{"id":4108,"date":"2009-08-10T16:49:06","date_gmt":"2009-08-10T14:49:06","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=4108"},"modified":"2009-08-10T16:49:06","modified_gmt":"2009-08-10T14:49:06","slug":"la-science-economique-n%e2%80%99aura-pas-lieu-par-daniel-duet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2009\/08\/10\/la-science-economique-n%e2%80%99aura-pas-lieu-par-daniel-duet\/","title":{"rendered":"La science \u00e9conomique n\u2019aura pas lieu, par Daniel Duet"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9. Paru \u00e9galement dans <b>Les Cahiers pour l&rsquo;histoire de l&rsquo;\u00e9pargne<\/b>, n\u00b012, 2009\n<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>LA SCIENCE ECONOMIQUE N\u2019AURA PAS LIEU \u2026 <\/strong> <\/p>\n<p>Face \u00e0 la grave crise financi\u00e8re travers\u00e9e par le monde actuellement, et comme cela a \u00e9t\u00e9 pratiquement chaque fois le cas dans des circonstances historiques semblables, l\u2019\u00e9conomie est interrog\u00e9e. Pourquoi l\u2019\u00e9conomie, qui se pr\u00e9tend une science, n\u2019a-t-elle pu pr\u00e9voir la catastrophe qui s\u2019annon\u00e7ait ? <\/p>\n<p>Certes, tel ou tel \u00e9conomiste pourra toujours pr\u00e9tendre l\u2019avoir fait, mais alors, pourquoi l\u2019\u00e9conomie, en tant que discipline, elle qui accumule les recherches depuis plus de deux si\u00e8cles au moins et dont les bataillons sont si nombreux dans toutes les institutions publiques et priv\u00e9es, ne s\u2019est-elle pas constitu\u00e9e un socle capable d\u2019indiquer aux d\u00e9cideurs de toute nature les moyens de pr\u00e9venir ce genre d\u2019emballement, qui, on en conviendra, touche le syst\u00e8me au c\u0153ur. Pourquoi, en d\u00e9finitive, en reste-t-on toujours, en \u00e9conomie, \u00e0 ce qui ressemble plus \u00e0 des opinions qu\u2019\u00e0 des conclusions scientifiques qui s\u2019imposeraient \u00e0 tous ?<\/p>\n<p>Et si ces questions n\u2019avaient pas de sens ? Et si adresser ces demandes \u00e0 l\u2019\u00e9conomie d\u00e9bouchait sur un impossible, tout simplement parce que l\u2019\u00e9conomie, par essence, n\u2019est pas et ne saurait \u00eatre une science ?<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Ainsi, l\u2019\u00e9conomie est devenue la mani\u00e8re de d\u00e9couvrir comment les biens<br \/>\n                            qui permettent l\u2019enrichissement sont produits et \u00e9chang\u00e9s. L\u2019\u00e9change est<br \/>\n                            promu au rang de comportement universel, par principe, sans r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des<br \/>\n                            conditions historiques, politiques ou morales particuli\u00e8res. Et l\u2019\u00e9conomie est la<br \/>\n                            science qui permet d\u2019\u00e9tudier tout cela en le mettant en \u00e9quation \u00bb<\/p>\n<p>Christian Chavagneux, <i>De l\u2019\u00e9conomie politique \u00e0 la science Economique<\/i>, Alternatives \u00e9conomiques, 3 \u00e8me trimestre 2007<\/p>\n<p>                            \u00ab Je peux pr\u00e9voir le mouvement des corps, pas la col\u00e8re des gens \u00bb<\/p>\n<p>Isaac Newton apr\u00e8s avoir perdu 20 000 livres en bourse (1720) <\/p><\/blockquote>\n<p>Depuis un lointain pass\u00e9, l\u2019\u00e9conomie se vit comme une science. Songeons \u00e0 l\u2019ambition d\u00e9miurgique de Marx qui souhaitait d\u00e9couvrir les lois de l\u2019\u00e9conomie afin de les utiliser au service de la praxis qu\u2019il appelait de ses v\u0153ux, \u00e0 Walras qui r\u00eavait de mettre en \u00e9quations rien moins que l\u2019\u00e9quilibre \u00e9conomique g\u00e9n\u00e9ral et aux constructions de la micro \u00e9conomie contemporaine fond\u00e9e sur l\u2019id\u00e9e d\u2019un sujet \u00e9conomique r\u00e9ductible \u00e0 la fiction de l\u2019homo oeconomicus.