{"id":49037,"date":"2013-01-15T10:18:22","date_gmt":"2013-01-15T09:18:22","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=49037"},"modified":"2013-01-15T11:53:48","modified_gmt":"2013-01-15T10:53:48","slug":"le-concept-du-bon-temps-par-jean-luce-morlie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2013\/01\/15\/le-concept-du-bon-temps-par-jean-luce-morlie\/","title":{"rendered":"<b>LE CONCEPT DU \u00ab\u00a0BON TEMPS\u00a0\u00bb<\/b>, par Jean-Luce Morlie"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p>Le pivot de la pens\u00e9e d&rsquo;Attali dans <i>La voie humaine<\/i> (2004) est de\u00a0<i>donner de l&rsquo;\u00e9paisseur au temps<\/i>, aussi son projet me para\u00eet-il offrir des mesures tr\u00e8s concr\u00e8tes pour la r\u00e9solution de l&rsquo;hubris moderne. Attali \u00e9crit :\u00a0<i>\u00ab La seule fa\u00e7on d&rsquo;en sortir, pour le salari\u00e9 \u00bb<\/i>\u00a0est de &#8230;\u00a0<i>\u00ab trouver assez de plaisir dans un travail pour qu&rsquo;il constitue en soi sa propre r\u00e9mun\u00e9ration \u00bb<\/i>. Comme le souligne par ailleurs Jeanne Favret-Saada, l&rsquo;\u00e9ducation aux limites est inh\u00e9rente \u00e0 l&rsquo;\u00e9levage des petits d&rsquo;hommes dans toutes les formes de soci\u00e9t\u00e9, mais la forme moderne du \u00ab d\u00e9sir illimit\u00e9 \u00bb diff\u00e8re, je le crois, de ce qu&rsquo;il fut dans d&rsquo;autres soci\u00e9t\u00e9s, cela parce que notre d\u00e9sir de repousser toujours plus les limites est engendr\u00e9 par l&rsquo;insatisfaction g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par nos modes de vie au pr\u00e9sent. Ce sera mieux, plus beau et plus fort encore demain, puisque malgr\u00e9 tous nos efforts, chaque aujourd&rsquo;hui alors m\u00eame que toujours plus remplis, ne laisse qu&rsquo;un go\u00fbt de cendre.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, le th\u00e8me de l&rsquo;homme d\u00e9pass\u00e9 par l&rsquo;hubris machinique (l&rsquo;effet <i>skynet<\/i> de Paul Jorion) peut \u00eatre abord\u00e9 de fa\u00e7on dynamique, semblable \u00e0 la d\u00e9croissance, soit, d\u00e9cro\u00eetre lorsque cela para\u00eet n\u00e9cessaire et cro\u00eetre, lorsque cette possibilit\u00e9 est utile : \u00ab battre en retraite \u00bb, fixer des limites \u00e0 l&rsquo;invention de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine scellerait son destin de cloporte. &#8211;\u00a0<i>La question n&rsquo;est pas tant la limite de la complexit\u00e9, mais la ma\u00eetrise de la complexit\u00e9 et dont la limitation de la complexit\u00e9, la simplification, n&rsquo;est qu&rsquo;une voie d&rsquo;approche &#8211;<\/i><\/p>\n<p><!--more-->\u00a7<\/p>\n<p>Je formule l&rsquo;hypoth\u00e8se selon laquelle la notion moderne de l&rsquo;hubris rel\u00e8ve du \u00ab\u00a0<i>toujours plus\u00a0<\/i>\u00bb, tandis que la notion classique de l&rsquo;hubris me semble li\u00e9e au \u00ab<i>\u00a0<\/i><i>trop de<\/i>\u00a0\u00bb col\u00e8re, de cruaut\u00e9, d&rsquo;ambition. Dans la logique du \u00ab\u00a0<i>trop<\/i>\u00a0\u00bb, la limite est fixe, dans la logique du \u00ab <i>toujours plus\u00a0<\/i>\u00bb, la limite est \u00e0 chaque fois report\u00e9e plus loin. Attali et Jorion convergent sur la notion du temps. Dans <i>Mis\u00e8re de la pens\u00e9e \u00e9conomique <\/i>(2012), Jorion consid\u00e8re la pens\u00e9e de la mort comme le probl\u00e8me anthropologique auquel les soci\u00e9t\u00e9s et les civilisations diverses r\u00e9pondent par une forme de qu\u00eate de l&rsquo;immortalit\u00e9 qui leur appartient en propre \u00e0 chacune. Attali joue plus serr\u00e9 ; dans <i>La voie humaine<\/i> il \u00e9crit\u00a0<i>\u00ab Pour moi, la vraie diff\u00e9rence entre la droite et la gauche r\u00e9side dans leur attitude \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du temps \u00bb<\/i>\u00a0(p. 118) et aussi\u00a0<i>\u00ab Le but de la politique est de trouver, si elle existe, une nouvelle \u00e9paisseur au temps \u00bb<\/i>\u00a0(p. 125).