{"id":43149,"date":"2012-11-03T19:04:58","date_gmt":"2012-11-03T18:04:58","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=43149"},"modified":"2013-01-02T00:27:03","modified_gmt":"2013-01-01T23:27:03","slug":"principes-des-systemes-intelligents-1989-chapitre-6-i-reedition-en-librairie-le-23-novembre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2012\/11\/03\/principes-des-systemes-intelligents-1989-chapitre-6-i-reedition-en-librairie-le-23-novembre\/","title":{"rendered":"<b>PRINCIPES DES SYST\u00c8MES INTELLIGENTS (1989), chapitre 6 (I)<\/b>, r\u00e9\u00e9dition en librairie le 23 novembre"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Je poursuis la publication des chapitres de <a href=\"http:\/\/www.amazon.fr\/Principes-syst%C3%A8mes-intelligents-Paul-Jorion\/dp\/2365120164\/ref=ntt_at_ep_dpt_2\" target=\"_blank\">Principes des syst\u00e8mes intelligents<\/a>. On passe ici aux choses s\u00e9rieuses : \u00e0 la mani\u00e8re dont des penseurs importants se sont repr\u00e9sent\u00e9s le m\u00e9canisme selon lequel nous encha\u00eenons les \u00ab\u00a0id\u00e9es\u00a0\u00bb. Je sugg\u00e8re que si nous comprenons comment les \u00ab\u00a0id\u00e9es\u00a0\u00bb s&rsquo;encha\u00eenent, nous sommes automatiquement tr\u00e8s proches de comprendre comment les mots s&rsquo;encha\u00eenent dans le discours.<\/p><\/blockquote>\n<h3>6. Rem\u00e9moration, pens\u00e9e, raisonnement et discours (1<sup>e<\/sup> partie)<\/h3>\n<p><strong>Les traces mn\u00e9siques<\/strong><\/p>\n<p>Rien ne permet de supposer <em>a priori <\/em>que la mani\u00e8re dont les traces mn\u00e9siques sont stock\u00e9es et organis\u00e9es dans le cerveau humain est n\u00e9cessairement optimale. Les travaux des biologistes nous ont habitu\u00e9s \u00e0 l\u2019id\u00e9e que l\u2019anatomie des organes et leur fonctionnement r\u00e9sultent souvent de reprises bricol\u00e9es de solutions d\u00e9pass\u00e9es, et que celle qu\u2019offre la nature est en r\u00e9alit\u00e9 fort \u00e9loign\u00e9e de ce qu\u2019aurait pu \u00eatre une solution optimale d\u00e9couverte sans a priori. Dans le cas des syst\u00e8mes intelligents, on observe cependant que les solutions propos\u00e9es par les chercheurs sont en g\u00e9n\u00e9ral manifestement moins \u00e9conomiques (en nombre d\u2019op\u00e9rations) et moins productives (en termes de complexit\u00e9) que celles que d\u00e9montre la neurophysiologie du cerveau humain. On a donc affaire ici \u00e0 une situation o\u00f9 il est clair qu\u2019une meilleure compr\u00e9hension de la solution naturelle serait payante dans la perspective de sa simulation artificielle.<\/p>\n<p>Les \u00e9l\u00e9ments de discours dont un syst\u00e8me intelligent dispose et qu\u2019il combine pour produire ses r\u00e9ponses, correspondent chez l\u2019homme \u00e0 des traces mn\u00e9siques stock\u00e9es d\u2019une certaine mani\u00e8re (localis\u00e9e ou distribu\u00e9e) dans le cerveau humain. Quelle que soit la forme de stockage, elle contraint n\u00e9cessairement la mani\u00e8re dont un parcours pourra \u00eatre \u00e9tabli entre ces traces mn\u00e9siques pour la r\u00e9alisation d\u2019une t\u00e2che particuli\u00e8re. M\u00eame si la t\u00e2che qui retient ici notre attention est la production de r\u00e9ponses \u00e0 l\u2019utilisateur en sortie, d\u2019autres t\u00e2ches interm\u00e9diaires doivent \u00eatre aussi