{"id":40793,"date":"2012-08-25T09:53:26","date_gmt":"2012-08-25T07:53:26","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=40793"},"modified":"2016-09-07T13:58:24","modified_gmt":"2016-09-07T11:58:24","slug":"crise-financiere-et-logique-de-la-predisposition-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2012\/08\/25\/crise-financiere-et-logique-de-la-predisposition-2\/","title":{"rendered":"<b>CRISE FINANCI\u00c8RE ET LOGIQUE DE LA PR\u00c9DISPOSITION<\/b>"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Ce texte a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 le 5 septembre 2009 au colloque \u00ab\u00a0Parier sur l&rsquo;incertitude\u00a0\u00bb, organis\u00e9 \u00e0 Bruxelles par Dominique Deprins.<\/p><\/blockquote>\n<p>La repr\u00e9sentation de l\u2019incertitude en finance a jou\u00e9 un r\u00f4le essentiel dans le d\u00e9clenchement-m\u00eame de la crise qui d\u00e9buta en 2007 et dont les diff\u00e9rentes phases ne cessent d\u2019\u00e9voluer, chacune apportant son nouveau lot de mauvaises surprises. Contrairement \u00e0 ce qui a pu se passer lors de crises pr\u00e9c\u00e9dentes, et en particulier dans le cas de la chute de la compagnie <em>Enron<\/em>, sp\u00e9cialis\u00e9e dans le commerce de l\u2019\u00e9nergie, et qui fut l\u2019un des \u00e9pisodes les plus hauts en couleur de la crise des <em>startups<\/em>, la fraude n\u2019a pas jou\u00e9 cette fois-ci un r\u00f4le majeur dans l\u2019origine de la crise. Il en va tout autrement de la mod\u00e9lisation des produits financiers et de la qualit\u00e9 des mod\u00e8les \u00e9conomiques, qui ont elles jou\u00e9 un r\u00f4le d\u00e9terminant, tout particuli\u00e8rement pour ce qui touche \u00e0 leur pr\u00e9tention importune \u00e0 parler de l\u2019avenir avec certitude.<\/p>\n<p>Avant d\u2019aller plus loin, je voudrais situer plus pr\u00e9cis\u00e9ment ma propre implication dans les faits dont je vais parler\u00a0: je ne suis ni math\u00e9maticien ni \u00e9conomiste de formation, mais anthropologue et sociologue, j\u2019ai appris la finance sur le tas au cours des dix-huit ann\u00e9es d\u2019une carri\u00e8re d\u2019ing\u00e9nieur financier men\u00e9e d\u2019abord en Europe, puis aux \u00c9tats-Unis, durant laquelle j\u2019ai cr\u00e9\u00e9 des mod\u00e8les financiers utilis\u00e9s pour la plupart dans l\u2019industrie du cr\u00e9dit\u00a0; \u00e0 la fin de ma carri\u00e8re, j\u2019\u00e9tais un sp\u00e9cialiste reconnu de la validation des mod\u00e8les financiers.<\/p>\n<p><!--more--><span style=\"text-decoration: underline;\">Le vrai<\/span><\/p>\n<p>Je m\u2019attacherai ici \u00e0 un seul aspect de la repr\u00e9sentation de l\u2019incertitude au sein des mod\u00e8les financiers et dans l\u2019application qui en est faite ensuite\u00a0: la confiance accord\u00e9e implicitement \u00e0 une \u00ab\u00a0logique de la pr\u00e9disposition\u00a0\u00bb. Pour comprendre celle-ci, il faut d\u2019abord remonter tr\u00e8s loin\u00a0: jusqu\u2019au V<sup>e<\/sup> si\u00e8cle avant J\u00e9sus-Christ en Gr\u00e8ce antique. Parce que ce qu\u2019il est fondamental de saisir, c\u2019est comment les cat\u00e9gories se sont cr\u00e9\u00e9es que nous utilisons quand nous parlons avec certitude de comportements \u00e0 venir. Ces cat\u00e9gories ne datent pas, comme on l\u2019imagine parfois, du XVIe ou du XVIIe si\u00e8cle, lorsqu\u2019est n\u00e9 le calcul des probabilit\u00e9s\u00a0: elles sont n\u00e9es bien avant.<\/p>\n<p>Pourquoi le V<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\u00a0? Parce que c\u2019est l\u2019\u00e9poque o\u00f9 Socrate met au point sa m\u00e9thode de la \u00ab\u00a0ma\u00efeutique\u00a0\u00bb, qui consiste \u00e0 poser des questions \u00e0 un interlocuteur pour lui r\u00e9v\u00e9ler le savoir qu\u2019il poss\u00e8de \u00e0 son insu. Socrate est convaincu qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019incertitude puisque nous vivons dans un monde soumis \u00e0 l\u2019\u00e9ternel retour. Si la question de la connaissance se pose, c\u2019est, selon lui, parce que nous souffrons d\u2019amn\u00e9sie\u00a0: nous avons oubli\u00e9 ce que nous savons en fait de toute \u00e9ternit\u00e9 et la ma\u00efeutique est une \u00ab\u00a0anamn\u00e8se\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Les questions pos\u00e9es par Socrate sont destin\u00e9es \u00e0 faire revenir \u00e0 la surface le savoir oubli\u00e9. Platon nous montre la ma\u00efeutique \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans son dialogue le <em>M\u00e9non<\/em>, o\u00f9 Socrate, par des questions habiles, parvient \u00e0 faire se souvenir un esclave appartenant \u00e0 M\u00e9non de la mani\u00e8re de dupliquer la surface d\u2019un carr\u00e9 en en cr\u00e9ant un nouveau \u00e0 partir de sa diagonale. L\u2019esclave de M\u00e9non ne conna\u00eet rien aux math\u00e9matiques, pourtant, en lui posant des questions astucieuses, Socrate lui fait d\u00e9couvrir la solution.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, quand on lit le dialogue platonicien, on comprend le proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre. Tout l\u2019art de la ma\u00efeutique se trouve dans la mani\u00e8re de poser les questions\u00a0: dans les questions pos\u00e9es par Socrate, les r\u00e9ponses se trouvent d\u00e9j\u00e0. Si l\u2019esclave de M\u00e9non parvient \u00e0 trouver la fa\u00e7on de dupliquer la surface du carr\u00e9, ce n\u2019est pas parce qu\u2019il r\u00e9-acc\u00e8de \u00e0 sa connaissance pass\u00e9e de la g\u00e9om\u00e9trie, mais c\u2019est parce que les questions de Socrate sont \u00e0 ce point informatives qu\u2019il y lira les r\u00e9ponses qui y sont d\u00e9j\u00e0 inscrites.<\/p>\n<p>Dans ce monde socratique, vivent les sp\u00e9cialistes d\u2019un enseignement s\u2019adressant prioritairement aux juristes et aux politiciens\u00a0: ils ont pour nom les Sophistes. Pour eux, et selon la conception commun\u00e9ment admise \u00e0 l\u2019\u00e9poque, le crit\u00e8re de validit\u00e9 d\u2019un discours, c\u2019est qu\u2019il ne se contredise pas. Aristote le dit lui explicitement dans les <em>Topiques<\/em>, un des textes composant son <em>Organon<\/em>, l\u2019\u0153uvre qu\u2019il consacra \u00e0 la langue\u00a0: l\u2019objectif de ce que nous appelons aujourd\u2019hui la logique, c\u2019est de g\u00e9n\u00e9rer un discours sans se contredire\u00a0: \u00ab\u00a0L&rsquo;intention du pr\u00e9sent trait\u00e9 est de d\u00e9couvrir une m\u00e9thode par laquelle nous serons \u00e0 m\u00eame de raisonner \u00e0 partir d&rsquo;opinions g\u00e9n\u00e9ralement admises \u00e0 propos de tout probl\u00e8me qui nous est soumis et qui nous \u00e9vitera, quand nous d\u00e9velopperons une argumentation, de dire quoi que ce soit d'(auto-) contradictoire\u00a0\u00bb (<em>Topiques<\/em>, 100 a 18).<\/p>\n<p>Mais la fr\u00e9quentation des tribunaux et celle des assembl\u00e9es politiques r\u00e9v\u00e8le que deux orateurs, dont chacun \u00e9vite soigneusement de se contredire dans ses propos, peuvent cependant aboutir \u00e0 des conclusions qui diff\u00e8rent entre elles, m\u00eame si leur point de d\u00e9part est un \u00e9tat de fait sur lequel ils se sont mis d\u2019accord.