{"id":51288,"date":"2013-03-19T16:01:32","date_gmt":"2013-03-19T15:01:32","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=51288"},"modified":"2013-03-19T16:01:32","modified_gmt":"2013-03-19T15:01:32","slug":"neoliberalisme-et-neo-feodalite-la-lecon-de-m-charles-par-emmanuel-quilgars","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2013\/03\/19\/neoliberalisme-et-neo-feodalite-la-lecon-de-m-charles-par-emmanuel-quilgars\/","title":{"rendered":"<b>N\u00e9olib\u00e9ralisme et n\u00e9o-f\u00e9odalit\u00e9 : la le\u00e7on de M. Charl\u00e8s<\/b>, par Emmanuel Quilgars"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9<\/p><\/blockquote>\n<p>Dans un passage de <i>La Montagne magique<\/i>, Settembrini fait remarquer au jeune Hans Castorp que \u00ab\u00a0l\u2019homme n\u2019\u00e9met aucune affirmation de caract\u00e8re g\u00e9n\u00e9ral tant soit peu suivie sans se trahir tout entier, sans y mettre involontairement tout son Moi, sans y repr\u00e9senter, en quelque sorte par une parabole, le th\u00e8me fondamental et le probl\u00e8me essentiel de sa vie\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>J\u2019aime beaucoup cette citation et il m\u2019arrive fr\u00e9quemment de constater combien elle est vraie. J\u2019ai remarqu\u00e9 toutefois que, lorsque un dirigeant d\u2019entreprise richissime prend la parole, le \u00ab\u00a0th\u00e8me fondamental et le probl\u00e8me essentiel de sa vie\u00a0\u00bb revient plus souvent qu\u2019\u00e0 son tour \u00e0 justifier des revenus extravagants\u00a0; mais loin d\u2019\u00eatre l\u2019expression d\u2019un \u00ab\u00a0Moi\u00a0\u00bb unique et singulier, ses propos ne font que charrier les poncifs et les st\u00e9r\u00e9otypes les plus communs du discours n\u00e9olib\u00e9ral\u00a0; les consid\u00e9rations personnelles, quand il y en a, se contentent en g\u00e9n\u00e9ral d\u2019expliciter de fa\u00e7on brutale ou cynique les pr\u00e9suppos\u00e9s id\u00e9ologiques de ce discours.<\/p>\n<p>Je me suis fait de nouveau cette r\u00e9flexion \u00e0 la lecture de l\u2019entretien que M. Bernard Charl\u00e8s a accord\u00e9 au<i> Monde<\/i> le 12 mars 2013. M. Charl\u00e8s est le directeur g\u00e9n\u00e9ral de Dassault Syst\u00e8mes, la filiale du groupe Dassault qui d\u00e9veloppe et vend des logiciels pour l\u2019industrie (2 milliards d\u2019euros de chiffre d\u2019affaires, 10\u00a0000 salari\u00e9s, 11 milliards d\u2019euros de capitalisation boursi\u00e8re). Dans les colonnes du <i>Monde<\/i>, il dit r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 quitter la France en raison d\u2019une fiscalit\u00e9 trop lourde, notamment celle pesant sur \u00ab\u00a0le capital, les stock-options et les actions gratuites\u00a0\u00bb. Selon lui, les actions gratuites et les stock-options sont un moyen indispensable de recruter, de motiver et de fid\u00e9liser les \u00ab\u00a0top manageurs\u00a0\u00bb dans le secteur des hautes technologies \u2013 un secteur soumis \u00e0 une tr\u00e8s forte concurrence internationale (Etats-Unis, Allemagne, Chine, Cor\u00e9e). En alourdissant la fiscalit\u00e9 sur le capital, le gouvernement met ainsi en p\u00e9ril la fili\u00e8re num\u00e9rique fran\u00e7aise tout enti\u00e8re. (Pour une analyse des chiffres avanc\u00e9s par M. Charl\u00e8s concernant les taux d\u2019imposition, voir l\u2019article d\u2019Anne-Sophie Jacques sur le site d\u2019Arr\u00eat sur images.)<\/p>\n<p><!--more-->L\u2019entretien porte donc sur deux sujets d\u2019une br\u00fblante actualit\u00e9\u00a0: 1) l\u2019exil fiscal des entreprises et des personnes fortun\u00e9es\u00a0; 2) les r\u00e9mun\u00e9rations tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9es au sommet de l\u2019entreprise, via la distribution d\u2019actions et de stock-options. Evidemment, M. Charl\u00e8s justifie les deux pratiques, au nom d\u2019une rationalit\u00e9 \u00e9conomique suppos\u00e9e irr\u00e9sistible. Toutefois, pour illustrer son propos, M. Charl\u00e8s a recours \u00e0 des expressions, des comparaisons et des m\u00e9taphores qui, loin d\u2019appuyer ses arguments, d\u00e9voilent les pr\u00e9suppos\u00e9s n\u00e9olib\u00e9raux qui les fondent et refl\u00e8tent une conception quasi f\u00e9odale de l\u2019homme et de l\u2019entreprise.