{"id":43261,"date":"2012-11-06T01:46:05","date_gmt":"2012-11-06T00:46:05","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=43261"},"modified":"2013-01-02T00:19:56","modified_gmt":"2013-01-01T23:19:56","slug":"tu-nas-rien-compris-a-fukushima-par-cedric-chevalier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2012\/11\/06\/tu-nas-rien-compris-a-fukushima-par-cedric-chevalier\/","title":{"rendered":"<b>TU N&rsquo;AS RIEN COMPRIS \u00c0 FUKUSHIMA<\/b>, par C\u00e9dric Chevalier"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p>Le r\u00e9cent billet publi\u00e9 par Paul Jorion sur son blog, intitul\u00e9 <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=42828\">Tu n&rsquo;as rien vu \u00e0 Fukushima<\/a>, aborde de mani\u00e8re concomitante d\u2019int\u00e9ressantes questions math\u00e9matiques, \u00e9conomiques et philosophiques. Jorion examine cette r\u00e9alit\u00e9 complexe et \u00e0 \u00e9chelle multiple qu\u2019est la <strong>gestion du risque<\/strong> par les individus, les soci\u00e9t\u00e9s (au sens social du terme) et l\u2019esp\u00e8ce humaine (la r\u00e9flexion au niveau de l\u2019esp\u00e8ce \u00e9tant devenue une question \u00e9thique pertinente depuis que la technologie permet notre suicide collectif, comme l\u2019a montr\u00e9 Hans Jonas). Contrairement \u00e0 ce que pourraient laisser penser des mod\u00e8les d\u00e9sincarn\u00e9s programm\u00e9s directement en binaire dans des automates boursiers, la lecture correcte des informations probabilistes, loin d\u2019\u00eatre neutre, est au contraire un enjeu philosophique et politique fondamental.<\/p>\n<p>C\u2019est d\u2019ailleurs seulement l\u2019apparence du hasard qui a vu publi\u00e9 le m\u00eame jour dans la revue <a href=\"http:\/\/www.nature.com\/news\/ancient-tsunami-devastated-lake-geneva-shoreline-1.11670\">Nature Geoscience<\/a> un article relatif au tsunami qui d\u00e9vasta les rives du lac L\u00e9man en 563, article largement repris par <a href=\"http:\/\/passeurdesciences.blog.lemonde.fr\/2012\/10\/28\/des-chercheurs-reconstituent-le-tsunami-du-lac-leman-de-563\/\">la presse ce jour-l\u00e0<\/a>.<\/p>\n<p>Nous sommes de plus en plus nombreux \u00e0 prendre conscience de ces risques, avec lesquels nous sommes d\u00e9sormais condamn\u00e9s \u00e0 vivre, pour le meilleur et pour le pire.<\/p>\n<p><!--more-->Concr\u00e8tement, on peut relever dans cette classe de probl\u00e8mes, l\u2019ensemble ouvert compos\u00e9 grosso modo de deux sous-ensembles\u00a0: nucl\u00e9aire militaire et civil, OGM, nanotechnologies, armes biologiques et chimiques, \u2026 dans le sous-ensemble des risques que nous cr\u00e9ons nous-m\u00eames\u00a0; et catastrophes naturelles tels que\u00a0: objets g\u00e9ocroiseurs, pand\u00e9mie, tremblements de terre, tsunamis, \u2026 dans le sous-ensemble des risques qui sont g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par \u00ab\u00a0la nature\u00a0\u00bb. Cet ensemble est <strong>non ferm\u00e9<\/strong>, car nous ne pouvons d\u00e9nombrer avec certitude l\u2019ensemble des risques qui le constituent, un constat qui a d\u2019importantes implications pour la gouvernance.