<\/p>\n<p>Devant l&rsquo;assurance de mourir un jour, les repr\u00e9sentations du temps servent \u00e0 nous rassurer, aujourd&rsquo;hui, sur le fait que nous serons encore l\u00e0, demain. D&rsquo;une part, le temps cyclique des soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles correspond \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition du m\u00eame, et d&rsquo;autre part, l&rsquo;id\u00e9e eschatologique d&rsquo;une mort heureuse met fin \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition des cycles et r\u00e9introduit dans le mod\u00e8le la notion de limite exp\u00e9riment\u00e9e dans la vie ; ainsi, \u00ab comme la vie de chacun \u00bb, les cycles ont une fin. Vis-\u00e0-vis de la pens\u00e9e de la mort, la fonction apotropa\u00efque des repr\u00e9sentations du temps me semble d&rsquo;autant plus \u00e9vidente que les deux grands paradigmes de notre conception du temps sont des repr\u00e9sentations dont la forme nous donne, non seulement le sentiment de stabilit\u00e9, mais par surcro\u00eet, nous offrent une forme dans laquelle projeter l&rsquo;id\u00e9e que nous nous faisons de \u00ab\u00a0demain \u00bb.<\/p>\n<p>Le temps cyclique des soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles correspond \u00e0 la forme de la transformation close, tandis que le \u00ab toujours plus \u00bb correspond au temps lin\u00e9aire model\u00e9 par l&rsquo;exponentielle du profit. Une fonction exponentielle est \u00e0 elle-m\u00eame sa propre d\u00e9riv\u00e9e, le capital cro\u00eet \u00e0 chaque tour, certes il cro\u00eet, mais la forme de sa croissance semble garantir la stabilit\u00e9 de son devenir. Le \u00ab toujours plus \u00bb a la forme d&rsquo;un feed-back positif et nous d\u00e9couvrons que les processus organis\u00e9s en <i>runaway<\/i> vers l&rsquo;infini rencontrent, t\u00f4t au tard, les limites du substrat mat\u00e9riel dans et par lequel ils se structurent.<\/p>\n<p>\u00c0 c\u00f4t\u00e9 des id\u00e9es de cycle et de croissance, nous disposons d&rsquo;un troisi\u00e8me mod\u00e8le permettant de penser la stabilit\u00e9 d&rsquo;un syst\u00e8me lequel se r\u00e9sume \u00e0\u00a0<i>\u00ab il faut de tout pour faire un monde \u00bb<\/i>\u00a0; c&rsquo;est en fait la loi de la vari\u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaire formul\u00e9e par d&rsquo;Ashby et qui s&rsquo;\u00e9nonce comme suit :<\/p>\n<p><i>Un syst\u00e8me \u00ab\u00a0A\u00a0\u00bb est en mesure de contr\u00f4ler un syst\u00e8me \u00ab\u00a0B\u00a0\u00bb, si la vari\u00e9t\u00e9 (le nombre des \u00e9tats possibles) de \u00ab\u00a0A\u00a0\u00bb est sup\u00e9rieure ou au moins \u00e9gale \u00e0 celle de \u00ab\u00a0B\u00a0\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Attali introduit le \u00ab\u00a0<i>bon temps<\/i>\u00a0\u00bb comme cheval de Troie afin de d\u00e9passer la social-d\u00e9mocratie de march\u00e9, il propose une fa\u00e7on neuve d&rsquo;envisager la stabilit\u00e9 des syst\u00e8mes sociaux lorsque l&rsquo;imaginaire des mod\u00e8les du cycle et de la croissance sont \u00e9puis\u00e9s, il \u00e9crit :<\/p>\n<p><i>\u00ab voici donc l&rsquo;utopie\u00a0: faire en sorte que chacun ait acc\u00e8s au bon temps, \u00e0 un temps vraiment plein, \u00e0 la vie devant soi. Telle est ce que j&rsquo;appelle la voie humaine. Que chacun puisse \u00e0 tout instant faire un usage maximum des potentialit\u00e9s de sa vie \u00bb<\/i><\/p>\n<p>Par le concept du \u00ab bon temps \u00bb, Attali me semble proposer un processus\u00a0<i>d&rsquo;inversion de contr\u00f4le<\/i>, ce qui est, je crois, tr\u00e8s simple \u00e0 comprendre. En effet, les capitalismes marchands et industriels ont, dans leurs premiers stades, permis d&rsquo;accro\u00eetre la vari\u00e9t\u00e9 des r\u00e9ponses par lesquelles l&rsquo;humanit\u00e9 peut faire face aux agressions du milieu. Ce n&rsquo;est pas une image de consid\u00e9rer que l&rsquo;augmentation de la vari\u00e9t\u00e9 des marchandises cr\u00e9e du temps humain, lequel temps est inscrit dans l&rsquo;histoire humaine de la nature humaine, l&rsquo;augmentation globale de l&rsquo;esp\u00e9rance de vie en atteste. Toutefois, en contrepartie de la cr\u00e9ation de la vari\u00e9t\u00e9 (B) propre au temps marchand, le contr\u00f4le du temps marchand par les marchands demandait de r\u00e9duire la capacit\u00e9 de chacun \u00e0 inventer son temps propre et n\u00e9cessitait de formater les individus sur le m\u00eame mod\u00e8le afin que la somme de la vari\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique (A) reste toujours inf\u00e9rieure \u00e0 la vari\u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par le temps des marchands.