{"id":51972,"date":"2013-04-02T10:03:12","date_gmt":"2013-04-02T08:03:12","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=51972"},"modified":"2013-04-02T10:03:12","modified_gmt":"2013-04-02T08:03:12","slug":"liberer-le-temps-par-annie-le-brun","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2013\/04\/02\/liberer-le-temps-par-annie-le-brun\/","title":{"rendered":"<b>LIB\u00c9RER LE TEMPS<\/b>, par Annie Le Brun"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p>\u00ab Le devoir de l\u2019\u0153il droit est de plonger dans le t\u00e9lescope tandis que l\u2019\u0153il gauche interroge le microscope. \u00bb Comment ne pas \u00eatre saisi par la justesse de cette phrase que la toute jeune Leonora Carrington \u00e9crit dans l\u2019extraordinaire r\u00e9cit relatant son internement entre 1940 et 1941 dans un h\u00f4pital psychiatrique espagnol, apr\u00e8s que l\u2019arrestation de son amant Max Ernst par la gendarmerie fran\u00e7aise l\u2019a jet\u00e9e dans un chaos int\u00e9rieur qu\u2019elle ne parvient plus \u00e0 distinguer de celui du monde en guerre ? Comment ne pas y voir un exemple de cet \u00ab illuminisme de la folie lucide \u00bb que Michelet attribuait \u00e0 la Sorci\u00e8re, symbole de ces jeunes femmes qui, aux plus sombres moments de l\u2019histoire, ont instinctivement prot\u00e9g\u00e9 la vie menac\u00e9e, jusqu\u2019\u00e0 en p\u00e9rir ? Comment aussi ne pas reconna\u00eetre dans ce regard d\u00e9doubl\u00e9, dont l\u2019amplitude renvoie \u00e0 sa pusillanimit\u00e9 sinon \u00e0 sa fausset\u00e9 l\u2019approche des experts, ce qui nous manque aujourd\u2019hui le plus ?<\/p>\n<p>Que nous soyons \u00e0 un tournant o\u00f9 tout le paysage est en train de changer est devenu incontestable. Encore faut-il le regard qui convient, quand il y va de la \u00ab survie de l\u2019esp\u00e8ce \u00bb et quand, on le sait, pour repenser l\u2019\u00e9conomie, si les analyses les plus rigoureuses s\u2019imposent au jour le jour, il n\u2019en reste pas moins indispensable de s\u2019\u00e9carter de l\u2019\u00e9conomie, afin de prendre autant de hauteur que de profondeur, sans lesquelles il est impossible de penser ailleurs et autrement. Ne serait-ce que pour \u00ab sortir du cadre \u00bb, d\u00e8s lors qu\u2019il importe avant tout et beaucoup plus de refuser ce qui est que de savoir o\u00f9 on va. Il n\u2019est pas d\u2019autre fa\u00e7on d\u2019\u00e9chapper au \u00ab r\u00e9alisme \u00bb qui, non seulement utilis\u00e9 comme argument-matraque pour faire accepter l\u2019inacceptable, n\u2019en finit pas d\u2019induire la notion d\u2019efficacit\u00e9 comme n\u00e9cessit\u00e9 appel\u00e9e \u00e0 d\u00e9terminer toute enti\u00e8re la lutte contre cet inacceptable.<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 cette sinistre collusion entre r\u00e9el et \u00ab r\u00e9alisme \u00bb. <\/p>\n<p><!--more-->\u00ab R\u00e9alisme \u00bb politique, \u00ab r\u00e9alisme \u00bb \u00e9conomique, \u00ab r\u00e9alisme \u00bb artistique, \u00ab r\u00e9alisme \u00bb \u00e9rotique\u2026, \u00ab r\u00e9alisme \u00bb qui n\u2019a de r\u00e9alit\u00e9 que celle qu\u2019on lui accorde mais que nous sommes de plus en plus enclins \u00e0 confondre avec celle des d\u00e9tenteurs de \u00ab l\u2019argent r\u00e9el \u00bb, tant il est cherch\u00e9 \u00e0 nous la faire prendre pour argent comptant. Et cela dans la mesure m\u00eame o\u00f9 il est, malgr\u00e9 tout, toujours possible de ne lui pr\u00eater aucun cr\u00e9dit. Ne serait-ce pas d\u2019ailleurs une des raisons pour lesquelles on en proclame de toutes parts l\u2019impossibilit\u00e9 ? Quoi qu\u2019on en dise, la \u00ab soci\u00e9t\u00e9 du spectacle \u00bb n\u2019est pas une fatalit\u00e9, le concept en \u00e9tant m\u00eame devenu une grille de lecture qui emp\u00eache de <em>voir<\/em>.