<\/p>\n<p>Si les \u00e9l\u00e8ves de Socrate, Platon et Aristote, ne se satisfont pas de cette situation, c\u2019est parce que la Sophistique est un scepticisme\u00a0: elle enseigne les m\u00e9thodes qui permettent \u00e0 un juriste ou \u00e0 un politicien de prouver une chose comme son contraire, en mettant l\u2019accent sur le fait que si elles peuvent \u00eatre prouv\u00e9es par un discours qui ne soit pas auto-contradictoire, c\u2019est que dans l\u2019absolu, elles se valent. C\u2019est ce qui permet \u00e0 l\u2019avocat de la d\u00e9fense et au procureur dans l\u2019enceinte du tribunal, de parvenir \u00e0 des conclusions oppos\u00e9es, sans qu\u2019on ne puisse dire pour autant qu\u2019ils se sont tromp\u00e9s.<\/p>\n<p>Convaincus \u00e0 l\u2019instar de leur ancien ma\u00eetre Socrate, que la connaissance est possible, par del\u00e0 tout scepticisme, Platon et Aristote vont recourir \u00e0 un proc\u00e9d\u00e9 rh\u00e9torique familier, \u00e0 but pol\u00e9mique essentiellement (il est \u00e9tabli historiquement que les notions de v\u00e9rit\u00e9 et de fausset\u00e9, ont une origine pol\u00e9mique), qui consiste \u00e0 dire avec emphase dans un discours\u00a0: \u00ab\u00a0Il est vrai d\u2019affirmer ceci, mais il est faux de pr\u00e9tendre cela\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Comment Platon s\u2019y prend-il\u00a0? Il emprunte \u00e0 la rh\u00e9torique les notions pol\u00e9miques de \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0fausset\u00e9\u00a0\u00bb. La rh\u00e9torique c\u2019est, on le sait, un ensemble de m\u00e9thodes argumentatives permettant de gagner la conviction sans souci particulier de rigueur et, en r\u00e9alit\u00e9, par tous les moyens possibles. Platon affirmera qu\u2019un discours valide n\u2019est pas seulement non-contradictoire, mais que c\u2019est aussi un discours dont on doit pouvoir extraire les propositions individuelles qui, chacune, devra pouvoir \u00eatre d\u00e9cr\u00e9t\u00e9e vraie en tant que telle, vraie en soi. La validit\u00e9 ne r\u00e9sidera plus exclusivement dans la continuit\u00e9 d\u2019un encha\u00eenement non-contradictoire de propositions mais dans la validit\u00e9 individuelle de chacune des propositions qui le constituent.<\/p>\n<p>On a certainement d\u00fb d\u00e9battre de ces sujets bien avant les temps socratiques mais c\u2019est dans le <em>Th\u00e9\u00e9t\u00e8te<\/em> de Platon que ces notions interviennent historiquement pour la premi\u00e8re fois\u00a0: dans le dialogue entre Th\u00e9\u00e9t\u00e8te et un \u00e9tranger en provenance d\u2019\u00c9l\u00e9e, ce qui nous le situe comme un \u00e9l\u00e8ve de Parm\u00e9nide et de Z\u00e9non. La conversation proc\u00e8de de la mani\u00e8re suivante. L\u2019\u00c9l\u00e9ate demande\u00a0: \u00ab\u00a0Puis je dire de toi qui es assis l\u00e0 que tu es assis\u00a0?\u00a0\u00bb Et Th\u00e9\u00e9t\u00e8te de r\u00e9pondre\u00a0: \u00ab\u00a0Oui, parce que c\u2019est comme cela que les choses sont\u00a0\u00bb. \u2013 \u00ab\u00a0Et puis-je dire de toi que tu voles\u00a0?\u00a0\u00bb \u2013 \u00ab\u00a0Non, parce que ce n\u2019est pas comme cela que sont les choses\u00a0\u00bb. \u2013 \u00ab\u00a0Es-tu alors d\u2019accord que dire le vrai, c\u2019est dire les choses comme elles sont, et dire le faux c\u2019est dire les choses autrement qu\u2019elles ne sont\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Voici un bref extrait du <em>Th\u00e9\u00e9t\u00e8te\u00a0<\/em>:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L&rsquo;\u00c9l\u00e9ate. &#8211; \u201cTh\u00e9\u00e9t\u00e8te est assis\u201d. Est-ce un trop long discours ? [\u2026] Explique-moi alors de quoi il parle et qui en est le sujet.<\/p>\n<p>Th\u00e9\u00e9t\u00e8te. &#8211; Il parle de moi et j&rsquo;en suis le sujet.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00c9l\u00e9ate. &#8211; Et celui-ci [&#8230;]\u00a0: \u00ab\u00a0Th\u00e9\u00e9t\u00e8te \u00e0 qui je parle, vole dans les airs\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Th\u00e9\u00e9t\u00e8te. &#8211; Celui-l\u00e0 aussi, personne ne me contredira si je dis qu&rsquo;il parle de moi et que j&rsquo;en suis le sujet\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>[\u2026]<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00c9l\u00e9ate. &#8211; Et maintenant, chacun de ces deux-l\u00e0, quelle est sa nature ?<\/p>\n<p>Th\u00e9\u00e9t\u00e8te. &#8211; Du second, nous devons dire, je pense, qu&rsquo;il est faux, et du premier, qu&rsquo;il est vrai.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00c9l\u00e9ate. &#8211; Or, celui des deux discours qui est vrai dit, te concernant, ce qui est, comme il est.<\/p>\n<p>Th\u00e9\u00e9t\u00e8te. &#8211; Je ne peux le contredire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L&rsquo;\u00c9l\u00e9ate. &#8211; Et, \u00e9videmment, celui qui est faux dit ce qui est, autrement qu&rsquo;il n&rsquo;est\u00a0?<\/p>\n<p>Th\u00e9\u00e9t\u00e8te. &#8211; Oui.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>(Platon, <em>Le Sophiste<\/em>, 262 c &#8211; 263 b, traduction Robin modifi\u00e9e).<\/p>\n<p>Et c\u2019est donc de cette mani\u00e8re historiquement que dans notre culture apparaissent ces notions du \u00ab\u00a0vrai\u00a0\u00bb et du \u00ab\u00a0faux\u00a0\u00bb. En Chine, les choses se passent tout \u00e0 fait autrement, mais je n\u2019en parlerai pas ici (Cf. Jorion 1990, pp.\u00a0138-139). Et l\u2019\u00c9l\u00e9ate, en bon \u00e9l\u00e8ve de ses ma\u00eetres Parm\u00e9nide et Z\u00e9non, va plus loin\u00a0: il ajoute une dimension m\u00e9taphysique \u00e0 ce qui vient d\u2019\u00eatre dit en affirmant que le vrai, c\u2019est ce qui participe de l\u2019\u00catre et le faux, du Non-\u00catre.<\/p>\n<p>Aristote se contentera de r\u00e9p\u00e9ter Platon sur ce point\u00a0: \u00ab\u00a0Dire de l&rsquo;\u00catre qu&rsquo;il n&rsquo;est pas, ou du Non-\u00catre qu&rsquo;il est, c&rsquo;est le faux ; dire de l&rsquo;\u00catre qu&rsquo;il est, et du Non-\u00catre qu&rsquo;il n&rsquo;est pas, c&rsquo;est le vrai ; de sorte que celui qui dit d&rsquo;un \u00eatre qu&rsquo;il est ou qu&rsquo;il n&rsquo;est pas, dira ce qui est vrai ou ce qui est faux\u00a0\u00bb (<em>M\u00e9taphysique<\/em>, Gamma, 7, 25-28).<\/p>\n<p>Voil\u00e0 donc o\u00f9 nous en sommes \u00e0 la fin de l\u2019Antiquit\u00e9\u00a0: Platon a fait ce premier pas, et il proposera une m\u00e9thode de d\u00e9monstration qui s\u2019appelle la \u00ab\u00a0dichotomie\u00a0\u00bb, op\u00e9rant sur des couples d\u2019oppos\u00e9s mais tr\u00e8s limit\u00e9e en fait dans son application. Aristote ira lui beaucoup plus loin en affirmant qu\u2019\u00e0 partir de deux propositions dont on juge qu\u2019elles sont vraies, il est possible d\u2019en tirer une troisi\u00e8me, neuve celle-ci, dont la v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9coule de celle des deux premi\u00e8res. Le principe selon lequel cette th\u00e9orie du \u00ab\u00a0syllogisme\u00a0\u00bb fonctionne, c\u2019est l\u2019<em>analogia<\/em>, autrement dit la proportion, une notion emprunt\u00e9e aux math\u00e9matiques de l\u2019\u00e9poque telles qu\u2019elles sont profess\u00e9es par Eudoxe (Cf. Jorion 1992\u00a0; 1998). La th\u00e9orie de la proportion d\u2019Eudoxe, Aristote l\u2019utilisera \u00e0 bien des sujets\u00a0: il ne l\u2019appliquera pas seulement au raisonnement dans sa th\u00e9orie du syllogisme, mais aussi pour expliquer les diff\u00e9rents principes selon lesquels fonctionne la justice, ainsi que la formation des prix.