{"id":40437,"date":"2012-08-14T14:38:14","date_gmt":"2012-08-14T12:38:14","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=40437"},"modified":"2013-01-02T00:37:26","modified_gmt":"2013-01-01T23:37:26","slug":"le-fantome-de-la-mutualite-par-guillaume-paoli","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2012\/08\/14\/le-fantome-de-la-mutualite-par-guillaume-paoli\/","title":{"rendered":"<b>LE FANT\u00d4ME DE LA MUTUALIT\u00c9<\/b>, par Guillaume Paoli"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p>Le vendredi 6 septembre 1867, une centaine d&rsquo;hommes (aucune femme n&rsquo;est pr\u00e9sente) se trouve r\u00e9unis dans la salle des f\u00eates du casino de Lausanne. Ce sont des ouvriers, des artisans, gens sans titre ni fortune, venus de toutes les r\u00e9gions d&rsquo;Europe. Ils sont venus prendre part au congr\u00e8s de l&rsquo;Association Internationale des Travailleurs, d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s mandat\u00e9s par des dizaines de milliers de membres. A ce moment, l&rsquo;Internationale est d\u00e9j\u00e0 suffisamment forte pour inqui\u00e9ter les gouvernants de tous les pays, et elle n&rsquo;est pas encore tomb\u00e9e dans les luttes doctrinales qui en scelleront la perte.<\/p>\n<p>La question qui, cet apr\u00e8s-midi l\u00e0, est mise \u00e0 l&rsquo;ordre du jour, est la suivante: \u00ab\u00a0Comment les classes ouvri\u00e8res peuvent utiliser pour leur \u00e9mancipation le cr\u00e9dit qu&rsquo;elles donnent \u00e0 la bourgeoisie et au gouvernement?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La discussion est anim\u00e9e. \u00c0 la lecture d&rsquo;une motion, Eccarius, tailleur de Londres, s&#8217;emporte : \u00ab\u00a0Les ouvriers anglais ont d\u00e9pos\u00e9 dans les caisses de la bourgeoisie la somme \u00e9norme de 25 millions de livres sterling, la bourgeoisie paie aux d\u00e9positaires un minime int\u00e9r\u00eat et sp\u00e9cule avec leurs capitaux. Retirons d&rsquo;entre ses mains cet argent : du m\u00eame coup nous donnerons une arme aux ouvriers et en enl\u00e8verons une \u00e0 la bourgeoisie. Les conclusions du rapport de la commission ne disent rien de pratique ; il semble que nous soyons dans une assembl\u00e9e de professeurs allemands qui se perdent dans les nuages de l&rsquo;abstraction. Il ne s&rsquo;agit pas ici de th\u00e9ories, il s&rsquo;agit des 25 millions de livres du prol\u00e9tariat anglais !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><!--more-->Cependant, on ne peut r\u00e9trospectivement qu&rsquo;\u00eatre frapp\u00e9 par la maturit\u00e9 et le s\u00e9rieux des arguments \u00e9chang\u00e9s alors. \u00c0 tout moment, le souci de trouver des solutions concr\u00e8tes et praticables au probl\u00e8me pos\u00e9 s&rsquo;allie \u00e0 la d\u00e9finition des principes moraux et politiques devant guider de telles mesures. Si tous les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s s&rsquo;accordent sur la n\u00e9cessit\u00e9 de socialiser le cr\u00e9dit, les divergences se font jour quant au r\u00f4le d\u00e9volu \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat dans ce syst\u00e8me.<\/p>\n<p>Le journaliste Charles Longuet (qui deviendra plus tard le gendre de Marx) est d&rsquo;avis que \u00ab\u00a0dans un \u00e9tat o\u00f9 tout serait organis\u00e9 en vue du travail et de la production\u00a0\u00bb, il faudrait organiser le cr\u00e9dit \u00ab\u00a0en service public fait par l&rsquo;\u00c9tat, expression de la collectivit\u00e9 comme doit l&rsquo;\u00eatre tout service public, \u00e0 prix de revient et par cons\u00e9quent sans int\u00e9r\u00eat ni b\u00e9n\u00e9fice, puisqu&rsquo;une collectivit\u00e9 ne peut b\u00e9n\u00e9ficier sur elle-m\u00eame.