<\/p>\n<p>En ce qui concerne les \u00e9v\u00e9nements inventori\u00e9s dans le second sous-ensemble, nous ne sommes pas compl\u00e8tement impuissants car nous pouvons influencer directement le cours des choses &#8211; pour certains risques uniquement -, en agissant sur la probabilit\u00e9 d\u2019occurrence de l\u2019\u00e9v\u00e9nement initial (\u00e9vitement du d\u00e9clenchement des pand\u00e9mies), ou sur son niveau d\u2019impact final (d\u00e9viation d\u2019un objet g\u00e9ocroiseur \u2026). Pour les autres risques \u00ab\u00a0naturels\u00a0\u00bb, dans l\u2019\u00e9tat actuel de notre technologie, nous devons nous r\u00e9soudre \u00e0 mitiger les cons\u00e9quences car nous ne ma\u00eetrisons absolument pas leur probabilit\u00e9 d\u2019occurrence (tremblements de terre, tsunamis, \u2026 ).<\/p>\n<p>Evidemment, la r\u00e9alit\u00e9 est plus complexe, et certains risques a priori \u00ab\u00a0naturels\u00a0\u00bb peuvent \u00eatre caus\u00e9s par nous (tremblements de terre dus \u00e0 l\u2019exploitation des gaz de schiste, tsunamis dus \u00e0 des glissements de terrain provoqu\u00e9s par l\u2019Homme).<\/p>\n<p>Deux \u00e9l\u00e9ments essentiels constituent \u00ab\u00a0un risque\u00a0\u00bb (on ne prendra ici en compte que les \u00e9v\u00e9nements n\u00e9fastes, mais les m\u00eames concepts s\u2019appliquent aux \u00e9v\u00e9nements favorables)\u00a0: la \u00a0\u00ab\u00a0probabilit\u00e9 d\u2019occurrence\u00a0\u00bb d\u2019un \u00ab\u00a0\u00e9v\u00e9nement\u00a0\u00bb par intervalle de temps et dans un espace donn\u00e9 (comprise entre 0 et 1 ou 0 et 100%), et son \u00ab\u00a0niveau de d\u00e9g\u00e2t potentiel\u00a0\u00bb. Il s\u2019agit bien ici, <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=42828\">comme le rappelle Paul Jorion<\/a>, d\u2019un niveau \u00ab\u00a0potentiel\u00a0\u00bb, et non \u00ab\u00a0moyen\u00a0\u00bb. Le risque pertinent pour la gouvernance, compris dans toutes ses implications morales, est compos\u00e9 sans aucun doute du <strong>niveau de d\u00e9g\u00e2t maximal<\/strong>. C\u2019est l\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9ment que se situe le nexus de la r\u00e9flexion qui va continuer \u00e0 occuper les chancelleries au cours de ce XXI\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n<p>On peut montrer qu\u2019il existe une borne inf\u00e9rieure au niveau de d\u00e9g\u00e2t d\u2019un risque\u00a0: 0. C\u2019est-\u00e0-dire aucun d\u00e9g\u00e2t. Par contre, th\u00e9oriquement, l\u2019oppos\u00e9 du continuum n\u2019est pas born\u00e9, on peut imaginer des d\u00e9g\u00e2ts tendant vers l\u2019infini. En pratique, comme nous sommes des \u00eatres finis, en quantit\u00e9 finie sur une plan\u00e8te finie, le risque conna\u00eet en fait une borne maximale. Ici, il faut \u00e9videmment adopter une \u00e9chelle relative, forc\u00e9ment subjective selon ses croyances philosophiques. Pour nous, Occidentaux baignant dans une culture jud\u00e9o-chr\u00e9tienne, le risque maximal individuel pourrait \u00eatre \u00ab\u00a0la mort\u00a0\u00bb (ou pour les croyants, la \u00ab\u00a0damnation \u00e9ternelle\u00a0\u00bb), pour une ville ou un pays \u00ab\u00a0l\u2019an\u00e9antissement total\u00a0\u00bb (de ses habitants, de ses infrastructures, &#8230;), pour l\u2019esp\u00e8ce humaine \u00ab\u00a0l\u2019extinction\u00a0\u00bb pure et simple.<\/p>\n<p>La lecture probabiliste a donc des implications morales directes. Le risque maximal, ontologique, pour un individu ou notre esp\u00e8ce compl\u00e8te, ne peut en aucun cas \u00eatre pris en compte de la m\u00eame mani\u00e8re que les autres risques. La pratique appel\u00e9e \u00ab\u00a0gestion des risques\u00a0\u00bb au sens courant, utilis\u00e9e notamment par les financiers et les politiciens, n\u2019int\u00e8gre vraisemblablement pas cette n\u00e9cessit\u00e9. