{"id":41101,"date":"2012-09-04T01:27:55","date_gmt":"2012-09-03T23:27:55","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=41101"},"modified":"2013-01-02T00:35:13","modified_gmt":"2013-01-01T23:35:13","slug":"une-apres-midi-au-musee-par-vice","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2012\/09\/04\/une-apres-midi-au-musee-par-vice\/","title":{"rendered":"<b>UNE APR\u00c8S-MIDI AU MUS\u00c9E<\/b>, par Vic\u00e8"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9<\/p><\/blockquote>\n<p>Ce samedi, au lieu de d\u00e9ambuler dans la FeNAC, \u00e0 l\u2019abri (le traditionnel crachin du 14 juillet tombait sur la bonne ville de R***, rendant l\u2019air poisseux et vous gla\u00e7ant jusqu\u2019aux os), je d\u00e9cidai d\u2019aller au Mus\u00e9e\u00a0: un singulier mus\u00e9e, \u00e0 vrai dire, tout neuf, dont le souvenir embrum\u00e9 de myst\u00e8re, pour moi, reste obscurci par une forte dose d\u2019onirisme. Je m\u2019explique \u2013 non, je <em>raconte<\/em>.<\/p>\n<p>R\u00eave ou pas, en tout cas, je payai bel et bien les 5 euros d\u2019entr\u00e9e, plein tarif\u00a0: avec sa casquette bleu-marine pour livr\u00e9e (l\u2019\u00e9cusson de la ville \u00e9tait brod\u00e9 sur la visi\u00e8re), le caissier d\u00e9tacha de sa souche un petit coupon cartonn\u00e9, num\u00e9rot\u00e9, au timbre de la \u00ab\u00a0Recette municipale\u00a0\u00bb, puis il le poin\u00e7onna en m\u2019indiquant le d\u00e9but de la visite.<\/p>\n<p>Tout d\u2019abord, je faillis m\u2019\u00e9garer, malgr\u00e9 les panneaux\u00a0: deux fl\u00e8ches, l\u2019une indiquant le Mus\u00e9e, l\u2019autre la Pr\u00e9fecture, qu\u2019un petit malin avait semble-t-il interverties. Ces nobles institutions partageaient d\u00e9sormais le m\u00eame toit, par souci d\u2019\u00e9conomie\u00a0; on avait profit\u00e9 de l\u2019occasion pour \u00e9liminer des \u00ab\u00a0doublons\u00a0\u00bb, par la mise en commun de postes budg\u00e9taires (l\u2019entretien des locaux, le gardiennage et le secr\u00e9tariat, entre autres).<\/p>\n<p>C\u2019est mon coll\u00e8gue Bernard \u2013 Nanard \u2013 d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 C.G.F. du service, qui surveillait le hall de la Grande Galerie\u00a0: il m\u2019avait vivement enjoint \u00e0 \u00ab\u00a0faire le Mus\u00e9e\u00a0\u00bb, comme on dit \u2013 de m\u00eame qu\u2019\u00e0 Paris, il faut \u00ab\u00a0faire le Louvre\u00a0\u00bb \u2013 me pr\u00e9sentant la chose comme un \u00ab\u00a0devoir\u00a0\u00bb sacr\u00e9, un hommage rendu aux victoires du combat syndical. Si je n\u2019ai toujours pas saisi en quoi ce \u00ab\u00a0devoir\u00a0\u00bb consistait, je sais en revanche fort bien ce que j\u2019y ai vu.<\/p>\n<p><!--more-->Une fois entr\u00e9, j\u2019eus la satisfaction d\u2019apercevoir Nanard dans l\u2019encoignure de la porte (la porte monumentale, \u00e0 double battant), sur un tabouret de toile sans dossier, la t\u00eate renvers\u00e9e sur la frise stuqu\u00e9e\u00a0: une suite de bas-reliefs en m\u00e9daillons, repr\u00e9sentant par ordre chronologique les conservateurs en chef du Mus\u00e9e, depuis Napol\u00e9on I<sup>er<\/sup>. Il ronflait bouche ouverte, mains crois\u00e9es sur l\u2019estomac \u2013 un ma\u00eetre-bedon, soigneusement fourbi \u00e0 la saucisse-frites et \u00e0 la bi\u00e8re blonde, orgueil de sa jeunesse\u00a0; une barbiche poivre-et-sel d\u00e9bordait sur son pull-over vert-pomme \u00e0 col en V, rapi\u00e9c\u00e9 aux coudes. Un pantalon de velours c\u00f4tel\u00e9, l\u00e9g\u00e8rement trop court, mais \u00ab\u00a0qui en avait vu d\u2019autres\u00a0\u00bb, compl\u00e9tait sa tenue. Ce vieux militant, blanchi sous le harnois, discutait volontiers d\u2019actualit\u00e9s et de politique, lors de ses passages dans les services, mais par-dessus tout, il adorait tenir la petite chronique mondaine de la pr\u00e9fecture.