{"id":56808,"date":"2013-07-28T17:15:09","date_gmt":"2013-07-28T15:15:09","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=56808"},"modified":"2013-07-28T17:16:36","modified_gmt":"2013-07-28T15:16:36","slug":"la-democratie-est-elle-enchainee-face-a-la-finance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2013\/07\/28\/la-democratie-est-elle-enchainee-face-a-la-finance\/","title":{"rendered":"<b>La d\u00e9mocratie est-elle encha\u00een\u00e9e face \u00e0 la finance ?<\/b>"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Ma communication au Colloque international LA D\u00c9MOCRATIE ENRAY\u00c9E ? \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique, le 31 mai 2013.<\/p><\/blockquote>\n<p><span style=\"font-size: 13px; line-height: 19px;\">L\u2019anthropologie sociale britannique dont j\u2019ai eu l\u2019honneur \u00e0 une \u00e9poque d\u2019\u00eatre l\u2019un des repr\u00e9sentants, et dont je d\u00e9fends toujours les valeurs m\u00e9thodologiques faites d\u2019une combinaison \u00e9quilibr\u00e9e de rigueur et de bon sens aristot\u00e9licien, demande que quand il est question des ph\u00e9nom\u00e8nes relevant de l\u2019humain, une explication, pour m\u00e9riter ce nom, doit pouvoir rendre compte des faits observ\u00e9s aussi bien en termes de personnes, d\u2019acteurs humains composant les soci\u00e9t\u00e9s auxquelles nous appartenons, qu\u2019en termes d\u2019institutions procurant \u00e0 ces soci\u00e9t\u00e9s humaines le cadre au sein duquel elles peuvent fonctionner, en assurant autant que faire se peut le bonheur de leurs membres.<\/span><\/p>\n<p>De m\u00eame que le comportement des abeilles explique la structure hexagonale des alv\u00e9oles composant les rayons en raison de la mani\u00e8re dont elles les ont construits, assembl\u00e9es en grand nombre et battant simultan\u00e9ment des ailes, et explique ensuite celle de la ruche toute enti\u00e8re, c\u2019est celle-ci qui en vient \u00e0 expliquer, par un effet en retour, ce que sont pr\u00e9cis\u00e9ment les abeilles. L\u2019activit\u00e9 des hommes, qu\u2019elle soit routini\u00e8re, d\u2019ordre r\u00e9flexe, ou bien d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, d\u00e9termin\u00e9e par un calcul men\u00e9 \u00e0 son aboutissement, explique la forme qu\u2019ont prises les institutions humaines. Le comportement des \u00eatres humains s\u2019explique ici aussi, en retour, par la mani\u00e8re dont sont faites ces institutions. Le rapport entre les deux est <i>dialectique<\/i>\u00a0: sous la forme d\u2019une d\u00e9termination r\u00e9ciproque o\u00f9 les individus vivent leurs institutions comme un sentiment qu\u2019ils \u00e9prouvent, et ce sont ces sentiments qui, en r\u00e9action \u00e0 la mani\u00e8re dont les institutions les mod\u00e8lent, remontent ensuite, de l\u2019individu \u00e0 la structure, en s\u2019agr\u00e9geant pour d\u00e9finir la dynamique qui exercera sur ces institutions une contrainte et les fera \u00e9voluer de mani\u00e8re \u00e0 ce que s\u2019efface toute pression inacceptable qui se sera exprim\u00e9e comme insatisfaction \u00e9prouv\u00e9e ou comme ressentiment, c\u2019est-\u00e0-dire en tant que \u00ab\u00a0sentiment\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><!--more-->C\u2019est pour cette raison que lorsque l\u2019Acad\u00e9mie royale me fait l\u2019honneur de me poser la question \u00ab\u00a0La d\u00e9mocratie est-elle encha\u00een\u00e9e face \u00e0 la finance\u00a0?\u00a0\u00bb, je r\u00e9ponds d\u2019abord sans h\u00e9siter\u00a0: \u00ab\u00a0Oui\u00a0!\u00a0\u00bb, pour pr\u00e9ciser ensuite que mon engagement m\u00e9thodologique signifie que dans l\u2019explication que j\u2019apporterai, les responsabilit\u00e9s ne pourront \u00eatre attribu\u00e9es ni uniquement en termes de m\u00e9chancet\u00e9 manifest\u00e9e par certains individus, ni uniquement non plus en termes de la perniciosit\u00e9 propre \u00e0 certaines institutions, et en particulier de l\u2019\u00c9tat comme le veulent non sans arri\u00e8re-pens\u00e9es certains, manifestant ainsi l\u2019incapacit\u00e9 qui aurait \u00e9t\u00e9 la leur \u00e0 conceptualiser la place qu\u2019occupe la ruche, s\u2019ils avaient \u00e9t\u00e9 des abeilles.<\/p>\n<p>C\u2019est Saint-Just, voix s\u2019\u00e9chappant en toute derni\u00e8re extr\u00e9mit\u00e9 d\u2019un tumulte qui finira par tout envahir en un temps o\u00f9 les solutions aux probl\u00e8mes de l\u2019heure peinaient \u00e0 \u00e9merger, qui nous a pr\u00e9venus\u00a0: rien ne sert d\u2019exiger des individus la vertu tant que les institutions en place p\u00e9nalisent ces m\u00eames individus d\u00e8s qu\u2019ils s\u2019avisent d\u2019\u00eatre vertueux\u00a0: un amendement des institutions dans le sens souhait\u00e9 est la condition sine qua non \u00e0 remplir avant qu\u2019un appel \u00e0 la vertu puisse intervenir avec quelque chance de succ\u00e8s.