{"id":512,"date":"2008-04-19T17:10:37","date_gmt":"2008-04-19T16:10:37","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=512"},"modified":"2008-04-19T17:10:37","modified_gmt":"2008-04-19T16:10:37","slug":"la-science-economique-et-les-temps-qui-sont-les-notres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2008\/04\/19\/la-science-economique-et-les-temps-qui-sont-les-notres\/","title":{"rendered":"La science \u00e9conomique et les temps qui sont les n\u00f4tres"},"content":{"rendered":"<p>Alain Caill\u00e9 a publi\u00e9 dans le num\u00e9ro 30 de <em>La Revue du MAUSS semestrielle <\/em>un <a href=\"http:\/\/www.journaldumauss.net\/spip.php?article312\">Manifeste vers une \u00e9conomie politique institutionnaliste<\/a>. Le 31 mars, il appelait ses amis du MAUSS (dont je suis) \u00e0 signer ce manifeste s\u2019ils ne l\u2019avaient d\u00e9j\u00e0 fait, tout au moins, pr\u00e9cisait-il, \u00ab ceux d&rsquo;entre vous qui sont \u00e9conomistes \u00bb. Cette restriction me faisait tiquer et j\u2019entendais y r\u00e9pondre, quand, le lendemain, Alain faisait circuler une lettre que lui avait \u00e9crite Christian du Tertre. Plus tard dans la journ\u00e9e du 1er avril, je faisais parvenir \u00e0 Alain, aux MAUSSiens et \u00e0 Christian, le message suivant :  <\/p>\n<blockquote><p>Alain,<\/p>\n<p>Une critique amicale (qui s\u2019adresse aussi \u00e0 Christian du Tertre). Tu \u00e9cris \u00e0 propos de l\u2019appel \u00e0 la signature d\u2019un \u00ab Manifeste pour une \u00e9conomie politique institutionnaliste \u00bb : \u00ab \u00c7a serait bien que ceux d&rsquo;entre vous qui sont \u00e9conomistes et ne l&rsquo;ont pas encore fait le fassent \u00bb. Je comprends ton souci de f\u00e9d\u00e9rer les \u00e9conomistes qui n\u2019appartiennent pas \u00e0 cette \u00ab \u00e9cole de Chicago \u00bb qui tient aujourd\u2019hui le haut du pav\u00e9. Ce ne serait pas une mauvaise chose en effet pour ceux qui sont \u00ab ailleurs \u00bb, qu\u2019ils serrent les rangs s\u2019ils veulent gagner un peu de pouvoir dans l\u2019universit\u00e9 et dans la recherche. Mais le fait-m\u00eame qu\u2019il faille faire des appels du pied apr\u00e8s tant d\u2019ann\u00e9es de cohabitation acrimonieuse entre eux me rappelle qu\u2019il est bien tard car cela fait quoi ? vingt ans ? trente ans ? que les \u00ab institutionnalistes \u00bb sont l\u00e0, pench\u00e9s au bord d\u2019un nouveau paradigme, paralys\u00e9s et incapables de faire le saut ! La crise dans laquelle nous sommes aujourd\u2019hui plong\u00e9s \u00e9tait pr\u00e9visible et je ne leur ferai pas l\u2019insulte de penser qu\u2019ils ne l\u2019ont pas vu venir mais qu\u2019ont-ils dit ? je les ai vus pour ma part muets comme des carpes !<\/p>\n<p>Il existe en Am\u00e9rique une valeur sympathique, l\u2019importance de donner \u00e0 celui qui a \u00e9chou\u00e9 une deuxi\u00e8me chance, et c\u2019est pour cela que je n\u2019exclus pas les \u00e9conomistes du nombre de ceux qui doivent \u2013 car la chose est maintenant urgente \u2013 \u00eatre \u00e0 l\u2019origine d\u2019un nouveau paradigme pour l\u2019\u00e9tude des ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e9conomiques. Mais je crois qu\u2019il serait judicieux que tu fasses appel \u00e0 toutes les bonnes volont\u00e9s. Pour mettre \u00e0 une nouvelle sauce une vieille rengaine : l\u2019\u00e9conomie est trop importante pour qu\u2019on la laisse aux seuls \u00e9conomistes.