<\/p>\n<p>Quand il ne passait pas ses heures de d\u00e9charge \u00e0 ronfler au Mus\u00e9e, il fron\u00e7ait les sourcils au bureau, tapant avec deux doigts des tracts incisifs sur l\u2019hypocrisie du corps pr\u00e9fectoral, le \u00ab\u00a0double-jeu\u00a0\u00bb du pouvoir, et pestant sur le faible engagement des nouvelles recrues \u2013 cette g\u00e9n\u00e9ration Sida et ch\u00f4mage, qui courbe l\u2019\u00e9chine mais n\u2019en pense pas moins, et qui forme \u00ab\u00a0l\u2019inqui\u00e9tante rel\u00e8ve\u00a0\u00bb, selon son mot.<\/p>\n<p>Dans ce Mus\u00e9e, donc, que vis-je\u00a0? La Grande Galerie \u00e9tait consacr\u00e9e aux services d\u2019accueil du public, selon la vieille appellation, qu\u2019un r\u00e9cent \u00ab\u00a0lifting\u00a0\u00bb avait rebaptis\u00e9, d\u2019apr\u00e8s l\u2019inscription du linteau, en lettres dor\u00e9es\u00a0: \u00ab\u00a0Staff du Front-Office\u00a0\u00bb. Un fr\u00e9missement de\u2026 disons de curiosit\u00e9, me parcourut l\u2019\u00e9chine quand je p\u00e9n\u00e9trai dans l\u2019auguste enceinte (haute de 45 m\u00e8tres sous vo\u00fbte), construite dans le style n\u00e9o-classique. Une v\u00e9ritable Institution. Pensez-donc\u00a0: c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment le service dans lequel on m\u2019avait affect\u00e9. Trois jours d\u2019arr\u00eat maladie avaient-ils suffi pour que de tels changements voient le jour\u00a0?<\/p>\n<p>Je d\u00e9cidai de n\u00e9gliger les salles adjacentes, qui se succ\u00e9daient en cercle au 1<sup>er<\/sup> \u00e9tage, comme les chapelles \u00e0 l\u2019abside d\u2019une \u00e9glise. Sombres et silencieuses (avec une l\u00e9g\u00e8re odeur de renferm\u00e9), elles n\u2019accueillaient que d\u2019anciens agents (vingt ans de maison, au moins), tout \u00e0 fait momifi\u00e9s \u00e0 leur place. Certains \u00e9taient empaill\u00e9s, la plupart simplement mis sous verre, avec un beau cadre \u00e0 moulures. Le contraste avec les animations du rez-de-chauss\u00e9e (de mauvaises langues parleraient d\u2019\u00ab\u00a0industrie du divertissement\u00a0\u00bb, clinquante et superficielle), \u00e9quip\u00e9 de distributeurs de boissons et de machines \u00e0 sou, \u00e9tait saisissant. Inutile de dire que ces vieilles cro\u00fbtes, assombries par le bitume et la poussi\u00e8re, \u00e9loignaient les visiteurs de l\u2019\u00e9tage (priv\u00e9 d\u2019ascenseur), avec son balcon en mezzanine. M\u00eame les pots de fleurs qu\u2019on y avait install\u00e9s, chang\u00e9s chaque mois, afin de\u00a0 renouveler l\u2019air, se d\u00e9coloraient \u00e0 vue d\u2019\u0153il.<a title=\"\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a><\/p>\n<p>Nanard, qui s\u2019\u00e9tait entre-temps r\u00e9veill\u00e9 (il ne dormait que d\u2019un \u0153il\u00a0: le droit), put me confirmer que chaque salle \u00e9tait surveill\u00e9e par un encart\u00e9\u00a0: soit \u00e0 la C.G.F., soit \u00e0 F.A. Ce qui me satisfit.