<\/p>\n<p>Commen\u00e7ons par examiner le plaidoyer de M. Charl\u00e8s en faveur des actions gratuites et des stock-options. Ce mode de r\u00e9mun\u00e9ration, rappelons-le, est actuellement tr\u00e8s critiqu\u00e9\u00a0: il est vu comme un moyen permettant d\u2019aligner l\u2019int\u00e9r\u00eat des cadres dirigeants sur celui des actionnaires, et par l\u00e0 m\u00eame de privil\u00e9gier, dans la gestion de l\u2019entreprise, les choix visant \u00e0 maximiser les cours en bourse de la soci\u00e9t\u00e9 (\u00e0 court et moyen terme) au d\u00e9triment des consid\u00e9rations \u00e9conomiques de long terme\u00a0; par ailleurs, en favorisant un type d\u2019acteurs au sein de l\u2019entreprise (les d\u00e9tenteurs d\u2019actions\u00a0: actionnaires et \u00ab\u00a0top manageurs\u00a0\u00bb) aux d\u00e9pens des autres parties prenantes (salari\u00e9s ordinaires, fournisseurs, clients, administrations, etc.), elle contribue dans chaque pays \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019une classe de \u00ab\u00a0super-riches\u00a0\u00bb qui met en p\u00e9ril la coh\u00e9sion sociale.<\/p>\n<p>Dans son entretien au <i>Monde<\/i>, M. Charl\u00e8s se place uniquement sur le terrain du recrutement et de la fid\u00e9lisation des cadres de l\u2019entreprise\u00a0: \u00ab\u00a0Permettre aux cadres d\u2019\u00eatre actionnaires de leur soci\u00e9t\u00e9, c\u2019est leur <b>offrir une part de r\u00eave<\/b>. [&#8230;] On ne peut embaucher des top manageurs sans des stock-options ou des actions de performance. Ne plus pouvoir le faire, c\u2019est briser <b>cette part de r\u00eave<\/b>.\u00a0\u00bb M. Charl\u00e8s dit avoir convaincu Serge Dassault de se rallier \u00e0 une politique de distribution d\u2019actions en ces termes\u00a0: \u00ab\u00a0<em>\u201cVous \u00eates propri\u00e9taire du champ et moi cultivateur. Au lieu de me payer en sacs de bl\u00e9, je pr\u00e9f\u00e8re que vous me c\u00e9diez un \u2018<b>lopin de ce champ<\/b>\u2019, pour d\u00e9velopper encore plus l\u2019ensemble.\u201d\u00a0\u00bb Notons que l\u2019image du \u00ab\u00a0lopin de terre\u00a0\u00bb est reprise deux fois\u00a0: \u00ab\u00a0<\/em>Aujourd\u2019hui, mille salari\u00e9s de Dassault Syst\u00e8mes, sur les dix mille que compte le groupe, ont un <b>lopin de terre<\/b>. [\u2026]<strong> S<\/strong>i je ne peux plus <b>distribuer des lopins de terre<\/b>, c\u2019est-\u00e0-dire une part de capital de l\u2019entreprise, je partirai.\u00a0\u00bb Le mot \u00ab\u00a0r\u00eave\u00a0\u00bb revient \u00e9galement \u00e0 plusieurs reprises\u00a0: \u00ab\u00a0dans beaucoup de pays, <b>on encourage le r\u00eave<\/b>. La plupart ne se comportent pas en salari\u00e9s, mais en dirigeants d\u2019entreprise. Comment voulez-vous conserver en France ceux qui r\u00e9inventent Dassault Syst\u00e8mes en permanence si vous ne pouvez plus les associer \u00e0 <b>cette part de r\u00eave<\/b> ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le plus int\u00e9ressant dans ces propos, ce sont les images utilis\u00e9es\u00a0(soulign\u00e9es en gras par nos soins). M. Charl\u00e8s assimile les actions et les stock-options \u00e0 des \u00ab\u00a0lopins de terre\u00a0\u00bb, et les salari\u00e9s \u00e0 des \u00ab\u00a0cultivateurs\u00a0\u00bb. Cette image bucolique et rustique, qui convoque une figure ancestrale de l\u2019inconscient collectif fran\u00e7ais \u2013 le paysan travaillant sa terre \u2013, permet de ramener la figure du salari\u00e9-actionnaire \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 famili\u00e8re et inoffensive. Elle pr\u00e9sente l\u2019entreprise comme une association de petits propri\u00e9taires ind\u00e9pendants, laborieux et pragmatiques, et n\u2019est pas sans \u00e9voquer l\u2019injonction voltairienne, pleine de sagesse et de bon sens, \u00e0 \u00ab\u00a0cultiver son jardin\u00a0\u00bb. Toutefois, cette image rurale ne produit pas tous ses effets potentiels, car elle est brouill\u00e9e par une autre image qui se superpose \u00e0 elle et brouille son message : <strong>\u00ab\u00a0S<\/strong>i je ne peux plus distribuer des lopins de terre, d\u00e9clare M. Charl\u00e8s, je partirai.