<\/p>\n<p>Et \u00e0 partir de sa th\u00e9orie du syllogisme, la possibilit\u00e9 de d\u00e9river une nouvelle proposition vraie \u00e0 partir de deux propositions vraies, Aristote entreprend de d\u00e9crire l\u2019ensemble des configurations possibles, selon que les propositions dont on part, les <em>pr\u00e9misses<\/em>, sont positives ou n\u00e9gatives, portent sur le g\u00e9n\u00e9ral ou sur le particulier, etc.<\/p>\n<p>Nous parlons aujourd\u2019hui de \u00ab\u00a0logique\u00a0\u00bb mais cette notion est plus r\u00e9cente\u00a0: c\u2019est Alexandre d\u2019Aphrodise, \u00ab\u00a0le second Aristote\u00a0\u00bb, qui au IIe si\u00e8cle, parlera de\u00a0\u00ab\u00a0logique\u00a0\u00bb pour rassembler sous un seul terme ce qu\u2019Aristote avait tr\u00e8s soigneusement distingu\u00e9\u00a0: l\u2019\u00ab\u00a0analytique\u00a0\u00bb et la \u00ab\u00a0dialectique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Pour Aristote, il y a trois types de discours\u00a0: il y a celui dont l\u2019analytique rend compte, il y a aussi celui dont la dialectique rend compte, il y a enfin celui \u2013 d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9 \u2013 dont rend compte la rh\u00e9torique. L\u2019analytique est propre \u00e0 la science, dont la caract\u00e9ristique est que les propositions dont elle part dans tous ses raisonnements sont vraies. Celles-ci sont, premi\u00e8rement, les observations qui tombent sous les sens, autrement dit, les faits av\u00e9r\u00e9s, deuxi\u00e8mement, les d\u00e9finitions qui sont vraies par convention et enfin, troisi\u00e8mement, les propositions d\u00e9j\u00e0 d\u00e9montr\u00e9es qui sont la conclusion d\u2019un syllogisme valide. L\u2019analytique a des modes de preuve qui lui sont propres, particuli\u00e8rement rigoureux.<\/p>\n<p>La dialectique et moins exigeante que l\u2019analytique, et convient particuli\u00e8rement bien \u00e0 ces m\u00e9tiers qu\u2019enseignent les Sophistes\u00a0: le Droit et la politique. On y part de ce qu\u2019Aristote appelle le \u00ab\u00a0probable\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire de propositions parlant de choses qui sont \u00ab\u00a0commun\u00e9ment admises\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0sur lesquelles on s\u2019entend en g\u00e9n\u00e9ral\u00a0\u00bb. Voil\u00e0 le genre de tournures de phrases qu\u2019il utilise quand il \u00e9voque le probable\u00a0; c\u2019est ce \u00ab\u00a0probable\u00a0\u00bb de la dialectique qui b\u00e9n\u00e9ficiera de l\u2019argument d\u2019autorit\u00e9\u00a0: du fait qu\u2019il existe \u00e0 son propos un consensus parmi\u00a0les \u00ab\u00a0gens qui savent de quoi ils parlent\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Par exemple, l\u2019induction rel\u00e8ve de la dialectique, parce qu\u2019elle implique le test de certaines hypoth\u00e8ses, et elle est expos\u00e9e \u00e0 une confusion commune entre le \u00ab\u00a0contraire\u00a0\u00bb d\u2019une affirmation, dont il peut exister de nombreuses vari\u00e9t\u00e9s, et son \u00ab\u00a0contradictoire\u00a0\u00bb, qui est lui unique. Ceci se comprend bien sur un exemple\u00a0: dire de l\u2019homme qu\u2019il est une \u00ab\u00a0non-licorne\u00a0\u00bb, c\u2019est le situer par rapport \u00e0 l\u2019un de ses innombrables contraires, mais la licorne n\u2019est pas l\u2019exact \u00ab\u00a0contradictoire\u00a0\u00bb de l\u2019homme. Hegel disait des contraires que ce sont des \u00ab\u00a0trivialit\u00e9s\u00a0\u00bb car on peut en dresser des liste quasi-infinies qui n\u2019apprennent rien, ainsi des choses qui \u00ab\u00a0ne sont pas l\u2019homme\u00a0\u00bb, comme la licorne dans mon exemple\u00a0: \u00ab\u00a0Si l&rsquo;on prend les d\u00e9terminations doux, vert, carr\u00e9 \u2013 et l&rsquo;on doit prendre tous les pr\u00e9dicats \u2013, et si l&rsquo;on dit maintenant de l&rsquo;esprit qu&rsquo;il est ou bien doux ou bien non doux, vert ou non vert, etc., c&rsquo;est l\u00e0 une trivialit\u00e9 qui ne conduit \u00e0 rien\u00a0\u00bb (Hegel [1816] 1981\u00a0: 80).<\/p>\n<p>Aristote \u00e9tablit donc cette distinction entre l\u2019analytique qui convient \u00e0 la science, la dialectique qui convient non pas \u00e0 la conversation de tous les jours mais dans le pr\u00e9toire ou les assembl\u00e9es du peuple, et la rh\u00e9torique. La dialectique permet de g\u00e9n\u00e9rer un discours valide, mais dont la rigueur n\u2019atteint pas celle de la d\u00e9monstration scientifique. La rh\u00e9torique vise elle \u00e0 la conviction de l\u2019interlocuteur par n\u2019importe quel moyen : en recourant \u00e9ventuellement au cas exemplaire\u00a0: \u00ab\u00a0il m\u2019est un jour arriv\u00e9 \u2026\u00a0\u00bb, \u00e0 l\u2019anecdote amusante, \u00e0 l\u2019analogie comme dans\u00a0: \u00ab\u00a0Un repas sans fromage est comme une belle \u00e0 qui il manquerait un \u0153il\u00a0\u00bb. L\u2019analogie se distingue du syllogisme en ayant quatre termes, en formant une proportion \u00ab\u00a0discontinue\u00a0\u00bb\u00a0: repas [1], manque de fromage [2], belle [3] et manque d\u2019\u0153il [4]. Le syllogisme est lui une proportion \u00ab\u00a0continue\u00a0\u00bb n\u2019ayant que trois termes, le terme moyen se trouvant \u00e0 la jonction de la premi\u00e8re pr\u00e9misse et de la seconde, et permettant de b\u00e2tir une conclusion originale en rapprochant les deux autres termes, les \u00ab\u00a0extr\u00eames\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0La poule [1] est un oiseau [2]\u00a0; les oiseaux [2] n\u2019ont pas de dents [3], Donc les poules [1] n\u2019ont pas de dents\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Dans <em>Comment la v\u00e9rit\u00e9 et la r\u00e9alit\u00e9 furent invent\u00e9es<\/em> (Jorion 2009b), j\u2019analyse la d\u00e9monstration du second th\u00e9or\u00e8me de G\u00f6del, sur l\u2019incompl\u00e9tude de l\u2019arithm\u00e9tique, en lui appliquant le bar\u00e8me qu\u2019\u00e9tablit Aristote sur la validit\u00e9 de la preuve dans une d\u00e9monstration. En deux mots\u00a0: la d\u00e9monstration de G\u00f6del recourt aux moyens les plus faibles de l\u2019inculcation de la preuve qu\u2019on trouve chez Aristote, non seulement ceux de la dialectique mais m\u00eame parfois ceux de la simple rh\u00e9torique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\">L\u2019avenir<\/span><\/p>\n<p>Je viens de pr\u00e9senter ainsi le cadre qui fut b\u00e2ti pour nous par Socrate et ses disciples les plus dou\u00e9s, et c\u2019est donc dans ce cadre g\u00e9n\u00e9ral que l\u2019on s\u2019efforce d\u2019\u00e9tablir si une proposition est vraie ou fausse selon ses propres m\u00e9rites. Mais que peut-on dire de l\u2019avenir\u00a0? Puisque l\u2019avenir n\u2019a pas encore eu lieu et qu\u2019il n\u2019y a donc pas de faits qui lui correspondent. Du pass\u00e9, il est possible de parler avec certitude, parce qu\u2019\u00e9tant advenu, il est indubitable. Bien s\u00fbr, s\u2019il est ancien, la question de sa v\u00e9rit\u00e9 historique peut se poser, la m\u00e9moire de ce qui s\u2019est pass\u00e9 ayant pu \u00eatre perdue. Mais de ce qui se passera demain, que peut-on dire validement\u00a0?