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une compr\u00e9hension des probabilit\u00e9s au mieux partielle, na\u00efve, ou pire, d\u2019un usage des probabilit\u00e9s marqu\u00e9 d\u2019un manque flagrant de conscience \u00e9thique collective. On peut \u00e0 nouveau rejoindre Hans Jonas dans son \u00e9nonc\u00e9 du Principe Responsabilit\u00e9 : \u00ab\u00a0Agis de fa\u00e7on que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d\u2019une vie authentiquement humaine sur terre\u00a0\u00bb, qui actualise de mani\u00e8re judicieuse la maxime (pas uniquement chr\u00e9tienne) \u00ab\u00a0Aime ton prochain comme toi-m\u00eame\u00a0\u00bb, qui restait suffisante tant que la technologie de l&rsquo;\u00e9poque ne permettait pas \u00e0 l&rsquo;Homme de suicider sa propre esp\u00e8ce. Appliquant cette r\u00e8gle \u00e0 notre propre b\u00e9n\u00e9fice, nous eussions tous souhait\u00e9 na\u00eetre dans un monde o\u00f9 l\u2019on ne courrait pas le risque de p\u00e9rir vaporis\u00e9 par un missile balistique, ou de devoir survivre d\u2019une fa\u00e7on qui n\u2019aurait plus rien d\u2019authentiquement humain dans les d\u00e9combres d\u2019un holocauste nucl\u00e9aire.<\/p>\n<p>Le respect de cette \u00ab\u00a0loi\u00a0\u00bb formul\u00e9e par Hans Jonas a deux champs d&rsquo;application int\u00e9ressants :<\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Les risques connus ou connaissables, qui peuvent \u00eatre d\u00e9duits de la connaissance contemporaine des possibilit\u00e9s biophysiques dans l&rsquo;univers.<\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Les risques inconnus ou inconnaissables.<\/p>\n<p>Dans le premier cas, il n&rsquo;est pas n\u00e9cessaire d&rsquo;avoir pr\u00e9dit avec certitude l&rsquo;occurrence d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement critique futur, ni d&rsquo;avoir calcul\u00e9 sa probabilit\u00e9 exacte de survenance, pour obliger moralement l&rsquo;individu ou l&rsquo;Humanit\u00e9 \u00e0 une action positive ou au renoncement \u00e0 une action dangereuse, dans la mesure de ses possibilit\u00e9s. Il suffit, parmi plusieurs conditions suffisantes :<\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 de pouvoir montrer qu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement comparable s&rsquo;est produit par le pass\u00e9, qu&rsquo;il a atteint tel niveau de d\u00e9g\u00e2t critique et que les conditions actuelles, en l&rsquo;\u00e9tat des connaissances, n&rsquo;interdisent pas une nouvelle occurrence.<\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 de pouvoir montrer, m\u00eame sans archives du pass\u00e9, qu&rsquo;en l&rsquo;\u00e9tat des connaissances, un enchainement causal singulier peut mener \u00e0 un r\u00e9sultat final critique. La simple description qualitative des enchainements de m\u00e9canismes (tous v\u00e9rifiant le principe de plausibilit\u00e9) peut suffire \u00e0 conclure \u00e0 l&rsquo;existence d&rsquo;un risque moralement inacceptable.