{"id":42644,"date":"2012-10-21T11:43:56","date_gmt":"2012-10-21T09:43:56","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=42644"},"modified":"2013-01-02T00:27:42","modified_gmt":"2013-01-01T23:27:42","slug":"finance-et-ethique-une-approche-pragmatique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2012\/10\/21\/finance-et-ethique-une-approche-pragmatique\/","title":{"rendered":"<b>FINANCE ET \u00c9THIQUE : UNE APPROCHE PRAGMATIQUE<\/b>"},"content":{"rendered":"<p>Le premier obstacle \u00e0 vaincre dans mon cours \u00ab Stewardship of Finance \u00bb \u00e9tait de ne pas me laisser embourber imm\u00e9diatement dans les d\u00e9finitions de \u00ab finance \u00bb et d&rsquo;\u00ab \u00e9thique \u00bb.<\/p>\n<p>Pour la finance, je m&rsquo;en suis d\u00e9barrass\u00e9 d\u00e8s la le\u00e7on inaugurale en lui reconnaissant quatre fonctions utiles (l&rsquo;interm\u00e9diation, l&rsquo;assurance, l&rsquo;organisation et la maintenance d&rsquo;un march\u00e9 primaire et d&rsquo;un march\u00e9 secondaire des instruments de dette) et une fonction nuisible (la sp\u00e9culation).<\/p>\n<p>Pour l&rsquo;\u00e9thique, le risque me paraissait consid\u00e9rable de m&rsquo;enliser rapidement dans une probl\u00e9matique \u00ab \u00e0 la Rawls \u00bb. Je veux dire par l\u00e0 de me laisser pi\u00e9ger d&#8217;embl\u00e9e dans des consid\u00e9rations de statistiques \u00e9l\u00e9mentaires, comme n&rsquo;a pas su \u00e9viter de le faire John Rawls (1921 &#8211; 2002).<\/p>\n<p>J&rsquo;explique en deux mots. Soit la t\u00e2che d&rsquo;assurer le bonheur du plus grand nombre gr\u00e2ce \u00e0 un syst\u00e8me juste et \u00e9thique, faut-il d\u00e9finir \u00ab le plus grand nombre \u00bb \u00e0 partir de la m\u00e9diane, du mode ou de la moyenne ?<\/p>\n<p>Si l&rsquo;on d\u00e9finit le plus grand nombre \u00e0 partir de la m\u00e9diane, on range les individus du moins au plus heureux, et on d\u00e9finit une \u00e9thique telle que le bonheur de l&rsquo;individu qui se trouve exactement au milieu du rang soit le plus heureux possible.<\/p>\n<p>Si l&rsquo;on d\u00e9finit le plus grand nombre \u00e0 partir du mode, on situe les individus \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de cat\u00e9gories socio-\u00e9conomiques, et on d\u00e9finit une \u00e9thique telle que le bonheur des individus appartenant \u00e0 la classe la plus nombreuse, la mieux repr\u00e9sent\u00e9e, soit le plus \u00e9lev\u00e9 possible. La classe la plus nombreuse est par exemple la \u00ab classe moyenne \u00bb, on choisit l&rsquo;\u00e9thique qui rend la classe moyenne la plus heureuse possible, et on ignore les riches et les pauvres.<\/p>\n<p>Si l&rsquo;on d\u00e9finit le plus grand nombre \u00e0 partir de la moyenne, on s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 l&rsquo;individu moyen et on d\u00e9finit une \u00e9thique telle que le bonheur de l&rsquo;individu moyen soit maximale. L&rsquo;ennui dans ce cas-l\u00e0, c&rsquo;est qu&rsquo;on ignore la dispersion du bonheur au sein la population : l&rsquo;individu moyen peut \u00eatre un \u00ab Monsieur \u00bb ou une \u00ab Madame tout-le-monde \u00bb, il peut aussi \u00eatre une fiction situ\u00e9e entre deux populations de super-riches et de super-pauvres.<\/p>\n<p>Etc., etc. Et c&rsquo;est pourquoi, marchant plut\u00f4t sur les pas des anthropologues R. Lee et I. DeVore, je me suis content\u00e9 d&rsquo;une d\u00e9finition tout \u00e0 fait pragmatique : \u00ab une \u00e9thique est un ensemble de principes explicites (Droit) ou implicites (morale, \u00ab social int\u00e9rioris\u00e9 \u00bb durkheimien), tels qu&rsquo;ils permettent \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 de se d\u00e9velopper jusqu&rsquo;\u00e0 atteindre un certain degr\u00e9 de complexit\u00e9, une certaine densit\u00e9 de la population et une certaine taille maximale de ses agglom\u00e9rations urbaines \u00bb.