u00e2tissent de la mort. Est-il souhaitable que la mort disparaisse\u00a0? Mais de quelle mort parle-t-on\u00a0? Mort douce, mort assist\u00e9e, mort violente\u00a0? La violence est-elle un crit\u00e8re disqualifiant, sachant que le suicide, mort voulue et non subie, est souvent une mort violente\u00a0? Faut-il interdire le suicide\u00a0? Ne faut-il pas plut\u00f4t s\u2019inqui\u00e9ter d\u2019emp\u00eacher que ne s\u2019instaurent les conditions du suicide\u00a0? Chacun de nous n\u2019est-il pas responsable du tour que prendra la mort de son prochain comme de son lointain\u00a0? Brisons l\u00e0, pour ne pas fatiguer le lecteur.<\/p>\n<p>Il n\u2019est pas de meilleure illustration de ce vertige qui nous emporte d\u00e8s lors que nous essayons de <em>discerner<\/em> que le \u00ab\u00a0premier roman\u00a0\u00bb\u00a0<a title=\"\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a> d\u2019Andr\u00e9 Gide, <em>Les Faux-monnayeurs<\/em> (1925). Gide y installe l\u2019\u00e9thique dans la d\u00e9pendance de l\u2019esth\u00e9tique. Autrement dit, la morale qu\u2019il r\u00eave et qu\u2019il s\u2019efforce de pratiquer s\u2019inscrit dans une perspective formelle constamment redimensionn\u00e9e. Le discernement gidien tourne autour de son sujet en remontant la spire dialectique. Position, opposition, composition. Il faut passer par tous les points de vue pour conna\u00eetre. L\u2019acm\u00e9 du roman est la mort du jeune Boris, souffre-douleur de la pension Vedel. Cette mort est entretiss\u00e9e avec tous les autres fils du r\u00e9cit, comme si tous y menait, comme si tous les personnages dont ils d\u00e9roulent le parcours prenaient part \u00e0 cette mort depuis le d\u00e9but. Si le fragile Boris est \u00ab\u00a0suicid\u00e9\u00a0\u00bb par ses camarades, c\u2019est parce qu\u2019\u00c9douard, \u00e0 Saas-F\u00e9e, a convaincu la doctoresse Sophroniska, qui suit le gar\u00e7on, de le mettre en pension. Si \u00c9douard se trouve \u00e0 Saas-F\u00e9e, c\u2019est parce qu\u2019il a promis \u00e0 son ami La P\u00e9rouse de s\u2019occuper de son petit-fils Boris. Si \u00c9douard, lors de son passage \u00e0 Paris, fait cette promesse \u00e0 La P\u00e9rouse, c\u2019est parce que Bernard, lecteur indiscret de son journal, lui a sugg\u00e9r\u00e9 de la faire. Si Bernard conna\u00eet ce journal, c\u2019est parce qu\u2019il a ramass\u00e9 le ticket de consigne perdu par \u00c9douard \u00e0 la gare Saint-Lazare et qu\u2019il lui a pris sa valise. La distraction d\u2019\u00c9douard s\u2019explique par son \u00e9moi amoureux et la pr\u00e9sence de Bernard \u00e0 Saint-Lazare, par le fait que son ami Olivier lui a confi\u00e9 qu\u2019il s\u2019y rendrait. Bernard est instruit de cette intention parce qu\u2019Olivier l\u2019a h\u00e9berg\u00e9 provisoirement. Bernard, en effet, a fui le domicile parental, suite \u00e0 la d\u00e9couverte fortuite de lettres r\u00e9v\u00e9lant sa b\u00e2tardise. Tout part d\u2019une pendule que le jeune homme d\u00e9place pour la r\u00e9parer\u2026 Le hasard objectif cher aux surr\u00e9alistes multiplie les jets de d\u00e9s. Toutefois, dans la mesure o\u00f9 la responsabilit\u00e9 de tous ces personnages est engag\u00e9e, o\u00f9 la cha\u00eene de leurs actions, plus s\u00fbrement que les agissements des pensionnaires, entra\u00eene la mort d\u2019un enfant, nous sommes invit\u00e9s, nous lecteurs et acteurs de l\u2019histoire r\u00e9elle, \u00e0 conna\u00eetre l\u2019\u00e9tendue de nos pouvoirs. <em>Les Faux-monnayeurs<\/em> est une variation sur la <em>serendipity <\/em>th\u00e9oris\u00e9e par Horace Walpole, cet art de construire un savoir \u00e0 partir d\u2019un rien qui passe, car le rien, comme le savent les disciples de Sherlock Holmes, est une r\u00e9duction du tout. L\u2019\u00e9conomie du discernement fait na\u00eetre un monde d\u2019un grain.