<\/p>\n<p>Merci,<\/p>\n<p>Paul<\/p><\/blockquote>\n<p>Le 3 avril, Christian du Tertre r\u00e9agissait \u00e0 mon message par une deuxi\u00e8me lettre, \u00e9galement tr\u00e8s importante. Il m\u2019a aimablement autoris\u00e9 \u00e0 reproduire ici ses deux lettres.<\/p>\n<p>Bien entendu, les probl\u00e8mes institutionnels des \u00e9conomistes fran\u00e7ais ne sont pas n\u00e9cessairement les miens mais il existe \u00e0 nos pr\u00e9occupations une partie commune tout \u00e0 consid\u00e9rable qui justifie mon implication.<\/p>\n<blockquote><p>Lettre envoy\u00e9e \u00e0 Alain Caill\u00e9, le 1er avril 2008.<\/p>\n<p>Cher coll\u00e8gue,<\/p>\n<p>nous nous sommes rencontr\u00e9s \u00e0 plusieurs reprises sans nous conna\u00eetre tr\u00e8s bien. Je trouve l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un manifeste pour une \u00e9conomie politique institutionnaliste extr\u00eamement importante. Cette initiative me donne l&rsquo;occasion de revenir sur certains enjeux de notre communaut\u00e9 scientifiques et \u00e9thiques.<\/p>\n<p>Nous sommes dans une p\u00e9riode charni\u00e8re o\u00f9 des ouvertures et de nouveaux combats se pr\u00e9sentent qui ne sont pas perdus d&rsquo;avance :<\/p>\n<p>  &#8211; les dispositifs institutionnels de la recherche et de l&rsquo;enseignement sup\u00e9rieur, notamment en France mais aussi en Europe, sont en train d&rsquo;\u00eatre \u00e9branl\u00e9s. Cela peut \u00eatre l&rsquo;occasion de faire \u00e9voluer les choses si nous ne restons pas fig\u00e9s sur des positions de principes abstraits de \u00ab\u00a0d\u00e9fense de la recherche\u00a0\u00bb ou de \u00ab\u00a0d\u00e9fense de l&rsquo;universit\u00e9\u00a0\u00bb. Il faut changer la recherche et changer l&rsquo;universit\u00e9 sur la base de processus discut\u00e9s entre nous, sur des principes de coll\u00e9gialit\u00e9, de rapport \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, de rapport au r\u00e9el de notre travail de chercheur. Nous avons besoin de critiquer et de proposer ;<\/p>\n<p>  &#8211; la p\u00e9riode est charni\u00e8re, \u00e9galement, pour des raisons de g\u00e9n\u00e9rations, de transmission de valeur et de probl\u00e9matiques de recherche. Un petit bilan rapide et un peu s\u00e9v\u00e8re me laisse penser que : un grand nombre de professeurs sont en train de partir \u00e0 la retraite ou sur le point de partir. La situation actuelle est, pour eux, la derni\u00e8re occasion de se rendre utiles. La g\u00e9n\u00e9ration des professeurs de cinquante ans est beaucoup moins nombreuse et a peu perc\u00e9 sur le plan th\u00e9orique ; elle est de plus mal organis\u00e9e, la concurrence qui s&rsquo;est install\u00e9e entre eux ayant laiss\u00e9 des traces. La g\u00e9n\u00e9ration des professeurs de quarante ans est, selon moi, \u00e0 la d\u00e9rive ; dans son ensemble, elle a sacrifi\u00e9 le fond critique des approches institutionnalistes pour passer sous les fourches canoniques des \u00e9conomistes n\u00e9oclassiques et matheux. Les ma\u00eetres de conf\u00e9rences qui ont d\u00e9pass\u00e9 la cinquantaine et la soixantaine sont souvent \u00ab\u00a0cass\u00e9s\u00a0\u00bb et dispers\u00e9s ; les plus jeunes (quarante ans) essaient de se construire un parcours, mais c&rsquo;est tr\u00e8s difficile, pour eux car ils manquent d&rsquo;appui, notamment institutionnels. Les plus