<\/p>\n<p>Paradoxalement, au stade de l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie du profit bancaire \u00e0 la recherche d&rsquo;un nouvel \u00e9quilibre, la seule vari\u00e9t\u00e9 qui semble disponible au capitalisme est de faire payer les endett\u00e9s (TINA), ce qui r\u00e9duit drastiquement ses possibilit\u00e9s de produire un niveau de vari\u00e9t\u00e9 sup\u00e9rieur \u00e0 la vari\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique et donc, \u00e0 terme, de contr\u00f4ler celle-ci. Le blocage syst\u00e9mique du capitalisme semble pour l&rsquo;instant frein\u00e9 par l&rsquo;aboulie constat\u00e9e des peuples confront\u00e9s \u00e0 la <i>bancocratie<\/i>, la r\u00e9signation \u00e0 la vie mauvaise semble bien partie. Tandis que les mafias du gaz gonflent les interstices, l&rsquo;eschatologie des classes r\u00e9volutionnaires dirigeantes con\u00e7oit toujours l&rsquo;homme socialiste comme un mode de vari\u00e9t\u00e9 pr\u00e9d\u00e9fini pour le bien de tous, aussi, cette classe dirigeante socialiste ne peut-elle que souhaiter brider la gratuit\u00e9, la responsabilit\u00e9 et le savoir dont l&rsquo;exercice augmenterait la vari\u00e9t\u00e9 globale de la d\u00e9mocratie, et donc, en permettrait le contr\u00f4le (au sens cybern\u00e9tique) de la complexit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9conomie par la complexit\u00e9 des choix que le peuple pourrait se vouloir.<\/p>\n<p>La pr\u00e9carit\u00e9 d\u00e9truit la capacit\u00e9 de pr\u00e9vision, le manager organise le futur \u00e0 dix ans, le g\u00e9rant \u00e0 six mois, le sans-abri n&rsquo;imagine plus demain. Cette vision lat\u00e9rale du temps n&rsquo;est pas la seule possible, ainsi je me demande si le \u00ab tetris \u00bb n&rsquo;a pas pr\u00e9par\u00e9 les jeunes g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 r\u00e9pondre frontalement au temps qui vient. Selon l&rsquo;expression de Gaston Bachelard, le temps jaillit, la multiplicit\u00e9 des temps des \u00e9toiles jaillit par les belles nuits d&rsquo;\u00e9t\u00e9. Partout dans l&rsquo;univers c&rsquo;est le m\u00eame spectacle au pr\u00e9sent, l&rsquo;arriv\u00e9e d&rsquo;une \u00e9toile filante marque un simple changement, \u00ab le monde jaillit partout, mais diff\u00e9remment \u00bb ; ainsi la vieille construction verbale trouve \u00e0 se r\u00e9aliser : l&rsquo;\u00e9ternel pr\u00e9sent, le temps plein.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le pivot de la pens\u00e9e d&rsquo;Attali dans <i>La voie humaine<\/i> (2004) est de\u00a0<i>donner de l&rsquo;\u00e9paisseur au temps<\/i>, aussi son projet me para\u00eet-il offrir des mesures tr\u00e8s concr\u00e8tes pour la r\u00e9solution de l&rsquo;hubris moderne. Attali \u00e9crit :\u00a0<i>\u00ab La seule fa\u00e7on d&rsquo;en sortir, pour le salari\u00e9 \u00bb<\/i>\u00a0est de &#8230;\u00a0<i>\u00ab trouver assez de plaisir dans un [&hellip;]<\/i><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[90,6,102],"tags":[2082,717,64,2288,2165],"class_list":["post-49037","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-entreprise","category-questions-essentielles","category-travail","tag-misere-de-la-pensee-economique","tag-bonheur","tag-jacques-attali","tag-jeanne-favret-saada","tag-temps"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/49037","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=49037"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/49037\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":49043,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/49037\/revisions\/49043"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=49037"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=49037"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=49037"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}