\u00a0\u00bb Ici, l\u2019image qui s\u2019impose irr\u00e9sistiblement est celle du seigneur f\u00e9odal\u00a0: le DG de l\u2019entreprise appara\u00eet comme un suzerain qui conc\u00e8de des lots de terre \u00e0 ses vassaux, \u00e0 charge pour eux de les valoriser. L\u2019entreprise n\u2019est plus envisag\u00e9e sur le mod\u00e8le d\u2019une association de petits cultivateurs de statut \u00e9gal, mais selon les rapports hi\u00e9rarchiques et in\u00e9galitaires du syst\u00e8me f\u00e9odal.<\/p>\n<p>Cette vision n\u00e9o-f\u00e9odale de l\u2019entreprise est renforc\u00e9e du fait qu\u2019elle distingue justement deux types de salari\u00e9s\u00a0: d\u2019une part, les salari\u00e9s qui n\u2019ont pas droit au \u00ab\u00a0lopin de terre\u00a0\u00bb et b\u00e9n\u00e9ficient simplement de la politique de participation et d\u2019int\u00e9ressement de l\u2019entreprise (9\u00a0000 personnes, soit 90\u00a0% du personnel)\u00a0; de l\u2019autre, les salari\u00e9es \u00ab\u00a0qui dessinent le futur de l\u2019entreprise\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0qui r\u00e9inventent Dassault Syst\u00e8mes en permanence\u00a0\u00bb, qui \u00ab\u00a0ne se comportent pas en salari\u00e9s mais en chefs d\u2019entreprise\u00a0\u00bb, et qui re\u00e7oivent donc des actions gratuites et des stock-options (1\u00a0000 personnes, soit 10\u00a0% du personnel). Je propose pour ma part d\u2019appeler les premiers \u00ab\u00a0salari\u00e9s-serfs\u00a0\u00bb, et les seconds \u00ab\u00a0salari\u00e9s-vassaux\u00a0\u00bb, la diff\u00e9rence \u00e9tant que, pour les salari\u00e9s-vassaux, le travail permet d\u2019acqu\u00e9rir des droits de propri\u00e9t\u00e9 sur l\u2019entreprise, ce qui n\u2019est pas le cas des salari\u00e9s-serfs. On aura d\u2019ailleurs compris <i>a contrario<\/i> que ces derniers, qui constituent quand m\u00eame 90 % des effectifs de la soci\u00e9t\u00e9, \u00ab\u00a0ne dessinent pas le futur de l\u2019entreprise\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0ne la r\u00e9inventent pas en permanence\u00a0\u00bb \u2013 merci pour eux M. Charl\u00e8s\u00a0!<\/p>\n<p>Dans cette structure hi\u00e9rarchique, M. Charl\u00e8s lui-m\u00eame est le vassal d\u2019un suzerain de rang sup\u00e9rieur, Charles Edelstenne, DG du groupe Dassault et pr\u00e9sident du conseil d\u2019administration de Dassault Syst\u00e8mes. Au niveau du groupe, le \u00ab\u00a0suzerain des suzerains\u00a0\u00bb n\u2019est autre que Serge Dassault, lequel a re\u00e7u son fief (le groupe Dassault) en h\u00e9ritage de son p\u00e8re Marcel, et d\u2019o\u00f9 proc\u00e8de le pouvoir de tous les suzerains de rang inf\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Cette vision f\u00e9odale de l\u2019entreprise se d\u00e9ploie sur plusieurs niveaux. Elle favorise d\u2019abord l\u2019hypertrophie du moi-suzerain, cette pathologie bien connue des dirigeants de soci\u00e9t\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Cette entreprise, <b>je<\/b> la d\u00e9veloppe depuis trente ans\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0<b>J\u2019<\/b>ai aussi beaucoup enrichi le pays et les actionnaires de l\u2019entreprise en cr\u00e9ant l\u2019un des deux leaders europ\u00e9ens du logiciel\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0Pensez-vous qu\u2019il est anormal que je d\u00e9tienne moins de 1 % de l\u2019entreprise que <b>j\u2019<\/b>ai d\u00e9velopp\u00e9e \u00e0 partir d\u2019une petite structure\u00a0?