n\u00e9cessairement accomplies, et l\u2019optimisation les concerne donc \u00e9galement. Parmi celles-ci, la rem\u00e9moration, le raisonnement et le monologue int\u00e9rieur qu\u2019on appelle la pens\u00e9e \u2013 pour autant que celle-ci se distingue de la production du discours en g\u00e9n\u00e9ral, ce qui n\u2019est pas certain. Autrement dit, chez l\u2019\u00eatre humain, l\u2019organisation des traces mn\u00e9siques repr\u00e9sentant des \u00e9l\u00e9ments de discours, doit \u00eatre optimale dans une perspective multit\u00e2che de rem\u00e9moration, de raisonnement et de g\u00e9n\u00e9ration du discours.<\/p>\n<p><!--more-->C\u2019est l\u00e0 une raison suffisante pour se poser tout d\u2019abord la question de savoir dans quelle mesure ces t\u00e2ches \u2013 que la machine aura aussi \u00e0 accomplir \u2013 sont li\u00e9es chez l\u2019homme puisque, comme il a \u00e9t\u00e9 dit d\u2019entr\u00e9e, le verdict d\u2019intelligence ou de stupidit\u00e9 port\u00e9 sur la machine l\u2019est par un \u00eatre humain qui juge selon les crit\u00e8res spontan\u00e9s qu\u2019il applique par ailleurs \u00e0 ses semblables.<\/p>\n<p><strong>Perspective historique<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e que les traces mn\u00e9siques sont n\u00e9cessairement organis\u00e9es et que cette organisation est d\u00e9celable dans la rem\u00e9moration est une hypoth\u00e8se extr\u00eamement ancienne dans notre culture. On la trouve exprim\u00e9e pour la premi\u00e8re fois sous la plume d\u2019Aristote. Dans un court texte intitul\u00e9 <em>De la m\u00e9moire et de la r\u00e9miniscence, <\/em>il sugg\u00e8re une organisation particuli\u00e8re aux traces mn\u00e9siques, sous la forme d\u2019un \u00ab chapelet \u00bb que la rem\u00e9moration oblige \u00e0 parcourir :<\/p>\n<p>\u00ab L\u2019habitude fait que les impressions se suivent dans un certain ordre. Ainsi lorsqu\u2019un homme souhaite se souvenir de quelque chose, voici quelle sera sa m\u00e9thode : il essaiera de trouver un point de d\u00e9part pour une impression qui conduira \u00e0 celle qu\u2019il recherche. Voil\u00e0 pourquoi les rem\u00e9morations r\u00e9ussissent le plus rapidement et avec le plus de succ\u00e8s quand elles commencent \u00e0 partir du d\u00e9but d\u2019une s\u00e9rie; car de m\u00eame que les objets sont li\u00e9s les uns aux autres dans un ordre de succession, ainsi sont aussi les impressions. \u00bb (Aristote [1957] 451b 452a : 303).<\/p>\n<p>Processus qu\u2019il illustre par un exemple,<\/p>\n<p>\u00ab (Certaines personnes) passent rapidement d\u2019un endroit au suivant ; par exemple, du lait au blanc, du blanc \u00e0 l\u2019air, de l\u2019air \u00e0 l\u2019humidit\u00e9; \u00e0 partir de quoi on se souvient de l\u2019automne, si telle est la saison dont on s\u2019efforce de se souvenir. \u00bb (<em>Ibid. <\/em>452a : 305).<\/p>\n<p>Aux Temps Modernes, certains philosophes sugg\u00e9reront que la pens\u00e9e en g\u00e9n\u00e9ral ne proc\u00e8de pas autrement que la rem\u00e9moration. On trouve cette hypoth\u00e8se exprim\u00e9e chez Hobbes, le grand pr\u00e9curseur de la philosophie politique. Il \u00e9crit ainsi dans les premi\u00e8res pages du <em>L\u00e9viathan :<\/em><\/p>\n<p>\u00ab Et cependant m\u00eame dans un tel errement d\u00e9sordonn\u00e9 de l\u2019esprit, un homme pourra souvent percevoir son principe, et la