\u00a0\u00bb D\u00e9veloppant l&rsquo;assertion de plusieurs sections, selon laquelle \u00ab\u00a0ce ne sont pas la bourgeoisie et l&rsquo;\u00c9tat qui nous font cr\u00e9dit, mais nous qui le leur donnons\u00a0\u00bb Longuet part de la situation bancaire existante :<\/p>\n<blockquote><p>La Banque de France fut cr\u00e9\u00e9e sous Napol\u00e9on au capital de 90 millions. Croit-on donc que ce sont ces 90 millions fournis par ses actionnaires qui ont permis \u00e0 la banque d&rsquo;op\u00e9rer depuis sa fondation, et s&rsquo;imagine t-on que l&rsquo;int\u00e9r\u00eat exig\u00e9 par la banque soit l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de ces 90 millions ? Non, ce n&rsquo;est pas \u00e0 l&rsquo;aide de son capital, ce n&rsquo;est pas \u00e0 l&rsquo;aide de son encaisse m\u00e9tallique que la banque peut donner cr\u00e9dit, mais bien \u00e0 l&rsquo;aide de son portefeuille qui est souvent de quatre, cinq, six cent millions et s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve m\u00eame plus haut. Et ceci est si vrai que plus faible est l&rsquo;encaisse m\u00e9tallique de la banque, plus fort est son portefeuille et plus actives sont ses affaires ; en un mot, plus la situation g\u00e9n\u00e9rale est prosp\u00e8re. Lorsqu&rsquo;au contraire l&rsquo;encaisse m\u00e9tallique est \u00e9norme, le portefeuille est d\u00e9garni et les affaires sont mauvaises.<\/p>\n<p>Or, qu&rsquo;est-ce que le portefeuille de la banque ? Il se compose des valeurs de tous ses clients mises en circulation et accept\u00e9es, qui repr\u00e9sentent un gage r\u00e9el. Ce sont donc les clients de la banque qui se font cr\u00e9dit \u00e0 eux-m\u00eames. A quoi servent alors les actionnaires, la compagnie monopoleuse ? \u00c0 rien, si ce n&rsquo;est toutefois \u00e0 se faire payer fort cher par le public un service qu&rsquo;ils ne lui rendent point.<\/p>\n<p>Ce service que la banque actuelle nous met \u00e0 haut prix, la banque nationale pourra le donner \u00e0 prix de revient \u00e0 tous les producteurs \u00e9changistes, associ\u00e9s ou isol\u00e9s, qui pr\u00e9senteront des garanties suffisantes, c&rsquo;est-\u00e0-dire un gage r\u00e9el.\u00a0\u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Beaucoup de d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s s&rsquo;opposent cependant \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une centralisation du cr\u00e9dit, ainsi Ch\u00e9mal\u00e9, m\u00e9treur-dessinateur de Paris : \u00ab\u00a0Le cr\u00e9dit n&rsquo;est pas une chose palpable qu&rsquo;on puisse emmagasiner. Cr\u00e9dit signifie confiance, or la confiance ne se centralise point et l&rsquo;\u00c9tat n&rsquo;a l\u00e0 rien d&rsquo;autre chose \u00e0 faire qu&rsquo;\u00e0 assurer l&rsquo;ex\u00e9cution des contrats.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Lessner, tailleur de Londres, insiste quant \u00e0 lui sur le danger politique d&rsquo;une \u00e9tatisation de l&rsquo;\u00e9pargne : \u00ab\u00a0Une caisse d&rsquo;\u00e9pargne entre les mains du gouvernement, comme la chose existe en Angleterre, est une institution des plus dangereuses ; elle rend l&rsquo;ouvrier conservateur, lui fait craindre de voir le gouvernement renvers\u00e9, parce que ses \u00e9conomies sont entre ses mains.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Mais en attendant le renversement de la bourgeoisie, comment les travailleurs peuvent-ils lui soustraire l&rsquo;argent qu&rsquo;ils gagnent tant bien que mal ? Tous s&rsquo;accordent pour tenter de mettre en place des banques coop\u00e9ratives (conjointement aux coop\u00e9ratives de production et de consommation). Selon la section belge, une telle banque serait \u00ab\u00a0bas\u00e9e sur les principes de mutualit\u00e9, de r\u00e9ciprocit\u00e9, de cr\u00e9dit au travailleur, la facilit\u00e9 d&rsquo;obtenir gratuitement des produits ou des mati\u00e8res premi\u00e8res, quoique les diff\u00e9rents producteurs et \u00e9changeurs soient inconnus entre eux.\u00a0\u00bb Elle demanderait \u00ab\u00a0que ses actionnaires, associ\u00e9s ou clients, faisant circuler ses ch\u00e8ques, s&rsquo;en servent dans toutes leurs op\u00e9rations et refusent au besoin toute autre esp\u00e8ce de papier-monnaie.