\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0L\u2019entreprise, c\u2019est moi\u00a0\u00bb, nous dit en substance M. Charl\u00e8s, rel\u00e9guant ainsi dans une ombre oublieuse un nombre ind\u00e9fini de salari\u00e9s. En l\u2019esp\u00e8ce, cette rodomontade pr\u00eate d\u2019autant plus \u00e0 sourire que, tout r\u00e9cemment, un article du <i>Monde<\/i> consacr\u00e9 \u00e0 Charles Edelstenne (en date du 19 d\u00e9cembre 2012) attribuait justement \u00e0 ce dernier la paternit\u00e9 de Dassault Syst\u00e8mes, justifiant ainsi sa d\u00e9tention de 6,3 % des parts de la soci\u00e9t\u00e9. (M. Charl\u00e8s et son \u00ab\u00a0moins de 1 % de l\u2019entreprise\u00a0\u00bb \u2013 un peu ridicule en comparaison du pourcentage de M. Edelstenne \u2013 n\u2019\u00e9taient bien s\u00fbr pas mentionn\u00e9s dans l\u2019article.) On ne saura pas <i>in fine <\/i>lequel des deux Titans est<i> <\/i>l\u2019artisan v\u00e9ritable du succ\u00e8s de Dassault Syst\u00e8mes\u00a0; soulignons simplement, dans la rh\u00e9torique manag\u00e9riale, cette manie \u00e0 majorer exag\u00e9r\u00e9ment l\u2019apport des \u00ab\u00a0grands hommes\u00a0\u00bb de l\u2019entreprise et \u00e0 minorer syst\u00e9matiquement le r\u00f4le de dizaines, de centaines ou de milliers de salari\u00e9s anonymes.<\/p>\n<p>Ce discours apolog\u00e9tique a \u00e9videmment pour but de l\u00e9gitimer les fortes in\u00e9galit\u00e9s de revenu, mais il est permet \u00e9galement de justifier les pr\u00e9rogatives particuli\u00e8res dont b\u00e9n\u00e9ficient les dirigeants d\u2019entreprise\u00a0: il est ainsi plaisant de voir M. Charl\u00e8s \u00e9voquer son anciennet\u00e9, ses trente ans pass\u00e9s chez Dassault, sa \u00ab\u00a0fid\u00e9lit\u00e9\u00a0\u00bb en somme \u00e0 l\u2019employeur (m\u00eame si le mot n\u2019est jamais utilis\u00e9), pour justifier sa r\u00e9mun\u00e9ration, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 le discours patronal se consacre tout entier \u00e0 promouvoir la flexibilit\u00e9 et \u00e0 d\u00e9noncer les rentes de situation li\u00e9es \u00e0 la stabilit\u00e9 de l\u2019emploi, \u00e0 l\u2019heure \u00e9galement o\u00f9 les r\u00e9formes du droit du travail tendent justement \u00e0 rendre de plus en plus difficile pour beaucoup la possibilit\u00e9 de carri\u00e8res longues au sein de l\u2019entreprise.<\/p>\n<p>L\u2019entreprise n\u00e9o-f\u00e9odale repose d\u2019autre part sur une hi\u00e9rarchie fond\u00e9e non seulement sur des crit\u00e8res \u00e9conomiques mais aussi \u00e9thiques. Elle \u00e9tablit en effet, on l\u2019a vu, deux cat\u00e9gories de salari\u00e9s \u2013 les \u00ab\u00a0salari\u00e9s-vassaux\u00a0\u00bb (qui re\u00e7oivent des actions gratuites et des stock-options) et les \u00ab\u00a0salari\u00e9s-serfs\u00a0\u00bb (qui n\u2019en re\u00e7oivent pas). Comment\u00a0s\u2019op\u00e8re la s\u00e9lection entre les deux groupes\u00a0? Outre les platitudes d\u2019usage susmentionn\u00e9es (ceux \u00ab\u00a0qui dessinent le futur de l\u2019entreprise\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0qui r\u00e9inventent Dassault Syst\u00e8mes en permanence\u00a0\u00bb), on suppose que les salari\u00e9s-vassaux sont ceux qui se distinguent par leur \u00ab\u00a0m\u00e9rite\u00a0\u00bb et leur \u00ab\u00a0talent\u00a0\u00bb incomparables (M. Charl\u00e8s n\u2019emploie pas ces termes) \u2013 ou, plus prosa\u00efquement, ceux qui, sur le \u00ab\u00a0march\u00e9 du travail\u00a0\u00bb, du fait de la raret\u00e9 de leurs qualifications et de leur exp\u00e9rience, sont susceptibles d\u2019\u00eatre d\u00e9bauch\u00e9s par des entreprises concurrentes. M. Charl\u00e8s utilise toutefois pour les caract\u00e9riser une formule \u00e9tonnante\u00a0: ils \u00ab\u00a0ne se comportent pas en salari\u00e9s mais en chefs d\u2019entreprise\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La formule est r\u00e9v\u00e9latrice\u00a0: elle indique que les salari\u00e9s ne sont pas jug\u00e9s seulement sur leur travail mais aussi sur leur \u00ab\u00a0comportement\u00a0\u00bb \u2013 et donc sur des crit\u00e8res \u00e9thiques \u2013, et que les salari\u00e9s \u00ab\u00a0qui se comportent en salari\u00e9s\u00a0\u00bb (<i>i.e. <\/i>les salari\u00e9s-serfs) n\u2019ont pas vocation \u00e0 devenir propri\u00e9taires de l\u2019entreprise, non pas parce que leur travail est insuffisant, mais parce que leur \u00ab\u00a0comportement\u00a0\u00bb (leur <i>ethos<\/i>) ne satisfait pas aux crit\u00e8res de l\u2019entreprise \u2013 en quelque sorte, ils sont inaptes \u00e0 \u00ab\u00a0r\u00eaver\u00a0\u00bb ad\u00e9quatement, \u00e0 nourrir des ambitions suffisamment nobles. Par contraste, les salari\u00e9s-vassaux apparaissent comme des \u00eatres hybrides, salari\u00e9s d\u2019un point de vue juridique, mais chefs d\u2019entreprise d\u2019un point de vue \u00e9thique (spirituel), et c\u2019est justement leur <i>ethos<\/i> particulier qui les rend dignes d\u2019acc\u00e9der \u00e0 cette \u00ab\u00a0part de r\u00eave\u00a0\u00bb qui, selon M. Charl\u00e8s, constitue la fin ultime du travail en entreprise.<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce donc exactement que cette \u00ab\u00a0part de r\u00eave\u00a0\u00bb dont M. Charl\u00e8s fait grand cas\u00a0? Myst\u00e8re. La notion est si n\u00e9buleuse que les journalistes du <i>Monde<\/i> eux-m\u00eames ont voulu en savoir plus<strong> <\/strong>(\u00ab\u00a0<strong>Qu\u2019entendez-vous par \u201cr\u00eave\u201d\u00a0?\u00a0\u00bb), sans d\u2019ailleurs que M. Charl\u00e8s ne fournisse de r\u00e9ponse claire. Pour nous, en tout cas, cette expression ne peut d\u00e9signer qu\u2019une seule chose\u00a0: <\/strong>le r\u00eave de gagner de l\u2019argent, beaucoup d\u2019argent, le d\u00e9sir d\u2019\u00eatre riche. Si M. Charl\u00e8s n\u2019explicite pas l\u2019expression en ces termes, ce n\u2019est pas seulement par euph\u00e9misme ou pudeur excessive\u00a0: c\u2019est que, dans son syst\u00e8me de valeurs, ce r\u00eave d\u2019enrichissement personnel constitue un \u00e9l\u00e9ment positif, un id\u00e9al, qu\u2019il convient comme tel d\u2019\u00ab\u00a0encourager\u00a0\u00bb. Notons que, dans un autre syst\u00e8me de valeurs, ce type d\u2019aspiration pourrait tout aussi bien \u00eatre d\u00e9nomm\u00e9 \u00ab\u00a0cupidit\u00e9\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0avidit\u00e9 au gain\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0go\u00fbt du lucre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Les propos de M. Charl\u00e8s signalent donc un d\u00e9placement\u00a0: les stock-options, les actions gratuites, etc., ne permettent pas seulement de r\u00e9mun\u00e9rer un travail, mais \u00e9galement de r\u00e9compenser une mani\u00e8re d\u2019\u00eatre \u2013 un <i>habitus<\/i>, aurait dit Bourdieu. Derri\u00e8re la rationalit\u00e9 \u00e9conomique (conserver au sein de l\u2019entreprise les salari\u00e9s les plus performants pour rester comp\u00e9titif) se dissimule une rationalit\u00e9 \u00e9thique\u00a0(sanctionner une diff\u00e9rence dans la fa\u00e7on dont les salari\u00e9s existent, pensent, agissent, etc.). Dans cette perspective, les stock-options, les actions gratuites, etc., \u2013 et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, les r\u00e9mun\u00e9rations exorbitantes attribu\u00e9es au sommet de l\u2019encadrement \u2013 apparaissent autant comme une contrainte \u00e9conomique impos\u00e9e \u00e0 l\u2019entreprise par la concurrence ext\u00e9rieure que comme un mod\u00e8le \u00e9thique et moral que l\u2019entreprise impose \u00e0 ses salari\u00e9s, de fa\u00e7on \u00e0 donner consistance au \u00ab\u00a0r\u00eave\u00a0\u00bb cher \u00e0 M. Charl\u00e8s \u2013 ce r\u00eave d\u2019enrichissement personnel qui fonde une soci\u00e9t\u00e9 in\u00e9galitaire. Ainsi, de notre point de vue, les stock-options, les actions gratuites, etc., sont bien un moyen de corrompre les salari\u00e9s qui en b\u00e9n\u00e9ficient\u00a0: non seulement parce qu\u2019elles alignent l\u2019int\u00e9r\u00eat de ces salari\u00e9s sur celui des actionnaires dans la gestion de l\u2019entreprise, mais aussi parce qu\u2019elles cultivent en eux ce que nous appelions plus haut \u00ab\u00a0cupidit\u00e9\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0avidit\u00e9 au gain\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0go\u00fbt du lucre\u00a0\u00bb, et leur fait en d\u00e9finitive trouver \u00ab\u00a0normal\u00a0\u00bb de gagner des millions quand d\u2019autres re\u00e7oivent tr\u00e8s peu.