d\u00e9pendance d\u2019une pens\u00e9e par rapport \u00e0 une autre. Car dans un discours de notre guerre civile pr\u00e9sente, qu\u2019est-ce qui aurait pu sembler plus d\u00e9nu\u00e9 de pertinence que de demander, comme le fit quelqu\u2019un, combien valait un denier romain ? Pourtant, pour moi, la coh\u00e9rence \u00e9tait tout \u00e0 fait manifeste. Car la pens\u00e9e de la guerre, introduisit l\u2019id\u00e9e de la remise du roi \u00e0 ses ennemis; la pens\u00e9e de cela amena la pens\u00e9e de la remise du Christ ; et celle-l\u00e0 \u00e0 son tour, la pens\u00e9e des trente deniers, qui fut le prix de cette trahison ; et de l\u00e0 s\u2019ensuivit facilement la question malicieuse ; et tout ceci en un instant ; car la pens\u00e9e est agile. \u00bb (Hobbes 1894 [1651] : 20).<\/p>\n<p>\u00ab La d\u00e9pendance d\u2019une pens\u00e9e par rapport \u00e0 une autre \u00bb n\u2019est autre que le principe \u00e9voqu\u00e9 par Aristote, m\u00eame si le mouvement consid\u00e9r\u00e9 est inverse. Dans la rem\u00e9moration, le parcours s\u2019\u00e9tablit en direction du souvenir \u00e0 retrouver, alors que dans le cas de la pens\u00e9e, il a son origine dans une id\u00e9e pr\u00e9cise \u2013 \u00ab la pens\u00e9e de la guerre \u00bb dans l\u2019exemple de Hobbes \u2013 et se trace \u00e0 partir de l\u00e0 en se pliant aux contraintes qu\u2019il rencontre successivement.<\/p>\n<p>On trouve une conception semblable exprim\u00e9e chez Locke, le philosophe qui consid\u00e9rait l\u2019homme comme une <em>tabula rasa, <\/em>une tablette de cire vierge, et qui m\u00e9rite pour cela le titre de fondateur de la psychologie. Locke \u00e9crit par exemple que,<\/p>\n<p>\u00ab Certaines de nos id\u00e9es ont l\u2019une avec l\u2019autre une correspondance et une connexion naturelle ; c\u2019est la fonction et l\u2019excellence de notre raison de les retrouver, et de les retenir ensemble dans cette union et correspondance qui est fond\u00e9e dans leur \u00eatre particulier. En plus de ceci, il y a une autre connexion des id\u00e9es qui d\u00e9pend enti\u00e8rement du hasard ou de la coutume : des id\u00e9es qui en elles-m\u00eames ne sont pas du tout apparent\u00e9es, mais qui en viennent \u00e0 \u00eatre \u00e0 ce point unies dans l\u2019esprit de certains hommes qu\u2019il est tr\u00e8s difficile de les s\u00e9parer ; elles restent toujours en compagnie, et il suffit que l\u2019une vienne \u00e0 un moment quelconque \u00e0 notre entendement, pour que son associ\u00e9e apparaisse avec elle ; et s\u2019il en est plus de deux qui sont ainsi unies, c\u2019est toute la bande, toujours ins\u00e9parable, qui se pr\u00e9sente ensemble. \u00bb (Locke s.d. [1689] : 316).<\/p>\n<p>La \u00ab bande d\u2019id\u00e9es \u00bb, c\u2019est bien le chapelet d\u2019id\u00e9es enfil\u00e9es l\u2019une \u00e0 la suite de l\u2019autre qu\u2019\u00e9voquait d\u00e9j\u00e0 Aristote. Mais l\u2019id\u00e9e la plus originale de ce passage, c\u2019est l\u2019hypoth\u00e8se du caract\u00e8re <em>automatique <\/em>de la pens\u00e9e d\u00fb \u00e0 cette organisation particuli\u00e8re des traces mn\u00e9siques \u2013 que les connexions \u00ab naturelles \u00bb qui existent entre elles soient partag\u00e9es par tous les hommes, ou qu\u2019elles n\u2019appartiennent qu\u2019\u00e0 un individu singulier.