<\/p>\n<p>Aristote a parl\u00e9 de cette question mais seulement bri\u00e8vement, ce fut plut\u00f4t la sp\u00e9cialit\u00e9 des M\u00e9gariques, \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ration suivante, de s\u2019interroger sur ce qu\u2019on peut dire validement de l\u2019avenir, sur la possibilit\u00e9 et la n\u00e9cessit\u00e9, et les questions annexes. Si on veut parler de demain, on peut s\u2019avancer quelque peu \u00e0 dire le vrai, mais il existe de fortes contraintes\u00a0: on est limit\u00e9 \u00e0 ne parler que du\u00a0\u00ab\u00a0n\u00e9cessaire\u00a0\u00bb et de l\u2019\u00ab\u00a0impossible\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le n\u00e9cessaire se passera n\u00e9cessairement et on peut donc dire le vrai \u00e0 son propos bien qu\u2019il se trouve dans l\u2019avenir, et inversement, on peut dire le faux sur le n\u00e9cessaire en pr\u00e9tendant qu\u2019il n\u2019aura pas lieu. J\u2019ai le loisir de dire que quelque chose se passera parce qu\u2019il est n\u00e9cessaire, et s\u2019il n\u2019a pas lieu, j\u2019aurai tort\u00a0; bien s\u00fbr le n\u00e9cessaire\u00a0n\u2019a pas n\u00e9cessairement lieu de notre vivant.<\/p>\n<p>Sur l\u2019impossible, je peux \u00e9galement dire quelque chose de vrai\u00a0: je peux v\u00e9ridiquement affirmer qu\u2019il n\u2019aura pas lieu. S\u2019il a lieu, je me trompe\u00a0; Koj\u00e8ve a fait remarquer de la m\u00eame mani\u00e8re que je ne peux m\u2019engager validement sur l\u2019impossible qu\u2019aussi longtemps que je suis en vie (Koj\u00e8ve 1981\u00a0: 576).<\/p>\n<p>Premi\u00e8re \u00e9tape donc\u00a0: il n\u2019est pas vrai que je ne puisse rien dire du tout de l\u2019avenir en termes de v\u00e9rit\u00e9\u00a0: le n\u00e9cessaire et l\u2019impossible me permettent de m\u2019avancer v\u00e9ridiquement par rapport \u00e0 l\u2019avenir.<\/p>\n<p>Autre distinction qu\u2019il faut alors introduire\u00a0: l\u2019impossible n\u2019est pas le contraire \u2013 ou plut\u00f4t, comme on l\u2019a vu \u2013 le \u00ab\u00a0contradictoire\u00a0\u00bb du n\u00e9cessaire. L\u2019impossible est le contradictoire du possible\u00a0: ce qui n\u2019est pas impossible est possible. Et le contradictoire du n\u00e9cessaire, ce n\u2019est pas l\u2019impossible, c\u2019est le \u00ab\u00a0contingent\u00a0\u00bb\u00a0: ce qui n\u2019est pas n\u00e9cessaire est contingent. De la m\u00eame mani\u00e8re que l\u2019impossible est un vrai faux et le n\u00e9cessaire est un vrai v\u00e9ridique, le possible et le contingent ont un statut bien particulier. Bo\u00e8ce rapporte \u00e0 propos du M\u00e9garique Diodore Cronos\u00a0: \u00ab\u00a0Diodore d\u00e9finit le possible comme ce qui ou bien est, ou bien sera, l\u2019impossible comme ce qui, \u00e9tant faux, ne sera pas vrai, le n\u00e9cessaire comme ce qui, \u00e9tant vrai, ne sera pas faux et le contingent comme ce qui ou bien est d\u00e9j\u00e0 faux, ou bien le sera\u00a0\u00bb (Kneale &amp; Kneale [1962] 1986\u00a0: 117).<\/p>\n<p>Des d\u00e9bats ont eu lieu dans l\u2019Antiquit\u00e9 sur ces notions-l\u00e0 et ont fleuri du temps de la Scolastique. En 1471 le Pape Sixte IV envisagea de d\u00e9clarer h\u00e9r\u00e9tique l\u2019Universit\u00e9 de Louvain dans son ensemble en raison d\u2019une querelle qui y avait \u00e9clat\u00e9 \u00e0 propos des \u00ab\u00a0futurs contingents\u00a0\u00bb (Baudry 1950\u00a0: 42). Que peut-on dire validement des futurs contingents\u00a0? Sur le n\u00e9cessaire et l\u2019impossible, nous le savons d\u00e9j\u00e0, mais peut-on dire v\u00e9ridiquement quelque chose des futurs contingents\u00a0?<\/p>\n<p>Quand on envisage la question de la connaissance au Moyen \u00c2ge, il faut le faire en tenant compte de l\u2019existence de Dieu. Le contingent, nous ne savons pas s\u2019il va se produire ou non mais Dieu lui le sait \u2013 \u00e0 moins de restreindre sa d\u00e9finition pour faire de lui une entit\u00e9 qui ne disposerait pas d\u2019une connaissance infinie. Par cons\u00e9quent le contingent connote une connaissance qui nous manque pour un \u00e9v\u00e9nement quant \u00e0 sa n\u00e9cessit\u00e9 ou son impossibilit\u00e9, parce qu\u2019a posteriori un \u00e9v\u00e9nement ayant eu lieu devient n\u00e9cessaire, mais Dieu lui le sait s\u2019il adviendra ou non. Est-il alors contingent aux yeux de Dieu, ou n\u00e9cessaire \u00e0 ses yeux\u00a0?<\/p>\n<p>Si Dieu sait ce qui adviendra, il n\u2019est pas interdit de conjecturer et par cons\u00e9quent de se prononcer en termes de vrai et de faux sur le contingent. Voyez par exemple les proph\u00e9ties, et mieux encore, la parole proph\u00e9tique de Dieu lui-m\u00eame\u00a0: le 13 d\u00e9cembre 1465, \u00e0 Louvain, Pierre de Rivo r\u00e9pondit publiquement \u00e0 la question suivante\u00a0: \u00ab\u00a0Apr\u00e8s que le Christ eut dit \u00e0 Saint Pierre\u00a0: cette nuit, avant que le coq chante, tu m\u2019auras reni\u00e9 trois fois, \u00e9tait-il au pouvoir de l\u2019ap\u00f4tre de ne pas renier son ma\u00eetre\u00a0?\u00a0\u00bb (ibid. 28). D\u2019autres diront au contraire\u00a0: non, il ne s\u2019agit jamais que de nous humains qui parlons, et ce sont nos propres d\u00e9ficiences qui doivent d\u00e9terminer la mani\u00e8re dont nous nous pronon\u00e7ons sur ce qui n\u2019a pas encore eu lieu.<\/p>\n<p>Dans le contexte intellectuel de l\u2019\u00e9poque, le d\u00e9bat produisit une telle agitation parmi les \u00e9tudiants et les professeurs de l\u2019universit\u00e9 de Louvain, que le Saint-Si\u00e8ge intervint avec vigueur. Mais on oublie les enjeux conceptuels des d\u00e9bats de cette \u00e9poque\u00a0: on consid\u00e8re que la Scolastique n\u2019a aucune d\u2019importance, qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019on se pr\u00e9occupait uniquement de couper les cheveux en quatre. Toutes les notions en question furent introduites par les Grecs, et par Aristote essentiellement, mais les raffinements qui nous permettent de les utiliser aujourd\u2019hui non seulement dans\u00a0la d\u00e9marche philosophique ou scientifique, mais aussi plus banalement dans la vie de tous les jours, c\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque l\u00e0 qu\u2019ils furent produits, lors de ces disputes, voire m\u00eame dans ces combats. En 1970, \u00e0 la Sorbonne, j\u2019ai assist\u00e9 \u00e0 un expos\u00e9 du grand linguiste Roman\u00a0Jakobson. \u00c0 un moment, il s\u2019est adress\u00e9 avec un peu plus de solennit\u00e9 \u00e0 l\u2019auditoire et cela m\u2019a beaucoup frapp\u00e9\u00a0: il a dit qu\u2019il faudrait encore plusieurs si\u00e8cles pour que la linguistique retrouve le niveau de lucidit\u00e9 qui \u00e9tait le sien \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la Scolastique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\">Les individus<\/span><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il n\u2019y a de science que de l\u2019universel\u00a0\u00bb, a dit Aristote, elle ne se prononce pas sur le singulier (<em>M\u00e9taphysique<\/em>, M, 10, 32\u20133). On nous dit d\u2019un \u00e9v\u00e9nement qu\u2019il est possible ou impossible, n\u00e9cessaire ou contingent, mais quid des singuliers, des singularit\u00e9s, et en particulier, des individus que nous sommes\u00a0? Peut-on prolonger le domaine de la n\u00e9cessit\u00e9 et de l\u2019impossibilit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9vocation de notre propre sort\u00a0?