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\">La \u00ab\u00a0prime de liquidit\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0<\/span><\/p>\n<p>La sagesse populaire nous assure qu\u2019\u00ab\u00a0un tiens vaut mieux que deux tu l&rsquo;auras\u00a0\u00bb, et cela semble \u00e9vident\u00a0: Dieu seul sait ce qui arrivera entre aujourd\u2019hui et demain \u00e0 celui qui nous fait une offre qui ne pourra se concr\u00e9tiser que dans le futur. Il existe n\u00e9cessairement un \u00e9l\u00e9ment de risque entre aujourd\u2019hui et demain, mais il y a surtout que ce dont je dispose maintenant, il m\u2019est possible d\u2019en faire un usage imm\u00e9diat, ce qui n\u2019est pas le cas pour ce dont je ne pourrai disposer que demain. C\u2019est cela que John Maynard Keynes (1883-1946) appelait la \u00ab\u00a0prime de liquidit\u00e9\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0liquidit\u00e9\u00a0\u00bb devant s\u2019entendre au sens o\u00f9 l\u2019on parle d\u2019\u00ab\u00a0argent liquide\u00a0\u00bb, par opposition, par exemple, \u00e0 l\u2019argent d\u00e9pos\u00e9 sur un livret d\u2019\u00e9pargne, qui ne sera disponible qu\u2019\u00e0 la suite de d\u00e9marches entreprises pour l\u2019en retirer, et ceci non sans qu\u2019intervienne un certain d\u00e9lai.<\/p>\n<p>La prime de liquidit\u00e9, c\u2019est ce qui fait que pour pr\u00e9f\u00e9rer un \u00ab\u00a0tu l\u2019auras\u00a0\u00bb \u00e0 un \u00ab\u00a0tiens\u00a0\u00bb, il faudra que de ce \u00ab\u00a0tu l\u2019auras\u00a0\u00bb, nous en obtenions au moins deux \u2013 et encore\u00a0! La diff\u00e9rence entre le deux et le un, c\u2019est le taux d\u2019int\u00e9r\u00eat que nous exigeons pour un versement qui n\u2019aura lieu qu\u2019ult\u00e9rieurement.<\/p>\n<p>Keynes s\u2019\u00e9tait int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 comment \u00e9liminer cette prime de liquidit\u00e9, et le rem\u00e8de qu\u2019il avait propos\u00e9, c\u2019est ce qu\u2019il appelait l\u2019\u00ab\u00a0euthanasie\u00a0\u00bb du rentier \u2013 m\u00eame si le premier traducteur de Keynes en fran\u00e7ais, Jean de Largentaye, n\u2019a pas pu se r\u00e9soudre \u00e0 une formulation aussi brutale, et s\u2019est content\u00e9 d\u2019\u00e9voquer de mani\u00e8re anodine et rassurante\u00a0: \u00ab\u00a0la disparition progressive du rentier\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le fait que nous r\u00e9clamions au moins un \u00ab\u00a0deux\u00a0\u00bb pour chaque un \u00ab\u00a0tu l\u2019auras\u00a0\u00bb, alors qu\u2019un \u00ab\u00a0un\u00a0\u00bb nous suffit pour un \u00ab\u00a0tiens\u00a0\u00bb, est la cons\u00e9quence, nous affirme Keynes, de la raret\u00e9 du capital.\u00a0Le passage de <i>The General Theory of Employment, Interest and Money<\/i> (1936), \u00ab\u00a0La th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019emploi, de l\u2019int\u00e9r\u00eat et de la monnaie\u00a0\u00bb, o\u00f9 il \u00e9voque ceci, et c\u2019est il faut le noter, le seul, se trouve dans le dernier chapitre de cet ouvrage intitul\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Notes finales sur la philosophie sociale \u00e0 laquelle la th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale peut conduire\u00a0\u00bb, qui constitue un authentique manifeste politique d\u00e9crivant la voie d\u2019une transition sans heurt du capitalisme vers le socialisme. L\u2019\u00ab euthanasie du rentier \u00bb se r\u00e9alise en faisant dispara\u00eetre la raret\u00e9 du capital par une nouvelle forme de partage de la richesse cr\u00e9\u00e9e qui \u00e9limine \u00ab\u00a0une r\u00e9partition de la fortune et du revenu [qui] est arbitraire et manque d\u2019\u00e9quit\u00e9 \u00bb. Le taux d\u2019int\u00e9r\u00eat se r\u00e9duira, dit Keynes, \u00e0 la somme du co\u00fbt de d\u00e9pr\u00e9ciation et de la prime de risque. C\u2019est \u00ab l\u2019euthanasie du pouvoir oppressif cumulatif du capitaliste d\u2019exploiter la valeur-raret\u00e9 du capital \u00bb, ajoute-t-il.<\/p>\n<p>Sur la p\u00e9riode qui s\u00e9pare notre \u00e9poque de 1936 une telle \u00ab\u00a0euthanasie du rentier\u00a0\u00bb n\u2019a pas eu lieu. Bien au contraire\u00a0: le processus de concentration de la richesse, qui s\u2019\u00e9tait interrompu durant la D\u00e9pression, \u00e0 la suite du krach de 1929, a repris ensuite son cours.<\/p>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\">La \u00ab\u00a0machine \u00e0 concentrer la richesse\u00a0\u00bb <\/span><\/p>\n<p>Dans un discours prononc\u00e9 \u00e0 Washington le 15 mai 2013, Christine Lagarde, directrice du <i>Fonds mon\u00e9taire international<\/i>, signalait que 0,5% de la population mondiale d\u00e9tenait plus de 35% de la richesse du globe. Aux \u00c9tats-Unis, on comptait au m\u00eame moment que les 1% les plus riches de la population d\u00e9tenaient 43% du patrimoine, alors que les 50% les moins nantis en \u00e9taient r\u00e9duits \u00e0 se partager 2% seulement de ce m\u00eame patrimoine\u00a0; la richesse d\u2019une partie non-n\u00e9gligeable de cette moiti\u00e9 d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9e de la population \u00e9tant bien entendu n\u00e9gative\u00a0: une portion de ces 50% en est r\u00e9duite \u00e0 \u00ab\u00a0devoir\u00a0\u00bb de l\u2019argent\u00a0\u00e0 quelqu\u2019un.