<\/p>\n<p>Il est in\u00e9vitable que, en g\u00e9n\u00e9rant un syst\u00e8me de valeurs qui lui soit propre, fond\u00e9 sur l\u2019app\u00e2t du gain, l\u2019entreprise entre en conflit avec l\u2019Etat qui, \u00e0 travers sa politique fiscale, est susceptible de promouvoir un autre syst\u00e8me de valeurs, plus \u00e9galitaire et redistributif. Pour contrer l\u2019Etat, l\u2019entreprise a plusieurs moyens \u00e0 sa disposition\u00a0; l\u2019un consiste \u00e0 distendre le lien qui rattache le salari\u00e9 au pays dont il est membre. Voici comment.<\/p>\n<p>Dans l\u2019entreprise n\u00e9o-f\u00e9odale, le lien de d\u00e9pendance hi\u00e9rarchique DG\/salari\u00e9s se double d\u2019un lien de d\u00e9pendance personnelle suzerain\/vassaux. Ce lien renforce l\u2019emprise du chef sur ses subordonn\u00e9s, \u00e0 la fois sur le plan psychologique et id\u00e9ologique, ce qui en retour alimente sa m\u00e9galomanie (\u00ab\u00a0L\u2019entreprise, c\u2019est moi\u00a0\u00bb). Mais la personnalisation de la relation s\u2019accompagne \u00e9galement, comme nous l\u2019avons vu, d\u2019une d\u00e9valorisation du statut de salari\u00e9\u00a0: M. Charl\u00e8s salue ainsi ceux qui \u00ab\u00a0ne se comportent pas en salari\u00e9s mais en chefs d\u2019entreprise\u00a0\u00bb. Plus qu\u2019aux chefs d\u2019entreprise d\u2019ailleurs, c\u2019est aux entreprises elles-m\u00eames que les individus sont cens\u00e9s s\u2019identifier, \u00e0 l\u2019instar de ce \u00ab\u00a0membre du comit\u00e9 de direction, r\u00e9cemment <b>d\u00e9localis\u00e9<\/b> aux Etats-Unis\u00a0\u00bb. Ce ne sont plus seulement les usines et les soci\u00e9t\u00e9s qui se d\u00e9localisent \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, mais aussi les personnes, invit\u00e9es \u00e0 se consid\u00e9rer comme des unit\u00e9s de production autonomes dont il convient de maximiser le rendement \u2013 conform\u00e9ment en cela au mot d\u2019ordre n\u00e9olib\u00e9ral qui enjoint tout un chacun d\u2019\u00eatre l\u2019\u00ab\u00a0entrepreneur de soi-m\u00eame\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Or la d\u00e9valorisation du statut de salari\u00e9 produit un affaiblissement du lien qui rattache l\u2019individu \u00e0 l\u2019Etat dont il est membre. En effet, \u00eatre salari\u00e9, c\u2019est b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019un statut garanti par le droit et prot\u00e9g\u00e9 par l\u2019Etat. D\u00e8s lors que ce statut est fragilis\u00e9, sous l\u2019effet \u00e0 la fois de politiques d\u00e9r\u00e9gulatrices et de repr\u00e9sentations p\u00e9joratives, l\u2019individu voit sa d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019entreprise se renforcer, aussi bien \u00e9conomiquement que psychologiquement. Lorsque \u00e9clate un conflit de loyaut\u00e9 entre l\u2019entreprise (dont il est salari\u00e9) et le pays (dont il est citoyen), il prend alors parti pour l\u2019entreprise. Les atermoiements de M. Charl\u00e8s sur son exil fiscal fournissent l\u2019exemple d\u2019un tel conflit de loyaut\u00e9\u00a0: qui l\u2019emportera, de sa fid\u00e9lit\u00e9 aux valeurs de l\u2019entreprise (au \u00ab\u00a0r\u00eave\u00a0\u00bb) ou de sa conscience citoyenne\u00a0? L\u2019issue, dans son cas, ne fait gu\u00e8re de doute. A la question\u00a0: <strong>\u00ab\u00a0En tant que chef d\u2019entreprise, n\u2019avez-vous pas la responsabilit\u00e9 de rester en France\u00a0?\u00a0\u00bb, M. Charl\u00e8s r\u00e9pond finalement\u00a0: \u00ab\u00a0<\/strong>C\u2019est l\u2019avenir de l\u2019entreprise qui m\u2019int\u00e9resse.\u00a0\u00bb On ne saurait \u00eatre plus clair.