{"id":457,"date":"2008-03-30T16:24:21","date_gmt":"2008-03-30T15:24:21","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=457"},"modified":"2008-03-30T19:25:01","modified_gmt":"2008-03-30T18:25:01","slug":"lheure-dete","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2008\/03\/30\/lheure-dete\/","title":{"rendered":"L&rsquo;heure d&rsquo;\u00e9t\u00e9"},"content":{"rendered":"<p>En invit\u00e9 aujourd\u2019hui, Eddy Devolder. Il m\u2019a envoy\u00e9 ceci et j\u2019ai eu envie de le partager,<\/p>\n<blockquote><p>j&rsquo;avoue :<\/p>\n<p>j&rsquo;ai un petit penchant pour certaines stupidit\u00e9s<br \/>\nd\u00e9crocher le t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 minuit moins une le 31 d\u00e9cembre<br \/>\net \u00e9couter la voix de l&rsquo;horloge parlante&#8230;<br \/>\nCette nuit je me suis lev\u00e9 \u00e0 1.45<br \/>\npour assister au passage \u00e0 l&rsquo;heure d&rsquo;\u00e9t\u00e9<br \/>\nj&rsquo;ai allum\u00e9 l&rsquo;ordinateur<br \/>\nau bas de l&rsquo;\u00e9cran: 01.59 et devenu automatiquement 03.00<br \/>\nj&rsquo;ai lev\u00e9 la t\u00eate en direction du vieux r\u00e9veil qui m&rsquo;accompagne depuis l&rsquo;universit\u00e9<br \/>\nje l&rsquo;ai regard\u00e9 avec une certaine tendresse<br \/>\nen le consid\u00e9rant comme un objet arch\u00e9ologique<br \/>\nun t\u00e9moin du naufrage de l&rsquo;heure d&rsquo;hiver<br \/>\nje l&rsquo;ai pris en main, j&rsquo;ai avanc\u00e9 les aiguilles d&rsquo;un tour de cadran<br \/>\nje me suis balad\u00e9 dans la maison endormie<br \/>\nquestion d&rsquo;\u00eatre assur\u00e9 de me lever \u00e0 l&rsquo;heure d&rsquo;\u00e9t\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p>Quand il a vu que je le publiais sans rien lui dire, Eddy a voulu vous montrer aussi ceci. <\/p>\n<p><strong>Maman Kilo, pygm\u00e9e Batwa dans les ordures de Kinshasa<\/strong><\/p>\n<p>Les dessins sur \u00e9corces des pygm\u00e9es Bambuti sont fascinants. A couper le souffle. D\u2019autant qu\u2019ils r\u00e9sistent \u00e0 la lecture, \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation.<br \/>\nCe ne sont d\u2019ailleurs pas \u00e0 proprement parler des dessins mais des d\u00e9corations vestimentaires.<br \/>\nCes bandes d&rsquo;\u00e9corces d&rsquo;environ 80 centim\u00e8tres sur 40 que les hommes rouissent et mart\u00e8lent longuement sont des pi\u00e8ces de v\u00eatement, des sortes de langes qu&rsquo;ils rev\u00eatent, le temps d&rsquo;une f\u00eate et les femmes les peignent essentiellement dans le but d&#8217;embellir le porteur.<\/p>\n<p>Elles dessinent au doigt ou \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;une branche tremp\u00e9e dans un jus noir.<br \/>\nAssises \u00e0 m\u00eame le sol, jambes tendues, le corps \u00e0 angle droit elles commencent par plier l&rsquo;\u00e9corce en quatre.<br \/>\nLe mot cahier vient aussit\u00f4t \u00e0 l&rsquo;esprit. (Ce que les Francs appellent kwa\u00ebr, les Romains le nomment quaternio. Ce n&rsquo;est rien de moins qu&rsquo;une peau de parchemin pli\u00e9e en quatre.)<br \/>\nMais les femmes Bambuti n&rsquo;\u00e9crivent pas, (seuls deux pour cent des pygm\u00e9es savent lire) elles donnent \u00e0 voir leur for\u00eat sur une partie de for\u00eat qui servira de v\u00eatement.