<\/p>\n<p>Nous voyons par l\u00e0 que pour juger d\u2019une chose, il faut tenir compte de tous ses miroitements, dans le cadre o\u00f9 elle se donne et hors cadre, et ne pas s\u2019y laisser prendre. La t\u00e2che para\u00eet surhumaine. Le scepticisme et le relativisme conjuguent leurs efforts pour nous dissuader de <em>discerner<\/em>. Quand on songe que la sp\u00e9culation, initialement, est observation, tri, on se demande comment il se fait que les activit\u00e9s sp\u00e9culatives en bourse, si math\u00e9matiquement quadrill\u00e9es, donnent lieu \u00e0 de tels d\u00e9sordres, \u00e0 de tels errements, \u00e0 de telles approximations. C\u2019est que le syst\u00e8me, M\u00e9duse m\u00e9dus\u00e9e, s\u2019hypnotise lui-m\u00eame\u00a0; il se b\u00e2fre de donn\u00e9es livr\u00e9es en vrac qui substituent la pulsion \u00e0 la pulsation vitale\u00a0; il s\u2019\u00e9tourdit d\u2019algorithmes fous qui renseignent plus sur sa folie que sur l\u2019\u00e9tat de l\u2019\u00e9conomie. Cette sp\u00e9culation-l\u00e0 n\u2019est pas tant sp\u00e9culative que sp\u00e9culaire. Elle \u00e9volue en boucle ferm\u00e9e et pas en boucle ouverte, comme la dialectique. La sp\u00e9culation n\u2019est ni bonne ni mauvaise en soi. C\u2019est l\u2019appauvrissement de sens que lui fait subir un certain nombre d\u2019acteurs \u00e9conomiques qui la rend nuisible. Elle ne deviendra b\u00e9n\u00e9fique que si elle <em>parie<\/em> sur son propre d\u00e9passement. Il me semble qu\u2019un signal fort a \u00e9t\u00e9 \u00e9mis dans cette direction depuis la Vrije Universiteit de Bruxelles.<\/p>\n<div>\n<hr align=\"left\" size=\"1\" width=\"33%\" \/>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Voir ce que dit Paul Jorion, dans <em>Le prix,<\/em> \u00c9ditions du Croquant, 2010, p. 176, de la fonction diff\u00e9rentielle concoct\u00e9e par Black &amp; Scholes.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> D\u00e9dicace \u00e0 Roger Martin du Gard.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Adam-et-\u00c8ve-Cranach.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Adam-et-\u00c8ve-Cranach.jpg\" alt=\"\" title=\"Adam et \u00c8ve - Cranach\" width=\"315\" height=\"480\" class=\"alignleft size-full wp-image-39731\" \/><\/a><br \/> Lucas Cranach l\u2019Ancien, <em>Adam et \u00c8ve,<\/em> 1528.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Partons du commencement. Soit un extrait tr\u00e8s fameux de la Gen\u00e8se, 3, 1-13\u00a0: \u00ab\u00a0[Le serpent] dit \u00e0 la femme\u00a0: \u00ab\u00a0Alors, Dieu a dit\u00a0: \u201cVous ne mangerez pas de tous les [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[20,8,6],"tags":[2002,636,2001,2003],"class_list":["post-39730","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-philosophie","category-philosophie-des-sciences","category-questions-essentielles","tag-andre-gide","tag-complexite","tag-connaissance","tag-lucas-cranach"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/39730","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=39730"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/39730\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":46131,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/39730\/revisions\/46131"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=39730"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=39730"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=39730"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}