<\/p>\n<p>Des guides-conf\u00e9renciers vous alpaguaient dans le hall de la Grande Galerie\u00a0: contre un suppl\u00e9ment de 20 euros, vous aviez le privil\u00e8ge de b\u00e9n\u00e9ficier des commentaires \u00e9clair\u00e9s du Dir\u2019Cab ou du S.G., voire \u2013 certains jours d\u2019affluence, comme aux Journ\u00e9es du Patrimoine \u2013 du Pr\u00e9fet <em>himself<\/em>. Malgr\u00e9 le prix effarant de la prestation, je fus consid\u00e9rablement d\u00e9\u00e7u\u00a0: Mme le Secr\u00e9taire G\u00e9n\u00e9ral, qui se dandinait \u00e0 cause de son ventre (la demoiselle avait un polichinelle\u2026 oups, pardon\u00a0!), passa toute la visite \u00e0 \u00e9grener des chiffres. Devant les vitrines, pointant du doigt le badge que chaque agent portait \u00e9pingl\u00e9 au revers de son veston, pour les messieurs, ou de son chemisier, pour ces dames, elle en lisait \u00e0 haute voix le contenu, \u00e0 savoir\u00a0: les taille, hauteur de jambe, longueur de doigt, mensuration et tour de cr\u00e2ne exacts, au milli\u00e8me de millim\u00e8tre pr\u00e8s, de ladite Ressource Humaine, avant d\u2019en d\u00e9cliner les performances (tant de titres d\u00e9livr\u00e9s par jour, tant de jours d\u2019arr\u00eat-maladie, tant d\u2019heures sup\u2019 effectu\u00e9es). Ces donn\u00e9es comptaient pour le calcul de la valeur locative dudit agent, dans le cadre des accords d\u2019\u00e9changes internationaux entre mus\u00e9es. \u00c9conomies obligent.<\/p>\n<p>Au fond, dans une section pour lors ferm\u00e9e au public, des stagiaires de l\u2019ENA et des charg\u00e9s de mission \u2013 si nombreux qu\u2019ils devaient jouer des coudes \u2013 \u00e9taient en train \u00ab\u00a0d\u2019accrocher\u00a0\u00bb trois nouvelles recrues\u00a0: de jeunes agents, de piteuse apparence, qu\u2019ils inventoriaient soigneusement \u00e0 l\u2019aide d\u2019instruments de mesure divers, qui rappelaient assez la phr\u00e9nologie du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, pensai-je \u00e0 part moi, sauf qu\u2019ils \u00e9taient \u00ab\u00a0\u00e9lectronis\u00e9s\u00a0\u00bb. Avant de mettre un agent en vitrine, on commen\u00e7ait toujours par le \u00ab\u00a0statistiquer\u00a0\u00bb, afin de renseigner l\u2019\u00e9tiquette correspondante sur la cimaise. Par souci de transparence, on avait fabriqu\u00e9 de petits badges (voir ci-dessus), qui portaient en guise de matricule l\u2019indice et le grade de l\u2019agent. <em>Last but not least<\/em>, \u00e0 titre exp\u00e9rimental, certains portaient leurs fiches de paie en sautoir.<\/p>\n<p>Pendant ce temps, sans sourciller \u2013 mais vivaient-ils encore\u00a0? \u2013 lesdits agents ex\u00e9cutaient leurs t\u00e2ches avec r\u00e9gularit\u00e9. De fait, affal\u00e9s sur leurs si\u00e8ges, je les aurais cru tous mort, ou plut\u00f4t vid\u00e9s int\u00e9rieurement et remplis par quelque machinerie sophistiqu\u00e9e, digne du Dr Frankenstein, si l\u2019un d\u2019entre eux ne m\u2019avait fait un clin d\u2019\u0153il de connivence.<\/p>\n<p>Je sortis alors du rang, avec discr\u00e9tion,\u00a0tandis que le groupe se dirigeait vers les deux r\u00e9gisseurs de recettes (conditionn\u00e9s, quant \u00e0 eux, dans un bocal de plexiglas, avec des trous d\u2019a\u00e9ration au niveau de la bouche, ce qui me rassurai beaucoup, malgr\u00e9 leurs joues frip\u00e9es et leur peau blanch\u00e2tre, en me donnant la certitude qu\u2019on ne les avait pas du moins immerg\u00e9s dans le formol). Ah oui, ajoutons qu\u2019\u00e0 part le balcon de l\u2019\u00e9tage, largement \u00e9clair\u00e9 \u2013 voire surchauff\u00e9, en \u00e9t\u00e9 \u2013 par la vo\u00fbte vitr\u00e9e, le reste du b\u00e2timent priv\u00e9 de baies, n\u2019\u00e9tait \u00e9clair\u00e9 que par des n\u00e9ons.