<br \/>\nLe pygm\u00e9e qui le portera sera ainsi pris en sandwich entre la for\u00eat, son milieu naturel et une image de la for\u00eat sur un morceau de for\u00eat.<\/p>\n<p><!--more-->Rien dans ces dessins n\u2019\u00e9voque les n\u00f4tres.<br \/>\nPlus encore. Chaque pygm\u00e9e donnera du dessin une lecture diff\u00e9rente.<br \/>\nEntre eux, ils ne reconnaissent qu&rsquo;un seul symbole que nous identifions \u00e9galement : l&rsquo;\u00e9toile ! Petite rosace, conjonction de x et +, trac\u00e9e \u00e0 la fa\u00e7on de notre rose des vents.<\/p>\n<p>C&rsquo;est elle, cette \u00e9toile qui donne aux trac\u00e9s sinueux des femmes Bambuti un caract\u00e8re de dessin.<br \/>\nVoil\u00e0 comment l&rsquo;histoire avec les pygm\u00e9es devient litt\u00e9ralement sid\u00e9rante, par l&rsquo;effet d&rsquo;une \u00e9toile semblable \u00e0 celle qui oriente les rois mages.<\/p>\n<p>Le d\u00e9sir est premi\u00e8rement \u00ab\u00a0qu\u00eate de l&rsquo;\u00e9toile\u00a0\u00bb et je me suis mis en t\u00eate de rencontrer des pygm\u00e9es afin de les entendre d\u00e9crire leur monde, afin de pouvoir entrer dans leurs dessins.<br \/>\nParfois en feuilletant, le livre que Georges Meurant leur a consacr\u00e9 ou l&rsquo;ouvrage publi\u00e9 par la fondation Dapper, je pense \u00e0 Henri Michaux, \u00e0 ce qu&rsquo;il aurait pu y voir, ce qu&rsquo;il aurait en dire s&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait pench\u00e9 sur le sujet.<\/p>\n<p>Le d\u00e9sir n&rsquo;a pas d&rsquo;heure, il n&rsquo;a pas le temps. C&rsquo;est ce qui le rend si surprenant.<\/p>\n<p>Il y a quelques ann\u00e9es, plusieurs revers de fortune m&rsquo;\u00e9branlent, coup sur coup.<br \/>\n\u00ab L&rsquo;arr\u00eat de mort \u00bb de Maurice Blanchot, quelques po\u00e8mes de Celan et de Mandelstam m&rsquo;obs\u00e8dent.<\/p>\n<p>Depuis des mois, je souffre des yeux. Depuis que je me suis pench\u00e9 sur une photographie, elle repr\u00e9sente les murs des douches d\u2019Auschwitz. Ils sont labour\u00e9s par des coups de griffes. On sait le reste\u2026<br \/>\nCette photo ma saute au visage, s&rsquo;imprime sur la r\u00e9tine. Des coups de griffes labourent mon regard. Je vois le monde \u00e0 travers une grille dessin\u00e9e avec des ongles.<br \/>\nPour \u00e9viter que cette grille ne devienne celle d&rsquo;une prison, d&rsquo;un asile, je con\u00e7ois le projet de partir au Congo, alors que le pays est sous tension.<br \/>\nEn d\u00e9cembre 2006, je suis \u00e0 Kinshasa o\u00f9 je rencontre longuement Emmanuel.<br \/>\nIl me parle de ses engagements, de ses int\u00e9r\u00eats, des pygm\u00e9es avec lesquels il travaille&#8230;<br \/>\nIl y a donc des pygm\u00e9es \u00e0 Kinshasa\u2026 ? En pleine ville surpeupl\u00e9e?<br \/>\nJe tombe des nues. Emmanuel promet de me les pr\u00e9senter la prochaine fois.<br \/>\nIl croit pouvoir d\u00e9gotter quelques tissus Bambuti.<br \/>\nIl promet de m&rsquo;en amener le matin de mon d\u00e9part mais il ne vient pas au rendez-vous. Emmanuel est \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital, victime d&rsquo;une k\u00e9ratite, une inflammation des yeux, comme si du sable y avait \u00e9t\u00e9 jet\u00e9 \u00e0 souhait.