{"id":57246,"date":"2013-08-12T14:31:01","date_gmt":"2013-08-12T12:31:01","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=57246"},"modified":"2013-08-13T08:36:02","modified_gmt":"2013-08-13T06:36:02","slug":"en-1919-john-maynard-keynes-a-trente-six-ans-et-il-na-encore-rien-a-reprocher-a-la-theorie-economique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2013\/08\/12\/en-1919-john-maynard-keynes-a-trente-six-ans-et-il-na-encore-rien-a-reprocher-a-la-theorie-economique\/","title":{"rendered":"<b>EN 1919, JOHN MAYNARD KEYNES A TRENTE-SIX ANS, ET IL N\u2019A ENCORE RIEN \u00c0 REPROCHER \u00c0 LA TH\u00c9ORIE \u00c9CONOMIQUE<\/b>"},"content":{"rendered":"<p>Quand en juin 1919 John Maynard Keynes d\u00e9missionne avec pertes et fracas du minist\u00e8re britannique des finances, claquant du m\u00eame coup la porte de la <i>Conf\u00e9rence de paix de Paris<\/i> \u00e0 laquelle il participait, il a trente-six ans. Le livre qu\u2019il \u00e9crit dans le m\u00eame acc\u00e8s de rage\u00a0: <i>The Economic Consequences of the Peace<\/i>, sort en librairie le 12 d\u00e9cembre. <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=57055\" target=\"_blank\">Comme je l\u2019ai dit<\/a>, plus de 100.000 exemplaires s\u2019en vendront.<\/p>\n<p>Keynes ne renouera avec le service public que vingt-et-un ans plus tard\u00a0: en 1940 et en la m\u00eame qualit\u00e9 durant la Seconde guerre mondiale que celle qui avait \u00e9t\u00e9 la sienne durant la Premi\u00e8re\u00a0: en tant que technicien surdou\u00e9 de l\u2019administration de l\u2019\u00e9conomie d\u2019une nation en guerre.<\/p>\n<p>L\u2019occasion lui sera bien entendu donn\u00e9e d\u2019\u00eatre consult\u00e9 par l\u2019administration et le gouvernement britanniques durant ces vingt-et-une ann\u00e9es\u00a0: il est invit\u00e9 \u00e0 donner son avis lors de r\u00e9unions ou d\u2019auditions en tant que professeur d\u2019\u00e9conomie \u00e0 Cambridge, et quand c\u2019est plut\u00f4t au titre de journaliste (il dirige la revue <i>Economic Journal<\/i> et est \u00e9ditorialiste de plusieurs journaux au fil de ces ann\u00e9es), il ne se prive nullement de faire conna\u00eetre ses vues, qu\u2019on le lui demande ou non. C\u2019est manifestement pour qu\u2019on puisse entendre \u00ab\u00a0un autre son de cloche\u00a0\u00bb qu\u2019il est invit\u00e9 et bien que son opinion ait un grand retentissement aupr\u00e8s du public, elle n\u2019a pas d\u2019impact direct sur le cours des \u00e9v\u00e9nements. Skidelsky a bien caract\u00e9ris\u00e9 le Keynes de l\u2019entre-deux-guerres\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0\u2026 le r\u00f4le de fonctionnaire \/ \u00e9conomiste technicien se transforma insensiblement [pour lui] en celui d\u2019\u00e9ducateur \/ \u00e9conomiste politicien [\u2026] interpr\u00e9tant les positions officielles \u00e0 l\u2019intention du public inform\u00e9, et faisant en sorte qu\u2019une opinion \u00e9clair\u00e9e ayant une base solide exerce une influence sur l\u2019action politique\u00a0\u00bb\u00a0(Skidelsky I, 377).<\/p><\/blockquote>\n<p><!