<\/p>\n<p><!--more--><strong>L\u2019\u00e9conomie se vit comme une science<\/strong> <\/p>\n<p>De fait, si l\u2019on essaie de caract\u00e9riser cette d\u00e9marche qui, en r\u00e9alit\u00e9, en dit beaucoup plus sur l\u2019id\u00e9al de ses promoteurs que sur l\u2019objet qu\u2019ils visent et qu\u2019ils ratent, c\u2019est autour de la volont\u00e9 de mettre le r\u00e9el social en \u00e9quations que tourne, d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre, ce projet. On peut, en effet, prendre le terme de science dans une acception mesur\u00e9e. Il s\u2019agira alors de postuler \u00e0 la rigueur de la d\u00e9marche, \u00e0 la v\u00e9rification des faits avanc\u00e9s et \u00e0 leur objectivation chaque fois que possible, \u00e0 la coh\u00e9rence du discours. Dans ce sens l\u00e0, la plupart des disciplines qui ont pour but la connaissance peuvent se dire \u00ab scientifiques \u00bb. Ce n\u2019est pas dans un cadre si modeste et minimaliste que s\u2019est historiquement plac\u00e9e l\u2019\u00e9conomie lorsqu\u2019elle a voulu se pr\u00e9tendre \u00ab scientifique \u00bb, mais au sens, beaucoup plus fort, qui est celui du projet des sciences de la nature depuis le XIX \u00e8me si\u00e8cle. <\/p>\n<p>Bergson a tr\u00e8s bien d\u00e9fini la nature de ce projet : \u00ab La science mesure et calcule en vue de pr\u00e9voir et d\u2019agir. Elle suppose d\u2019abord, elle constate ensuite que l\u2019univers est r\u00e9gi par des lois math\u00e9matiques \u00bb L\u2019\u00e9conomie \u00e0 pr\u00e9tention scientifique a souhait\u00e9, d\u00e8s l\u2019origine, s\u2019inscrire dans cette logique, qui est celle de la physique notamment, consid\u00e9rant donc, par l\u00e0, que son univers, l\u2019univers des faits \u00e9conomiques, \u00e9tait \u00ab r\u00e9gi par des lois math\u00e9matiques \u00bb. Elle a pr\u00e9tendu que son objet d\u2019\u00e9tude \u00e9tait justiciable, pour l\u2019essentiel, du traitement math\u00e9matique et qu\u2019il pouvait donc donner lieu, sans obstacle de principe, \u00e0 mesure, calcul, formalisation ; que ce traitement du r\u00e9el \u00e9conomique permettait de formuler des lois amenant \u00e0 comprendre la nature profonde des ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e9tudi\u00e9s et dot\u00e9es d\u2019une capacit\u00e9 pr\u00e9dictive s\u00e9rieuse en mati\u00e8re de comportements et d\u2019\u00e9volution. C\u2019est l\u00e0 le projet de l\u2019\u00e9conomie \u00e0 pr\u00e9tention scientifique et cela reste l\u2019id\u00e9ologie affich\u00e9e par l\u2019\u00e9conomie acad\u00e9mique d\u00e9montr\u00e9e, notamment, par sa v\u00e9n\u00e9ration de la formalisation math\u00e9matique pr\u00e9sent\u00e9e comme gage et pierre de touche de sa scientificit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>\u00ab Les \u00e9conomistes op\u00e8rent \u00e0 merveille sur le mort et martyrisent le vif \u00bb<\/strong> <\/p>\n<p>H\u00e9las, eu \u00e9gard \u00e0 l\u2019ambition originelle de ma\u00eetrise explicative et pr\u00e9dictive, c\u2019est le ratage qui est au rendez-vous et cela ne date pas d\u2019aujourd\u2019hui : le r\u00e9el qu\u2019on pr\u00e9tendait ainsi saisir fuit de tous c\u00f4t\u00e9s, que ce soit dans l\u2019explication ou dans la pr\u00e9vision. On peut en identifier les causes \u00e0 deux niveaux essentiels. Dans la volont\u00e9 de \u00ab d\u00e9couper \u00bb un objet \u00e9conomique \u00ab pur \u00bb &#8211; un fantasme qui remonte \u00e0 Walras &#8211; au sein du r\u00e9el humain et social, tout d\u2019abord. Une telle action de d\u00e9coupage ne serait pas ill\u00e9gitime si l\u2019objet s\u2019y pr\u00eatait. Mais ce n\u2019est pas le cas : l\u2019\u00e9conomique est habit\u00e9, contamin\u00e9 pourrions nous presque dire en r\u00e9action, par le social et par l\u2019humain au sein de tous ses processus. Et la seule saisie s\u00e9rieuse de sa nature passe par le fait de le mettre de fa\u00e7on permanente en relation avec les faits humains et sociaux dans lesquels il est indissociablement \u00ab serti \u00bb, pour reprendre l\u2019expression de Karl Polanyi. En se livrant \u00e0 cette op\u00e9ration d\u2019extraction, de mutilation en v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est la r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019elle pr\u00e9tend saisir que l\u2019\u00e9conomie assassine, au pire, ou dont elle casse le ressort, au mieux, si l\u2019on peut dire. \u00ab Les \u00e9conomistes ont un excellent scalpel et un bistouri \u00e9br\u00e9ch\u00e9, disait d\u00e9j\u00e0 Chamfort. Ils op\u00e8rent \u00e0 merveille sur le mort et martyrisent le vif \u00bb : il serait effectivement g\u00eanant pour un chirurgien de tuer son patient pour l\u2019op\u00e9rer plus tranquillement. C\u2019est pourtant bien ce que font les \u00e9conomistes scientistes ! La deuxi\u00e8me mutilation que fait subir l\u2019\u00e9conomie \u00e0 son objet c\u2019est le traitement math\u00e9matique lui m\u00eame qui r\u00e9duit, aplatit et appauvrit le r\u00e9el qu\u2019il pr\u00e9tend appr\u00e9hender. Le r\u00e9sultat peut, certes, souvent atteindre \u00e0 une \u00e9l\u00e9gance s\u00e9duisante, mais au prix du r\u00e9alisme. Ainsi, souvent, le chercheur en \u00e9conomie fait malheureusement penser au chercheur de cl\u00e9 qui reste sous la lumi\u00e8re du lampadaire parce qu\u2019on y voit plus clair : la s\u00e9duisante clart\u00e9 des math\u00e9matiques ne fait pas revenir la cl\u00e9 sous le lampadaire s\u2019il s\u2019av\u00e8re qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 perdue dans une zone d\u2019ombre ! N\u2019est-ce pas ce qu\u2019affirmait Maurice Allais, le seul Nobel fran\u00e7ais d\u2019\u00e9conomie \u00e0 ce jour, lorsqu\u2019il se d\u00e9solait \u00e0 propos de l\u2019\u00e9conomie acad\u00e9mique : \u00ab aujourd\u2019hui on n\u2019a que trop l\u2019impression que l\u2019\u00e9conomie est simplement consid\u00e9r\u00e9e comme un pr\u00e9texte pour faire des math\u00e9matiques et que la beaut\u00e9 des d\u00e9monstrations est pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e \u00e0 la ressemblance avec la r\u00e9alit\u00e9 \u00bb ? C\u2019est un propos de la fin des ann\u00e9es soixante que l\u2019auteur r\u00e9it\u00e9rera au cours des ann\u00e9es quatre vingt dix. Et toujours actuel.<\/p>\n<p><strong>Produire des th\u00e9ories comme fin en soi ?<\/strong> <\/p>\n<p>Ce double mouvement de d\u00e9coupage et de r\u00e9duction g\u00e9n\u00e8re une cons\u00e9quence plaisante : la r\u00e9introduction quelque peu ridicule de dimensions pr\u00e9alablement \u00e9cart\u00e9es abusivement mais dont l\u2019absence finit par \u00eatre insoutenable. Ainsi, entre de nombreux exemples que l\u2019on pourrait donner en la mati\u00e8re, cet \u00e9minent \u00e9conomiste qui d\u00e9couvre dans un savant article des Echos d\u2019octobre 2005, la n\u00e9cessit\u00e9 de prendre en compte \u00ab l\u2019optimisme et le pessimisme \u00bb, qu\u2019il d\u00e9cr\u00e8te d\u2019ailleurs comme \u00e9tant des cat\u00e9gories \u00ab \u00e9conomiques \u00bb et dont il identifie l\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e0 la suite, dit il, d\u2019un rapprochement \u00ab r\u00e9cent \u00bb de l\u2019analyse \u00e9conomique avec la psychologie. C\u2019est bien le fait que l\u2019\u00e9conomie ait \u00e9vacu\u00e9 si longtemps de telles r\u00e9alit\u00e9s qui devrait poser probl\u00e8me \u00e0 cet \u00e9minent sp\u00e9cialiste. Et le fait de pr\u00e9senter comme une avanc\u00e9e \u00ab scientifique \u00bb ce qui n\u2019est en fait qu\u2019une consternante platitude, \u00e0 savoir le fait de consid\u00e9rer le pessimisme et l\u2019optimisme d\u00e8s lors qu\u2019on s\u2019int\u00e9resse \u00e0 des attitudes et \u00e0 des choix \u00e9conomiques, devrait, peut \u00eatre, l\u2019amener \u00e0 s\u2019interroger assez fondamentalement sur la pertinence des d\u00e9coupages d\u2019objets op\u00e9r\u00e9s par sa discipline. Ce n\u2019est pas son attitude et, ce faisant, le traitement qu\u2019il propose risque fort de manquer \u00e0 nouveau son objet en le soumettant \u00e0 une de ces moulinettes mod\u00e9lisatrices, dans lesquelles se complait avec d\u00e9lectation l\u2019\u00e9conomie. Au final, nous ne comprendrons peut-\u00eatre pas tellement mieux comment op\u00e8rent l\u2019optimisme et le pessimisme dans le champ de choix \u00e9conomiques qui ne sont jamais qu\u2019\u00e9conomiques, mais nous aurons h\u00e9rit\u00e9 d\u2019un jeu d\u2019\u00e9quations de plus sur le sujet. N\u2019est ce pas ce d\u00e9sir, voire ce d\u00e9lire, mod\u00e9lisateur, produisant un savoir \u00ab aussi riche qu\u2019immobile \u00bb selon l\u2019expression d\u2019Alain Minc, qui conduisit, dans un colloque, un \u00e9conomiste \u00e0 d\u00e9finir l\u2019\u00e9conomie comme \u00ab une science qui n\u2019est pas capable de faire des pr\u00e9dictions mais qui produit des th\u00e9ories \u00bb ? C\u2019est peut peut-\u00eatre l\u00e0 l\u2019aboutissement logique d\u2019une discipline \u00e0 l\u2019ambition si mal cibl\u00e9e : produire des th\u00e9ories comme fin en soi ! Comment s\u2019\u00e9tonner d\u00e8s lors, pour donner l\u00e0 aussi un exemple entre cent, qu\u2019un lecteur qui se serait report\u00e9 \u00e0 une revue de tr\u00e8s bon niveau dans le monde de l\u2019assurance consacrant un dossier \u00e0 la perception du risque &#8211; la revue Risques de septembre 1999, pour \u00eatre pr\u00e9cis- n\u2019y aurait rien d\u00e9couvert sur la th\u00e9orie de l\u2019utilit\u00e9 esp\u00e9r\u00e9e, pourtant pr\u00e9sent\u00e9e par les \u00e9conomistes acad\u00e9miques comme \u00e9tant \u00e0 la base de toutes les th\u00e9ories de l\u2019assurance, sinon le constat qu\u2019elle se r\u00e9v\u00e8le incompatible avec les comportements des sujets. Le m\u00eame lecteur y aurait \u00e9galement constat\u00e9, sur les neuf articles du dossier en question, une seule signature d\u2019\u00e9conomiste contre cinq signatures de psychologues : beaucoup de th\u00e9orie, donc, pour peu de chose \u2026 <\/p>\n<p><strong>Les \u00e9conomistes croient-ils en leurs mythes ? <\/strong> <\/p>\n<p>D\u00e9sir &#8211; voire d\u00e9lire- mod\u00e9lisateur : c\u2019est donc la formulation qui nous est venue sous la plume s\u2019agissant de la pratique de l\u2019\u00e9conomie acad\u00e9mique. Ce n\u2019est sans doute pas par hasard. Ce \u00e0 quoi l\u2019\u00e9conomie \u00e0 pr\u00e9tention scientiste a adh\u00e9r\u00e9, d\u00e8s ses origines, c\u2019est au \u00ab discours de la science \u00bb \u2013 \u00e0 distinguer de la pratique scientifique courante, moins id\u00e9ologique. Ce discours, face aux incertitudes et aux apories du r\u00e9el, vise \u00e0 nous en d\u00e9barrasser et \u00e0 nous faire entrer dans l\u2019\u00e8re des certitudes et de l\u2019indiscutable expertise. La volont\u00e9 de \u00ab faire science \u00bb se r\u00e9v\u00e8le alors comme fantasme de prise sur le r\u00e9el et d\u00e9sir de le faire passer par le prisme d\u2019une vision d\u2019un monde r\u00e9duit au pur quantifiable. Lorsque nous \u00e9non\u00e7ons cela nous savons bien que, dans leur travail de mod\u00e9lisation, la plupart des \u00e9conomistes se pensent modestes et respectueux de la complexit\u00e9 de l\u2019objet qu\u2019ils \u00e9tudient, entourant leur approche de toute une s\u00e9rie de pr\u00e9cautions et de limitations. Mais ce que nous pointons en parlant de posture pr\u00e9tentieuse, et non en les mettant en cause eux-m\u00eames \u00e0 titre individuel mais en visant leur d\u00e9marche, c\u2019est la pr\u00e9tention \u00e0 faire entrer le social dans le lit de Procuste de leurs \u00e9quations. Il est si confortable de construire une douillette protection qui dispense d\u2019aller vers un r\u00e9el \u00ab impur \u00bb dont on cherche tellement \u00e0 rester \u00e9loign\u00e9. C\u2019est Jacques Lesourne qui le disait, il y a de nombreuses ann\u00e9es d\u00e9j\u00e0, en visant une savante soci\u00e9t\u00e9 fi\u00e8re de la sophistication de ses outils: \u00ab les bruits du ch\u00f4mage et de l\u2019inflation ne p\u00e9n\u00e8trent pas dans les enceintes insonoris\u00e9es de la Soci\u00e9t\u00e9 d\u2019\u00e9conom\u00e9trie\u2026 \u00bb C\u2019est ainsi que l\u2019on s\u00e9lectionne les futurs \u00e9conomistes \u00e0 travers leur soumission \u00e0 l\u2019outil math\u00e9matique, comme l\u2019on s\u00e9lectionne, depuis quelque temps d\u00e9j\u00e0, les futurs m\u00e9decins de la m\u00eame fa\u00e7on : ne parlons plus de vocation, parlons science ou, en tout cas, mythe scientiste. \u00ab Les grecs ont-ils cru \u00e0 leurs mythes ?\u00bb s\u2019interrogeait Paul Veyne. Nos \u00e9conomistes croient-ils aux leurs ? Dans le premier cas la r\u00e9ponse est \u00e9videmment oui. Dans le second \u00e9galement, je le crains\u2026 <\/p>\n<p><strong>Une interaction bien trop complexe et non pr\u00e9visible <\/strong> <\/p>\n<p>Le fait que l\u2019incertitude ne soit pas r\u00e9ductible, que le social soit tiss\u00e9 de paradoxes inconciliables et que le quantitatif n\u2019\u00e9puise pas le r\u00e9el, n\u2019appelle pas \u00e0 renoncer \u00e0 comprendre ce qui peut l\u2019\u00eatre, mais plut\u00f4t \u00e0 une pratique ouverte, modeste et empirique de la recherche \u00e9conomique. Consid\u00e9rons le r\u00f4le de l\u2019\u00e9conomiste dans les d\u00e9bats politiques li\u00e9s, par exemple, aux p\u00e9riodes \u00e9lectorales. On peut et on doit soumettre les projets des candidats \u00e0 l\u2019examen des \u00e9conomistes : on peut chiffrer, on peut relever les invraisemblances, les incoh\u00e9rences ou les promesses manifestement irr\u00e9alistes. Mais encore faut-il le faire avec prudence, car le r\u00e9el social est complexe et ce qui para\u00eet pouvoir \u00eatre dit en premi\u00e8re analyse peut avoir \u00e0 \u00eatre modifi\u00e9 du fait de facteurs humains, sociaux, psychologiques, politiques qui ne peuvent se r\u00e9duire \u00e0 l\u2019aspect purement \u00e9conomique et \u00e0 l\u2019aspect simplement chiffr\u00e9 : des effets de leadership, des synergies pr\u00e9visibles ou non pr\u00e9visibles a priori, des changements de croyance ou de comportements plus ou rapides. L\u2019\u00e9conomiste a donc la parole. Dans certains cas elle pourra \u00eatre tr\u00e8s assur\u00e9e, dans d\u2019autres elle devra \u00eatre d\u00e9livr\u00e9e avec prudence : il vaut mieux ne pas se prononcer que jouer les Diafoirus et les m\u00e9decins de Moli\u00e8re \u2026 Cette parole \u00e9conomique ne pourra, en tout cas, pr\u00e9tendre aboutir \u00e0 mod\u00e9liser les param\u00e8tres des cons\u00e9quences des choix \u00e9lectoraux, bas\u00e9s, comme tout ce qui rel\u00e8ve des projets humains, sur une interaction bien trop complexe et non pr\u00e9visible entre le poids des choses, la volont\u00e9 des hommes et le hasard des \u00e9v\u00e8nements. Car le poids des choses n\u2019est que partiellement quantifiable, la nature m\u00eame de la volont\u00e9 des hommes est de cr\u00e9er de l\u2019inattendu et les manifestations du hasard surgissent, par d\u00e9finition, masqu\u00e9es. Cette r\u00e9f\u00e9rence au contexte \u00e9lectoral nous para\u00eet illustrer ce que peut \u00eatre le recours au savoir \u00e9conomique et la nature m\u00eame de celui ci. Ne nous conduit-elle pas \u00e0 se qui pourrait ressembler \u00e0 un retour \u00e0 Smith et \u00e0 l\u2019\u00e9conomie politique et empirique ? Adam Smith a \u00e9crit, parall\u00e8lement \u00e0 sa fameuse Richesse des nations, un Trait\u00e9 des sentiments moraux auquel il accordait plus d\u2019importance qu\u2019\u00e0 ses textes \u00e9conomiques. Il pensait que l\u2019\u00e9conomique n\u2019\u00e9tait qu\u2019un aspect partiel de l\u2019agir humain, qui devait rester \u00e0 sa juste place. De m\u00eame, avant que la volont\u00e9 de faire science ne prenne progressivement l\u2019ascendant au cours des XIXi\u00e8me et XXi\u00e8me si\u00e8cle, l\u2019\u00e9conomie s\u2019est longtemps d\u00e9finie comme \u00ab \u00e9conomie politique \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire ins\u00e9r\u00e9e dans la dimension politique du r\u00e9el social. Plus tard, se d\u00e9tournant d\u2019une \u00e9conomie se pr\u00e9tendant classique et s\u00fbre d\u2019elle-m\u00eame, mais incapable de produire des conseils pertinents face \u00e0 l\u2019ampleur de la crise, J M Keynes a rapproch\u00e9 l\u2019analyse \u00e9conomique d\u2019une pragmatique qu\u2019elle n\u2019aurait jamais d\u00fb cesser d\u2019\u00eatre. Pragmatique certes assise sur un effort de th\u00e9orisation n\u00e9cessaire, mais pens\u00e9e comme limit\u00e9e dans sa vis\u00e9e et s\u2019appuyant sur la prise en compte r\u00e9aliste des faits et sur les r\u00e9alit\u00e9s observables. Apr\u00e8s lui, nombre de ses successeurs ont acad\u00e9mis\u00e9 sa d\u00e9marche pour la r\u00e9ins\u00e9rer dans les moules traditionnels\u2026 <\/p>\n<p><strong>Se consid\u00e9rer comme une discipline historique et politique <\/strong> <\/p>\n<p>Sur la base de ces brillants pr\u00e9c\u00e9dents, il faut r\u00e9affirmer que l\u2019\u00e9conomie ne peut \u00eatre qu\u2019un savoir humain et social et qu\u2019elle ne peut pr\u00e9tendre \u00e0 la scientificit\u00e9 des sciences de la nature, surtout \u00e0 un \u00e2ge ou celles-ci int\u00e8grent \u00e0 leurs raisonnements l\u2019ind\u00e9termin\u00e9 et le probabilisme. L\u2019analyse \u00e9conomique peut viser \u00e0 la rigueur et \u00e0 l\u2019objectivit\u00e9 lorsque c\u2019est possible, mais doit rester ouverte \u00e0 l\u2019al\u00e9a et au jeu des interactions humaines. Pour ce faire, elle ne doit pas chercher \u00e0 toute force \u00e0 forclore le sujet, ses paradoxes et son opacit\u00e9 \u00e0 lui m\u00eame dans une micro \u00e9conomie mutilante et bas\u00e9e sur une mauvaise abstraction, ni \u00e0 se donner l\u2019illusion de la compr\u00e9hension dans une macro \u00e9conomie qui m\u00e9canise le social, tombant ainsi dans le pi\u00e8ge