<br \/>\nJ&rsquo;en suis boulevers\u00e9.<br \/>\nIl faut \u00eatre au Congo pour penser qu&rsquo;Emmanuel m&rsquo;a lav\u00e9 les yeux d&rsquo;une image qui la brouillait, que mon irritation est pass\u00e9e de mes yeux dans les siens.<br \/>\nD\u00e9sormais un \u00e9trange lien nous unit. Nous restons en contact. Un jour il m&rsquo;envoie en guise de cadeau quelques dessins qu&rsquo;une maman pygm\u00e9e a r\u00e9alis\u00e9s \u00e0 sa demande.<\/p>\n<p>Quand je retourne \u00e0 Kinshasa en janvier 2008, la rencontre avec les pygm\u00e9es est prioritaire.<br \/>\nEmmanuel prend rendez-vous.<br \/>\nJe songe alors que je vais rencontrer une communaut\u00e9 de femmes Bambuti pr\u00eate \u00e0 m&rsquo;initier aux subtilit\u00e9s de leur art.<\/p>\n<p>Nous sommes six dans le break qui emprunte la route des poids lourds, \u2026 la sortie de Kinshasa.<br \/>\nRia, solaire \u00e0 souhait tient le volant. Emmanuel et Micha\u00ebl, un de ses copains th\u00e9sards qui travaille sur les pygm\u00e9es occupent la banquette avant.<br \/>\nThomas et Aim\u00e9 m&rsquo;entourent \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re. Ils m&rsquo;accompagnent depuis la Belgique.<br \/>\nUn ami, producteur \u00e0 la radio m&rsquo;a encourag\u00e9 \u00e0 enregistrer la rencontre. Le sujet l&rsquo;int\u00e9resse vivement. <\/p>\n<p>Ria, suit les indications de Micha\u00ebl, gare la voiture le long d&rsquo;une p\u00e9pini\u00e8re. Ici et l\u00e0, des \u00e9tals, des fruits : papayes, mangues c\u0153ur-de-b\u0153ufs, des l\u00e9gumes, tomates, arachides. Beaucoup d&rsquo;ananas. Leur odeur parfume l&rsquo;air ; d\u00e9lice du Congo sous le soleil, \u00e0 dix heures du matin, d\u00e9but janvier. <\/p>\n<p>Nous traversons en groupe. Nous longeons un rideau de verdure.<br \/>\nMichael a pris la t\u00eate, c&rsquo;est notre guide. Il s&rsquo;enfonce soudain dans une trou\u00e9e, escalade un l\u00e9ger remblai, rejoint la rive spongieuse d&rsquo;une rivi\u00e8re.<br \/>\nIl marche vite, nous entrons dans un immense bidonville.<br \/>\nNous sommes une attraction qui traverse le quotidien d&rsquo;une population cach\u00e9e qui nous regarde passer, \u00e9tonn\u00e9e et curieuse.<\/p>\n<p>Devant un semblant de case, une femme nous attend. Elle n&rsquo;est pas seule. Une dizaine d&rsquo;autres femmes et une multitude d&rsquo;enfants se tiennent dans son dos.<br \/>\nMicha\u00ebl nous pr\u00e9sente: \u00ab\u00a0Maman Kilo&#8230;\u00a0\u00bb Elle nous invite \u00e0 entrer.<br \/>\nDes fauteuils en plastique bleu nous attendent, je m&rsquo;assieds au fond de la case, dans la p\u00e9nombre totale. Une odeur d\u00e9sagr\u00e9able de caoutchouc et de plastique br\u00fbl\u00e9, m\u00e9lang\u00e9e aux miasmes de d\u00e9tritus en d\u00e9composition remplit l&rsquo;air.<br \/>\nDehors les femmes pygm\u00e9es se sont assises en arc de cercle, \u00e0 m\u00eame le sol. Elles sourient. Enfin, je touche au but. <\/p>\n<p>Thomas installe l&rsquo;enregistreur: \u00ab\u00a0Maman Kilo, comment, par quel hasard \u00eates-vous ici \u00e0 Kinshasa ? \u00a0\u00bb <\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est pas la porte \u00e0 laquelle je frappe qui s&rsquo;ouvre mais celle d&rsquo;un voisin qui m&rsquo;invite \u00e0 entrer comme si j&rsquo;\u00e9tais l&rsquo;h\u00f4te attendu.