<\/p>\n<p>Dans le second cas, celui des risques inconnus, c&rsquo;est-\u00e0-dire inimaginables, on ne peut sans doute se montrer aussi cat\u00e9gorique quant \u00e0 l&rsquo;obligation morale \u00ab\u00a0de faire ou ne pas faire\u00a0\u00bb. En effet, une bonne compr\u00e9hension de la logique scientifique implique que par exemple, je ne peux exclure a priori que mon \u00e9ternuement ne va pas provoquer la fin du monde (A vos souhaits\u00a0!). Tout le construit scientifique repose en effet sur des postulats scientifiques tels la stabilit\u00e9 \u00e9ternelle des lois de la physique dans le temps&#8230; Dans ces cas l\u00e0, il est difficile de concevoir une obligation morale imm\u00e9diate. Nous ne sommes ni omniscients, ni omnipotents. Laissons cela \u00e0 un Dieu \u00e9ventuel.<\/p>\n<p>On le voit en tout cas, le sens de risque \u00ab\u00a0connu\u00a0\u00bb n&rsquo;\u00e9mane pas de sa parfaite compr\u00e9hension, pr\u00e9dictibilit\u00e9 ou de l&rsquo;existence de traces ind\u00e9niables d&rsquo;occurrence pass\u00e9e, mais simplement d\u2019un \u00ab\u00a0\u00e9tat actuel des connaissances\u00a0\u00bb, qui donne une vision de la r\u00e9alit\u00e9, de ses m\u00e9canismes et donc du champ des possibles futurs. En effet, les risques \u00ab\u00a0connus\u00a0\u00bb sont parfois \u00ab\u00a0inimagin\u00e9s\u00a0\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire que malgr\u00e9 un \u00e9tat des connaissances permettant th\u00e9oriquement de les \u00e9noncer, personne ne les a encore jamais r\u00e9pertori\u00e9s et d\u00e9crits.<\/p>\n<p>Les subtilit\u00e9s de la r\u00e9alit\u00e9 peuvent mixer ces aspects. Le cas d\u2019un avion de ligne s\u2019\u00e9crasant sur un b\u00e2timent strat\u00e9gique illustre parfaitement le cas de figure d\u2019un \u00e9v\u00e9nement \u00e0 la fois connu (\u00ab\u00a0b\u00eate\u00a0\u00bb chute d\u2019un avion sur un b\u00e2timent) et m\u00e9connu (attentat terroriste coordonn\u00e9 impliquant un avion de ligne sur une cible strat\u00e9gique). Il a en effet \u00e9t\u00e9 d\u00e9crit en 1994 par Tom Clancy, dans son roman \u00ab\u00a0Dette d\u2019honneur\u00a0\u00bb. Dans ce livre, un Boeing 747 s\u2019\u00e9crase sur le Capitole tuant la plupart des parlementaires et le pr\u00e9sident des Etats-Unis. 7 ans plus tard, \u00a0la r\u00e9alit\u00e9 a rejoint la fiction, quand deux avions s\u2019\u00e9crasaient sur le World Trade Center de New York, un sur le Pentagone \u00e0 Washington et qu\u2019un quatri\u00e8me avion, dont un groupe de passagers s&rsquo;effor\u00e7a de reprendre le contr\u00f4le s&rsquo;\u00e9crasait au sol, alors qu\u2019il avait pour cible pr\u00e9sum\u00e9e le Capitole.<\/p>\n<p>Dans l\u2019analyse des probabilit\u00e9s appliqu\u00e9es aux risques, d\u2019autres notions sont n\u00e9glig\u00e9es. La conjonction et la corr\u00e9lation des \u00e9v\u00e9nements sont des r\u00e9alit\u00e9s tout aussi indispensables. Loin d\u2019\u00eatre parfaitement homog\u00e8ne et d\u00e9fini par le hasard, l\u2019univers est au contraire parcouru de lignes de forces et de singularit\u00e9s. Il en va logiquement de m\u00eame des probabilit\u00e9s appliqu\u00e9es. Ce qui fait de notre monde un contexte structur\u00e9, pr\u00e9dictible dans une certaine mesure, et non un magma informe, ce sont les lois de la physique, mais aussi les m\u00e9canismes de la biologie et dans le cas de l\u2019Homme, les d\u00e9terminations psychologiques, sociales et historiques.