<\/p>\n<p>Une part du taux d\u2019int\u00e9r\u00eat r\u00e9clam\u00e9 par un pr\u00eateur \u00e0 un emprunteur est donc cette \u00ab\u00a0prime de liquidit\u00e9\u00a0\u00bb, cons\u00e9quence de ce qu\u2019on pourrait appeler l\u2019effet statistique diffus de la r\u00e9partition in\u00e9gale du patrimoine au sein de la population. Il existe un second effet, li\u00e9 \u00e0 l\u2019identit\u00e9 sp\u00e9cifique de l\u2019emprunteur, mais d\u00fb lui aussi \u00e0 l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 de la r\u00e9partition du patrimoine au sein de la population\u00a0: la \u00ab\u00a0prime de cr\u00e9dit\u00a0\u00bb, r\u00e9clam\u00e9e par le pr\u00eateur et int\u00e9gr\u00e9e au taux d\u2019int\u00e9r\u00eat exig\u00e9 par lui pour refl\u00e9ter le risque existant que les int\u00e9r\u00eats promis ne soient jamais vers\u00e9s, voire, et plus s\u00e9rieusement encore, que l\u2019emprunteur fasse d\u00e9faut, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e9choue \u00e0 rembourser la somme emprunt\u00e9e, en tout ou en partie.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019est conclu un contrat \u00e0 terme, portant sur une op\u00e9ration o\u00f9 la transaction intervient \u00e0 un moment <i>t<\/i> (et o\u00f9 le versement de la somme agr\u00e9\u00e9e ou une portion conventionnelle de celle-ci intervient) mais o\u00f9 la livraison du bien ou service aura lieu avec un certain retard\u00a0: au moment <i>t + n<\/i>, le rapport de force entre les parties en pr\u00e9sence trouve son expression dans l\u2019addition au sein du taux d\u2019int\u00e9r\u00eat exig\u00e9, d\u2019une part de la prime de liquidit\u00e9 (reflet du rapport de force existant \u00e0 un niveau collectif entre pr\u00eateurs et emprunteurs sur le march\u00e9 des capitaux) et d\u2019autre part de la prime de cr\u00e9dit\u00a0(reflet du rapport de force sp\u00e9cifique entre le pr\u00eateur individuel et l\u2019emprunteur individuel en pr\u00e9sence).<\/p>\n<p>Lors d\u2019une op\u00e9ration au comptant, l\u2019\u00e9l\u00e9ment \u00ab\u00a0dur\u00e9e\u00a0\u00bb, le prix \u00e0 payer pour le d\u00e9lai qui interviendra avant la livraison lors d\u2019une op\u00e9ration \u00e0 terme, est absent, et c\u2019est le profit exig\u00e9 de l\u2019acheteur par le vendeur qui exprime le rapport de force instantan\u00e9 existant entre eux au moment de la transaction.<\/p>\n<p>Deux contreparties sont en pr\u00e9sence\u00a0: un acheteur et un vendeur dans la vente au comptant ou \u00e0 terme, et un pr\u00eateur et un emprunteur dans le pr\u00eat\u00a0; un profit appara\u00eet dans la vente, et un flux d\u2019int\u00e9r\u00eats est vers\u00e9 dans le pr\u00eat. Quoi qu\u2019il en soit, une somme aura \u00e9t\u00e9 d\u00e9gag\u00e9e, comme profit ou comme int\u00e9r\u00eats, qui viendra alimenter la \u00ab\u00a0machine \u00e0 concentrer la richesse\u00a0\u00bb fonctionnant en arri\u00e8re-plan mais de mani\u00e8re constante dans nos \u00e9conomies.<\/p>\n<p>\u00c0 terme, la concentration de la richesse en vient \u00e0 gripper la machine \u00e9conomique quand le pouvoir d\u2019achat de la population s\u2019av\u00e8re insuffisant pour que les sommes disponibles \u00e0 l\u2019investissement puissent effectivement s\u2019investir dans la production de marchandises et de services. Quand cela devient le cas, les fonds en exc\u00e8s se d\u00e9placent par n\u00e9cessit\u00e9 (pour \u00e9viter leur d\u00e9pr\u00e9ciation du fait de l\u2019inflation) vers la sp\u00e9culation et ne contribuent plus qu\u2019\u00e0 une seule chose\u00a0: au d\u00e9r\u00e8glement du m\u00e9canisme de formation des prix, un prix \u00ab\u00a0sp\u00e9culatif\u00a0\u00bb \u00e9tant, comme chacun le sait, sans m\u00eame devoir \u00eatre \u00e9conomiste, un prix sans rapport avec ce qu\u2019on appelle le \u00ab\u00a0fondamental\u00a0\u00bb de la chose, marchandise ou service, \u00e0 savoir la somme des prix de ses constituants.<\/p>\n<p>Il existe des moyens l\u00e9gaux et fiscaux permettant de d\u00e9courager ou d\u2019encourager au contraire la machine \u00e0 concentrer la richesse. Il est possible de la d\u00e9courager, par exemple, en imposant moins le travail que les gains du capital que sont le profit et les flux d\u2019int\u00e9r\u00eats, ou au contraire l\u2019encourager en proc\u00e9dant \u00e0 l\u2019inverse. Pour une raison qui d\u00e9fie l\u2019entendement, la Belgique a choisi la deuxi\u00e8me branche de l\u2019alternative\u00a0: favoriser les gains du capital par rapport \u00e0 ceux du travail, inscrivant le grippage in\u00e9luctable et du coup r\u00e9current de la machine \u00e9conomique dans la constitution fiscale m\u00eame de la nation.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\">La concentration du contr\u00f4le \u00e9conomique <\/span><\/p>\n<p>Il est bien entendu tout \u00e0 fait exceptionnel qu\u2019une seule \u00e9tude nous force soudain \u00e0 nous repr\u00e9senter un univers familier sous une forme enti\u00e8rement diff\u00e9rente de ce qui valait jusque-l\u00e0 (on \u00e9voque alors un \u00ab\u00a0changement de paradigme\u00a0\u00bb), c\u2019est pourtant le cas pour ce qui touche \u00e0 notre repr\u00e9sentation du fonctionnement effectif de la d\u00e9mocratie \u00e0 la suite de la parution en 2011 d\u2019un article sign\u00e9 de Stefania Vitali, James B. Glattfelder et Stefano Battiston, intitul\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0The network of global corporate control\u00a0\u00bb ou, en fran\u00e7ais\u00a0: \u00ab\u00a0le r\u00e9seau de contr\u00f4le global des entreprises\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Cette \u00e9tude, men\u00e9e par trois chercheurs de l\u2019Institut Polytechnique de Z\u00fcrich, mettait en \u00e9vidence qu\u2019existe, en parall\u00e8le au r\u00e9seau de pouvoir