<br \/>\nJe voulais rencontrer les Bambutis, j\u2019arrive dans une communaut\u00e9 Batwa.<\/p>\n<p><strong>Le t\u00e9moignage de Maman Kilo<\/strong><\/p>\n<p>\u00ab Je m&rsquo;appelle Ewaki mie Marie Kilo ou plus simplement Maman Kilo.<br \/>\nJ&rsquo;ai dix enfants et ma fille a\u00een\u00e9e en a d\u00e9j\u00e0 deux.<br \/>\nJe suis une femme pygm\u00e9e Batwa. Je viens de la province du Bandundu.<\/p>\n<p>Nous les pygm\u00e9es, nous sommes nombreux.<br \/>\nIl y a les Baka, les Babenga, les Bambuti et beaucoup d&rsquo;autres encore.<br \/>\nLes Bambuti ont les peintures sur \u00e9corce.<br \/>\nNous, les Batwa nous avons la vannerie et la poterie.<br \/>\nNous confectionnons des paniers et de belles corbeilles, des nasses pour p\u00eacher et des filets pour chasser.<br \/>\nNous fabriquons aussi des nattes avec des dessins. Nous avons beaucoup de dessins dans les nattes.<br \/>\nNous sommes des nomades. <\/p>\n<p>Nous avons aussi le chant, la danse, la musique. C\u2019est important pour les pygm\u00e9es.<br \/>\nJe poss\u00e8de un petit pagne en raphia teint que je mets quand je vais danser.<br \/>\nCe sont nos fr\u00e8res, les Babenga de Brazzaville qui m&rsquo;ont aid\u00e9e \u00e0 le fabriquer.<br \/>\nAvant de danser, je peins des figures sur mon corps.<\/p>\n<p>Nous n&rsquo;avons pas de peintures corporelles pour aller \u00e0 la chasse, seulement pour danser.<br \/>\nLa danse est importante parce qu&rsquo;elle r\u00e9g\u00e9n\u00e8re.<\/p>\n<p>Nous avons \u00e9galement beaucoup d&rsquo;histoires. Nous avons aussi des l\u00e9gendes mais nous attendons la nuit pour les raconter.<\/p>\n<p>Nous sommes les enfants de la for\u00eat. Nous le sommes par la volont\u00e9 de Dieu.<br \/>\nDieu n&rsquo;est pas le nom que mon peuple donne \u00e0 l&rsquo;Esprit.<br \/>\nChez nous, il s&rsquo;appelle Komba.<br \/>\nIl habite chaque homme.<br \/>\nIl est le souffle qui habite chaque homme.<br \/>\nLorsque quelqu&rsquo;un meurt, le souffle entra\u00eene l&rsquo;\u00e2me dans le royaume des morts. L\u00e0, elle s&rsquo;enveloppe de blanc.<\/p>\n<p>Nous les pygm\u00e9es, nous avons une tr\u00e8s bonne phonie et beaucoup de moyens pour communiquer \u00e0 distance. Nous avons le tam-tam et le n\u0153ud.<br \/>\nNous avons encore d&rsquo;autres moyens. Beaucoup sont secrets et fonctionnent uniquement entre pygm\u00e9es.<\/p>\n<p>Quand nous sommes en chemin et que nous voulons rencontrer pr\u00e9cis\u00e9ment quelqu&rsquo;un dans un campement voisin, nous prenons une \u00e9corce, une branche flexible, une liane. Nous la nouons en pensant \u00e0 la personne. Nous pronon\u00e7ons son nom au moment de le serrer. Nous attachons le n\u0153ud \u00e0 la ceinture et nous porter jusqu&rsquo;au campement.<\/p>\n<p>Avant d\u2019arriver, il faut siffler et quelqu&rsquo;un vient vous chercher.<br \/>\nCelui qui p\u00e9n\u00e8tre sur le territoire des pygm\u00e9es sans autorisation, risque la mort.