<\/p>\n<p>Pour reprendre l\u2019exemple, pr\u00e9sent\u00e9 par Paul Jorion, de l\u2019\u00e9v\u00e9nement \u00ab\u00a0chute d\u2019un avion\u00a0\u00bb, on peut sadiquement extrapoler et imaginer la chute d\u2019un avion de ligne sur une centrale nucl\u00e9aire \u00e0 proximit\u00e9 d\u2019une m\u00e9tropole. On a l\u00e0 la conjonction de trois probabilit\u00e9s\u00a0: le risque qu\u2019un avion s\u2019\u00e9crase, le risque qu\u2019il s\u2019\u00e9crase sur une centrale nucl\u00e9aire et le risque que cette centrale soit proche d\u2019une m\u00e9tropole. Loin d\u2019\u00eatre ind\u00e9pendants, ces trois risques connaissent en fait une corr\u00e9lation effective, puisqu\u2019on peut constater que les centrales nucl\u00e9aires ne sont pas construites dans des d\u00e9serts humains, mais bien \u00e0 proximit\u00e9 des grandes centres de population (pour des raison logistiques \u00e9videntes). Il y a de plus une corr\u00e9lation plus forte qu\u2019on ne pourrait le croire entre la probabilit\u00e9 qu\u2019un avion s\u2019\u00e9crase et la probabilit\u00e9 qu\u2019il s\u2019\u00e9crase sur une centrale nucl\u00e9aire. En effet, les risques d\u2019accident a\u00e9rien sont notoirement plus \u00e9lev\u00e9s au d\u00e9collage et \u00e0 l\u2019atterrissage, et les a\u00e9roports sont situ\u00e9s \u00e0 proximit\u00e9 des grands centres urbains\u2026<\/p>\n<p>Appliqu\u00e9e au cas de Fukushima, cette r\u00e9flexion sur les conjonctions et les corr\u00e9lations d\u2019\u00e9v\u00e9nements est tout \u00e0 fait r\u00e9v\u00e9latrice. Une centrale nucl\u00e9aire a besoin de beaucoup d\u2019eau pour assurer son fonctionnement, mais aussi sa s\u00e9curit\u00e9, une bonne partie d\u2019entre elles sont donc situ\u00e9es \u00e0 proximit\u00e9 de la mer. Les parties du monde les plus peupl\u00e9es sont elles-aussi situ\u00e9es en bordure de mer pour toute une s\u00e9rie de bonnes raisons historiques et pratiques. Les tsunamis sont <strong>caus\u00e9s<\/strong> par des tremblements de terre, des glissements de terrain ou la chute d\u2019objets g\u00e9ocroiseurs. La corr\u00e9lation entre un tsunami et un tremblement de terre est donc gigantesque. Rappelons que le Japon est situ\u00e9 sur une des zones sismiques les plus intenses du globe\u2026<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 cela, l\u2019existence d\u2019une singularit\u00e9 telle que la conjonction au Japon d\u2019un tremblement de terre, d\u2019un tsunami, d\u2019une d\u00e9faillance majeure d\u2019une centrale nucl\u00e9aire et d\u2019une catastrophe humaine concomitante semble \u00e0 tout un chacun <em>a priori<\/em> peu probable.<\/p>\n<p>La fameuse formule de Bayes nous \u00e9claire \u00e0 ce propos. Soit deux \u00e9v\u00e9nements A et B, et leurs probabilit\u00e9s d\u2019occurrence respectives P(A) et P(B). La formule de Bayes indique ceci P(A\/B) = [P(B\/A) P(A)] \/ P(B).<\/p>\n<p>P(A\/B) exprime la probabilit\u00e9 conditionnelle que l\u2019\u00e9v\u00e9nement A se produise, sachant que l\u2019\u00e9v\u00e9nement B s\u2019est produit et inversement pour P(B\/A). Deux \u00e9v\u00e9nements ind\u00e9pendants produisent\u00a0: P(A\/B) = P(A) et P(B\/A) = P(B). Lorsqu\u2019il existe une corr\u00e9lation forte entre A\u00a0 et B (ce qui est toujours le cas lorsqu\u2019existe un lien de cause \u00e0 effet de A \u00e0 B), C\u2019est-\u00e0-dire si P(B\/A) &gt; P(B), alors P(A\/B) n\u2019est plus \u00e9gal \u00e0 P(A), mais \u00e0 [P(B\/A) P(A)]\/P(B). Si P(B) est &gt; 0, on obtient que P(A\/B) est toujours sup\u00e9rieur \u00e0 P(A). Lorsqu\u2019existe une corr\u00e9lation entre \u00e9v\u00e9nements, la probabilit\u00e9 de leur occurrence conjointe augmente.