<\/p>\n<p>Dans la m\u00eame veine, David Hume, qui consacre quelques pages c\u00e9l\u00e8bres de son <em>Treatise of Human Nature <\/em>\u00e0 la \u00ab Connexion ou association des id\u00e9es \u00bb, observe que,<\/p>\n<p>\u00ab Tels sont donc les principes de l\u2019union ou de la coh\u00e9sion entre nos id\u00e9es simples, qui fournissent dans l\u2019imagination la place de cette connexion ins\u00e9parable, par laquelle elles sont unies dans notre m\u00e9moire. Il y a ici une sorte d\u2019ATTRACTION, qui dans le monde mental s\u2019av\u00e9rera poss\u00e9der des effets aussi extraordinaires que ceux constat\u00e9s dans le monde naturel, et se r\u00e9v\u00e9ler sous des formes aussi nombreuses et aussi vari\u00e9es. \u00bb (Hume 1888 [1739] : 12-13).<\/p>\n<p>Il ne fait aucun doute pour le philosophe \u00e9cossais que l\u2019association des \u00abid\u00e9es simples\u00bb refl\u00e8te leur organisation en tant que traces mn\u00e9siques, et que c\u2019est cette organisation qui donne leur forme particuli\u00e8re \u00e0 l\u2019ensemble de nos \u00ab pens\u00e9es \u00bb et de nos raisonnements puisqu\u2019il pr\u00e9cise quelques lignes plus loin que,<\/p>\n<p>\u00ab Parmi les effets de cette union ou association d\u2019id\u00e9es, aucun n\u2019est plus remarquable que ces id\u00e9es complexes qui sont les sujets communs de nos pens\u00e9es et de notre raisonnement, et apparaissent g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 partir de quelque principe d\u2019union parmi nos id\u00e9es simples. \u00bb (<em>ibidem <\/em>13).<\/p>\n<p><strong>L\u2019associationnisme<\/strong><\/p>\n<p>Dans la perspective ouverte au chapitre 4 par la d\u00e9finition d\u2019une m\u00e9thode dite au coup par coup pour le parcours d\u2019un lexique, l\u2019\u00e9tape ultime consisterait \u00e0 penser qu\u2019il existe bien une simple gradation de la rem\u00e9moration \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ration du discours ordinaire, en passant par le raisonnement. Croire \u00e0 cette possibilit\u00e9, c\u2019est adopter la th\u00e8se <em>associationniste. <\/em>Celle-ci est reconnaissable sous une forme implicite chez Freud, c\u2019est elle qui conduisit l\u2019inventeur de la psychanalyse \u00e0 abandonner l\u2019hypnose au profit de l\u2019\u00ab association libre \u00bb en tant que m\u00e9thode qui permet \u00e0 une patiente hyst\u00e9rique de remonter jusqu\u2019au souvenir perdu de sa s\u00e9duction infantile par un adulte. Ceci \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 Freud demeure convaincu de l\u2019origine <em>traumatique <\/em>de l\u2019hyst\u00e9rie \u2013 p\u00e9riode qui s\u2019ach\u00e8ve en 1897 (Freud 1956 : 190-193). C\u2019est sa patiente Emmy von N. qui lui impose l\u2019association libre en lui reprochant de l\u2019interrompre \u00e0 tout propos (Breuer &amp; Freud 1956 [1895] : 48). Freud accepte l\u2019injonction de bon gr\u00e9 car, dit-il, elle lui rappelle un conseil de Ludwig B\u00f6rne dans son ouvrage <em>Comment devenir en trois jours un \u00e9crivain original <\/em>(1823) :<\/p>\n<p>\u00ab Prenez quelques feuilles de papier et pendant trois jours de suite \u00e9crivez sans le d\u00e9naturer, et sans hypocrisie, tout ce qui vous passe par la t\u00eate. \u00c9crivez ce que vous pensez de vous-m\u00eame, de vos femmes, de la guerre turque, de Goethe, du crime de Fonk, du Jugement dernier, de vos sup\u00e9rieurs et, au bout de ces trois jours, vous serez stup\u00e9fait de voir combien de pens\u00e9es neuves, jamais encore exprim\u00e9es, ont jailli en vous. Voil\u00e0 en quoi consiste l\u2019art de devenir en trois jours un \u00e9crivain original. \u00bb (Jones 1958 [1953] : 271-272).