<\/p>\n<p>Je restai donc en arri\u00e8re, pour faire un brin de conversation avec ma coll\u00e8gue Josiane, dite Jojo, dite Loulou (on ne sait pas pourquoi, son badge l\u2019indiquait en rubrique\u00a0: \u00ab\u00a0Nom vernaculaire\u00a0\u00bb)\u00a0: \u00e0 peine avait-elle saut\u00e9 de sa vitrine, et avions-nous caus\u00e9 5 minutes, qu\u2019un gardien vint la houspiller pour son manque de discipline, devant les visiteurs qui la regardaient avec curiosit\u00e9 et d\u00e9dain, ce qui la fit rougir jusqu\u2019aux oreilles. Elle fut convoqu\u00e9e sans d\u00e9lai dans le bureau du Directeur (une porte capitonn\u00e9e, \u00e0 droite, non loin des W.C.). Elle avait eu le temps de me dire qu\u2019on leur faisait taper des cartes grises \u00e0 la cha\u00eene, deux fois 4h par jour, avec dix minutes de pause. Les dossiers \u00e9tant \u00ab\u00a0pr\u00e9-pr\u00e9par\u00e9s\u00a0\u00bb par le \u00ab\u00a0Back-Office\u00a0\u00bb, il ne restait presque rien \u00e0 faire, sinon taper des suites de chiffres \u00e0 longueur de temps (num\u00e9ros de formule, de s\u00e9rie et d\u2019immatriculation, etc., tous frapp\u00e9s de l\u2019\u00ab\u00a0arbitraire\u00a0\u00bb un peu vite attribu\u00e9 par Ferdinand de Saussure au langage)\u00a0: redoutablement efficace, la m\u00e9thode s\u2019av\u00e9rait aussi ali\u00e9nante. Interdisant la r\u00e9flexion, pour plus d\u2019efficacit\u00e9, elle permettait aux agents, gr\u00e2ce \u00e0 un syst\u00e8me de codage universel, de traiter tous les types de dossiers\u00a0: cartes grises, titres de s\u00e9jour, CNI-passeports, permis de conduire, d\u00e9clarations Loi 1901, d\u00e9clarations d\u2019installations class\u00e9es, etc.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La Polyvalence, qui met en exergue le <em>savoir-\u00eatre<\/em> et le <em>savoir-faire<\/em> de chacun, monte en puissance de fa\u00e7on exponentielle\u00a0\u00bb (ainsi parlait le Dir\u2019Cab, rempla\u00e7ant au pied lev\u00e9 la S.G. qui perdait les eaux).<\/p>\n<p>Qu\u2019allait-on lui \u00ab\u00a0faire\u00a0\u00bb, \u00e0 la ch\u00e8re Jojo, dans le bureau du DRH\u00a0? N\u2019ayez crainte\u00a0: ni coups, ni blessures. Avec grande courtoisie, on allait faire en sorte de la \u00ab\u00a0recadrer\u00a0\u00bb, autrement dit, selon la taxidermie administrative, d\u2019en d\u00e9poussi\u00e9rer la fourrure, de remplacer sa bourre avachie, de renforcer ses coutures, en lui faisant assimiler les nouvelles m\u00e9thodes de management. Une jolie collection de t\u00eates-de-loup, de peignes \u00e0 carder et d\u2019aiguilles de tapissier, \u00e9tait d\u2019ailleurs suspendue aux piliers nervur\u00e9s qui soutiennent la vo\u00fbte\u00a0: s\u2019agissait-il d\u2019un <em>memento mori<\/em> fa\u00e7on RGPP, ou d\u2019une esp\u00e8ce d\u2019ex-voto d\u00e9di\u00e9 \u00e0 saint Pilier, pour la survivance de l\u2019Institution\u00a0?<\/p>\n<p>Mais pourquoi donc tant de conservateurs et d\u2019assistants de conservation, pour si peu d\u2019agents, demandai-je avec perplexit\u00e9 au Dir\u2019Cab, qui n\u2019\u00e9tait autre que mon propre sup\u00e9rieur hi\u00e9rarchique (\u00ab\u00a0hi\u00e9rarchie\u00a0\u00bb \u00e0 qui les agents prodiguaient g\u00e9nuflexions et signes de soumission, comme au passage d\u2019une statue de la Vierge)\u00a0? Pourquoi tant de statistiques pour si peu de travail, tout bien consid\u00e9r\u00e9\u00a0? (tout juste suffisant pour accabler une poign\u00e9e de pauvres diables, suant \u00e0 la t\u00e2che comme autant de hamsters dans leurs roues).