--more-->Keynes avait saisi l\u2019occasion que lui offrait la r\u00e9daction d\u2019un livre comme <i>The Economic Consequences of the Peace<\/i> pour offrir une premi\u00e8re expression \u00e0 certaines propositions qui s\u00e9dimenteraient peu \u00e0 peu pour devenir les points forts de son syst\u00e8me de pens\u00e9e. Ainsi quand il \u00e9crivait dans ce livre\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Quelques-unes de ces catastrophes de notre histoire qui ont rejet\u00e9 le progr\u00e8s humain plusieurs si\u00e8cles en arri\u00e8re sont dues aux r\u00e9actions qui r\u00e9sult\u00e8rent de la fin soudaine [\u2026] de conditions temporairement favorables ayant autoris\u00e9 une croissance de la population exigeant des ressources qui d\u00e9passeraient celles qui seraient disponibles quand ces conditions favorables cesseraient d\u2019exister\u00a0\u00bb (ibid. 387).<\/p><\/blockquote>\n<p>Cela dit, jusqu\u2019en 1919, ce n\u2019est pas v\u00e9ritablement en tant qu\u2019\u00e9conomiste que Keynes s\u2019est fait entendre. Son r\u00f4le d\u2019intendant de la guerre men\u00e9e par la Grande-Bretagne de 1914 \u00e0 1918 consistait essentiellement \u00e0 faire correctement des calculs portant sur des rentr\u00e9es et des d\u00e9penses, et le c\u0153ur du livre qu\u2019il publie en 1919 est constitu\u00e9 d\u2019arguments de bon sens, compl\u00e9t\u00e9s d\u2019explications pourquoi les politiciens \u00e9tant des imb\u00e9ciles doubl\u00e9s de couards pr\u00e9occup\u00e9s seulement de leur r\u00e9\u00e9lection, un tel bon sens leur est \u00e9tranger. La th\u00e9orie \u00e9conomique proprement dite n\u2019avait pas encore mobilis\u00e9 son intellect.<\/p>\n<p>Quand Keynes devient ma\u00eetre de conf\u00e9rences en science \u00e9conomique, la discipline n\u2019a pas encore gagn\u00e9 son autonomie \u00e0 Cambridge. Des cours sont donn\u00e9s dont les professeurs ont \u00e9t\u00e9 form\u00e9s dans d\u2019autres domaines comme au temps o\u00f9, dans le dernier quart du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, Adam Smith (1723\u20131790) \u00e9tait philosophe ou, au d\u00e9but du XIX<sup>e<\/sup>, David Ricardo (1772\u20131823) \u00e9tait banquier.<\/p>\n<p>C\u2019est Alfred Marshall (1842\u20131924) qui s\u2019efforcera de cr\u00e9er un v\u00e9ritable enseignement de science \u00e9conomique \u00e0 Cambridge. Il avait d\u00e9j\u00e0 tent\u00e9 sans grand succ\u00e8s de recruter \u00e0 sa cause Neville Keynes, le p\u00e8re de Maynard. Il tente \u00e0 nouveau sa chance, cette fois avec le fils.<\/p>\n<p>Keynes est math\u00e9maticien et philosophe de formation et s\u2019il s\u2019engage dans l\u2019enseignement de l\u2019\u00e9conomie en 1908, ce n\u2019est pas en raison d\u2019un go\u00fbt particulier pour la branche, mais uniquement parce que Marshall le lui demande au lendemain de son \u00e9chec \u00e0 obtenir une <i>fellowship<\/i> \u00e0 King\u2019s College \u00e0 Cambridge, poste sur lequel il comptait \u00e9norm\u00e9ment. Aussi, quand il est question d\u2019\u00e9conomie, il se contente de r\u00e9p\u00e9ter ce qu\u2019il trouve dans les livres, et tout sp\u00e9cialement dans les <i>Principles of Economics<\/i> que Marshall avait publi\u00e9s dix-huit ans auparavant, principes compl\u00e9t\u00e9s par ceux d\u2019\u00e9conomistes plus anciens ayant gagn\u00e9 son respect, comme Robert Malthus (1766\u20131834) ou Stanley Jevons (1835\u20131882).