<\/p>\n<p>La difficult\u00e9, dans la gestion des risques, est donc bien la prise en compte de ces probabilit\u00e9s conditionnelles.<\/p>\n<p>Illustrons \u00e0 nouveau\u00a0: si la P(tsunami) est faible, et si la P(tremblement de terre) est tout aussi faible, par contre, la P(tsunami\/tremblement de terre) est bien plus importante. Cette conjonction d\u2019\u00e9v\u00e9nements tr\u00e8s fortement corr\u00e9l\u00e9e est donc presque \u00e0 consid\u00e9rer comme un \u00e9v\u00e9nement en soi, un risque \u00e0 part enti\u00e8re.<\/p>\n<p>Ajoutons un peu de piment\u00a0: le risque r\u00e9v\u00e9l\u00e9 par Fukushima aurait pu \u00eatre exprim\u00e9 comme suit\u00a0: P(nombreuses victimes dans une grande m\u00e9tropole au Japon\/accident nucl\u00e9aire\/tsunami\/tremblement de terre).<\/p>\n<p>Bien que ces 3 \u00e9v\u00e9nements conditionnants soient rares de mani\u00e8re ind\u00e9pendante, on peut montrer que leur conjonction est au contraire \u00e9minemment probable, pour la simple raison logique qu\u2019il y a des liens de causalit\u00e9 \u00e9normes entre eux.<\/p>\n<p>Faisons intervenir un dernier \u00e9l\u00e9ment majeur. Ce risque de singularit\u00e9 plus important qu\u2019imagin\u00e9, augmente d\u2019autant plus si l\u2019on tient compte du nombre de centrales existantes, et d\u2019une dur\u00e9e d\u2019utilisation suffisamment longue. Ces deux derniers facteurs aggravants jouent pour tous les \u00e9v\u00e9nements individuels qui surviennent selon une certaine loi de probabilit\u00e9. Par exemple, m\u00eame si plusieurs lancers successifs d\u2019un seul d\u00e9 sont des \u00e9v\u00e9nements ind\u00e9pendants, la probabilit\u00e9 d\u2019obtenir un r\u00e9sultat singulier, comme un \u00ab\u00a06\u00a0\u00bb, augmente tr\u00e8s vite avec le nombre de lancers de d\u00e9s, jusqu\u2019\u00e0 s\u2019approcher dangereusement de la probabilit\u00e9 certaine, soit 1 (vous pouvez v\u00e9rifier vous-m\u00eame et essayer de battre le record de lancer successifs d\u2019un seul d\u00e9 sans obtenir de 6\u2026 Pour ceux qui veulent gagner du temps et qui poss\u00e8dent beaucoup de d\u00e9s, vous pouvez les lancer tous simultan\u00e9ment et constater le m\u00eame r\u00e9sultat\u2026). La probabilit\u00e9 d\u2019occurrence d\u2019un \u00e9v\u00e9nement sur un intervalle de temps augmente avec l\u2019intervalle de temps choisi, mais aussi avec l\u2019\u00e9chelle d\u2019analyse choisie. Comme le rappelle Paul Jorion, la nature a bien le temps, est vaste et en a d\u00e9j\u00e0 vu d\u2019autres. \u00a0Loin d\u2019\u00eatre une exception et le comble de la malchance pour l\u2019Humanit\u00e9, ce genre d\u2019\u00e9v\u00e9nement est en fait pratiquement in\u00e9vitable, si l\u2019on saisit bien les causalit\u00e9s, les corr\u00e9lations et donc les probabilit\u00e9s conjointes. Ces probabilit\u00e9s sont notre pire ennemie, car elles sont les plus difficiles \u00e0 cerner. Or elles sont beaucoup plus courantes qu\u2019on ne le croit.