<\/p>\n<p><strong>Pens\u00e9e et id\u00e9es<\/strong><\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle verra se multiplier les recherches exp\u00e9rimentales sur l\u2019\u00ab association induite \u00bb : dans l\u2019exp\u00e9rience standard un mot \u00e9tait propos\u00e9 au sujet d\u2019exp\u00e9rimentation et il lui \u00e9tait demand\u00e9 de r\u00e9pondre spontan\u00e9ment par un autre. Ce courant de recherche culmina en France par l\u2019ouvrage du Suisse Edouard Clapar\u00e8de, <em>L\u2019association des id\u00e9es <\/em>(1903). L\u2019association induite ne produisait malheureusement que l\u2019encha\u00eenement de deux mots \u00e0 la fois. Dans ses ouvrages, Freud d\u00e9crivit toujours des encha\u00eenements consid\u00e9rablement plus longs apparus \u00e0 l\u2019occasion de l\u2019association libre.<\/p>\n<p>Comme le rappelle le titre du livre de Clapar\u00e8de, jusqu\u2019\u00e0 Freud, l\u2019accent avait toujours \u00e9t\u00e9 mis sur les \u00ab id\u00e9es \u00bb. Dans la conception courante \u00e0 l\u2019\u00e9poque, les <em>mots <\/em>n\u2019intervenaient dans le discours qu\u2019au titre de repr\u00e9sentants des <em>id\u00e9es, <\/em>et les exp\u00e9riences n\u2019\u00e9taient faites sur les mots qu\u2019\u00e0 d\u00e9faut de pouvoir op\u00e9rer directement sur les <em>id\u00e9es <\/em>cens\u00e9es se cacher derri\u00e8re eux (*). Il \u00e9tait alors consid\u00e9r\u00e9 comme normal que les mots ne parviennent \u00e0 exprimer des \u00ab pens\u00e9es \u00bb constitu\u00e9es d\u2019\u00ab id\u00e9es \u00bb que de mani\u00e8re insatisfaisante, puisqu\u2019ils n\u2019\u00e9taient au d\u00e9part que l\u2019expression approximative des id\u00e9es. Cette repr\u00e9sentation du m\u00e9canisme se perd dans la nuit des temps de notre culture d\u2019origine gr\u00e9co-latine. Ce qui a d\u00fb contribuer \u00e0 lui conserver une certaine plausibilit\u00e9, c\u2019est probablement le fait que tout locuteur \u00ab hallucine \u00bb les images qui s\u2019associent aux mots qu\u2019il prononce; il sait aussi que ces images \u00ab ne passent pas \u00bb dans les mots qu\u2019il dit, et il peut en \u00e9prouver le sentiment douloureux que son interlocuteur est priv\u00e9 de ces visualisations. Cette inqui\u00e9tude est bien s\u00fbr sans fondement : la personne qui \u00e9coute voit se reconstituer en elle des images correspondant \u00e0 ceux des mots prononc\u00e9s par son interlocuteur qui sont visualisables, figur\u00e9s (voir le prochain chapitre). Bien s\u00fbr rien ne garantit que les visualisations de l\u2019\u00e9metteur et du r\u00e9cepteur co\u00efncident parfaitement, mais l\u2019exp\u00e9rience perceptive ordinaire et la culture partag\u00e9e, constituent la garantie que rien d\u2019essentiel de l\u2019imagerie ne se perd dans la communication.