que constituent les \u00c9tats souverains, un autre r\u00e9seau constitu\u00e9 en son c\u0153ur d\u2019un nombre extr\u00eamement restreint (147) de compagnies transnationales, dont la puissance \u00e9conomique est consid\u00e9rablement sup\u00e9rieure \u00e0 celle des \u00c9tats. Cette \u00e9tude, \u00e0 la m\u00e9thodologie scientifique irr\u00e9prochable, \u00e9tablit sans contestation possible qu\u2019un nombre r\u00e9duit d\u2019individus, \u00e0 la visibilit\u00e9 faible dans la structure de pouvoir des \u00c9tats souverains, exerce le pouvoir effectif au sein de ces compagnies transnationales\u00a0: \u00ab\u00a0737 d\u00e9tenteurs pr\u00e9pond\u00e9rants cumulent 80% du contr\u00f4le sur la valeur de toutes les compagnies transnationales\u00a0\u00bb, explique le rapport. De plus, \u00ab\u00a0le degr\u00e9 de contr\u00f4le du r\u00e9seau est bien plus in\u00e9galement distribu\u00e9 que la fortune [\u2026] les acteurs du haut de la liste d\u00e9tiennent un contr\u00f4le dix fois plus important que ce qu\u2019on attendrait sur la base de leur fortune [\u2026]\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9tude de Vitali, Glattfelder et Battiston offrait les \u00e9l\u00e9ments permettant de confirmer une hypoth\u00e8se qui, bien que susceptible d\u2019\u00e9clairer les anomalies constat\u00e9es dans le fonctionnement des d\u00e9mocraties, apparaissait jusque-l\u00e0 extr\u00eamement aventureuse, \u00e0 savoir que les structures de pouvoir effectives sont exerc\u00e9es aujourd\u2019hui par ces compagnies transnationales, le pouvoir des nations souveraines \u00e9tant d\u00e9sormais limit\u00e9 \u00e0 la part que celles-ci sont encore dispos\u00e9es \u00e0 leur d\u00e9l\u00e9guer, non sans qu\u2019une ponction d\u2019un montant consid\u00e9rable ne soit exerc\u00e9e par le monde de l\u2019argent pour ce privil\u00e8ge.<\/p>\n<p>Une hypoth\u00e8se de ce type apparaissait jusque-l\u00e0 confin\u00e9e aux pires d\u00e9lires de la pens\u00e9e \u00ab\u00a0conspirationniste\u00a0\u00bb\u00a0; l\u2019\u00e9tude des chercheurs zurichois lui apportait cependant le renfort de la m\u00e9thodologie math\u00e9matique la plus exigeante.<\/p>\n<p>Les cons\u00e9quences pour ce qu\u2019il en est du pouvoir d\u00e9mocratique sont que son domaine s\u2019est r\u00e9duit \u00e0 un secteur subordonn\u00e9, et pour ainsi dire \u00ab\u00a0en libert\u00e9 surveill\u00e9e\u00a0\u00bb, sous le regard des compagnies transnationales, dont l\u2019\u00e9tendue et la taille sont d\u00e9finies par elles, et par elles seulement.<\/p>\n<p>Compl\u00e9ment au portrait dress\u00e9 par Vitali, Glattfelder et Battiston, une \u00e9tude publi\u00e9e deux ans auparavant par le <i>National Bureau of Economic Research<\/i> aux Etats-Unis, intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Liaisons dangereuses\u00a0: increasing connectivity, risk sharing, and systemic risk\u00a0\u00bb, dont Stefano Battiston \u00e9tait \u00e9galement l\u2019un des auteurs, aux c\u00f4t\u00e9s du prix Nobel d\u2019\u00e9conomie Joseph Stiglitz et de trois autres chercheurs (Domenico Delli Gatti, Mauro Gallegati et Bruce C. Greenwald), une \u00e9tude dont le titre peut se traduire\u00a0comme \u00ab\u00a0Liaisons dangereuses\u00a0: connectivit\u00e9 croissante, partage du risque et risque syst\u00e9mique\u00a0\u00bb et qui mettait en \u00e9vidence que le r\u00e9seau de contr\u00f4le global des entreprises, en raison de son caract\u00e8re hautement incestueux d\u00fb au nombre extr\u00eamement faible de mains entre lesquelles le pouvoir effectif est aujourd\u2019hui concentr\u00e9, est d\u2019une extr\u00eame fragilit\u00e9 et expos\u00e9 \u00e0 des effets de contagion susceptibles de d\u00e9clencher des crises majeures sans avertissement. L\u2019effondrement du syst\u00e8me financier \u00e0 l\u2019automne 2008, dans le sillage de la faillite de la banque d\u2019investissement am\u00e9ricaine Lehman Brothers, fut probablement symptomatique de la fragilit\u00e9 du syst\u00e8me financier \u00e0 l\u2019heure qu\u2019il est.<\/p>\n<p>\u00c0 la question\u00a0: \u00ab\u00a0La d\u00e9mocratie est-elle encha\u00een\u00e9e face \u00e0 la finance ?\u00a0\u00bb, l\u2019\u00e9tude \u00ab\u00a0The network of global corporate control\u00a0\u00bb apporte en fait une r\u00e9ponse sans ambigu\u00eft\u00e9 puisque trois quarts des 147 compagnies \u00ab\u00a0ma\u00eetres du monde\u00a0\u00bb sont des \u00e9tablissements financiers.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9tude pose la question de savoir pourquoi une telle concentration du pouvoir n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 remise en cause par les autorit\u00e9s en d\u00e9pit du fait que son existence met en \u00e9chec le principe de la concurrence, consid\u00e9r\u00e9 comme essentiel dans le bon fonctionnement de nos syst\u00e8mes \u00e9conomiques. La r\u00e9ponse est que les l\u00e9gislations existantes de type <i>anti-trust<\/i> s\u2019exercent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un cadre national auquel les compagnies transnationales \u00e9chappent en raison de leur nature m\u00eame. Cette r\u00e9ponse est en fait la m\u00eame que celle \u00e0 la question\u00a0: \u00ab\u00a0Pourquoi cette concentration du pouvoir \u00e0 l\u2019\u00e9chelle globale n\u2019\u00e9tait-elle jamais apparue\u00a0?