{"id":4941,"date":"2009-11-14T17:43:47","date_gmt":"2009-11-14T16:43:47","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=4941"},"modified":"2009-11-15T13:43:58","modified_gmt":"2009-11-15T12:43:58","slug":"levi-strauss-la-machine-a-penser","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2009\/11\/14\/levi-strauss-la-machine-a-penser\/","title":{"rendered":"L\u00e9vi-Strauss : la machine \u00e0 penser"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><strong>Ce texte est un \u00ab article presslib\u2019 \u00bb (*) <\/strong><\/p><\/blockquote>\n<blockquote><p>J\u2019ai r\u00e9agi \u00e0 chaud \u00e0 la mort de L\u00e9vi-Strauss dans <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=4605\">Claude L\u00e9vi-Strauss (1908 \u2013 2009)<\/a>, voici le petit texte que je viens d\u2019\u00e9crire sp\u00e9cialement \u00e0 l\u2019intention de mes amis de <i>La Revue du MAUSS<\/i>. <\/p><\/blockquote>\n<p>La premi\u00e8re image qui me revient de Claude L\u00e9vi-Strauss date de la fin des ann\u00e9es soixante et c\u2019est celle de son dos : les longues minutes qu\u2019il pouvait passer lors de son cours au Coll\u00e8ge de France, le dos tourn\u00e9 \u00e0 la salle, tout occup\u00e9 au dessin d\u2019un diagramme repr\u00e9sentant les relations d\u2019inversion entre divers passages de mythes am\u00e9rindiens. Cette absence totale d\u2019int\u00e9r\u00eat pour ceux qui venaient l\u2019\u00e9couter d\u00e9butait au moment o\u00f9 il entrait dans l\u2019amphith\u00e9\u00e2tre, sans le moindre regard pour eux, et il ignorait tout aussi bien son auditoire au moment de quitter la salle.<\/p>\n<p>On pourrait \u00e9voquer la timidit\u00e9, ou l\u2019arrogance, mais il ne s\u2019agissait pas de cela : c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t que les choses qui l\u2019int\u00e9ressaient \u00e9taient peu nombreuses et faisaient pour lui l\u2019objet d\u2019une qu\u00eate d\u2019ordre essentiellement priv\u00e9. Le d\u00e9sir de communiquer n\u2019\u00e9tait pas le sien, et s\u2019il communiqua, ce fut principalement \u2013 et comme il se plaisait \u00e0 le rappeler \u2013 \u00e0 la demande d\u2019autres : directeurs de collection, UNESCO, \u00e9diteurs, autorit\u00e9s acad\u00e9miques, etc. <\/p>\n<p>Ceux parmi ses \u00e9l\u00e8ves qui furent ses proches, \u00e9voquent \u2013 non sans une certaine amertume \u2013 le fait que ses contributions aux conversations qu\u2019ils tent\u00e8rent d\u2019avoir avec lui furent principalement monosyllabiques. Je ne lui parlai personnellement en t\u00eate-\u00e0-t\u00eate qu\u2019en tr\u00e8s peu d\u2019occasions mais durant ces rares fois, mon exp\u00e9rience fut tr\u00e8s diff\u00e9rente. Je me souviens en particulier d\u2019une conversation longue et anim\u00e9e que nous avons eue \u2013 vingt ans apr\u00e8s l\u2019\u00e9poque o\u00f9 je participai \u00e0 son s\u00e9minaire \u2013 consacr\u00e9e au rapport existant (ou n\u2019existant pas) entre les objets math\u00e9matiques et le monde. Les interlocuteurs qu\u2019il put trouver sur les rares sujets qui le passionnaient n\u2019existaient en r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019en tr\u00e8s petit nombre.<\/p>\n<p>Chose \u00e0 laquelle il m\u2019est difficile de m\u2019identifier personnellement, la qu\u00eate solitaire lui paraissait non seulement le mode par d\u00e9faut de la r\u00e9flexion intellectuelle, mais bien plus encore, sa forme ordinaire. En t\u00e9moigne en particulier, son insistance \u00e0 affirmer \u2013 non sans une certaine satisfaction d\u2019ailleurs \u2013 qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 la t\u00eate d\u2019une \u00e9cole. Sentiment que ne partageaient ni ceux qui se consid\u00e9raient l\u00e9gitimement ses disciples, ni les imitateurs innombrables, et au talent tr\u00e8s in\u00e9gal, de sa fameuse <i>anthropologie structurale<\/i>. L\u2019illusion qu\u2019il entretenait de l\u2019absence d\u2019une \u00e9cole de pens\u00e9e l\u00e9vi-straussienne, refl\u00e9tait tout simplement le peu d\u2019int\u00e9r\u00eat qu\u2019avaient \u00e0 ses yeux les travaux des chercheurs que son \u0153uvre inspirait, confirmation suppl\u00e9mentaire du caract\u00e8re purement priv\u00e9 de sa \u00ab pulsion \u00e9pist\u00e9mophile \u00bb.