jeunes, encore (trentaine) sont attir\u00e9s par la port\u00e9e heuristique et critique des probl\u00e9matiques institutionnalistes, mais se trouvent souvent confront\u00e9s aux difficult\u00e9s de l&rsquo;int\u00e9gration dans l&rsquo;institution universitaire compte tenu du poids de la pens\u00e9e orthodoxe. En conclusion, la situation n&rsquo;est pas brillante, mais pas d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e si on avance avec lucidit\u00e9 et pers\u00e9v\u00e9rance en prenant une semi autonomie vis-\u00e0-vis de l&rsquo;institution actuelle.<\/p>\n<p><!--more-->Dans cette perspective, voil\u00e0 o\u00f9 j&rsquo;en suis dans ma r\u00e9flexion et sur les initiatives qu&rsquo;il m&rsquo;appara\u00eet n\u00e9cessaire de prendre :<\/p>\n<p>Selon moi, en \u00e9conomie quatre enjeux se pr\u00e9sentent : <\/p>\n<p>          1. l&rsquo;\u00e9valuation de la recherche ; il ne faut pas laisser l&rsquo;initiative \u00e0 une vision bureaucratique et \u00ab\u00a0n\u00e9o-taylorienne\u00a0\u00bb de l&rsquo;\u00e9valuation qui bloque une \u00e9valuation des difficult\u00e9s rencontr\u00e9es dans notre travail de recherche et qui favorise, sur un plan institutionnel, nos \u00ab\u00a0ennemis\u00a0\u00bb ; Il faut donc d&rsquo;une part engager sur ce th\u00e8me une r\u00e9flexion ; d&rsquo;autre part engager l\u00e0 o\u00f9 nous sommes dans nos institutions des contre dispositifs. <\/p>\n<p>Premi\u00e8res propositions : une r\u00e9flexion et des initiatives ont \u00e9t\u00e9 prises par des chercheurs sp\u00e9cialistes du travail appartenant aussi \u00e0 d&rsquo;autres disciplines (colloques \u00e0 Paris 1, en juin 2007 publication en cours) avec Fran\u00e7ois Hubault, ergonome, Christophe Dejours, psychodynamique du travail, professeur au CNAM et moi m\u00eame) ; colloques et s\u00e9ries d&rsquo;intervention au Br\u00e9sil sur ces enjeux en mars 2008 par ces chercheurs. Conf\u00e9rences d&rsquo;ATEMIS en 2007 sur le th\u00e8me de l&rsquo;\u00e9valuation&#8230;<br \/>\nLe Germe de l&rsquo;universit\u00e9 Paris Diderot a commenc\u00e9 \u00e0 organiser un colloque sur ce th\u00e8me de l&rsquo;\u00e9valuation. Ceux qui sont int\u00e9ress\u00e9s peuvent s&rsquo;y associer, en leur nom personnel ou au nom de leur institution de recherche ; c&rsquo;est un processus long qui s&rsquo;engage. Me contacter pour y contribuer.<br \/>\nPar ailleurs, dans nos universit\u00e9s, au CNU, au CNRS, \u00e0 l&rsquo;INRA, des d\u00e9bats sont engag\u00e9s sur l&rsquo;\u00e9valuation ; il faut s&rsquo;en pr\u00e9occuper et s&rsquo;y engager. Je propose que toutes les personnes qui souhaitent y contribuer se regroupent (je suis pr\u00eat \u00e0 faire dans un premier temps office de \u00ab\u00a0boite au lettre\u00a0\u00bb). L&rsquo;association Recherche et r\u00e9gulation peut \u00eatre un point d&rsquo;appui \u00e0 une telle coordination ;<\/p>\n<p>          2. Sur le plan institutionnel, en France, il faut casser le monopole de l&rsquo;agr\u00e9gation en \u00e9conomie et casser le monopole du CNU 5\u00e8me section. Il faut constituer les bases d&rsquo;une autre discipline : \u00ab\u00a0\u00e9conomie institutionnaliste\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0\u00e9conomie politique institutionnaliste\u00a0\u00bb s\u00e9par\u00e9e de l&rsquo;\u00e9conomie math\u00e9matique (notamment de l&rsquo;\u00e9conom\u00e9trie), de l&rsquo;\u00e9conomie