\u00a0\u00bb\u00a0: parce que les \u00e9tudes du m\u00eame type que celle de Vitali, Glattfelder et Battiston, qui avaient \u00e9t\u00e9 men\u00e9es ant\u00e9rieurement, s\u2019\u00e9taient elles aussi cantonn\u00e9es \u00e0 des cadres nationaux.<\/p>\n<p>Examinons maintenant un peu plus en d\u00e9tail le d\u00e9voiement du fonctionnement des institutions d\u00e9mocratiques d\u00fb \u00e0 la concentration de la richesse et au pouvoir de l\u2019argent.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\">Le court-termisme n\u2019est pas un \u00e9tat d\u2019esprit<\/span><\/p>\n<p>Le \u00ab\u00a0court-termisme\u00a0\u00bb\u00a0: la n\u00e9gligence des objectifs \u00e0 long terme et l\u2019absence d\u2019une vision globale des enjeux, est d\u00e9nonc\u00e9 \u00e0 l\u2019heure qu\u2019il est comme l\u2019un des principaux facteurs ayant conduit \u00e0 la crise au sein de laquelle nous nous d\u00e9battons depuis 2007. On y voit un \u00e9tat d\u2019esprit, une simple manifestation de la pr\u00e9disposition humaine \u00e0 la cupidit\u00e9. Or il s\u2019agit avec le \u00ab\u00a0court-termisme\u00a0\u00bb non pas d\u2019un trait psychologique, mais d\u2019un effet de structure, puisqu\u2019il est d\u00e9sormais inscrit dans les r\u00e8gles comptables d\u00e9finissant la mani\u00e8re dont les entreprises \u00e9tablissent leur bilan financier, c\u2019est-\u00e0-dire brossent le portrait de leur sant\u00e9 \u00e9conomique \u00e0 l\u2019intention du public.<\/p>\n<p>La promotion implicite du court-termisme par la philosophie qui sous-tend la r\u00e9glementation comptable date des ann\u00e9es 1980 et est donc relativement r\u00e9cente. L\u2019\u00e9volution observ\u00e9e r\u00e9sulte de l\u2019effet conjugu\u00e9 de deux facteurs.<\/p>\n<p>Le premier de ces facteurs est l\u2019internationalisation et la privatisation de la r\u00e9daction des r\u00e8gles comptables. Celles-ci sont en effet aujourd\u2019hui r\u00e9dig\u00e9es conjointement par les grandes firmes d\u2019audit d\u2019une part\u00a0: KPMG, Deloitte Touche Tohmatsu, Price Waterhouse Coopers et Ernst &amp; Young et d\u2019autre part par l\u2019organisme international en charge de cette r\u00e9daction\u00a0: l\u2019<i>International Accounting Standard Board<\/i> (IASB).<\/p>\n<p>L\u2019IASB est domicili\u00e9 dans l\u2019\u00c9tat du Delaware aux \u00c9tats-Unis qui constitue ce qu\u2019on appelle un \u00ab\u00a0paradis\u00a0\u00bb ou un \u00ab\u00a0havre\u00a0\u00bb fiscal (j\u2019aurai l\u2019occasion de revenir sur ceux-ci) et son financement est priv\u00e9 \u00e9tant essentiellement assur\u00e9 par ces m\u00eames firmes d\u2019audit. L\u2019un des r\u00f4les d\u2019un conseil charg\u00e9 de r\u00e9diger les r\u00e8gles comptables devrait \u00eatre d\u2019encadrer le fonctionnement des firmes d\u2019audit, or ce sont non seulement celles-ci qui d\u00e9terminent ce que sera le contenu de ces r\u00e8gles, mais elles aussi qui assurent le financement de l\u2019IASB. Le conflit d\u2019int\u00e9r\u00eat inh\u00e9rent \u00e0 une telle configuration est \u00e0 son comble. Par ailleurs, l\u2019IASB ne rend compte de ses d\u00e9cisions \u00e0 aucune autorit\u00e9 nationale ou internationale et b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019une autonomie totale vis-\u00e0-vis de tout contr\u00f4le d\u00e9mocratique. Le fait que r\u00e8gne \u00e0 ce niveau une parfaite harmonie ne doit donc pas surprendre.<\/p>\n<p>Le cas historique de la faillite de la compagnie am\u00e9ricaine Enron a mis en \u00e9vidence la symbiose qui peut s\u2019\u00e9tablir entre une firme d\u2019audit et la compagnie dont elle v\u00e9rifie et garantit les comptes\u00a0: la chute d\u2019Enron entra\u00eena avec elle inexorablement et in\u00e9luctablement celle d\u2019Arthur Andersen.<\/p>\n<p>Le court-termisme inscrit dans les r\u00e8gles comptables depuis les ann\u00e9es 1980 n\u2019est toutefois pas sans cons\u00e9quences pour le processus d\u00e9mocratique. Il permet en particulier aux dirigeants des entreprises et \u00e0 leurs actionnaires de s\u2019attribuer des sommes qui ne se mat\u00e9rialiseront en r\u00e9alit\u00e9 jamais et donc de piller en permanence les fonds de la firme pour se les partager entre eux. Un bel exemple en fut offert par les bonus obtenus en 1993 par deux dirigeants de la firme Enron \u00e0 l\u2019occasion de la construction de la centrale \u00e9lectrique de Dabhol en Inde\u00a0: Mme Mark re\u00e7ut 54 millions de dollars et M. Sutton 42 millions. La justification en \u00e9tait que dans l\u2019esprit de la nouvelle philosophie comptable, la totalit\u00e9 des revenus que la centrale g\u00e9n\u00e9rerait au cours de son existence pouvait \u00eatre comptabilis\u00e9e par anticipation et appara\u00eetrait telle lors de la publication du bilan trimestriel. Ces 96 millions de dollars en bonus semblaient quantit\u00e9 n\u00e9gligeable au vu des chiffres faramineux que les gains futurs repr\u00e9sentaient\u00a0; la centrale ne fut cependant jamais fonctionnelle et ces gains ne se mat\u00e9rialis\u00e8rent jamais. Le pillage d\u2019une grosse entreprise par ses dirigeants, et \u00e0 un degr\u00e9 moindre mais n\u00e9anmoins scandaleux lui aussi, par ses actionnaires, est d\u00e9sormais inscrit dans les r\u00e8gles comptables en vigueur \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du globe.