<\/p>\n<p>Des techniques existent pour se prononcer sur l\u2019avenir du singulier et elles existent depuis bien longtemps, depuis bien avant Socrate, longtemps m\u00eame avant qu\u2019il n\u2019y ait de Sophistes. Pour parler de l\u2019avenir des cas singuliers on utilise la <em>mantique<\/em> ou la <em>divination<\/em>. On tente de faire appara\u00eetre \u00e0 l\u2019aide de ces techniques, les lignes de force dans le monde que sont les configurations du n\u00e9cessaire et on s\u2019efforce de les lire.<\/p>\n<p>Vous connaissez les moyens qu\u2019on utilise\u00a0: on interpr\u00e8te le passage des oiseaux dans le ciel, on examine les entrailles de poulets, etc. En Chine, on prend une carapace de tortue et on la fait \u00e9clater au feu pour examine les fissures qui se sont cr\u00e9\u00e9es \u00e0 sa surface et qui r\u00e9v\u00e8lent le futur. L\u2019astrologie est sans doute la mantique la plus connue dans nos soci\u00e9t\u00e9s. Selon elle, la configuration des astres au moment de notre naissance d\u00e9termine notre destin.<\/p>\n<p>Les mantiques, et l\u2019astrologie en particulier, sont des techniques de lecture de la \u00ab\u00a0pr\u00e9disposition\u00a0\u00bb, on dit aussi du \u00ab\u00a0penchant\u00a0\u00bb (ce ne sont pas des th\u00e9ories\u00a0: elles ne s\u2019accompagnent pas de discours justificatifs). Il y a chez chacun une pr\u00e9disposition qui d\u00e9finit un destin dont on peut donc d\u00e9terminer\u00a0la cadre a priori.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me sur lequel butent les mantiques \u2013 et c\u2019est l\u00e0 que je rejoins le th\u00e8me que je traite aujourd\u2019hui\u00a0: celui\u00a0de l\u2019incertitude dans\u00a0la finance \u2013, c\u2019est qu\u2019il y a de nos jours plusieurs milliards d\u2019individus dont le comportement serait ainsi tout trac\u00e9 \u00e0 la naissance. Est-ce que les interactions entre le comportement de ces milliards de personnes au destin pr\u00e9tendument in\u00e9luctable \u2013 sans compter l\u2019impact de la gr\u00eale, de la peste et du chol\u00e9ra \u2013, ne vont pas contribuer \u00e0 faire d\u00e9vier ces destins des voies que les astres avaient d\u00e9termin\u00e9es \u00e0 leur intention\u00a0? Autrement dit, la dimension collective ne va-t-elle pas l\u2019emporter sur une hypoth\u00e9tique pr\u00e9destination du comportement individuel\u00a0? Un destin \u00ab\u00a0global\u00a0\u00bb, tel que celui des peuples ou des nations, ne se dessinera-t-il pas au lieu d\u2019une myriade de destins individuels\u00a0?<\/p>\n<p>Sautons maintenant plusieurs si\u00e8cles. Quel est le penseur qui examine alors cette question dans la perspective que je viens de poser\u00a0? C\u2019est bien s\u00fbr Hegel dans la <em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie de l\u2019esprit <\/em>(Hegel [1807] 1941). Et il s\u2019en prend en particulier aux repr\u00e9sentants du courant le plus populaire d\u2019une logique de la pr\u00e9disposition \u00e0 son \u00e9poque\u00a0: aux phr\u00e9nologistes, dont la mantique lit, comme on le sait,\u00a0le destin dans le relief de la bo\u00eete cr\u00e2nienne.<\/p>\n<p>La phr\u00e9nologie fut repr\u00e9sent\u00e9e par Franz Josef Gall, un Allemand, et propag\u00e9e par son disciple Johann Spurzheim et, dans le monde anglo-saxon, par l\u2019\u00c9cossais George Combe, une th\u00e9orie apparent\u00e9e en cette fin du XVIIIe si\u00e8cle et d\u00e9but du XIXe \u00e0 la physiognomonie du Suisse, Johann Kaspar Lavater. La phr\u00e9nologie dispara\u00eetra, mais la notion de d\u00e9termination du comportement \u00e0 partir des pr\u00e9dispositions lui survivra, Des courants majeurs de la psychologie\u00a0: la \u00ab\u00a0psychologie des types\u00a0\u00bb ainsi que la \u00ab\u00a0psychologie des tests\u00a0\u00bb, reprendront le flambeau et acquerront une l\u00e9gitimit\u00e9 dans le milieu scolaire et celui du travail.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\">L\u2019Histoire<\/span><\/p>\n<p>Hegel ridiculise la logique de la pr\u00e9disposition au nom de la pr\u00e9pond\u00e9rance du collectif. Il attire l\u2019attention sur le fait que la quasi-infinit\u00e9 des interactions entre ces pr\u00e9dispositions individuelles ne peut produire qu\u2019un gigantesque bruit de fond dont le seul r\u00e9sultat observable est leur aboutissement global, autrement dit\u00a0l\u2019Histoire. Nous ne pouvons tirer d\u2019enseignements que du seul pass\u00e9, et ceux-ci ne portent en g\u00e9n\u00e9ral que sur le collectif. Le v\u00e9ritable destin individuel n\u2019est qu\u2019exceptionnel\u00a0: il est r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 ces \u00ab\u00a0grands hommes\u00a0\u00bb qu\u2019Hegel \u00e9voque dans <em>La raison dans l\u2019Histoire <\/em>(Hegel [1828] 1979), dont l\u2019histoire personnelle orienta le monde dans une nouvelle direction\u00a0; il semble cependant \u2013 si on le comprend bien \u2013 que ces m\u00e9t\u00e9ores se limitent en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 trois\u00a0: Alexandre, C\u00e9sar et Napol\u00e9on. C\u2019est l\u00e0 l\u2019\u00ab\u00a0historicisme\u00a0\u00bb de Hegel et c\u2019est un historicisme qui d\u00e9tourne l\u2019attention de l\u2019individuel pour le focaliser sur le collectif\u00a0: les peuples et les nations.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 donc o\u00f9 nous en sommes au d\u00e9but du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et le saut que je propose maintenant nous m\u00e8ne cette fois en 1996. Il existe aux \u00c9tats-Unis depuis les ann\u00e9es 1970, une compagnie du nom de <em>Fair &amp; Isaacs Co. <\/em>(FICO) dont l\u2019activit\u00e9 consiste \u00e0 analyser les donn\u00e9es collect\u00e9es par ce qu\u2019on appelle l\u00e0-bas, les <em>Credit Bureaus<\/em>, des firmes \u2013 au nombre de trois \u2013 qui collectent l\u2019information relative au comportement de chaque consommateur en tant qu\u2019il est aussi un emprunteur et stocke ces donn\u00e9es dans d\u2019immenses bases de donn\u00e9es. Si vous avez eu l\u2019occasion d\u2019obtenir un cr\u00e9dit, avez-vous rembours\u00e9 les sommes emprunt\u00e9es dans les d\u00e9lais\u00a0? Avez-vous pay\u00e9 vos notes d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, r\u00e9gl\u00e9 vos notes de t\u00e9l\u00e9phone\u00a0? etc. Et cette information, les <em>Credit Bureaus<\/em> la vendent aux soci\u00e9t\u00e9s qui accordent du cr\u00e9dit et qui sont curieuses de savoir comment vous vous \u00eates comport\u00e9 en d\u2019autres occasions\u00a0: quelle a \u00e9t\u00e9 votre attitude vis-\u00e0-vis du cr\u00e9dit que vous aviez pu obtenir ?