<br \/>\nLa personne que vous d\u00e9sirez rencontrer nous attendra, elle sera l\u00e0 et commencera par nous dire: \u00ab\u00a0Pourquoi m&rsquo;as-tu emp\u00each\u00e9 d&rsquo;aller \u00e0 la chasse&#8230;\u00a0\u00bb.<br \/>\nNous montrerons le noeud et nous expliquerons pourquoi nous l&rsquo;avons nou\u00e9. <\/p>\n<p>Nous avons l&rsquo;habitude de chasser.<br \/>\nNous mangeons beaucoup de viande.<br \/>\nUn pygm\u00e9e a besoin de beaucoup de viande.<br \/>\nIl a besoin de miel sauvage. Nous mangeons \u00e9galement les chenilles et de fruits.<br \/>\nQuand vient la saison des chenilles, nous nous enfon\u00e7ons tr\u00e8s loin dans la for\u00eat.<br \/>\nUn pygm\u00e9e n&rsquo;aime pas manger des l\u00e9gumes, du manioc mais ce que la for\u00eat nous donne. Nous chassons avec des filets. Les enfants et les femmes accompagnent les hommes.<\/p>\n<p>Souvent, l&rsquo;homme s&rsquo;unit \u00e0 la femme dans l&rsquo;intimit\u00e9 de la for\u00eat. Pas dans l&rsquo;intimit\u00e9 de la case qui ne compte qu&rsquo;un seul espace commun \u00e0 toute la famille.<br \/>\nDe retour au campement, ce n&rsquo;est pas le mari mais la femme qui d\u00e9cide de la r\u00e9partition.<br \/>\nLe pygm\u00e9e n&rsquo;\u00e9pouse qu&rsquo;une femme.<br \/>\nPour se marier, ils doivent \u00eatre tr\u00e8s unis, c&rsquo;est pourquoi les pygm\u00e9es sont tr\u00e8s jaloux.<br \/>\nUne fois mari\u00e9e, c&rsquo;est la femme qui d\u00e9cide. L&rsquo;homme ob\u00e9it. Il en a toujours \u00e9t\u00e9 ainsi.<\/p>\n<p>C&rsquo;est Dieu qui a voulu que je sois femme pygm\u00e9e et je l&rsquo;accepte. Pourtant nous sommes en danger. En grand danger.<br \/>\nLa for\u00eat est menac\u00e9e. <\/p>\n<p>On coupe les arbres, on d\u00e9friche, on nous repousse toujours plus loin et il y a de moins en moins de gibier.<br \/>\nPire, ceux qui prennent nos terres, nous menacent.<br \/>\nNous n&rsquo;avons aucun recours contre eux.<br \/>\nNous n&rsquo;avons aucun droit. Seulement celui d&rsquo;accepter de devenir des esclaves.<br \/>\nNous sommes tr\u00e8s pauvres. Et nous sommes absolument d\u00e9munis.<br \/>\nNous n&rsquo;avons presque plus de souffle.<br \/>\nIl nous manque. Nous \u00e9touffons. Nous n&rsquo;avons plus assez de force. <\/p>\n<p>On nous accable. On nous dit sales, r\u00e9pugnants, on nous dit b\u00eates, stupides, on nous d\u00e9nigre.<br \/>\nOn nous traite comme des animaux.<br \/>\nDans certains coins on nous appelle \u00ab\u00a0la viande sur pattes\u00a0\u00bb.<br \/>\nPartout nous sommes maltrait\u00e9s.<br \/>\nNous n&rsquo;existons que pour \u00eatre exploit\u00e9s, bl\u00e2m\u00e9s, brim\u00e9s, discrimin\u00e9s.<\/p>\n<p>Nous sommes pourtant les premiers habitants de l&rsquo;Afrique.<br \/>\nPartout dans la for\u00eat tropicale, il y a des pygm\u00e9es au Cameroun, au Gabon, au Congo Brazzaville, en R\u00e9publique Centrafricaine, en Ouganda, au Rwanda, au Burundi et bien s\u00fbr, ici au Congo o\u00f9 nous sommes pr\u00e9sents partout sauf dans la province du Bas Congo. Sinon nous sommes au Katanga, dans le Kasa\u00ef, au Kivu, en Ituri&#8230;<\/p>\n<p>Entre pygm\u00e9es, nous sommes tous fr\u00e8res.