<\/p>\n<p>Comme cela on peut parler sans se casser la t\u00eate d&rsquo;\u00e9thiques de populations de chasseur-cueilleurs, de soci\u00e9t\u00e9s pastorales, agricoles, industrielles, etc.<\/p>\n<p>Une \u00e9thique vaut pour une soci\u00e9t\u00e9 enti\u00e8re, et c&rsquo;est l\u00e0 que les choses deviennent int\u00e9ressantes quand on pense \u00e0 la finance dans notre propre soci\u00e9t\u00e9 : elle a produit depuis le dernier quart du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, un discours proclamant son extraterritorialit\u00e9 par rapport \u00e0 l&rsquo;\u00e9thique : la \u00ab science \u00bb \u00e9conomique en a bien entendu \u00e9t\u00e9 le fer de lance. Elle a pris pour symbole de cette pr\u00e9tention, l&rsquo;image de la \u00ab main invisible \u00bb emprunt\u00e9e \u00e0 <b>La richesse des nations<\/b> (1776) d&rsquo;Adam Smith, mais ce qu&rsquo;elle avait v\u00e9ritablement en vue, c&rsquo;\u00e9tait la th\u00e8se du \u00ab private vices, publick benefits \u00bb d\u00e9fendue par Bernard Mandeville dans sa <b>Fable des abeilles<\/b> (1714), soit le postulat que l&rsquo;\u00e9thique est fourvoy\u00e9e et que ce qui soutient un corps social, ce ne sont pas, comme elle l&rsquo;imagine na\u00efvement, les vertus pratiqu\u00e9es par leurs citoyens, mais leurs vices. <\/p>\n<p>La question qui se pose alors, le cadre \u00e9tant pos\u00e9 comme je viens de le faire, c&rsquo;est celle-ci : \u00ab la pratique de la finance \u00e9tant ce qu&rsquo;elle est aujourd&rsquo;hui, quel est le degr\u00e9 de complexit\u00e9, quelles sont la densit\u00e9 de la population et la taille maximale des agglom\u00e9rations urbaines, que cette pratique autorise dans nos soci\u00e9t\u00e9s ? \u00bb, et l\u00e0, je crois que les faits sont clairs : la destruction du tissu social et les risques de guerres civiles et internationales que la finance sous sa forme actuelle est en train de produire, signifie que sous la forme qu&rsquo;elle a pris actuellement, la finance n&rsquo;est compatible qu&rsquo;avec des formes de soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 le degr\u00e9 de complexit\u00e9, la densit\u00e9 de la population et la taille maximale des agglom\u00e9rations urbaines, sont beaucoup plus faibles que dans celles que nous connaissons aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n<p>Si l&rsquo;on veut alors stopper le processus de destruction en cours, il n&rsquo;y a pas de choix : il faut imposer \u00e0 la finance l&rsquo;\u00e9thique qui pr\u00e9vaut dans le reste de nos soci\u00e9t\u00e9s, autrement dit, mettre fin le plus rapidement possible \u00e0 son extraterritorialit\u00e9 \u00e9thique pr\u00e9sente.<\/p>\n<p>Un choix s&rsquo;impose alors :  agir au niveau des principes explicites, c&rsquo;est-\u00e0-dire du Droit, ou des principes implicites de la morale et du \u00ab social int\u00e9rioris\u00e9 \u00bb durkheimien ? La r\u00e9ponse nous est sugg\u00e9r\u00e9e en fait par un sondage d&rsquo;opinion de l&rsquo;hebdomadaire britannique  <b>The Economist<\/b>, opinions recueillies en avril et mai 2012. En voici deux extraits :<\/p>\n<blockquote><p>Les leaders de la finance attachent la plus grande importance \u00e0 l&rsquo;atteinte d&rsquo;objectifs \u00e0 court terme (84%) ; se montrer \u00ab socialement responsable \u00bb constitue une priorit\u00e9 bien moindre (62%) \u00bb.