<\/p>\n<p>La soci\u00e9t\u00e9 FICO mit au point la \u00ab\u00a0cote FICO\u00a0\u00bb, le <em>FICO score<\/em> en anglais. On attribue \u00e0 chaque individu\u00a0\u2013 et potentiellement m\u00eame aux nouveau-n\u00e9s \u2013 un nombre \u00e9valuant sa pr\u00e9disposition \u00e0 rembourser un cr\u00e9dit qui lui est accord\u00e9. Ce nombre est calcul\u00e9 de mani\u00e8re pond\u00e9r\u00e9e en fonction de son comportement ant\u00e9rieur, et si l\u2019occasion ne lui a jamais \u00e9t\u00e9 offerte d\u2019emprunter, on consid\u00e9rera en d\u00e9sespoir de cause qu\u2019il est a priori mauvais payeur plut\u00f4t que de faire le pari risqu\u00e9 du contraire. L\u2019inscription d\u00e9bute aussit\u00f4t que l\u2019on peut enregistrer des op\u00e9rations que vous avez pu effectuer, ce qui veut dire aux Etats-Unis, d\u00e8s l\u2019adolescence, lorsqu\u2019on obtient sa premi\u00e8re carte de cr\u00e9dit <em>revolving<\/em>.<\/p>\n<p>Ce qui explique la date de 1996, c\u2019est qu\u2019il s\u2019agit du moment o\u00f9 la plupart des \u00e9tablissements de cr\u00e9dit aux \u00c9tats-Unis se mettent \u00e0 utiliser cette cote FICO comme la r\u00e9f\u00e9rence qui d\u00e9terminera non seulement si un pr\u00eat est accord\u00e9 ou non \u00e0 un consommateur mais aussi \u00e0 quel co\u00fbt pour lui.<\/p>\n<p>Il existe \u2013 exprim\u00e9 sur cette \u00e9chelle \u2013 un seuil en-dessous duquel un cr\u00e9dit ne sera pas accord\u00e9, la valeur choisie d\u00e9pendra de la sensibilit\u00e9 au risque de chaque \u00e9tablissement financier. On peut m\u00eame envisager d\u2019accorder \u00e0 tout hasard un cr\u00e9dit \u00e0 tous ceux qui le demandent\u00a0: c\u2019est en effet l\u2019une des approches optimales du point de vue math\u00e9matique.<\/p>\n<p>La cote FICO qui vous est attribu\u00e9e \u00e0 la suite de savants calculs d\u00e9termine donc non seulement si l\u2019on vous accorde un cr\u00e9dit mais elle d\u00e9termine aussi avec pr\u00e9cision (du moins en principe), \u00e0 l\u2019aide d\u2019une table de correspondances (o\u00f9 interviennent bien entendu d\u2019autres crit\u00e8res, li\u00e9s au type de financement que vous cherchez \u00e0 obtenir), le \u00ab\u00a0risque de cr\u00e9dit\u00a0\u00bb, le risque de non-remboursement, que vous constituez et, en fonction de cela, le taux d\u2019int\u00e9r\u00eat dont vous devrez vous acquitter. Le taux est calcul\u00e9 de la mani\u00e8re suivante\u00a0: au co\u00fbt du financement pour le bailleur de fonds\u00a0(le taux auquel lui-m\u00eame se procure l\u2019argent qu\u2019il vous pr\u00eatera), s\u2019ajoute la marge bancaire\u00a0: ses frais augment\u00e9s de son profit, ainsi qu\u2019une prime de risque correspondant au risque de cr\u00e9dit que vous, emprunteur, repr\u00e9sentez pour lui, prime calcul\u00e9e \u00e0 partir de la cote FICO, cens\u00e9e mesurer tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment ce risque de non-remboursement.<\/p>\n<p>Ce syst\u00e8me sera universellement utilis\u00e9 aux \u00c9tats-Unis de 1996 \u00e0 la fin 2006\u00a0: non seulement pour les cr\u00e9dits mais pour bien d\u2019autres choses sans rapport apparent, comme les primes d\u2019assurance automobile, la pr\u00e9disposition d\u2019un consommateur \u00e0 rembourser un emprunt \u00e9tant consid\u00e9r\u00e9e comme un excellent indicateur \u00e9galement de sa propension \u00e0 se tourner vers son assureur pour lui signaler un sinistre.<\/p>\n<p>Le seuil de 620 pour la cote FICO s\u00e9pare le secteur \u00ab\u00a0prime\u00a0\u00bb du secteur \u00ab\u00a0subprime\u00a0\u00bb\u00a0: en-dessous de 620 on a affaire au secteur \u00ab\u00a0subprime\u00a0\u00bb, au-dessus, on est dans le secteur \u00ab\u00a0prime\u00a0\u00bb. Le partage correspond \u00e0 une dichotomie \u00e9tablie empiriquement\u00a0: \u00ab\u00a0prime\u00a0\u00bb signifie \u00ab\u00a0digne de confiance\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0subprime\u00a0\u00bb veut dire le contraire. \u00c0 partir de la fin 2006, le syst\u00e8me de notation cessa de r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019attente\u00a0: les d\u00e9fauts des emprunteurs s\u2019accumul\u00e8rent rapidement et le rendement de la cote FICO en termes de pr\u00e9vision des comportements commen\u00e7a \u00e0 se d\u00e9grader. La premi\u00e8re r\u00e9action des \u00e9tablissements de cr\u00e9dit fut alors de hausser le seuil des <em>subprime<\/em> de 30 points\u00a0: de 620 \u00e0 650. Il n\u2019y avait en r\u00e9alit\u00e9 aucun fondement objectif \u00e0 un tel recalibrage, qui aurait d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s difficile \u00e0 op\u00e9rer dans une situation en rapide \u00e9volution, en particulier du fait que l\u2019\u00e9chelle de la cote FICO est logarithmique\u00a0: un \u00e9cart de trente points entre 620 et 650 n\u2019a du coup pas du tout la m\u00eame signification \u2013 du point de vue de l\u2019\u00e9valuation du risque de non-remboursement \u2013 qu\u2019un \u00e9cart entre, disons, 720 et 750. Mais, dans la panique qui s\u2019emparait de l\u2019industrie du cr\u00e9dit am\u00e9ricaine fin 2006, une hausse arbitraire du seuil s\u00e9parant <em>prime<\/em> de <em>subprime<\/em> semblait la r\u00e9ponse appropri\u00e9e.<\/p>\n<p>Ce \u00e0 quoi on assistait fin 2006, c\u2019\u00e9tait au triomphe de Hegel\u00a0: la revanche de l\u2019Histoire sur la pr\u00e9disposition. Le fait que des consommateurs aient bien rembours\u00e9 leurs emprunts dans une p\u00e9riode ant\u00e9rieure n\u2019avait de signification que dans un contexte optimal du point de vue \u00e9conomique, quand les pr\u00e9dispositions individuelles sont effectivement susceptibles de faire une diff\u00e9rence, mais dans un contexte \u00e9conomique en voie rapide de d\u00e9gradation, la pr\u00e9disposition individuelle cesse d\u2019\u00eatre un facteur pertinent. Quand est atteint dans une population, comme aux \u00c9tats-Unis en ce moment, un taux de ch\u00f4mage de 10 % \u2013 chiffre officiel \u2013 ou plus probablement 17 % \u2013 quand le calcul est fait correctement \u2013, le fait qu\u2019une personne soit dans son \u00e2me ou dans son c\u0153ur plut\u00f4t bon payeur est indiff\u00e9rent s\u2019il a cess\u00e9 de disposer \u2013 pour une raison objective, telle que le march\u00e9 de l\u2019emploi \u2013 des moyens financiers qui lui permettraient de rembourser son cr\u00e9dit.<\/p>\n<p>Une anecdote personnelle\u00a0: j\u2019ai essay\u00e9 d\u2019imposer chez <em>Countrywide<\/em> o\u00f9 j\u2019ai travaill\u00e9 de 2005 \u00e0 2007, et qui \u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9poque le plus important dispensateur de cr\u00e9dit immobilier au monde, la logique historique h\u00e9g\u00e9lienne dans le domaine de l\u2019immobilier commercial.