<br \/>\nQuand nous allons \u00e0 Brazzaville, nous sommes accueillis comme des parents par les Babenga, ils nous donnent \u00e0 manger et un coin pour dormir. <\/p>\n<p>Nous sommes les premiers habitants de l&rsquo;Afrique, nous le savons: nous poss\u00e9dons des histoires qui racontent l&rsquo;arriv\u00e9e des occupants actuels, nous savons d&rsquo;o\u00f9 ils viennent. Nos anc\u00eatres les ont vus s&rsquo;installer sur nos terres.<br \/>\nIls se les sont appropri\u00e9es et refusent depuis de nous reconna\u00eetre le droit \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9.<br \/>\nAucun pygm\u00e9e ne poss\u00e8de de terre \u00e0 cultiver.<br \/>\nRares sont ceux qui poss\u00e8dent des papiers. <\/p>\n<p>Dans la province du Bandundu, quand la police arr\u00eate le meurtrier d&rsquo;un pygm\u00e9e, il n&rsquo;est jamais condamn\u00e9 pour homicide, mais comme auteur d&rsquo;un acte de braconnage.<br \/>\nDans une dispute avec un bantou, la pire des injures, c&rsquo;est de lui dire \u00ab\u00a0Babenga\u00a0\u00bb (pygm\u00e9e). S&rsquo;il vous tue, il pourra toujours invoquer la l\u00e9gitime d\u00e9fense et il sera entendu !<\/p>\n<p>Nous sommes pourtant un peuple tr\u00e8s pacifique, un peuple r\u00e9serv\u00e9 et discret avec nos voisins. <\/p>\n<p>Je m&rsquo;appelle Ewaqui.<br \/>\nDans notre langue, cela signifie, la maman de l&rsquo;enfant qui est mort avant de na\u00eetre, de l&rsquo;enfant qui apporte la mort avec la naissance.<br \/>\nLe mauvais sort a frapp\u00e9.<\/p>\n<p>Certains ont alors murmur\u00e9 que je n&rsquo;avais pas assez invoqu\u00e9 la lune, que je n&rsquo;avais pas suffisamment lev\u00e9 les mains dans sa direction avant chaque activit\u00e9.<br \/>\nChez nous, c&rsquo;est la lune qui dirige tout.<br \/>\nC&rsquo;est le centre de l&rsquo;univers.<br \/>\nLe soleil et les \u00e9toiles sont les serviteurs de la lune.<br \/>\nLe matin quand nous nous r\u00e9veillons, nous commen\u00e7ons toujours par lui confier nos r\u00eaves, bons et mauvais.<br \/>\nEt quand nous allons nous activer, nous lui racontons ce que nous allons entreprendre.<br \/>\nCela nous oblige \u00e0 \u00eatre honn\u00eate et nous \u00e9vite d&rsquo;avoir des mauvaises pens\u00e9es. <\/p>\n<p>Je suis n\u00e9e dans un dispensaire. A c\u00f4t\u00e9 d\u2019un p\u00e8se-personne.<br \/>\nMa m\u00e8re a perdu ses eaux.<br \/>\nJe suis n\u00e9e \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019une balance. Depuis on m\u2019appelle Marie-Kilo.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai la chance de pouvoir lire et \u00e0 \u00e9crire gr\u00e2ce \u00e0 Dieu et aux missionnaires catholiques.<br \/>\nUn pasteur su\u00e9dois m&rsquo;a aid\u00e9 \u00e0 devenir ce que je suis.<br \/>\nJ&rsquo;ai \u00e9tudi\u00e9. Je suis devenue infirmi\u00e8re, puis accoucheuse. J\u2019ai aussi appris des rudiments de chirurgie. J&rsquo;ai pratiqu\u00e9 plusieurs c\u00e9sariennes&#8230; J&rsquo;ai \u00e9galement travaill\u00e9 dans la for\u00eat.<br \/>\nJ&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 responsable d&rsquo;un petit h\u00f4pital.<\/p>\n<p>Un jour Mobutu a d\u00e9cid\u00e9 de chasser les blancs. Il leur a donn\u00e9 24 heures pour quitter le Congo. Le pasteur est parti pr\u00e9cipitamment.