<\/p>\n<p>Il est int\u00e9ressant de noter que cette conception de la pens\u00e9e comme faite de \u00ab quelque chose de plus \u00bb que des mots et des images automatiquement \u00e9voqu\u00e9es, et qui ne s\u2019exprimerait du coup qu\u2019imparfaitement \u00e0 l\u2019aide des seuls mots, est tout \u00e0 fait \u00e9trang\u00e8re \u00e0 d\u2019autres cultures, en particulier \u00e0 la culture chinoise :<\/p>\n<p>\u00ab &#8230; on peut caract\u00e9riser les th\u00e9ories s\u00e9mantiques chinoises comme la conception que le monde est une collection de \u00ab sortes \u00bb et de substances qui se chevauchent et s\u2019interp\u00e9n\u00e8trent. Un nom (terme ou pr\u00e9dicat \u2013 <em>ming) <\/em>d\u00e9note (renvoie \u00e0, choisit <em>\u2013 ch\u00fc) <\/em>une certaine substance. L\u2019esprit n\u2019est pas consid\u00e9r\u00e9 comme un m\u00e9canisme d\u2019imagerie interne qui se repr\u00e9sente les objets individuels du monde, mais comme une facult\u00e9 qui distingue les fronti\u00e8res des substances ou des sortes auxquelles renvoient les noms [&#8230;] Il n\u2019y a pas de place dans les th\u00e9ories philosophiques chinoises pour les termes de <em>signification, concept, notion <\/em>ou <em>id\u00e9e <\/em>que l\u2019on trouve dans la philosophie occidentale. \u00bb (Hansen 1983 : 30-31).<\/p>\n<p>============================<\/p>\n<p>(*) C\u2019est un peu comme dans la science contemporaine o\u00f9 l\u2019on suppose que le monde sensible de notre r\u00e9alit\u00e9 quotidienne tient lieu d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 objective qui serait elle, \u00ab vraiment vraie \u00bb, et qui, seule, m\u00e9riterait qu\u2019on l\u2019\u00e9tudie. Dans un cas comme dans l\u2019autre, il s\u2019agit d\u2019une inclination <em>platonicienne <\/em>qui consiste \u00e0 consid\u00e9rer un r\u00e9el foisonnant comme constitu\u00e9 des manifestations imparfaites de quelques formes simples : les <em>id\u00e9es <\/em>de Platon, la <em>r\u00e9alit\u00e9 objective <\/em>de la science contemporaine, etc.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Je poursuis la publication des chapitres de <a href=\"http:\/\/www.amazon.fr\/Principes-syst%C3%A8mes-intelligents-Paul-Jorion\/dp\/2365120164\/ref=ntt_at_ep_dpt_2\" target=\"_blank\">Principes des syst\u00e8mes intelligents<\/a>. On passe ici aux choses s\u00e9rieuses : \u00e0 la mani\u00e8re dont des penseurs importants se sont repr\u00e9sent\u00e9s le m\u00e9canisme selon lequel nous encha\u00eenons les \u00ab\u00a0id\u00e9es\u00a0\u00bb. Je sugg\u00e8re que si nous comprenons comment les \u00ab\u00a0id\u00e9es\u00a0\u00bb s&rsquo;encha\u00eenent, nous sommes automatiquement tr\u00e8s proches de comprendre [&hellip;]<\/p>\n<\/blockquote>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","footnotes":""},"categories":[13,2138],"tags":[359,2143,2145,2144,403],"class_list":["post-43149","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-intelligence-artificielle","category-linguistique-2","tag-aristote","tag-david-hume","tag-edouard-claparede","tag-lohn-locke","tag-sigmund-freud"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/43149","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=43149"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/43149\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":45781,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/43149\/revisions\/45781"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=43149"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=43149"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=43149"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}