<\/p>\n<p>\u00ab Les leaders de la finance consid\u00e8rent rendre compte essentiellement \u00e0 leur comit\u00e9 de direction (90%), ensuite au r\u00e9gulateur (79%), et aux investisseurs (74%). Seuls 54% d&rsquo;entre eux consid\u00e8rent qu&rsquo;ils doivent rendre compte \u00e0 \u00ab la soci\u00e9t\u00e9 dans son ensemble \u00bb. Lorsque la question leur est pos\u00e9e envers qui il conviendrait qu&rsquo;ils se sentent davantage responsables, les choix les plus populaires sont : leur PDG (48%), leurs actionnaires (44%), leur conseil de direction (36%) et leurs r\u00e9gulateurs (32%). Les choix les moins populaires sont la soci\u00e9t\u00e9 dans son ensemble (25%), le personnel de la firme (24%) et le gouvernement ou l&rsquo;\u00c9tat (11%) \u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>The Economist, <b>Society, shareholders and self-interest<\/b>, October 2012<\/p>\n<p>Ces chiffres tr\u00e8s r\u00e9cents sont parlants : malgr\u00e9 cinq ans de crise, la finance reste convaincue de son extraterritorialit\u00e9 par rapport \u00e0 l&rsquo;\u00e9thique, et ceci, quelles que soient les cons\u00e9quences visibles pour cette \u00ab soci\u00e9t\u00e9 dans son ensemble \u00bb qui semble bien \u00eatre le cadet de ses soucis. Il est impossible d\u00e8s lors de pouvoir compter sur les principes \u00e9thiques implicites comme la morale (sans mentionner m\u00eame la malheureuse \u00ab d\u00e9cence ordinaire \u00bb orwellienne \u00e0 quoi s&rsquo;assimile le \u00ab social int\u00e9rioris\u00e9 \u00bb durkheimien), et il faudra en passer par le Droit. Deux difficult\u00e9s se pr\u00e9sentent l\u00e0 : la premi\u00e8re est que la finance a utilis\u00e9 et utilise encore une part non n\u00e9gligeable de sa richesse pour obtenir sa d\u00e9r\u00e9glementation, strat\u00e9gie qui s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e couronn\u00e9e de succ\u00e8s, la seconde est que ses pratiques les plus dommageables \u00e9chappent au filet juridique et qu&rsquo;il faudra pour qu&rsquo;un progr\u00e8s puisse avoir lieu, d\u00e9finir de nouvelles formes de d\u00e9lits et de crimes.<\/p>\n<p>\u00c0 moins bien s\u00fbr que l&rsquo;on ne se r\u00e9solve \u00e0 vivre au sein de formes de soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 le degr\u00e9 de complexit\u00e9, la densit\u00e9 de la population et la taille maximale des agglom\u00e9rations urbaines, soient beaucoup plus faibles que dans les n\u00f4tres, ce qui est apr\u00e8s tout ce que nous proposent non sans justification, les partisans de la <i>d\u00e9croissance<\/i>. Malheureusement les moyens qu&rsquo;ouvre devant nous la finance pour y parvenir, sont ceux du malheur et de la violence.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le premier obstacle \u00e0 vaincre dans mon cours \u00ab Stewardship of Finance \u00bb \u00e9tait de ne pas me laisser embourber imm\u00e9diatement dans les d\u00e9finitions de \u00ab finance \u00bb et d&rsquo;\u00ab \u00e9thique \u00bb.<\/p>\n<p>Pour la finance, je m&rsquo;en suis d\u00e9barrass\u00e9 d\u00e8s la le\u00e7on inaugurale en lui reconnaissant quatre fonctions utiles (l&rsquo;interm\u00e9diation, l&rsquo;assurance, l&rsquo;organisation et la maintenance [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3,19,276,1,307,1986,18,6],"tags":[140,4480,190,2131],"class_list":["post-42644","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-anthropologie","category-constitution-pour-leconomie","category-droit","category-economie","category-finance","category-la-finance-au-service-de-la-communaute","category-monde-financier","category-questions-essentielles","tag-decroissance","tag-droit","tag-ethique","tag-john-rawls"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/42644","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=42644"}],"version-history":[{"count":13,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/42644\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":45826,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/42644\/revisions\/45826"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=42644"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=42644"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=42644"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}