<br \/>\nJ\u2019ai pris l&rsquo;argent qu&rsquo;il laissait derri\u00e8re lui.<br \/>\nJe l&rsquo;ai cach\u00e9, je l&rsquo;ai enterr\u00e9.<br \/>\nC&rsquo;est l&rsquo;argent des blancs mais tout le monde en parlait, tout le monde voulait le partager et tout le monde s&rsquo;est mis \u00e0 me tracasser. Les ennuis se sont accumul\u00e9s. Mon mari est mort. <\/p>\n<p>Apr\u00e8s de longs mois sans nouvelles, les missionnaires su\u00e9dois m&rsquo;ont demand\u00e9 de leur renvoyer l&rsquo;argent.<br \/>\nEn 2003, je me suis mis en route et je suis arriv\u00e9e \u00e0 Kinshasa avec les six enfants les plus jeunes et j&rsquo;ai envoy\u00e9 l&rsquo;argent en Su\u00e8de. Je suis fid\u00e8le. Je n\u2019ai rien gard\u00e9. Pas un franc et je me suis retrouv\u00e9e sans le sou.<\/p>\n<p>Le mauvais sort s&rsquo;est alors acharn\u00e9 sur moi. Et je n&rsquo;ai plus eu l&rsquo;occasion de retourner dans le Bandundu.<\/p>\n<p>En arrivant \u00e0 Kinshasa, je ne savais pas qu&rsquo;il y avait des pygm\u00e9es.<br \/>\nIls vivent au milieu des salet\u00e9s, des ordures. Ils sont en mauvaise sant\u00e9.<br \/>\nAujourd&rsquo;hui je suis pr\u00e9sidente de l&rsquo;association des femmes pygm\u00e9es de Kinshasa.<br \/>\nNous sommes actuellement 490.<br \/>\nNous vivons dans les pires conditions.<br \/>\nNous ne sommes pas bien portants, nous ne dormons pas bien et nous ne mangeons pas comme il faut.<br \/>\nIl faut pouvoir se recueillir pour exister. Nous n&rsquo;avons pas de moyen pour revivifier notre souffle.<br \/>\nPersonne ne nous vient en aide.<br \/>\nTout le monde nous oublie.<\/p>\n<p>Beaucoup sont arriv\u00e9s ici \u00e0 cause des guerres.<br \/>\nEn 1975 et 1976, Mobutu a recrut\u00e9 un r\u00e9giment entier de pygm\u00e9es de l\u2019\u00e9quateur parce que ce sont d&rsquo;excellents chasseurs.<br \/>\nIl les a casern\u00e9s \u00e0 Kinshasa, les familles les ont rejoints.<br \/>\nLes pygm\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9s au front pour se battre contre Laurent D\u00e9sir\u00e9 Kabila. Ils sont tomb\u00e9s dans un traquenard et ont tous \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s.<br \/>\nA la nouvelle de leurs d\u00e9c\u00e8s, les familles pygm\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 chass\u00e9es des casernes.<br \/>\nD\u00e9sorient\u00e9s, ils sont rest\u00e9s \u00e0 Kinshasa.<br \/>\nCertains se sont remari\u00e9s avec des bantous.<br \/>\nJe pourrais rentrer mais je me suis mari\u00e9e avec un bantou.<\/p>\n<p>Voyez ma case a failli prendre feu.<br \/>\nToutes les nuits nous dormons \u00e0 quinze dans une pi\u00e8ce unique et demain nous allons \u00eatre chass\u00e9s d\u2019ici&#8230;.<\/p>\n<p>J\u2019arr\u00eate l&rsquo;enregistreur.<br \/>\nC\u2019est plus fort que moi. Dehors, un m\u00e9chant man\u00e8ge se d\u00e9roule dans le dos de Maman Kilo.<\/p>\n<p>Un bantou muni d&rsquo;un b\u00e2ton vient r\u00e9guli\u00e8rement lorgner \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la case. Il insiste, s&rsquo;attarde&#8230;<br \/>\nNous sommes des importuns.