de l&rsquo;\u00e9quilibre. L&rsquo;enjeu est de se constituer en discipline \u00e0 part. La bataille interne a \u00e9t\u00e9 perdue par les g\u00e9n\u00e9rations pr\u00e9c\u00e9dentes (agr\u00e9gation externes maintenues, agr\u00e9gations internes convoqu\u00e9es au fil de l&rsquo;eau, position opportunistes d&rsquo;un trop grand nombre de nos coll\u00e8gues ayant pass\u00e9 l&rsquo;agr\u00e9gation&#8230; Nous avons \u00e0 rompre avec cette orientation ; nous avons besoin de faire un d\u00e9tour pour trouver d&rsquo;autres formes de recrutement et de promotion ;<\/p>\n<p>         3. Pour renforcer ce processus institutionnel, nous avons besoin de faire converger les revues \u00e0 comit\u00e9 de lecture dans le cadre de \u00ab\u00a0l&rsquo;\u00e9conomie institutionnaliste\u00a0\u00bb, \u00e9viter l&rsquo;\u00e9parpillement et la concurrence entre elles, mais \u00e9viter aussi le manque de diversit\u00e9 ; dans cette perspective, il faut se battre ensemble pour que ces revues soient r\u00e9pertori\u00e9es par le CNRS, l&rsquo;INRA et refuser le syst\u00e8me des \u00e9toiles ;<\/p>\n<p>        4. Dans la m\u00eame perspective, le rapprochement avec des revues \u00e9trang\u00e8res est tr\u00e8s utile. Cependant, ll faut \u00e9viter la supr\u00e9matie des revues anglo-saxonnes. R\u00e9diger en anglais est utile pour \u00e9changer au niveau mondial, mais la subtilit\u00e9 de la langue maternelle est essentielle pour avoir des critiques fond\u00e9es, nuanc\u00e9es, contributives, inventives. Faire des colloques directement en anglais comme le font certains de mes coll\u00e8gues r\u00e9gulationnistes (Prochain colloque de Paris13) est une catastrophe, une v\u00e9ritable liquidation des aspects de patrimoine culturel dont sont porteuses les langues maternelles. Il faut rompre avec ces pratiques d\u00e9plorables. Il faut encourager les traductions, mais ne pas substituer un article en anglais \u00e0 la r\u00e9daction en fran\u00e7ais. Dans cette perspective, il faut faire alliance avec les Allemands qui paradoxalement utilisent plus que nous leur langue maternelle, les Espagnols, les Portugais,&#8230;, les Qu\u00e9b\u00e9cois. Cela permet \u00e9galement des \u00e9changes avec le continent sud am\u00e9ricains qui recherche des points d&rsquo;appui hors de l&rsquo;Am\u00e9rique du Nord ;<\/p>\n<p>      5. Nous sommes beaucoup trop dispers\u00e9s. Nous avons besoin de nous coordonner pour faire converger nos approches. Je me r\u00e9jouis de l&rsquo;initiative de la revue MAUSS. Ne faisons pas de \u00ab\u00a0nos petites diff\u00e9rences\u00a0\u00bb des contradictions trop fortes, parfois utiles \u00e0 nos ego, mais aux cons\u00e9quences d\u00e9plorables. De son c\u00f4t\u00e9 l&rsquo;association Recherche et R\u00e9gulation organise, dans le cadre de son s\u00e9minaire ARC2  un d\u00e9bat le lundi 14 avril sur la r\u00e9forme de l&rsquo;universit\u00e9 ; c&rsquo;est un rendez-vous qui peut -\u00eatre utile au renforcement de cette convergence ; Cette association peut-\u00eatre un point d&rsquo;appui \u00e0 une meilleure coordination entre nous. Bien entendu, un point d&rsquo;appui simplement, l&rsquo;ensemble des autres composantes de cet espace se retrouvant sous l&rsquo;appellation \u00ab\u00a0\u00e9conomie politique institutionnaliste\u00a0\u00bb sont essentielles ;<\/p>\n<p>     6. En tant qu&rsquo;\u00e9conomistes, nous