<\/p>\n<p>Second facteur encourageant le court-termisme dans la prise de d\u00e9cision \u00e9conomique\u00a0: la mise en concordance des r\u00e8gles comptables avec les \u00ab d\u00e9couvertes \u00bb de la \u00ab science \u00bb \u00e9conomique. Le compte au bilan de b\u00e9n\u00e9fices du type \u00ab ch\u00e2teau en Espagne \u00bb, tels qu\u2019on vient d\u2019en voir un exemple, est en effet une implication logique de la th\u00e9orie \u00e9conomique standard des <i>anticipations rationnelles<\/i> qui suppose que dans un univers d\u2019information transparente et sym\u00e9trique (et d\u00e9terministe au sens laplacien, c\u2019est-\u00e0-dire o\u00f9 une connaissance parfaite du pr\u00e9sent autorise une connaissance elle aussi parfaite de l\u2019avenir), tout gain d\u00e9termin\u00e9 par un contrat valide se r\u00e9alisera immanquablement.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\">Les havres fiscaux comme c\u0153ur authentique du syst\u00e8me financier <\/span><\/p>\n<p>\u00c0 partir du milieu des ann\u00e9es 1970, avec la venue au pouvoir de Margaret Thatcher au Royaume-Uni et de Ronald Reagan aux \u00c9tats-Unis, un climat de laissez-faire absolu s\u2019instaura petit \u00e0 petit en finance. Une campagne de d\u00e9r\u00e9gulation id\u00e9ologiquement motiv\u00e9e fut lanc\u00e9e, dont l\u2019objectif \u00e9tait la promotion d\u2019une aristocratie issue du milieu des affaires destin\u00e9e \u00e0 devenir la d\u00e9tentrice unique et ultime du pouvoir politique en sus du pouvoir \u00e9conomique qu\u2019elle poss\u00e9dait d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n<p>D\u00e8s ce moment, la capacit\u00e9 de l\u2019homme \u00e0 d\u00e9lib\u00e9rer et \u00e0 modifier son comportement en fonction des conclusions auxquelles il est parvenu fut d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment mise entre parenth\u00e8ses, avec pour justification singuli\u00e8re que toute intervention humaine ferait n\u00e9cessairement plus de mal que de bien. Selon Friedrich Hayek (1899 \u2013 1992), le fer de lance de ce coup de force id\u00e9ologique, seules les institutions humaines spontan\u00e9es seraient dignes de respect (il mettait au premier rang de celles-ci, la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e), alors que celles qui r\u00e9sultent de la r\u00e9flexion (il visait par l\u00e0 directement l\u2019\u00c9tat) seraient automatiquement condamnables.<\/p>\n<p>L\u2019aboutissement de cette campagne victorieuse fut le verrouillage des privil\u00e8ges acquis li\u00e9s \u00e0 la fortune\u00a0: un ent\u00e9rinement dans les faits de la loi du plus fort.<\/p>\n<p>L\u2019affaire Cahuzac \u00e9clata en France au printemps 2013, quand il apparut que le ministre fran\u00e7ais du budget J\u00e9r\u00f4me Cahuzac, \u00e0 la t\u00eate d\u2019une croisade contre l\u2019\u00e9vasion fiscale dans le cadre de sa fonction officielle, \u00e9tait lui-m\u00eame un \u00e9vad\u00e9 fiscal. Cet incident projeta la question des paradis fiscaux, ou plut\u00f4t des \u00ab\u00a0havres\u00a0\u00bb fiscaux, \u00e0 la une de l\u2019actualit\u00e9, alors qu\u2019au m\u00eame moment, la faillite du syst\u00e8me bancaire cypriote soulignait les \u00e9quivoques du sauvetage d\u2019un pays membre de la zone euro qui acceptait de jouer en parall\u00e8le le r\u00f4le de havre fiscal pour les contribuables d\u2019une nation situ\u00e9e en-dehors de la zone, \u00e0 savoir des citoyens russes en d\u00e9licatesse avec le fisc de leur propre pays (Chypre se diff\u00e9renciait de l\u2019Irlande dont la strat\u00e9gie visait \u00e0 attirer des fraudeurs citoyens de pays appartenant pour la plupart \u00e0 la zone euro).<\/p>\n<p>Ce qui apparaissait soudainement en pleine lumi\u00e8re avec l\u2019affaire Cahuzac, c\u2019est que les havres fiscaux ne constituent aujourd\u2019hui nullement un \u00e9l\u00e9ment p\u00e9riph\u00e9rique et anecdotique du syst\u00e8me financier international, mais bien plut\u00f4t son c\u0153ur v\u00e9ritable\u00a0: l\u2019ensemble des grandes firmes internationales s\u2019y sont domicili\u00e9es dans leur strat\u00e9gie d\u2019\u00e9vasion fiscale.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\">Une d\u00e9mocratie de facto \u00ab\u00a0censitaire\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p>Des montages juridiques visant \u00e0 contourner l\u2019esprit du code des imp\u00f4ts ont permis aux plus grosses entreprises de d\u00e9finir leur nationalit\u00e9 selon leur bon plaisir, le principe directeur de leur choix \u00e9tant l\u2019optimisation par elles d\u2019un moins-disant fiscal et r\u00e9glementaire g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9. Une domiciliation dans les nations championnes de ce moins-disant que sont les havres fiscaux, leur permet d\u2019atteindre cet objectif. Les entreprises transnationales domicili\u00e9es officiellement dans des nations minuscules priv\u00e9es d\u2019habitants \u00e9chappent ainsi au contr\u00f4le du concert des nations v\u00e9ritablement peupl\u00e9es et soucieuses elles du bien commun. L\u2019une de ces entreprises, la firme Apple, jouant sur les ambigu\u00eft\u00e9s des codes des imp\u00f4ts nationaux, a m\u00eame r\u00e9ussi la gageure de n\u2019avoir aucune domiciliation fiscale pour les principales composantes de son conglom\u00e9rat, et d\u2019\u00eatre ainsi pleinement \u00ab\u00a0d\u00e9territorialis\u00e9e\u00a0\u00bb. Aucun devoir, aucun engagement ne lie plus ces entreprises transnationales \u00e0 une v\u00e9ritable communaut\u00e9 de citoyens en aucun endroit du globe.