<\/p>\n<p>Il faut savoir que la prochaine grande secousse dans le d\u00e9roulement de la crise, aura lieu dans le secteur immobilier commercial aux \u00c9tats-Unis (bureaux, centres commerciaux, stations touristiques, immeubles \u00e0 appartements, etc.)\u00a0: le risque financier sera du m\u00eame ordre de grandeur que celui qu\u2019on a connu dans le secteur immobilier r\u00e9sidentiel des <em>subprimes<\/em>. Le pic aura lieu en 2012, quand de nombreux emprunts dans ce secteur devront se refinancer (ce sont pour la plupart des pr\u00eats <em>revolving<\/em>) et qu\u2019ils ne pourront pas remplir les crit\u00e8res qui d\u00e9terminent le refinancement, essentiellement parce que la valeur de la quasi-totalit\u00e9 des immeubles impliqu\u00e9s a subi une d\u00e9pr\u00e9ciation consid\u00e9rable.<\/p>\n<p>En 2006, chez <em>Countrywide<\/em>, alors que les nuages s\u2019amoncelaient \u00e0 l\u2019horizon, on s\u2019effor\u00e7a de diversifier l\u2019activit\u00e9, et l\u2019on entreprit d\u2019accorder des pr\u00eats dans ce secteur de l\u2019immobilier commercial, jusque-l\u00e0 chasse gard\u00e9e des banques locales de taille moyenne. La m\u00e9thode envisag\u00e9e pour l\u2019allocation des cr\u00e9dits \u00e9tait, d\u2019un point de vue technique, une m\u00e9thode similaire \u00e0 celle qui pr\u00e9side \u00e0 la cote FICO\u00a0: nous examinerions les donn\u00e9es \u00e9conomiques des \u00e9tablissements susceptibles d\u2019emprunter et nous leur attribuerions une notation. J\u2019engage la discussion et je dis\u00a0: \u00ab\u00a0Nous sommes dans un cycle en train d\u2019entrer dans sa phase n\u00e9gative, il vaudrait mieux fixer notre attention sur le contexte g\u00e9n\u00e9ral dans lequel nous nous trouvons \u2013 en tenant compte de la nature cyclique de l\u2019activit\u00e9 dans notre secteur \u2013 et adapter nos indices \u00e0 la sant\u00e9-m\u00eame de l\u2019immobilier commercial, avant de situer individuellement ensuite les entreprises qui seraient int\u00e9ress\u00e9es par nos services, par rapport \u00e0 ce contexte global\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La diff\u00e9rence de logique est clairement visible, entre celle que l\u2019on envisageait d\u2019adopter et celle que je proposais \u00e0 la place\u00a0: je mettais l\u2019accent sur le collectif \u2013 situ\u00e9 au sein de son histoire \u2013 plut\u00f4t que sur la pr\u00e9disposition individuelle. La seule chose que l\u2019on avait jug\u00e9e jusque-l\u00e0, c\u2019\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment le \u00ab\u00a0penchant\u00a0\u00bb des entreprises \u00e0 rembourser un pr\u00eat. Le fait qu\u2019elles doivent \u00eatre envisag\u00e9es \u00e0 un niveau collectif, c\u2019est-\u00e0-dire par rapport \u00e0 l\u2019\u00e9tat global du secteur financier auquel elles appartiennent n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 pris en consid\u00e9ration. Ma proposition ne fut pas adopt\u00e9e. Si elle l\u2019avait \u00e9t\u00e9, il \u00e9tait de toute mani\u00e8re beaucoup trop tard\u00a0: <em>Countrywide<\/em> fut sauv\u00e9e in extremis de la faillite par son absorption dans <em>Bank of America<\/em> en janvier 2008.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\">La \u00ab\u00a0science\u00a0\u00bb \u00e9conomique <\/span><\/p>\n<p>Fin 2006, quand la presse annon\u00e7a que le secteur de l\u2019immobilier r\u00e9sidentiel am\u00e9ricain tout entier \u00e9tait en difficult\u00e9, aucun de nos outils de gestion du risque \u00e0 <em>Countrywide <\/em>ne signalait le moindre probl\u00e8me. Pourquoi\u00a0? En raison de la mani\u00e8re pr\u00e9cis\u00e9ment dont ces outils envisageaient l\u2019incertitude\u00a0: tous l\u2019ignoraient. Tous les mod\u00e8les financiers et \u00e9conomiques op\u00e9raient des simplifications extr\u00eamement r\u00e9ductrices par rapport aux situations r\u00e9elles. La raison en \u00e9tait tr\u00e8s simple et c\u2019est celle que mentionnent d\u2019ailleurs avec candeur les livres de \u00ab\u00a0science\u00a0\u00bb \u00e9conomique\u00a0: pour rendre le probl\u00e8me soluble.<\/p>\n<p>En science, ce n\u2019est bien entendu pas de cette mani\u00e8re que l\u2019on proc\u00e8de\u00a0: le probl\u00e8me est d\u00e9fini tel qu\u2019il se pose et la simple suggestion qu\u2019il faille le simplifier pour qu\u2019on puisse le r\u00e9soudre provoquerait l\u2019hilarit\u00e9\u00a0: si on ne peut pas le r\u00e9soudre, si on ne trouve pas la solution, on patiente, comme dans le cas de la \u00ab\u00a0gravit\u00e9 quantique\u00a0\u00bb, on cherche et on attend qu\u2019une solution se pr\u00e9sente (il est possible \u00e9ventuellement de la rechercher au niveau collectif, en abordant le probl\u00e8me par des m\u00e9thodes statistiques, comme dans le cas de la \u00ab\u00a0thermodynamique\u00a0\u00bb). En \u00e9conomie, on proc\u00e8de autrement\u00a0: on simplifie le probl\u00e8me jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019on puisse le r\u00e9soudre. Dans le pire des cas, cela signifie simplement que l\u2019on connaissait la solution a priori parce qu\u2019elle correspond \u00e0 une strat\u00e9gie souhait\u00e9e et que l\u2019on reformula le probl\u00e8me jusqu\u2019\u00e0 ce que cette solution pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e puisse s\u2019appliquer.<\/p>\n<p>On utilise beaucoup en finance le calcul diff\u00e9rentiel qui suppose par n\u00e9cessit\u00e9 que le temps est r\u00e9versible. Or dans la sph\u00e8re de l\u2019humain en tout cas, le temps n\u2019est pas r\u00e9versible, mais on l\u2019ignore. Quand on envisage une politique mon\u00e9taire on supposera que la vitesse de circulation de la monnaie est constante. Pourquoi\u00a0? Pour rendre le probl\u00e8me soluble.<\/p>\n<p>Le cr\u00e9do qui est au fondement-m\u00eame de la \u00ab\u00a0science\u00a0\u00bb \u00e9conomique telle qu\u2019elle existe aujourd\u2019hui \u2013 celle qui s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e incapable de voir venir la crise \u2013 c\u2019est l\u2019\u00ab\u00a0individualisme m\u00e9thodologique\u00a0\u00bb. Cet a priori, c\u2019est la n\u00e9gation, \u00e9lev\u00e9e au rang de dogme, d\u2019une dimension collective aux ph\u00e9nom\u00e8nes humains. On vous dit\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019individu existe, et cela seul nous int\u00e9resse\u00a0\u00bb. Ceci veut automatiquement dire que la d\u00e9marche adopt\u00e9e est le contraire de celle qui pr\u00e9side \u00e0 la d\u00e9marche scientifique\u00a0: le point de vue subjectif est mis en avant, et le point de vue objectif ignor\u00e9, ou en tout cas n\u00e9glig\u00e9.<\/p>\n<p>Voici un exemple. \u00c0 proprement parler les banques commerciales ne cr\u00e9ent pas de monnaie\u00a0: elles utilisent celle qu\u2019elles ont \u00e0 leur disposition ou bien en empruntent. Joseph Schumpeter, dans les ann\u00e9es trente, nous expliqua lui que, comme l\u2019individu per\u00e7oit la vitesse de circulation de la monnaie comme \u00e9tant un processus de \u00ab\u00a0cr\u00e9ation mon\u00e9taire\u00a0\u00bb, il faut que les \u00e9conomistes expriment ce processus en ces termes pour s\u2019accommoder de la mani\u00e8re dont l\u2019individu pr\u00e9f\u00e8re se repr\u00e9senter les choses (Cf. Jorion 2009a, pp.