<\/p>\n<p>C\u2019est tout simple\u00a0: par n\u00e9cessit\u00e9 budg\u00e9taire, on avait \u00ab\u00a0externalis\u00e9\u00a0\u00bb les t\u00e2ches mineures au secteur priv\u00e9, notamment les fouilles pr\u00e9ventives et la d\u00e9livrance des certificats d\u2019authenticit\u00e9, ne gardant que ce qui ne pouvait \u00e9videmment pas \u00eatre d\u00e9l\u00e9gu\u00e9, \u00e0 savoir la gestion et la r\u00e9mun\u00e9ration des fonctionnaires (mensuration, momification et empaillage compris).<\/p>\n<p>Ensuite, on nous fit visiter la section \u00ab\u00a0call-center\u00a0\u00bb (anciennement \u00ab\u00a0standard t\u00e9l\u00e9phonique\u00a0\u00bb)\u00a0; et l\u00e0, je l\u2019avoue \u00e0 ma honte\u2026 quelque chose de terrible en v\u00e9rit\u00e9\u00a0: je volai. Quoi\u00a0? Non pas un coll\u00e8gue\u2026 Qu\u2019en aurais-je fait\u00a0? C\u2019est inutile et encombrant, un fonctionnaire, de nos jours\u00a0; et puis, une fois rentr\u00e9 chez moi, j\u2019aime ma tranquillit\u00e9\u00a0: je passe au bistrot prendre l\u2019ap\u00e9ro, o\u00f9 j\u2019ach\u00e8te mon ticket quotidien d\u2019Euromilliard (1\u20ac50). Je m\u2019en r\u00e9serve le plaisir du grattage pour chez moi, le c\u0153ur battant\u2026 TOUT SEUL\u00a0: et, pour bouter Ma\u00eetre-Guignon (ah, les petites manies\u00a0!), j\u2019utilise ma m\u00e9daille-f\u00e9tiche, frapp\u00e9e pour les c\u00e9l\u00e9brations du centenaire du Syndicat.<\/p>\n<p>Que d\u00e9robai-je donc\u00a0? Une feuille A4, une simple feuille, au timbre du service \u00ab\u00a0cartes grises\u00a0\u00bb, impression laser, avec la Marianne en couleurs. Elle gisait aux pieds d\u2019un sp\u00e9cimen de standardiste (une pancarte sur la cimaise indiquait, en rouge\u00a0: \u00ab\u00a0Ne pas toucher\u00a0!\u00a0\u00bb). C\u2019\u00e9tait une esp\u00e8ce de guide pratique de conversation \u00e0 l\u2019usage du guichetier. Le but affich\u00e9 \u00e9tait \u00ab\u00a0d\u2019harmoniser l\u2019accueil du public en fonction de chartes orales\u00a0\u00bb (con\u00e7ues sur le mod\u00e8le des \u00ab\u00a0chartes graphiques\u00a0\u00bb), de cibler les attentes de l\u2019usager, et de lui fournir une r\u00e9ponse qui soit \u00e0 la fois rapide, concise et pertinente. Sous l\u2019\u00e9dito du S.G., qui rev\u00eatait la chose des termes les plus hypocrites et les plus pompeux, suivait une double liste de termes et d\u2019expressions \u00ab\u00a0\u00c0 ne pas dire\u00a0\u00bb, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, et \u00e0 \u00ab\u00a0Remplacer par\u2026.\u00a0\u00bb, de l\u2019autre.<\/p>\n<p>Exemple\u00a0: ne pas dire \u00ab\u00a0All\u00f4 j\u2019\u00e9coute, qu\u2019est-ce que c\u2019est\u2026\u00a0?\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Vous n\u2019avez rien compris du tout\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0C\u2019est pas ma faute, c\u2019est \u00e0 cause de X. ou Y.