<\/p>\n<p>Il est d\u2019autant plus facile de renier sa patrie que l\u2019Etat qui l\u2019incarne est r\u00e9duit \u00e0 une fonction instrumentale. Dans les propos de M. Charl\u00e8s, l\u2019Etat est ainsi vu uniquement comme un prestataire de services, aussi bien vis-\u00e0-vis de l\u2019individu, auquel il fournit par exemple des services \u00e9ducatifs, que vis-\u00e0-vis des entreprises, pour lesquelles il lui incombe de cr\u00e9er un \u00ab\u00a0\u00e9cosyst\u00e8me favorable\u00a0\u00bb (<i>sic<\/i>). C\u2019est sous cet aspect que l\u2019imp\u00f4t est l\u00e9gitime (\u00ab\u00a0normal\u00a0\u00bb dit M. Charl\u00e8s)\u00a0: il r\u00e9mun\u00e8re les prestations re\u00e7ues. Sur le plan individuel, l\u2019\u00ab\u00a0homme-entreprise\u00a0\u00bb \u00e9value la contribution de l\u2019Etat \u00e0 la constitution de son propre capital humain<b> <\/b><strong>(A la question\u00a0: \u00ab\u00a0En tant que chef d\u2019entreprise, n\u2019avez-vous pas la responsabilit\u00e9 de rester en France?\u00a0\u00bb, M. Charl\u00e8s r\u00e9pond d\u2019abord, au cr\u00e9dit de l\u2019Etat\u00a0:<\/strong> \u00ab\u00a0Je viens d\u2019un milieu modeste, j\u2019ai b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 du syst\u00e8me \u00e9ducatif fran\u00e7ais\u00a0\u00bb). Sur le plan de l\u2019entreprise, le rapport co\u00fbts\/prestations est mesur\u00e9 \u00e0 l\u2019aune des standards internationaux (\u00ab\u00a0au-del\u00e0 de 60 %, vous \u00eates hors course au niveau mondial\u00a0\u00bb). Quand le niveau d\u2019imposition est jug\u00e9 trop \u00e9lev\u00e9, l\u2019Etat est accus\u00e9 de spolier l\u2019individu (\u00ab\u00a0au-dessus d\u2019un certain seuil, c\u2019est confiscatoire\u00a0\u00bb) ou d\u2019\u00eatre inefficace (\u00ab\u00a0R\u00e9sider en France devient lourdement handicapant\u00a0\u00bb). Dans cette optique, l\u2019exil fiscal n\u2019a rien de choquant\u00a0: chaque individu (chaque \u00ab\u00a0homme-entreprise\u00a0\u00bb) est en droit, \u00e0 l\u2019instar des entreprises, de comparer les diff\u00e9rents syst\u00e8mes fiscaux en fonction de ses int\u00e9r\u00eats particuliers et de s\u2019installer dans le pays o\u00f9 le rapport co\u00fbts\/prestations lui est le plus favorable. Le citoyen n\u2019est plus qu\u2019un simple client de l\u2019Etat\u00a0: il peut donc s\u2019adresser \u00e0 un autre Etat pour satisfaire ses besoins s\u2019il le souhaite, de m\u00eame qu\u2019un consommateur change d\u2019op\u00e9rateur t\u00e9l\u00e9phonique quand il est insatisfait. Autrement dit\u00a0: l\u2019exil fiscal des particuliers n\u2019est pas une question politique mais rel\u00e8ve du droit de la consommation.<\/p>\n<p>Cette vision n\u00e9olib\u00e9rale de l\u2019Etat, fortement r\u00e9ductrice, omet bien s\u00fbr plusieurs \u00e9l\u00e9ments fondamentaux \u2013 en particulier, le fait que l\u2019Etat est aussi l\u2019instance charg\u00e9e de mettre en \u0153uvre les choix collectifs issus du d\u00e9bat d\u00e9mocratique, fussent-ils contraires aux int\u00e9r\u00eats des multinationales et de leurs actionnaires, et d\u2019assurer la coh\u00e9sion et le d\u00e9veloppement de la soci\u00e9t\u00e9 en fonction des valeurs qui la fondent. Par ailleurs, il est cocasse \u2013 mais significatif \u2013 de voir ici M. Charl\u00e8s passer compl\u00e8tement sous silence le r\u00f4le d\u2019agent \u00e9conomique de l\u2019Etat, lorsque l\u2019on sait que, s\u2019il y a bien en France un groupe industriel qui a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 des commandes de l\u2019Etat et de son ind\u00e9fectible soutien politique et financier, c\u2019est sans conteste le groupe Dassault\u00a0! M. Charl\u00e8s dit\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai aussi beaucoup enrichi le pays\u00a0\u00bb, mais on pourrait lui objecter que les contribuables fran\u00e7ais l\u2019ont \u00e9galement beaucoup enrichi, lui.