devons engager une r\u00e9flexion approfondie sur l&rsquo;\u00e9conomie de la connaissance, la production de connaissances, l&rsquo;\u00e9mergence de nouveaux dispositifs institutionnalistes dans cette sph\u00e8re d&rsquo;activit\u00e9 qu&rsquo;est la recherche, la formation, les \u00e9tudes et le conseil&#8230; La recherche en sciences sociales et humaines ne rel\u00e8ve pas des m\u00eames ressorts que la recherche en sciences du vivant ou en sciences dites exactes. Les dispositifs institutionnels h\u00e9rit\u00e9s de l&rsquo;histoire sont tr\u00e8s marqu\u00e9s par la recherche en sciences exactes et tr\u00e8s peu pertinents vis-\u00e0-vis de nos disciplines. A cet \u00e9gard, il est n\u00e9cessaire d&rsquo;analyser cette \u00e9conomie de la connaissance en lien avec les autres disciplines des sciences sociales; engager des comparaisons internationales. La question du travail intellectuel doit \u00eatre au coeur de la r\u00e9flexion. Trop d&rsquo;\u00e9conomistes, notamment r\u00e9gulationistes, apr\u00e8s avoir fait du rapport salarial (ann\u00e9es soixante-dix et quatre-vingts) un aspect central de leurs recherches ont abandonn\u00e9 ce domaine de recherche pour aller vers de d&rsquo;autres champs  importants de l&rsquo;\u00e9conomie, mais sans faire plus aucun lien avec le travail. Le probl\u00e8me n&rsquo;est pas de se pr\u00e9occuper des autres champs de l&rsquo;\u00e9conomie, mais d&rsquo;abandonner la centralit\u00e9 du travail. Elle est selon moi l&rsquo;une des causes de la situation dans laquelle nous sommes ; car quant au fond c&rsquo;est l&rsquo;abandon de la \u00ab\u00a0valeur travail\u00a0\u00bb que ces chercheurs accr\u00e9ditent par leur d\u00e9mission quant au rapport salarial ;<\/p>\n<p>   &#8211; 7. Cela me renvoie \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de trouver un lieu o\u00f9 puisse \u00eatre discut\u00e9 la posture de chercheur, notamment d&rsquo;\u00e9conomiste institutionnaliste ou de socio-\u00e9conomiste. Un lieu o\u00f9 puissent se discuter nos \u00ab\u00a0disputes\u00a0\u00bb entre pairs ; notamment notre rapport au r\u00e9el. Sur quelles enqu\u00eates travaillons nous, sur quelles donn\u00e9es construites sur quelles bases? Quels concepts fondamentaux mobilisons nous ? Quels faits stylis\u00e9s et quels concepts interm\u00e9diaires ? Quelles exigences vis-\u00e0-vis des jeunes ? Quelle culture quant \u00e0 l&rsquo;histoire de la pens\u00e9e (j&rsquo;ai rencontr\u00e9 dans les \u00e9coles de la r\u00e9gulation, des Ma\u00eetres de conf\u00e9rence, jeunes recrues, penchant vers notre courant de pens\u00e9e, n&rsquo;ayant jamais lu ni travaill\u00e9 les classiques et Marx, faisant des contresens \u00ab\u00a0manifestes\u00a0\u00bb par \u00e9crit&#8230;) ! Je ne les bl\u00e2me pas, mais je me dis qu&rsquo;il y a malgr\u00e9 tout du pain sur la planche pour discuter de notre m\u00e9tier, du pain sur la planche pour nos anciens afin qu&rsquo;ils ne partent pas sans avoir transmis aux jeunes tout ce patrimoine essentiel pour faire de nous des chercheurs pertinents, contributifs, capables de tenir une posture \u00e9thique malgr\u00e9 les \u00ab\u00a0attraits\u00a0\u00bb de la carri\u00e8re et des titres.<\/p>\n<p>Cette lettre est pour moi l&rsquo;occasion de relancer un d\u00e9bat que j&rsquo;ai ouvert au sein du Conseil d&rsquo;administration de l&rsquo;association \u00ab\u00a0Recherche et R\u00e9gulation\u00a0\u00bb au mois de janvier 2008 et qui est rest\u00e9 sans suite en dehors du s\u00e9minaire ARC2.