\u00a0\u00bb\u00a0; au contraire, toujours privil\u00e9gier le \u00ab\u00a0on\u00a0\u00bb, afin de diluer les responsabilit\u00e9s, en faisant mine d\u2019\u00eatre \u00e0 l\u2019\u00e9coute de son interlocuteur pour lui couper plus vite le clapet. Vieille astuce des \u00ab\u00a0questions rh\u00e9toriques\u00a0\u00bb, qui repose sur le postulat qu\u2019en multipliant les sollicitations creuses \u00e0 son interlocuteur, on va d\u00e9samorcer toute vell\u00e9it\u00e9 de r\u00e9flexion, tant il va se prendre de vertige devant ces v\u00e9ritables \u00ab\u00a0trous noirs\u00a0\u00bb de l\u2019esprit. \u00c0 moins que l\u2019interlocuteur, lass\u00e9 d\u2019entendre pour la \u00e9ni\u00e8me fois les m\u00eames formules toutes faites, n\u2019abr\u00e8ge l\u2019entretien au plus vite. Dans chaque cas, c\u2019est tout b\u00e9n\u00e9fice.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Est-ce que j\u2019ai bien r\u00e9pondu \u00e0 votre question\u00a0?&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je vous remercie d\u2019avoir eu l\u2019obligeance de bien vouloir patienter\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Avez-vous d\u2019autres questions\u00a0?&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je me tiens \u00e0 votre enti\u00e8re disposition pour toute question\u2026\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Quant au \u00ab\u00a0ciblage\u00a0\u00bb des questions, c\u2019est une m\u00e9thode bas\u00e9e sur le principe des F.A.Q., sauf que l\u00e0, au lieu que l\u2019usager choisisse parmi une liste de questions-types (choisies pour leur fr\u00e9quence d\u2019apparition par le Dir\u2019Com du Minist\u00e8re, qui proc\u00e8de comme l\u2019algorithme de Google<sup>\u00a9<\/sup>) , c\u2019est l\u2019agent qui doit identifier le plus vite possible la \u00ab\u00a0r\u00e9ponse-type\u00a0\u00bb la plus appropri\u00e9e \u00e0 la question, en isolant \u00ab\u00a0tags\u00a0\u00bb et mots-cl\u00e9s de l\u2019\u00e9nonc\u00e9.<\/p>\n<p>En bref, on consid\u00e8re les standardistes comme des robots d\u00e9cervel\u00e9s (autrement dit, des programmes informatiques faits hommes, dot\u00e9s de l\u2019usage de la parole, certes, mais aussi moins parfait qu\u2019une machine, d\u2019o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 de les contr\u00f4ler r\u00e9guli\u00e8rement par le biais de clients-myst\u00e8res), et les usagers comme autant de \u00ab\u00a0types du non-type\u00a0\u00bb (pour reprendre une notion du XIX<sup>e<\/sup>, ce grand si\u00e8cle humaniste). Sous pr\u00e9texte de \u00ab\u00a0personnaliser\u00a0\u00bb l\u2019accueil du public (pratique valid\u00e9e par le respect de la charte \u00ab\u00a0Quali-Perf\u00a0\u00bb), on industrialise et \u00ab\u00a0rationalise\u00a0\u00bb all\u00e9grement ce qui subsiste du service public. Pour peu qu\u2019un agent ait \u00e0 \u00ab\u00a0g\u00e9rer\u00a0\u00bb un handicap\u00e9 mental, un sourd-muet ou n\u2019importe quel autre individu souffreteux, analphab\u00e8te ou \u00ab\u00a0inadapt\u00e9\u00a0\u00bb, format\u00e9 qu\u2019il est par des ann\u00e9es de consignes absurdes et de travail \u00e0 la cha\u00eene, il se retrouve bient\u00f4t muet comme carpe. Et si ce n\u2019\u00e9tait que cela\u00a0? Mais son sentiment d\u2019impuissance, aigri par le z\u00e8le r\u00e9pressif des petits chefs, attise chez lui la mesquinerie, l\u2019intol\u00e9rance et le m\u00e9pris de toute fa\u00e7on contenus, de fa\u00e7on embryonnaire, dans ces t\u00e2ches r\u00e9glementaires.