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>A partir de cette \u00e9poque, de telles institutions na\u00eetront dont le nom de certaines banques actuelles, le Cr\u00e9dit Mutuel ou la Banque Populaire par exemple, porte encore la trace. Il serait int\u00e9ressant de savoir dans le d\u00e9tail comment ces banques coop\u00e9ratives sont finalement devenues partie int\u00e9grante d&rsquo;un syst\u00e8me auquel elles entendaient s&rsquo;opposer. En 1896, Franz Oppenheimer \u00e9nonce une \u00ab\u00a0loi de transformation\u00a0\u00bb des coop\u00e9ratives, d\u00e9montrant que celles-ci, \u00e0 partir d&rsquo;un certain seuil d&rsquo;expansion, sont vou\u00e9es \u00e0 s&rsquo;int\u00e9grer \u00e0 l&rsquo;environnement capitaliste ou \u00e0 dispara\u00eetre. Mais pour na\u00efve que puisse sembler l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;il soit possible de soustraire l&rsquo;usage de l&rsquo;argent \u00e0 la bourgeoisie et au gouvernement, il convient de se souvenir qu&rsquo;aux yeux de ses promoteurs, la coop\u00e9rative n&rsquo;\u00e9tait pas une fin, mais un moyen parmi d&rsquo;autres en vue de l&rsquo;autoconstitution d&rsquo;une collectivit\u00e9 anticapitaliste. Sur ce point, Longuet est, au cours du m\u00eame d\u00e9bat, on ne peut plus explicite :<\/p>\n<blockquote><p>Ce que nous tenons particuli\u00e8rement \u00e0 dire sur l&rsquo;assurance mutuelle, c&rsquo;est que de sa g\u00e9n\u00e9ralisation d\u00e9pend surtout la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration de nos consciences. C&rsquo;est l&rsquo;assurance mutuelle, surtout, appliqu\u00e9e \u00e0 tous les risques, qui nous fera d\u00e9finitivement sortir de l&rsquo;insolidarit\u00e9 actuelle. Par elle nous saurons que le risque de l&rsquo;un est le risque de l&rsquo;autre, le p\u00e9ril d&rsquo;un seul le p\u00e9ril de tous, et c&rsquo;est elle seule qui nous am\u00e8nera \u00e0 la vraie notion de la fraternit\u00e9.<\/p>\n<p>La mutualit\u00e9 appliqu\u00e9e \u00e0 toutes nos relations sociales, c&rsquo;est l\u00e0, croyons-nous, le principe sauveur qu&rsquo;il faut opposer \u00e0 l&rsquo;insolidarit\u00e9 actuelle. Aujourd&rsquo;hui la guerre est partout; dans nos cerveaux, dans nos consciences et aussi dans nos affaires. La maxime de barbarie : <em>homo homini lupus<\/em> entre chaque jour plus avant dans la pratique \u00e9conomique. Des hommes pr\u00e9f\u00e8rent courir le risque d&rsquo;\u00eatre ruin\u00e9s, d\u00e9shonor\u00e9s m\u00eame, et garder aussi la chance bien faible de parvenir \u00e0 l&rsquo;oisivet\u00e9, \u00e0 l&rsquo;opulence.<\/p>\n<p>C&rsquo;est cette tendance \u00e0 l&rsquo;insolidarit\u00e9 qui s&rsquo;est accus\u00e9e toujours davantage depuis le jour o\u00f9, proclamant la libert\u00e9 du travail et de l&rsquo;industrie, la R\u00e9volution d\u00e9truisit le syst\u00e8me des corporations, &#8211; c&rsquo;est cette tendance qu&rsquo;il faut combattre, sans pourtant nous emprisonner de nouveau dans les moules \u00e9troits bris\u00e9s par nos p\u00e8res, en lui opposant partout le principe de mutualit\u00e9, qui nous pr\u00e9servera \u00e0 jamais des dangers de l&rsquo;insolidarit\u00e9 et de l&rsquo;\u00e9go\u00efsme, sans nous exposer aux incertitudes de la fraternit\u00e9, aux indivisions du communisme, ce principe enfin qui n&rsquo;est plus un pur sentiment, mais bien l&rsquo;expression exacte et rigoureuse de la justice.\u00a0\u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait il y a 145 ans. La question pos\u00e9e reste \u00e0 l&rsquo;ordre du jour. Sa solution d\u00e9pend en premier lieu de la capacit\u00e9 des individus sans qualit\u00e9s d&rsquo;aujourd&rsquo;hui \u00e0 retrouver un niveau de communication comparable (<em>mutatis mutandis<\/em>) \u00e0 celui des ouvriers internationaux d&rsquo;alors.<\/p>\n<p>(Source : <em>La premi\u00e8re Internationale<\/em>, recueil de documents publi\u00e9 sous la direction de Jacques Freymond, Droz, Gen\u00e8ve, 1962, T.1, pp. 134 ff)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le vendredi 6 septembre 1867, une centaine d&rsquo;hommes (aucune femme n&rsquo;est pr\u00e9sente) se trouve r\u00e9unis dans la salle des f\u00eates du casino de Lausanne. Ce sont des ouvriers, des artisans, gens sans titre ni fortune, venus de toutes les r\u00e9gions d&rsquo;Europe. 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