<\/p>\n<p>On le voit en filigrane, la comparaison de la technologie nucl\u00e9aire avec la plupart des autres technologies telles que l\u2019exploitation mini\u00e8re, la circulation routi\u00e8re ou m\u00eame l\u2019industrie classique, pour en souligner la pr\u00e9tendue \u00ab\u00a0s\u00e9curit\u00e9\u00a0\u00bb, est fallacieuse, et un non-sens, en raison pr\u00e9cis\u00e9ment de la notion de <strong>risque potentiel maximal<\/strong>, d\u2019une part, et d\u2019une mauvaise compr\u00e9hension de la probabilit\u00e9 d\u2019occurrence effective, par non prise en compte des corr\u00e9lations et des r\u00e9p\u00e9titions dans le temps et l\u2019espace. L\u2019usage d\u2019un d\u00e9compte comparatif de victimes \u00ab\u00a0historiques\u00a0\u00bb est encore plus ridicule, quand on a compris l\u2019analogie avec le lancer de d\u00e9 et le temps qu\u2019il nous reste \u00e0 vivre avec des unit\u00e9s de production nucl\u00e9aire. Jamais aucun accident de voiture ne pourra tuer un million de personnes, ou toute l\u2019esp\u00e8ce humaine, ni aujourd\u2019hui, ni demain. Les \u00e9chelles et l\u2019analyse qualitative sont compl\u00e8tement diff\u00e9rentes. Pour reprendre le vocable des \u00e9conomistes, les externalit\u00e9s potentielles des technologies de la classe du nucl\u00e9aire civil sont telles, en termes d\u2019impacts\u00a0 sur la vie d\u2019autrui et de l\u2019esp\u00e8ce, qu\u2019il s\u2019agit en fait d\u2019une question politique plan\u00e9taire. Pour prendre une analogie d\u2019une \u00e9chelle diff\u00e9rente, la nucl\u00e9arisation passive (qui met en p\u00e9ril la population des pays voisins de ceux qui sont dot\u00e9s de centrales nucl\u00e9aires) est condamnable \u00e0 plusieurs titres, non seulement comme l\u2019est le tabagisme passif inflig\u00e9 sans accord par les fumeurs, mais, de mani\u00e8re cette fois totalement sp\u00e9cifique, parce qu\u2019elle met en danger notre esp\u00e8ce toute enti\u00e8re. Les arguments philosophiques et de gouvernance changent donc compl\u00e8tement.<\/p>\n<p>Au vu de cette r\u00e9alit\u00e9, on pourrait consid\u00e9rer que la gouvernance devrait d\u00e9sormais se d\u00e9finir comme suit : direction qui est donn\u00e9e par les gouvernants \u00e0 l&rsquo;action humaine collective, en fonction des connaissances disponibles et d&rsquo;un avenir jug\u00e9 souhaitable (un avenir r\u00e9pondant donc \u00e0 la maxime de Jonas, qui laisse ouvert le champ des possibles pour toutes les g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 venir). Cette gouvernance aura pour objectif premier l&rsquo;\u00e9vitement cat\u00e9gorique du risque ontologique pour l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, ainsi qu&rsquo;ensuite pour la collectivit\u00e9 et chaque individu isol\u00e9ment. \u00c0 cette fin, elle mettra en \u0153uvre les institutions n\u00e9cessaires pour <strong>\u00e9tudier, r\u00e9pertorier, analyser les risques critiques majeurs de disparition de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, de la collectivit\u00e9 et d\u2019individus et proposer des actions d&rsquo;\u00e9vitement ou de mitigation<\/strong>. Une fois cette t\u00e2che accomplie au maximum des possibilit\u00e9s contemporaines, elle pourrait ensuite veiller aux conditions de maintien de la \u00ab\u00a0civilisation\u00a0\u00bb (notre bagage culturel et scientifique) et aux conditions concr\u00e8tes de bien-\u00eatre des g\u00e9n\u00e9rations actuelles.<\/p>\n<p>En particulier, l&rsquo;attention et les efforts d&rsquo;un gouvernement devraient \u00eatre directement proportionnels au <strong>produit du risque d&rsquo;occurrence d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement par son niveau de d\u00e9g\u00e2t maximal<\/strong>.