<\/p>\n<p align=\"center\">*<\/p>\n<p>Le lendemain matin, dimanche, persuad\u00e9 de n\u2019avoir fait qu\u2019un mauvais r\u00eave, je fus pris d\u2019une fr\u00e9n\u00e9sie de lecture, tirant des rayonnages de ma biblioth\u00e8que, o\u00f9 ils s\u2019empoussi\u00e9raient depuis mes dix-sept ans, <em>le R\u00e9fractaire<\/em> de Vall\u00e8s et le<em> Philosophe dans les Bois<\/em> de Thoreau. \u2013 C\u2019est le surlendemain, lundi, que je reprendrais le travail, apr\u00e8s trois jours d\u2019arr\u00eat, pressentant avec trop peu d\u2019illusions ce qu\u2019il me restait \u00e0 d\u00e9couvrir.<\/p>\n<p>Que diable\u00a0! Tous les agents pr\u00e9sents \u00e0 la r\u00e9union de concertation, six mois auparavant, s\u2019\u00e9tait prononc\u00e9s contre ces \u00ab\u00a0badges nominatifs\u00a0\u00bb, expliquant l\u2019inutilit\u00e9 pr\u00e9visible d\u2019une telle mesure \u00e0 des sup\u00e9rieurs d\u00e9sireux d\u2019augmenter leur C.V. d\u2019une r\u00e9forme \u00e0 la mode. Deux semaines apr\u00e8s sa mise en application (nonobstant l\u2019avis des agents), l\u2019unique argument restant aux chefs de bureau pour persuader leurs troupes de la n\u00e9cessit\u00e9 de trouer leurs beaux chemisiers et vestons, c\u2019\u00e9tait de dire qu\u2019ils \u00ab\u00a0avaient co\u00fbt\u00e9 cher\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ils ont co\u00fbt\u00e9 cher, donc autant les mettre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Fort bien\u00a0: si l\u2019administration r\u00e9gresse en \u00e2ge mental, et si elle a perdu sa dignit\u00e9, pour ma part, je tiens \u00e0 la conserver. Demain lundi, donc, c\u2019est dit\u00a0:<\/p>\n<p>JE D\u00c9SOB\u00c9IRAI\u00a0!<\/p>\n<div><br clear=\"all\" \/><\/p>\n<hr align=\"left\" size=\"1\" width=\"33%\" \/>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref\">[1]<\/a> Fort heureusement, on a rem\u00e9di\u00e9 \u00e0 la chlorose des plantes vertes affect\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9tage (seul le balcon en galerie recevant le jour), gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019initiative du Service de Restauration du Mus\u00e9e\u00a0: chaque \u00e9t\u00e9, on les envoie deux semaines sur la C\u00f4te, o\u00f9 elles re\u00e7oivent des bains de soleil intensifs. Le Minist\u00e8re prend en charge la majeure partie des frais.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce samedi, au lieu de d\u00e9ambuler dans la FeNAC, \u00e0 l\u2019abri (le traditionnel crachin du 14 juillet tombait sur la bonne ville de R***, rendant l\u2019air poisseux et vous gla\u00e7ant jusqu\u2019aux os), je d\u00e9cidai d\u2019aller au Mus\u00e9e\u00a0: un singulier mus\u00e9e, \u00e0 vrai dire, tout neuf, dont le souvenir embrum\u00e9 de myst\u00e8re, pour moi, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":38,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","footnotes":""},"categories":[90,833,102],"tags":[],"class_list":["post-41101","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-entreprise","category-la-vie-de-tous-les-jours","category-travail"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/41101","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/38"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=41101"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/41101\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":45980,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/41101\/revisions\/45980"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=41101"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=41101"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=41101"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}