<\/p>\n<p>En r\u00e9sum\u00e9, que nous apprend M. Charl\u00e8s dans son entretien au <i>Monde\u00a0<\/i>? Il nous rappelle d\u2019abord que, s\u2019il y a en effet bien longtemps que la classe dominante ne tire plus sa richesse du travail de la terre mais de la propri\u00e9t\u00e9 des moyens de production<i> <\/i>(les entreprises), la structure sociale est demeur\u00e9e la m\u00eame. La multinationale moderne est fond\u00e9e sur un mod\u00e8le n\u00e9o-f\u00e9odal \u2013 dans le cas de Dassault Syst\u00e8mes\u00a0: un suzerain-DG tout puissant, des vassaux m\u00e9ritants (les 1\u00a0000 qui touchent des actions gratuites et des stock-options) et des serfs reclus dans leur paisible m\u00e9diocrit\u00e9 (les 9\u00a0000 autres). Cette hi\u00e9rarchie est fond\u00e9e sur des crit\u00e8res \u00e9conomiques autant qu\u2019\u00e9thiques\u00a0: les salari\u00e9s doivent manifester leur loyaut\u00e9 non seulement envers l\u2019entreprise, mais \u00e9galement envers les valeurs in\u00e9galitaires qu\u2019elle v\u00e9hicule \u2013 et c\u2019est pourquoi le go\u00fbt du lucre (euph\u00e9mis\u00e9 dans l\u2019entretien sous le doux vocable de \u00ab\u00a0r\u00eave\u00a0\u00bb) doit \u00eatre encourag\u00e9, car c\u2019est l\u2019une des formes cruciales de l\u2019all\u00e9geance \u00e0 l\u2019<i>ethos<\/i> de l\u2019entreprise, d\u2019autant plus contraignante qu\u2019elle met le salari\u00e9 en porte-\u00e0-faux avec une autre instance exigeant sa loyaut\u00e9, et la seule en d\u00e9finitive susceptible de produire et d\u2019imposer un syst\u00e8me de valeurs alternatif\u00a0: l\u2019Etat. Celui-ci doit donc parall\u00e8lement \u00eatre d\u00e9pouill\u00e9 de ses fonctions protectrices et r\u00e9gulatrices et r\u00e9duit \u00e0 un simple r\u00f4le de prestataire de services pour permettre aux entreprises et aux individus de maximiser leur capital (financier, humain, etc.).<\/p>\n<p>On comprend du coup que la contrainte ext\u00e9rieure a bon dos, et que la concurrence que se livrent les entreprises au niveau international n\u2019est qu\u2019un argument de circonstance\u00a0: m\u00eame si demain la plan\u00e8te enti\u00e8re \u00e9tait soumise \u00e0 un r\u00e9gime fiscal unique, il ne fait gu\u00e8re de doute que M. Charl\u00e8s d\u00e9fendrait avec acharnement une fiscalit\u00e9 cl\u00e9mente sur le capital, afin de d\u00e9fendre le \u00ab\u00a0r\u00eave\u00a0\u00bb qui motive ses troupes et d\u2019assurer ainsi, plus banalement, la perp\u00e9tuation d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 hi\u00e9rarchique et in\u00e9galitaire.<\/p>\n<p>M. Charl\u00e8s nous d\u00e9voile cependant, \u00e0 son corps d\u00e9fendant, la grande faiblesse de sa <i>Weltanschauung<\/i> n\u00e9olib\u00e9rale : dans son mod\u00e8le d\u2019entreprise, 90 % des personnes sont explicitement \u2013 et tranquillement \u2013 exclues du \u00ab\u00a0r\u00eave\u00a0\u00bb. Comment un syst\u00e8me qui reconna\u00eet combler les aspirations de seulement 10 % de ses membres peut-il longtemps survivre\u00a0? Il est fort \u00e0 parier que, un jour ou l\u2019autre, les 90 % restants s\u2019att\u00e8leront \u00e0 la d\u00e9finition d\u2019un r\u00eave alternatif qui les englobe et les exalte eux aussi. Tout le monde a bien le droit le r\u00eaver, n\u2019est-ce pas\u00a0?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans un passage de <i>La Montagne magique<\/i>, Settembrini fait remarquer au jeune Hans Castorp que \u00ab\u00a0l\u2019homme n\u2019\u00e9met aucune affirmation de caract\u00e8re g\u00e9n\u00e9ral tant soit peu suivie sans se trahir tout entier, sans y mettre involontairement tout son Moi, sans y repr\u00e9senter, en quelque sorte par une parabole, le th\u00e8me fondamental et le probl\u00e8me [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":38,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1,1009],"tags":[],"class_list":["post-51288","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-economie","category-fiscalite-2"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/51288","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/38"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=51288"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/51288\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":51311,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/51288\/revisions\/51311"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=51288"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=51288"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=51288"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}