<\/p>\n<p>J\u2019ai lu ces jours derniers, les hommages de certains de ses autres \u00e9l\u00e8ves et nous sommes nombreux aujourd\u2019hui \u00e0 nous souvenir d\u2019un talent tr\u00e8s sp\u00e9cial dont notre ma\u00eetre faisait montre \u00e0 l\u2019occasion de son s\u00e9minaire. Toujours attentif aux propos de son invit\u00e9, il lui arrivait de le laisser se d\u00e9patouiller dans un expos\u00e9 laborieux des travaux auxquels celui-ci avait consacr\u00e9 dix ann\u00e9es de sa vie au moins, pour lui dire quand il avait fini : \u00ab Ne pourrait-on pas \u00e9galement pr\u00e9senter les choses de la mani\u00e8re suivante ? \u2026 \u00bb Et de porter alors l\u2019estocade, en faisant appara\u00eetre \u2013 pareil au magicien \u2013 l\u2019harmonie et la beaut\u00e9 enfin r\u00e9tablies dans leurs droits, au sein du syst\u00e8me boiteux que le malheureux avait seulement \u00e9t\u00e9 capable de construire.<\/p>\n<p>L\u2019humiliation de l\u2019invit\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas recherch\u00e9e par lui, et il aurait sans doute \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s surpris si on la lui avait mentionn\u00e9e, ni non plus l\u2019arrogance. Non : il s\u2019agissait pour L\u00e9vi-Strauss de comprendre, et ce qu\u2019il nous communiquait  sous forme d\u2019explication (puisqu\u2019apr\u00e8s tout, nous \u00e9tions l\u00e0), c\u2019\u00e9tait ce d\u00e9chiffrage qu\u2019il avait op\u00e9r\u00e9 \u00e0 titre priv\u00e9 et dont le m\u00e9canisme devait \u00eatre de la m\u00eame nature exactement que quand il lisait un ouvrage mal ficel\u00e9 dans l\u2019espace clos de son propre bureau.<\/p>\n<p>Le monde \u00e9tait en effet pour L\u00e9vi-Strauss un vaste ensemble de choses \u00e0 comprendre. Il s\u2019appliqua sans aucun doute \u00e0 cette t\u00e2che d\u00e8s son premier jour et il est mort, j\u2019en suis s\u00fbr, en continuant \u00e0 penser. Nous qui avons eu l\u2019honneur de le c\u00f4toyer en avons immens\u00e9ment b\u00e9n\u00e9fici\u00e9. Qu\u2019en a-t-il lui tir\u00e9 ? Rien ou presque. Qu\u2019importe ! la machine \u00e0 penser \u00e0 la fois grandiose et monstrueuse qu\u2019il \u00e9tait \u2013 \u00e0 la fois Dieu et animal \u2013 avait cette capacit\u00e9 de fonctionner en circuit ferm\u00e9, sans apport ext\u00e9rieur. \u00ab \u00c0 la fois Dieu et animal \u00bb, comme Octave r\u00e9fl\u00e9chissant \u00e0 sa double nature dans la pi\u00e8ce inachev\u00e9e <i>L\u2019apoth\u00e9ose d\u2019Auguste<\/i> que L\u00e9vi-Strauss \u00e9voque dans <i>Tristes Tropiques<\/i>. Avec Octave se m\u00e9tamorphosant en Auguste, c\u2019\u00e9tait certainement le paradoxe de sa propre personne qu\u2019il mettait en sc\u00e8ne. Sans aucune pr\u00e9tention d\u2019ailleurs : la vanit\u00e9 n\u2019avait aucune place dans son univers. Il \u00e9tait bien au-dessus de tout cela ! <\/p>\n<blockquote><p><strong>(*) Un \u00ab article presslib\u2019 \u00bb est libre de reproduction en tout ou en partie \u00e0 condition que le pr\u00e9sent alin\u00e9a soit reproduit \u00e0 sa suite. Paul Jorion est un \u00ab journaliste presslib\u2019 \u00bb qui vit exclusivement de ses droits d\u2019auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d\u2019\u00e9crire comme il le fait aujourd\u2019hui tant que vous l\u2019y aiderez. Votre soutien peut s\u2019exprimer <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?page_id=647\">ici<\/a>.<\/strong><\/p><\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p><strong>Ce texte est un \u00ab article presslib\u2019 \u00bb (*) <\/strong><\/p>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<p>J\u2019ai r\u00e9agi \u00e0 chaud \u00e0 la mort de L\u00e9vi-Strauss dans <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=4605\">Claude L\u00e9vi-Strauss (1908 \u2013 2009)<\/a>, voici le petit texte que je viens d\u2019\u00e9crire sp\u00e9cialement \u00e0 l\u2019intention de mes amis de <i>La Revue du MAUSS<\/i>. <\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La premi\u00e8re image qui me revient de Claude L\u00e9vi-Strauss [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3,11],"tags":[97],"class_list":["post-4941","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-anthropologie","category-litterature","tag-claude-levi-strauss"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4941","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4941"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4941\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4953,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4941\/revisions\/4953"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4941"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4941"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4941"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}