<\/p>\n<p>Alors que la dimension \u00ab\u00a0abusus\u00a0\u00bb de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e\u00a0: la libert\u00e9 de disposer de la chose dont vous \u00eates propri\u00e9taire comme bon vous semble, se voyait rogn\u00e9e toujours davantage pour les personnes \u00ab\u00a0physiques\u00a0\u00bb, elle restait inentam\u00e9e dans le cas des personnes \u00ab\u00a0morales\u00a0\u00bb que sont les compagnies, qui disposent d\u00e9sormais dans l\u2019exercice de leur droit de propri\u00e9t\u00e9 d\u2019un abusus aux effets d\u00e9multipli\u00e9s par rapport \u00e0 celui autoris\u00e9 aux personnes physiques.<\/p>\n<p>La formule des \u00ab\u00a0trusts\u00a0\u00bb, combin\u00e9e \u00e0 l\u2019opacit\u00e9 juridique offerte par les havres fiscaux permet \u00e0 une personne <i>physique<\/i>, au prix de quelques manigances seulement, de jouir des droits d\u2019une personne <i>morale<\/i>. Le m\u00e9canisme est le suivant\u00a0: un individu disposant d\u2019une fortune personnelle se \u00ab\u00a0d\u00e9barrasse\u00a0\u00bb de la responsabilit\u00e9 de g\u00e9rer ses biens, celle-ci se voyant confi\u00e9e \u00e0 un gestionnaire ind\u00e9pendant. L\u2019anonymat offert par les havres fiscaux permet alors que par une s\u00e9rie de d\u00e9l\u00e9gations de pouvoir successives entre pr\u00eate-noms, assur\u00e9e par le biais de soci\u00e9t\u00e9s \u00ab\u00a0bo\u00eete-aux-lettres\u00a0\u00bb, coquilles vides n\u2019ayant d\u2019autre existence que juridique, ce gestionnaire suppos\u00e9 ind\u00e9pendant ne soit autre \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e que la personne qui s\u2019\u00e9tait pr\u00e9tendument \u00ab\u00a0d\u00e9barrass\u00e9e\u00a0\u00bb de la gestion de ses biens par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019un trust. La man\u0153uvre permet aux individus les plus fortun\u00e9s de convertir le pouvoir financier qui est le leur en tant que personne <i>physique<\/i> en celui dont b\u00e9n\u00e9ficient les personnes <i>morales<\/i>, tirant parti de la mont\u00e9e en puissance associ\u00e9e \u00e0 une telle transmutation, en termes de pouvoir effectif.<\/p>\n<p>Lorsque, dans le cadre de l\u2019affaire Cahuzac, Pierre Condamin-Gerbier, \u00ab\u00a0banquier priv\u00e9\u00a0\u00bb suisse, fut entendu par une commission parlementaire fran\u00e7aise, il souligna que le statut de <i>trust<\/i>, essentiel d\u2019un point de vue juridique pour permettre la survie d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 commerciale au d\u00e9c\u00e8s de son propri\u00e9taire ainsi que pour g\u00e9rer des patrimoines familiaux, avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment d\u00e9voy\u00e9 pour de tels d\u00e9tournements de pouvoir par \u00ab\u00a0des juristes fran\u00e7ais et anglo-saxons\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La possibilit\u00e9 pour certaines personnes <i>physiques<\/i> de disposer gr\u00e2ce \u00e0 des montages juridiques du pouvoir plus \u00e9tendu reconnu aujourd\u2019hui aux personnes <i>morales<\/i> vient s\u2019ajouter au contr\u00f4le des entreprises par ces m\u00eames individus tel qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 mis en lumi\u00e8re dans l\u2019article de Vitali, Glattfelder et Battiston.<\/p>\n<p>Invoquant le Premier amendement \u00e0 la constitution am\u00e9ricaine garantissant la libert\u00e9 d\u2019expression, \u00e9tendu par un mauvais jeu de mots des personnes <i>physiques<\/i> aux personnes <i>morales<\/i>, la Cour supr\u00eame des \u00c9tats-Unis a d\u00e9cid\u00e9 en janvier 2010 d\u2019autoriser les firmes \u00e0 investir des sommes d\u2019un montant illimit\u00e9 dans les campagnes de presse et les spots publicitaires des campagnes \u00e9lectorales.<\/p>\n<p>\u00c9tant acquis qu\u2019un nombre restreint d\u2019individus d\u00e9termine la politique des plus grandes entreprises, des filiales de celles-ci et de leurs <i>vassales<\/i>, et que des montages juridiques permettent \u00e0 des personnes <i>physiques<\/i> de b\u00e9n\u00e9ficier des droits plus amples reconnus aux personnes <i>morales<\/i>, cette d\u00e9cision de la Cour supr\u00eame am\u00e9ricaine fait que dans ce pays au moins, ce n\u2019est pas seulement du pouvoir \u00e9conomique que disposent une poign\u00e9e d\u2019individus \u00ab\u00a0ma\u00eetres du monde\u00a0\u00bb mais aussi, parall\u00e8lement, du pouvoir politique, contribuant \u00e0 ce que le principe d\u00e9mocratique du suffrage <i>universel<\/i> soit d\u00e9voy\u00e9 de facto en celui d\u2019un suffrage <i>censitaire<\/i>, o\u00f9 le pouvoir effectivement exerc\u00e9 refl\u00e8te purement et simplement le niveau de fortune d\u2019un citoyen.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\">Conclusion<\/span><\/p>\n<p>La d\u00e9mocratie est donc bel et bien encha\u00een\u00e9e, sinon face \u00e0 la finance, du moins et sans le moindre doute possible, face au pouvoir de l\u2019argent. Sous peine de voir la tendance s\u2019aggraver encore, il importe de renverser la vapeur sans plus tarder, en sachant que la \u00ab\u00a0machine \u00e0 concentrer la richesse\u00a0\u00bb, aliment\u00e9e par le profit r\u00e9alis\u00e9 lors d\u2019une vente et par le versement d\u2019int\u00e9r\u00eats sur les sommes emprunt\u00e9es, progresse dans sa marche inexorable, mue par sa propre dynamique, sans n\u00e9cessit\u00e9 aucune d\u2019une intervention ext\u00e9rieure.