<br \/>\nSoudain je le vois frapper l&rsquo;une des femmes pygm\u00e9es assises en demi-cercle devant la case. Il lui ass\u00e8ne des coups de pieds dans le dos. Il l&rsquo;admoneste en lingala. Assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi, Aim\u00e9, mon compagnon de route au Congo, me traduit.<br \/>\n\u00ab Il faut mentir\u2026 Compris\u2026 Il faut mentir\u2026 \u00bb<br \/>\nQue se passe-t-il ?<br \/>\nQuelques instants plus tard, un pousse-pousseur Bayaka, conduit par le bantou vient d\u00e9verser le contenu de sa charrette sur les femmes sur les femmes pygm\u00e9es : de la boue, des d\u00e9chets, des d\u00e9tritus&#8230;<br \/>\nComment est-il arriv\u00e9 l\u00e0? <\/p>\n<p>Je pense au d\u00e9dale de petits chemins que nous avons emprunt\u00e9s pour arriver chez Maman Kilo. D&rsquo;o\u00f9 vient-il?<br \/>\nBient\u00f4t il est suivi par un autre pousse-pousseur.<\/p>\n<p>L&rsquo;agression est flagrante.<br \/>\nL&rsquo;entretien n&rsquo;a que trop dur\u00e9. La violence est sournoise et elle vient de montrer d\u2019un cran.<br \/>\nMaman Kilo tient \u00e0 nous raccompagner. Elle ne nous laisse pas le temps de saluer toutes les femmes qui accompagnent Maman Kilo.<br \/>\nElle me prend par le bras, me presse de la suivre.<br \/>\n\u00ab Vous voyez, dit-elle au bout de quelques pas, vous voyez comment nous sommes trait\u00e9s&#8230; \u00bb<br \/>\nMille pens\u00e9es me viennent alors \u00e0 l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p>Je pense \u00e0 la condition des noirs en Am\u00e9rique, \u00e0 l\u2019extermination des indiens dans le nord et la for\u00eat amazonienne. Je pense aux manifestations de l&rsquo;antis\u00e9mitisme.<br \/>\nJe pense \u00e0 Primo L\u00e9vi, \u00e0 Robert Antelme&#8230;<br \/>\nJe pense aussi \u00e0 Gilles Deleuze quand il dit : \u00ab\u00a0Les \u00e9crivains sont des porte-paroles, ils doivent parler pour ceux qui n&rsquo;ont pas la parole, le peuple des souris de Faulkner\u2026\u00a0\u00bb<br \/>\nSoudain tout concourt \u00e0 prendre urgemment le parti des pygm\u00e9es. <\/p>\n<p>Le 20 janvier 2008. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En invit\u00e9 aujourd\u2019hui, Eddy Devolder. Il m\u2019a envoy\u00e9 ceci et j\u2019ai eu envie de le partager,<\/p>\n<blockquote>\n<p>j&rsquo;avoue :<\/p>\n<p>j&rsquo;ai un petit penchant pour certaines stupidit\u00e9s<br \/> d\u00e9crocher le t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 minuit moins une le 31 d\u00e9cembre<br \/> et \u00e9couter la voix de l&rsquo;horloge parlante&#8230;<br \/> Cette nuit je me suis lev\u00e9 \u00e0 1.45<br \/> pour [&hellip;]<\/p>\n<\/blockquote>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3,6],"tags":[],"class_list":["post-457","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-anthropologie","category-questions-essentielles"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/457","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=457"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/457\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=457"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=457"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=457"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}