<\/p>\n<p>C\u2019est pourtant au nom de cette \u00ab r\u00e9alit\u00e9 \u00bb qu\u2019escroquerie financi\u00e8re et escroquerie existentielle en sont arriv\u00e9es \u00e0 se conforter et \u00e0 se recouvrir l\u2019une l\u2019autre. Ce que, d\u00e8s 1954, Leonora Carrington avait pressenti : \u00ab Tout ce que nous prenons pour la \u2018R\u00e9alit\u00e9\u2019 est le petit cauchemar coagul\u00e9 dans le mental de l\u2019homme qui domine notre esp\u00e8ce : \u2018l\u2019homme bien\u2019, \u2018l\u2019homme puissant\u2019. \u00bb Non sans avoir pr\u00e9cis\u00e9 auparavant : \u00ab Les chiens policiers ne sont pas \u00e0 proprement parler des animaux. Les chiens policiers sont des b\u00eates perverties qui n\u2019ont pas une mentalit\u00e9 animale. Les policiers n\u2019\u00e9tant plus des \u00eatres humains, comment les chiens policiers pourraient-ils \u00eatre des animaux ? \u00bb<\/p>\n<p>Telle est effectivement la \u00ab r\u00e9alit\u00e9 \u00bb, \u00e0 laquelle il revient \u00e0 chacun d\u2019accepter ou non de se soumettre. De sorte qu\u2019il n\u2019aura jamais \u00e9t\u00e9 aussi urgent que l\u2019\u0153il droit s\u2019engouffre dans le t\u00e9lescope tandis que l\u2019\u0153il gauche s\u2019enfonce dans  le microscope.  D\u2019autant qu\u2019on ne peut voir loin, si on ne sait pas regarder de tr\u00e8s pr\u00e8s. Question d\u2019optique dont l\u2019incidence politique est consid\u00e9rable : c\u2019est assez pour que ni les \u00eatres ni les choses ne soient plus r\u00e9duits \u00e0 leur simple fonction sociale. Et l\u00e0 est notre chance de faire appara\u00eetre un AUTRE temps, non pas celui que les moins mal intentionn\u00e9s proposent comme avenir, mais le temps que nous portons en nous et qu\u2019il faut lib\u00e9rer de ses travestissements, temps convenu, temps du mesurable, temps de la strat\u00e9gie, temps caricatur\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 nous faire croire que \u00ab le temps, c\u2019est de l\u2019argent \u00bb. <\/p>\n<p>Du coup, si, comme le rapporte Walter Benjamin, lors de la r\u00e9volution de Juillet, \u00ab au soir du premier jour de combat, on vit en plusieurs endroits de Paris, au m\u00eame moment et sans concertation, des gens tirer sur des horloges \u00bb, ne serait-il pas temps de lib\u00e9rer le temps ? <\/p>\n<p>\u00c0 commencer par le penser en dehors de toutes les positivit\u00e9s dont les belles \u00e2mes n\u2019ont de cesse de l\u2019affubler, toujours afin de contrer, par avance, l\u2019impr\u00e9visible qu\u2019il est par essence. Car ce temps n\u2019est pas le temps libre mais le temps de la libert\u00e9. Le temps libre n\u2019est qu\u2019une pause dans le temps du compte, alors que le temps de la libert\u00e9 est celui qui, d\u2019\u00e9chapper aux grilles consensuelles, est toujours \u00e0 m\u00eame d\u2019ouvrir un espace, o\u00f9 plus rien n\u2019est \u00e0 sa place, f\u00fbt-ce une seconde, une heure, un jour\u2026 L\u2019important est que le regard change. En fait, il n\u2019est pas de plus luxueuse fa\u00e7on de d\u00e9penser le temps que d\u2019en faire surgir cet espace au c\u0153ur m\u00eame de ce qui est. <\/p>\n<p>Et si certains per\u00e7oivent quelques fr\u00e9missements en ce d\u00e9but de printemps, ne serait-ce pas que se rappelle \u00e0 nous ce temps qui nous hante, ce temps qui n\u2019a de cesse de nier dans les grandes largeurs ce qui contraint, ce qui amoindrit, ce qui limite ? L\u2019aurions-nous oubli\u00e9, il est en chacun, ce temps du commencement qui n\u2019a pas fini de nous \u00e9tonner et parfois m\u00eame de nous \u00e9merveiller.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab Le devoir de l\u2019\u0153il droit est de plonger dans le t\u00e9lescope tandis que l\u2019\u0153il gauche interroge le microscope. \u00bb Comment ne pas \u00eatre saisi par la justesse de cette phrase que la toute jeune Leonora Carrington \u00e9crit dans l\u2019extraordinaire r\u00e9cit relatant son internement entre 1940 et 1941 dans un h\u00f4pital psychiatrique espagnol, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[2504,2506,2505],"class_list":["post-51972","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-questions-essentielles","tag-le-temps","tag-leonora-carrington","tag-realisme"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/51972","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=51972"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/51972\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":51977,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/51972\/revisions\/51977"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=51972"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=51972"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=51972"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}