<\/p>\n<p>Je r\u00e9it\u00e8re ma proposition de servir de point d&rsquo;appui aux coll\u00e8gues qui consid\u00e8rent que quelque chose est possible et que les quatre ann\u00e9es qui viennent sont une \u00ab\u00a0fen\u00eatre de tir\u00a0\u00bb pour faire bouger les choses.<\/p>\n<p>Cher coll\u00e8gue, cette longue lettre que je t&rsquo;\u00e9cris est le signe de ma reconnaissance, quant \u00e0 l&rsquo;initiative que tu as prise. Je signe bien \u00e9videmment le texte. Je serais ravi de d\u00e9jeuner ou d\u00eener avec toi pour en discuter plus longuement.<\/p>\n<p>Amicalement<\/p>\n<p>NB. J&rsquo;ai re\u00e7u ton document par l&rsquo;interm\u00e9diaire de Bernard Chavance qui est dans mon labo et qui est un ami de tr\u00e8s longue date.<\/p>\n<p>Christian du Tertre<\/p><\/blockquote>\n<blockquote><p>Lettre envoy\u00e9e \u00e0 Paul Jorion et \u00e0 Alain Caill\u00e9 reprise le 3 avril<\/p>\n<p>Je comprends votre critique et je ne suis pas loin de la partager. Il me semble que l&rsquo;immobilisme que vous critiquez, \u00e0 juste titre, chez les \u00e9conomistes institutionnalistes, signifie que l&rsquo;engagement n&rsquo;est pas qu&rsquo;une question intellectuelle. Un paradigme qui rel\u00e8ve de l&rsquo;\u00e9conomie politique institutionnelle est essentiel, mais pas suffisant \u00e0 l&rsquo;action. Le probl\u00e8me n&rsquo;est pas de donner une deuxi\u00e8me chance ou une troisi\u00e8me voire une quatri\u00e8me, mais de comprendre les \u00ab raisons des autres \u00bb et d&rsquo;essayer de voir en quoi des \u00e9l\u00e9ments ont manqu\u00e9 dans les p\u00e9riodes pr\u00e9c\u00e9dentes.<\/p>\n<p>De mon point de vue, quatre autres conditions doivent \u00eatre r\u00e9unies, en dus d\u2019une analyse partag\u00e9e sur l\u2019\u00e9conomie politique institutionnaliste :<\/p>\n<p>1.\tDiscuter ne notre m\u00e9tier et de notre \u00ab posture \u00bb de chercheur dans notre m\u00e9tier. Cette question a \u00e9t\u00e9 largement abord\u00e9e par les ergonomes et les psychologues du travail pour de nombreuses cat\u00e9gories de salari\u00e9s dans une conjoncture de grande transformation structurelle du contenu du travail, du travail comme activit\u00e9. Il faudrait s&rsquo;en pr\u00e9occuper \u00e9galement pour notre m\u00e9tier de chercheur en sciences sociales et humaines. Dans cette perspective, le point (d\u2019ailleurs pas abord\u00e9 dans le manifeste), \u00e0 mon avis pourtant essentiel, tient au fait que nos soci\u00e9t\u00e9s (depuis les trente ans mentionn\u00e9es dans votre mail) ont connu des modifications structurelles fondamentales : passage d\u2019une \u00e9conomie tir\u00e9e par l\u2019industrie \u00e0 une \u00e9conomie tir\u00e9e par les services \/\/ une \u00e9conomie fond\u00e9e sur des attributs d\u00e9nombrables et mesurables quant aux produits et aux services rendus, \u00e0 une \u00e9conomie que je nomme \u00ab immat\u00e9rielle \u00bb fond\u00e9e sur des attributs non d\u00e9nombrables et non mesurables \/\/ une \u00e9conomie o\u00f9 la connaissance provenait essentiellement des sciences exactes avec des dispositifs de m\u00e9diation avec les technologies (produits\/\u00e9quipements productifs) ; les sciences sociales et humaines \u00e9taient renvoy\u00e9es au seul domaine de la philosophie