<\/p>\n<p>D\u00e9fendre avec d\u00e9termination la d\u00e9mocratie rel\u00e8ve de l\u2019essentiel et non de l\u2019accessoire\u00a0: l\u2019histoire nous a prouv\u00e9, et la chute de l\u2019empire romain tout sp\u00e9cialement, que dans un contexte semblable, l\u2019indiff\u00e9rence, ou tout au moins l\u2019absence de r\u00e9action d\u2019une ampleur suffisante, peut d\u00e9boucher sur la trag\u00e9die.<\/p>\n<p>Au cours des premiers si\u00e8cles de notre \u00e8re, la concentration de la richesse a condamn\u00e9 une part toujours croissante de la population au surendettement, g\u00e9n\u00e9rant l\u2019apparition d\u2019un statut social in\u00e9dit\u00a0: celui devenu rapidement h\u00e9r\u00e9ditaire de serf attach\u00e9 de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 la terre de son ma\u00eetre. Seules des r\u00e9volutions ont su mettre un terme \u00e0 une telle mal\u00e9diction (voir C\u00e9dric Mas, <i>Comment rembourser une dette exorbitante\u00a0?<\/i>).<\/p>\n<p>Une anecdote a circul\u00e9 au printemps 2013, sans que sa v\u00e9racit\u00e9 puisse \u00eatre authentifi\u00e9e, d\u2019une jeune femme dont le pr\u00eat \u00e9tudiant d\u00e9passait 100.000 dollars et qui troquait des dons de 20.000 dollars visant au remboursement de sa dette contre des promesses de versement \u00e0 vie par elle de 1% de ses futurs revenus. Si cette information est inv\u00e9rifiable, celle qui nous assure que d\u2019autres jeunes femmes vendent aujourd\u2019hui leurs ovules dans une tentative tragique de rembourser leur pr\u00eat \u00e9tudiant est elle, h\u00e9las, av\u00e9r\u00e9e (Jasmine Stein, octobre 2012). Ces jeunes femmes, pouss\u00e9es par la n\u00e9cessit\u00e9, r\u00e9inventent aujourd\u2019hui le servage. Si nous n\u2019y prenons garde, l\u2019encha\u00eenement de la d\u00e9mocratie au pouvoir de l\u2019argent fera de nous les t\u00e9moins impuissants d\u2019une telle r\u00e9invention.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\">R\u00e9f\u00e9rences<\/span>\u00a0:<\/p>\n<p>Domenico Delli Gatti, Mauro Gallegati et Bruce C. Greenwald, <a href=\"http:\/\/www.nber.org\/papers\/w15611\" target=\"_blank\">\u00ab\u00a0Liaisons dangereuses\u00a0: increasing connectivity, risk sharing, ansd systemic risk\u00a0\u00bb<\/a>, <i>National Bureau of Economic Research<\/i>, janvier 2009<\/p>\n<p>John Maynard Keynes, <i>The General Theory of Employment, Interest and Money<\/i>, London\u00a0: MacMillan 1936<\/p>\n<p>C\u00e9dric Mas, <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=36065\" target=\"_blank\">\u00ab\u00a0Comment rembourser une dette exorbitante\u00a0?\u00a0\u00bb<\/a>, <i>Le blog de Paul Jorion<\/i>, le 17 avril 2012<\/p>\n<p>Jasmine Stein, <a href=\"http:\/\/www.huffingtonpost.com\/jasmine-stein\/i-donated-my-eggs-for-the_b_2271419.html\" target=\"_blank\">\u00ab\u00a0I Donated My Eggs For The Money &#8212; And I Don&rsquo;t Regret It\u00a0\u00bb<\/a>, <i>Huffington Post<\/i>, le 12 octobre 2012<\/p>\n<p>Stefania Vitali, James B. Glattfelder et Stefano Battiston, intitul\u00e9\u00a0: <a href=\"http:\/\/www.plosone.org\/article\/info%3Adoi%2F10.1371%2Fjournal.pone.0025995\" target=\"_blank\">\u00ab\u00a0The network of global corporate control\u00a0\u00bb<\/a>, PLoS ONE, octobre 2011 <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Ma communication au Colloque international LA D\u00c9MOCRATIE ENRAY\u00c9E ? \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique, le 31 mai 2013.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><span style=\"font-size: 13px; line-height: 19px;\">L\u2019anthropologie sociale britannique dont j\u2019ai eu l\u2019honneur \u00e0 une \u00e9poque d\u2019\u00eatre l\u2019un des repr\u00e9sentants, et dont je d\u00e9fends toujours les valeurs m\u00e9thodologiques faites d\u2019une combinaison \u00e9quilibr\u00e9e [&hellip;]<\/span><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[2597,1,1009],"tags":[668,475,81,393,4481,2448,119,2895,1281,1685,2894,2896,1981,1867,2499],"class_list":["post-56808","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-democratie-2","category-economie","category-fiscalite-2","tag-cour-supreme-americaine","tag-court-termisme","tag-democratie","tag-enron","tag-finance","tag-jerome-cahuzac","tag-john-maynard-keynes","tag-machine-a-concentrer-la-richesse","tag-paradis-fiscaux","tag-personnes-morales","tag-prime-de-liquidite","tag-regles-comptables","tag-servage","tag-stefano-battiston","tag-trusts"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/56808","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=56808"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/56808\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":56815,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/56808\/revisions\/56815"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=56808"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=56808"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=56808"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}