\u00a0150-153).<\/p>\n<p>Vous savez qu\u2019en science on s\u2019efforce d\u2019\u00e9liminer la part de la subjectivit\u00e9, pour aller vers un id\u00e9al d\u2019objectivit\u00e9. Dans la \u00ab\u00a0science\u00a0\u00bb \u00e9conomique, \u00e0 partir de la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, on op\u00e8re \u00e0 l\u2019inverse\u00a0: on part de l\u2019objectivit\u00e9 et on \u00ab\u00a0r\u00e9-subjectivise\u00a0\u00bb l\u2019approche.<\/p>\n<p>L\u2019individualisme m\u00e9thodologique suppose qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019effet collectif. On s\u2019int\u00e9resse \u00e0 l\u2019individu et \u00e0 la somme des comportements individuels mais le tout n\u2019est pas consid\u00e9r\u00e9 comme \u00e9tant davantage que la somme des diff\u00e9rentes parties\u00a0: aucune propri\u00e9t\u00e9 neuve ne s\u2019attache \u00e0 la dimension collective.<\/p>\n<p>Pourquoi cet individu, cet <em>homo oeconomicus<\/em>, comme on le qualifie, est-il devenu central \u00e0 la repr\u00e9sentation \u00e9conomique\u00a0? Il a \u00e9t\u00e9 introduit parce qu\u2019avant que n\u2019apparaisse la \u00ab\u00a0science\u00a0\u00bb \u00e9conomique existait \u00e0 sa place l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9conomie politique\u00a0\u00bb. La perspective dans laquelle s\u2019inscrivait celle-ci \u00e9tait au contraire collective\u00a0: elle s\u2019int\u00e9ressait aux groupes, elle s\u2019int\u00e9ressait aux \u00ab\u00a0\u00e9tats\u00a0\u00bb ou aux \u00ab\u00a0classes\u00a0\u00bb, elle se penchait sur les ensembles que constituent les \u00ab\u00a0entrepreneurs\u00a0\u00bb ou industriels, les \u00ab\u00a0travailleurs\u00a0\u00bb ou salari\u00e9s, les \u00ab\u00a0capitalistes\u00a0\u00bb ou investisseurs (qui apportent des capitaux, qui pr\u00eatent de l\u2019argent \u00e0 ceux qui en ont besoin et qui n\u2019en disposent pas au moment-m\u00eame)\u00a0; elle s\u2019int\u00e9ressait \u00e0 eux en tant que groupes aux int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques sp\u00e9cifiques et parfois divergents. Mais ce point de vue collectif mettait en \u00e9vidence, soulignait, qu\u2019il n\u2019est pas \u00e9quivalent d\u2019\u00eatre au sein de l\u2019organisation \u00e9conomique un salari\u00e9, un entrepreneur ou un capitaliste. Cet av\u00e8nement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 de l\u2019individu \u00e0 la place de la classe ou du groupe en \u00ab\u00a0science\u00a0\u00bb \u00e9conomique, n\u2019est donc pas innocent, parce qu\u2019il permet de poser un autre regard sur les choses, de produire un discours qui n\u2019est pas scientifique, qui proc\u00e8de m\u00eame \u00e0 l\u2019inverse de la science\u00a0: qui introduit la subjectivit\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 il y avait l\u2019objectivit\u00e9, qui simplifie le probl\u00e8me jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu\u2019il corresponde \u00e0 la solution pr\u00e9con\u00e7ue.<\/p>\n<p>La \u00ab\u00a0logique de la pr\u00e9disposition\u00a0\u00bb, dont il a \u00e9t\u00e9 question ici, participe de ce m\u00eame effort anti-scientifique\u00a0: elle s\u2019efforce d\u2019importer la pr\u00e9visibilit\u00e9 de la n\u00e9cessit\u00e9 dans un monde o\u00f9 n\u2019existe en r\u00e9alit\u00e9 que le contingent. L\u2019arrogance qui sous-tend cette pr\u00e9tention nous a, nous le savons maintenant, conduit aujourd\u2019hui au bord du gouffre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences\u00a0: <\/strong><\/p>\n<p>Aristote, <em>Topiques, Seconds analytiques<\/em> in <em>Aristotle II<\/em>, trad. H. Tredennick &amp; E.S. Forster, Loeb Classical Library, London, Heinemann, 1960<\/p>\n<p>Aristote, <em>La M\u00e9taphysique<\/em>, Tome 1 et Tome 2, trad. Tricot, J., Paris, Vrin, 1981<\/p>\n<p>Baudry, Louis, <em>La querelle des futurs contingents (Louvain 1465-1475)<\/em>, Paris, Vrin, 1950<\/p>\n<p>Hegel, G.W.F., <em>La Ph\u00e9nom\u00e9nologie de l&rsquo;Esprit, I<\/em>, trad. J. Hyppolite, Paris, Aubier-Montaigne, [1807] 1941<\/p>\n<p>Hegel, G.W.F., <em>Science de la logique, Deuxi\u00e8me Tome\u00a0: La logique subjective ou doctrine du concept<\/em>, trad. Labarri\u00e8re et Jarczyk, Paris, Aubier-Montaigne, [1816] 1981<\/p>\n<p>Hegel, G.W.F., <em>La raison dans l&rsquo;Histoire<\/em>, Paris, U. G. E., [1828] 1979<\/p>\n<p>Jorion, Paul, <em>Principes des Syst\u00e8mes Intelligents<\/em>, Paris, Masson, 1990<\/p>\n<p>Jorion, Paul, \u00ab\u00a0Le prix comme proportion chez Aristote\u00a0\u00bb, <em>La Revue du MAUSS<\/em>, n.s., 15-16,\u00a01992, pp.\u00a0100-110<\/p>\n<p>Jorion, Paul, \u00ab\u00a0Aristotle&rsquo;s theory of price revisited\u00a0\u00bb, <em>Dialectical Anthropology<\/em>, Vol. 23, N\u00b03, 1998, pp.\u00a0247-280<\/p>\n<p>Jorion, Paul, <em>L\u2019argent, mode d\u2019emploi<\/em>, Paris, Fayard, 2009a<\/p>\n<p>Jorion, Paul, <em>Comment la v\u00e9rit\u00e9 et la r\u00e9alit\u00e9 furent invent\u00e9es<\/em>, Paris, Gallimard, 2009b<\/p>\n<p>Kneale, William &amp; Martha Kneale,\u00a0<em>The Development of Logic<\/em>, Oxford, Oxford University Press, [1962] 1986<\/p>\n<p>Koj\u00e8ve, Alexandre, <em>Esquisse d\u2019une ph\u00e9nom\u00e9nologie du droit<\/em>, Paris, Gallimard, 1981<\/p>\n<p>Platon, <em>\u00c5\u2019uvres compl\u00e8tes<\/em>, Tome I, La Pl\u00e9iade, Paris, Gallimard, 1950<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Ce texte a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 le 5 septembre 2009 au colloque \u00ab\u00a0Parier sur l&rsquo;incertitude\u00a0\u00bb, organis\u00e9 \u00e0 Bruxelles par Dominique Deprins.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La repr\u00e9sentation de l\u2019incertitude en finance a jou\u00e9 un r\u00f4le essentiel dans le d\u00e9clenchement-m\u00eame de la crise qui d\u00e9buta en 2007 et dont les diff\u00e9rentes phases ne cessent d\u2019\u00e9voluer, chacune apportant son nouveau lot de [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[307,20,8,12],"tags":[359,449,2061,453,361,455,2063,360,454,2062,1812,1078],"class_list":["post-40793","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-finance","category-philosophie","category-philosophie-des-sciences","category-subprime","tag-aristote","tag-cote-fico","tag-diodore-cronos","tag-divination","tag-g-w-f-hegel","tag-phrenologie","tag-pierre-de-rivo","tag-platon","tag-predisposition","tag-querelle-des-futurs-contingents","tag-scolastique","tag-socrate"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/40793","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=40793"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/40793\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":88950,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/40793\/revisions\/88950"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=40793"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=40793"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=40793"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}