politique ; \u00e0 une \u00e9conomie o\u00f9 les sciences sociales et humaines non seulement restent essentielles au domaine de la philosophie politique, mais deviennent des connaissances fondamentales dans le cadre d\u2019une \u00e9conomie de service et d\u2019une \u00e9conomie de l\u2019immat\u00e9riel \/\/ si la subjectivit\u00e9 et l\u2019intersubjectivit\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 largement ni\u00e9s et r\u00e9duits dans l\u2019\u00e9conomie industrielle, notamment taylorienne et fordienne, aujourd\u2019hui, la subjectivit\u00e9 et l\u2019intersubjectivit\u00e9 sont au c\u0153ur des dynamiques \u00e9conomiques et du travail ; ce sont des dimensions essentielles de la dynamique \u00e9conomique ; mais attention pour le pire ou pour le meilleur (exploitation du stress, culpabilisation, rumeurs, perversion\u2026\/ ou nouvel \u00e9quilibre entre vie personnelle et vie professionnelle ; espace de construction de soi dans le lien \u00e0 l\u2019autre ; assez cr\u00e9atif de la coop\u00e9ration\u2026). Ces questions sont pr\u00e9sentes dans les entreprises, dans toutes les formes d\u2019organisations. Les alliances entre l\u2019\u00e9conomie orthodoxe, certains courants de la psychologie cognitive, des neurosciences, les alliances avec la psychologie comportementale, les technologie du coaching etc.\u2026  s\u2019organisent sous nos yeux et ont des effets d\u00e9vastateurs dans les organisations. De notre c\u00f4t\u00e9 nous devons ouvrir les sciences sociales aux sciences humaines qui traitent du travail comme centralit\u00e9 des activit\u00e9s et du sujet (psychanalyse freudienne, psychopathologie du travail\u2026) et trouver les modes d\u2019articulation avec les organisations du travail contemporaines \u00e0 faire \u00e9voluer, \u00e0 \u00ab g\u00e9rer \u00bb diff\u00e9remment (les gestionnaires sont de ce point de vue interpell\u00e9s). Passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ces r\u00e9flexions conduira \u00e0 reproduire l\u2019isolement de \u00ab l\u2019\u00e9conomie politique institutionnaliste \u00bb vis-\u00e0-vis du r\u00e9el et in fine de son isolement comme courant de pens\u00e9e ;<\/p>\n<p>2.\tNotre communaut\u00e9 \u00ab\u00a0m\u00eame apparemment bien pensante\u00a0\u00bb a \u00e9t\u00e9 travers\u00e9e par la duret\u00e9 de la concurrence entre \u00ab\u00a0coll\u00e8gues\u00a0\u00bb, cons\u00e9quence d\u2019un c\u00f4t\u00e9 de la politique mise en place par les institutions universitaires, grands \u00e9tablissements comme le CNAM ou l\u2019EHESS, le CNRS, l\u2019INRA, l\u2019INRS\u2026; de l\u2019autre par l\u2019abandon de posture \u00e9thique de coll\u00e8gues. Disons les choses simplement, les \u00ab\u00a0coups bas\u00a0\u00bb ont malheureusement \u00e9t\u00e9 nombreux y compris entre chercheurs \u00ab\u00a0bien pensant\u00a0\u00bb se r\u00e9clamant de \u00ab l\u2019\u00e9conomie solidaire \u00bb, de l\u2019\u00e9conomie institutionnaliste, de la socio-\u00e9conomie. Arriver \u00e0 concilier posture intellectuelle, posture de m\u00e9tier et posture d\u00e9ontologique est essentielle pour que la confiance soit l&rsquo;un des ressorts de ce que nous aspirons \u00e0 construire. La coh\u00e9rence entre la pens\u00e9e, l&rsquo;engagement et la civilit\u00e9 entre nous (\u00ab\u00a0les conditions du vivre ensemble\u00a0\u00bb) ne peut pas \u00eatre pass\u00e9e sous la