d\u2019un double non sens anthropologique : celui d\u2019un sujet transparent \u00e0 lui-m\u00eame et celui d\u2019un social soluble dans la raison. Elle a, au contraire, \u00e0 demeurer attentive \u00e0 l\u2019observation des processus de logique irrationnelle qui mettent \u00e0 mal l\u2019id\u00e9al scientiste et \u00e0 ne pas pr\u00e9tendre pouvoir toujours les comprendre. Alan Greenspan lorsqu\u2019il \u00e9voquait \u00ab l\u2019exub\u00e9rance irrationnelle des march\u00e9s financiers \u00bb ou Patrick Artus lorsqu\u2019il fr\u00e9missait \u00e0 l\u2019id\u00e9e que la recherche par le capital occidental d\u2019une \u00ab rentabilit\u00e9 irrationnelle \u00bb puisse g\u00e9n\u00e9rer de graves crises sciant la branche m\u00eame sur laquelle il est assis, sentaient bien de quel grain et de quels paradoxes est fait le r\u00e9el humain et de quel hubris les pratiques \u00e9conomiques peuvent \u00eatre porteuses. De ce point de vue, l\u2019actuelle crise financi\u00e8re, au cours de laquelle, pour tous ceux pour qui l\u2019\u00e9conomie est rationnelle, \u00ab subprimes \u00bb a si fortement rim\u00e9 avec \u00ab surprise \u00bb, apporte une nouvelle et claire confirmation. L\u2019\u00e9conomie peut donc chercher \u00e0 quantifier, mais en remettant l\u2019outil math\u00e9matique \u00e0 sa juste place et en sachant s\u2019en d\u00e9tourner lorsqu\u2019il n\u2019est utilis\u00e9 que pour faire illusion : elle doit savoir renoncer \u00e0 produire des \u00ab mod\u00e8les abstraits pour des \u00e9conomies imaginaires \u00bb selon l\u2019expression d\u2019Edmond Mallinvaud. Une certaine utilisation des math\u00e9matiques par les th\u00e9ories financi\u00e8res n\u2019a-t-elle pas \u00e9t\u00e9 aux limites du charlatanisme ? Elle doit s\u2019abstenir de d\u00e9livrer des th\u00e9or\u00e8mes indiscutables l\u00e0 ou il n\u2019y a que des v\u00e9rit\u00e9s partielles et des hypoth\u00e8ses pr\u00e9caires. Elle doit, certes, tenter d\u2019isoler m\u00e9thodologiquement les faits principalement \u00e9conomiques, lorsque c\u2019est n\u00e9cessaire et possible, mais en gardant \u00e0 tout moment la capacit\u00e9 \u00e0 les r\u00e9ins\u00e9rer dans les faits humains et sociaux, avec l\u2019ind\u00e9termination qui caract\u00e9rise ces derniers, lorsque cela devient indispensable pour la compr\u00e9hension des faits \u00e9conomiques eux-m\u00eames. Bref, elle ne doit pas voir comme quelque chose de n\u00e9gatif, bien au contraire, le fait de se consid\u00e9rer comme une discipline de nature historique et politique et le fait d\u2019int\u00e9grer \u00e0 son approche l\u2019ind\u00e9terminisme du psychologique et du social. Elle gagnera en richesse et en pertinence ce qu\u2019elle perdra en illusion de ma\u00eetrise.<\/p>\n<p>Mais l\u2019\u00e9conomie scientiste peut-elle renoncer \u00e0 ce fantasme par lequel elle cherche, depuis si longtemps, \u00e0 se faire passer pour ce qu\u2019elle n\u2019est pas et croit pouvoir affirmer vis-\u00e0-vis des autres savoirs sociaux une sup\u00e9riorit\u00e9 qui n\u2019est que factice ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9. Paru \u00e9galement dans <b>Les Cahiers pour l&rsquo;histoire de l&rsquo;\u00e9pargne<\/b>, n\u00b012, 2009 <\/p>\n<\/blockquote>\n<p><strong>LA SCIENCE ECONOMIQUE N\u2019AURA PAS LIEU \u2026 <\/strong> <\/p>\n<p>Face \u00e0 la grave crise financi\u00e8re travers\u00e9e par le monde actuellement, et comme cela a \u00e9t\u00e9 pratiquement chaque fois le cas dans des circonstances historiques semblables, l\u2019\u00e9conomie est interrog\u00e9e. 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