<\/p>\n<p>Le niveau de d\u00e9g\u00e2t maximal sera fix\u00e9 \u00e0 l&rsquo;infini lorsque l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement impliquera : pour un individu, sa mort ; pour une collectivit\u00e9, sa destruction ; pour l&rsquo;esp\u00e8ce, son extinction. Dans ces cas o\u00f9 le risque maximal est infini, m\u00eame une probabilit\u00e9 proche de z\u00e9ro sera prise en charge par le gouvernement, dans la mesure du possible, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 un co\u00fbt acceptable pour la collectivit\u00e9, ceci \u00e9tant le seuil le plus difficile (mais pas impossible) \u00e0 d\u00e9finir.<\/p>\n<p>Certains risques pourraient \u00eatre pris \u00e9conomiquement en charge de mani\u00e8re mondiale, comme c&rsquo;est actuellement le cas pour la mitigation du risque d&rsquo;impact par un objet g\u00e9ocroiseur.<\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 ce qui se passe aujourd\u2019hui, en termes juridiques, la charge de la preuve incomberait \u00e0 un gouvernement de montrer qu&rsquo;il a tout mis en \u0153uvre pour \u00e9viter le sc\u00e9nario fatal. Ce principe serait une grande nouveaut\u00e9 s\u2019il \u00e9tait inscrit dans une Constitution.<\/p>\n<p>Si on formule un principe de pr\u00e9caution selon ces termes, il a toute sa raison d&rsquo;\u00eatre (au m\u00eame titre qu&rsquo;une ceinture de s\u00e9curit\u00e9 dont le co\u00fbt relatif est insignifiant a toute sa raison d&rsquo;\u00eatre dans une voiture pour \u00e9viter le risque fatal individuel).<\/p>\n<p>Une solide formation probabiliste &#8211; pourquoi pas un cours de \u00ab\u00a0probabilit\u00e9 morale\u00a0\u00bb et pas seulement de \u00ab\u00a0probabilit\u00e9 math\u00e9matique\u00a0\u00bb\u00a0? -, impos\u00e9s aux dirigeants-en-herbe, qu\u2019ils deviennent financiers, politiciens ou ing\u00e9nieurs, permettrait d\u2019\u00e9liminer l\u2019hypoth\u00e8se de l\u2019inconscience et de la na\u00efvet\u00e9, dans la gestion des risques qui p\u00e8sent sur l\u2019Humanit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le r\u00e9cent billet publi\u00e9 par Paul Jorion sur son blog, intitul\u00e9 <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=42828\">Tu n&rsquo;as rien vu \u00e0 Fukushima<\/a>, aborde de mani\u00e8re concomitante d\u2019int\u00e9ressantes questions math\u00e9matiques, \u00e9conomiques et philosophiques. Jorion examine cette r\u00e9alit\u00e9 complexe et \u00e0 \u00e9chelle multiple qu\u2019est la <strong>gestion du risque<\/strong> par les individus, les soci\u00e9t\u00e9s (au sens social du terme) et [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[22,1250,2104,1266,6,1245],"tags":[1295,1273,2041,2146,1242],"class_list":["post-43261","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ecologie","category-fukushima","category-la-survie-de-lespece","category-nucleaire-2","category-questions-essentielles","category-tsunami-au-japon","tag-gestion-du-risque","tag-nucleaire-civil","tag-probabilite","tag-risque-maximal","tag-tsunami"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/43261","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=43261"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/43261\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":45568,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/43261\/revisions\/45568"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=43261"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=43261"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=43261"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}