table. J\u2019appr\u00e9cie beaucoup dans le texte manifeste le passage 14 \u00ab b\u00e2tir une communaut\u00e9 morale et juste \u00bb ; \u00ab aucune communaut\u00e9 politique ne peut \u00eatre \u00e9difi\u00e9e et perdurer si elle ne partage pas certaines valeurs centrales et elle ne peut pas \u00eatre vivante si la majorit\u00e9 de ses membres ne sont pas persuad\u00e9s\u2026, que le plus grand nombre d\u2019entre eux (et tout particuli\u00e8rement les leaders politiques et culturels (soulign\u00e9 par moi), les respectent en effet \u00bb. Parfaitement d\u2019accord, parfaitement important ;<\/p>\n<p>3.\tJe souhaite, revenir aussi sur le travail, notre travail de chercheur dont nous parlons tr\u00e8s peu ; des difficult\u00e9s que nous rencontrons dans la recherche, dans l&rsquo;enseignement, dans le sens de nos recherches vis-\u00e0-vis de la soci\u00e9t\u00e9 civile, \u00e0 l&rsquo;\u00e8re de la quasi absence des syndicats de salari\u00e9s et des partis se r\u00e9clamant d&rsquo;une pens\u00e9e et d&rsquo;une action civile. Deux probl\u00e8mes se posent :<br \/>\ni.\tle lien avec les acteurs, avec le r\u00e9el, les \u00e9v\u00e8nements ;<br \/>\nii.\tles dispositifs que nous avons \u00e0 mettre en place au sein de notre profession, vis-\u00e0-vis des jeunes, des moins jeunes, des confirm\u00e9s et des seniors (en retraite ou proche de la retraite). Un exemple : donner un avis fond\u00e9 sur une th\u00e8se demande du temps, de l\u2019\u00e9nergie, des connaissances et de l\u2019exp\u00e9rience ; la diversit\u00e9 des g\u00e9n\u00e9rations est utile\u2026<\/p>\n<p>4.\tDernier point, ne sous-estimons pas les effets subjectifs de nos \u00e9checs, des trahisons que nous avons rencontr\u00e9es&#8230; Ne mettons pas la t\u00eate sous l&rsquo;oreiller et parlons aussi de cela pour \u00eatre \u00e0 m\u00eame de les d\u00e9passer. Comme tout travail de \u00ab r\u00e9paration \u00bb ou de \u00ab deuil \u00bb, cela demande du temps, de mettre l\u2019impatience de c\u00f4t\u00e9 et de la tol\u00e9rance.<\/p>\n<p>Les coll\u00e8gues seront peut-\u00eatre moins muets comme des carpes, recroquevill\u00e9s sur la d\u00e9fense de leur \u00ab\u00a0pr\u00e9-carr\u00e9\u00a0\u00bb et sur le peu d&rsquo;estime qu&rsquo;ils ont d&rsquo;eux-m\u00eames, lorsque l&rsquo;on trouvera l&rsquo;espace de discuter de cela, de le partager pour le d\u00e9passer.<\/p>\n<p>Le projet que vous lancez est selon moi, intellectuel, institutionnel, professionnel et humain. C&rsquo;est dans cette capacit\u00e9 \u00e0 articuler et \u00e0 mettre des mots sur ces enjeux qu&rsquo;il m&rsquo;int\u00e9resse et qu&rsquo;il peut \u00eatre porteur de mouvement et d&rsquo;avenir plus prometteur.<br \/>\nEncore une fois, merci d\u2019\u00eatre porteur de cette initiative. <\/p>\n<p>Christian du Tertre<\/p><\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alain Caill\u00e9 a publi\u00e9 dans le num\u00e9ro 30 de <em>La Revue du MAUSS semestrielle <\/em>un <a href=\"http:\/\/www.journaldumauss.net\/spip.php?article312\">Manifeste vers une \u00e9conomie politique institutionnaliste<\/a>. Le 31 mars, il appelait ses amis du MAUSS (dont je suis) \u00e0 signer ce manifeste s\u2019ils ne l\u2019avaient d\u00e9j\u00e0 fait, tout au moins, pr\u00e9cisait-il, \u00ab ceux d&rsquo;entre vous qui sont \u00e9conomistes \u00bb. 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