<\/p>\n<p>Skidelsky note tr\u00e8s justement qu\u2019\u00ab\u00a0il faudra attendre que la Grande-Bretagne revienne \u00e0 l\u2019\u00e9talon-or en 1925 pour que Keynes se mette \u00e0 penser que toutes ces politiques fallacieuses sont l\u2019aboutissement de th\u00e9ories [\u00e9conomiques] fallacieuses\u00a0\u00bb (Skidelsky II, 6). Et pourtant, le <i>chef d\u2019\u0153uvre<\/i> auquel l\u2019apprenti Keynes travaille de 1906 \u00e0 1914\u00a0: <i>A Treatise on Probability<\/i>, un trait\u00e9 de probabilit\u00e9 qui ne sera finalement publi\u00e9 qu\u2019en 1921, \u00e9tablit qu\u2019il n\u2019existe en r\u00e9alit\u00e9 aucun moyen de mesurer \u00e0 proprement parler la probabilit\u00e9 d\u2019un \u00e9v\u00e9nement futur\u00a0; il est sans doute possible d\u2019associer \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements aussi sp\u00e9ciaux que l\u2019apparition d\u2019une face particuli\u00e8re lors du jet d\u2019un d\u00e9 un nombre sp\u00e9cifique repr\u00e9sentant la probabilit\u00e9 de cet \u00e9v\u00e9nement, mais notre connaissance authentique s\u2019arr\u00eate l\u00e0. Pour les \u00e9v\u00e9nements dont d\u00e9pend la vie quotidienne de la finance et de l\u2019\u00e9conomie, il n\u2019existe, \u00e0 de rares exceptions pr\u00e8s, aucune fr\u00e9quence extrapolable en mesure de probabilit\u00e9 et, serait-ce m\u00eame le cas, ajoute notre jeune math\u00e9maticien, une telle fr\u00e9quence ne constituerait en bonne pratique, que l\u2019un seulement des \u00e9l\u00e9ments dont il faudrait tenir compte.<\/p>\n<p>La conclusion a laquelle \u00e9tait parvenu Keynes invalide bien entendu tout calcul relatif \u00e0 l\u2019\u00e9volution d\u2019un taux d\u2019int\u00e9r\u00eat, tout calcul relatif au prix d\u2019un instrument financier d\u00e9riv\u00e9, toute gestion du risque par la constitution de r\u00e9serves, comme celle que proposent aujourd\u2019hui <i>B\u00e2le III<\/i> pour les banques commerciales, et <i>Solvabilit\u00e9 II<\/i> dans le domaine de l\u2019assurance, et ainsi de suite.<\/p>\n<p>Avant donc m\u00eame de se mettre \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 partir de 1925 \u00e0 ce qui cloche dans la th\u00e9orie \u00e9conomique, Keynes a d\u00e9j\u00e0 involontairement sci\u00e9 l\u2019un des principaux piliers sur lesquels celle-ci repose dans son monumental <i>Treatise on Probability<\/i>, dont Bertrand Russell dira au moment de sa publication en 1921 qu\u2019\u00ab\u00a0il est incontestablement le travail le plus important qui soit apparu sur la probabilit\u00e9 depuis tr\u00e8s longtemps\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>=========================================<br \/>\nSkidelsky, Robert, <em>John Maynard Keynes. Vol I, Hopes Betrayed 1883-1920<\/em>, London : MacMillan, 1982<\/p>\n<p>_____________, <em>John Maynard Keynes. Vol II, The Economist as Saviour 1920-1937<\/em>, London : MacMillan, 1992<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand en juin 1919 John Maynard Keynes d\u00e9missionne avec pertes et fracas du minist\u00e8re britannique des finances, claquant du m\u00eame coup la porte de la <i>Conf\u00e9rence de paix de Paris<\/i> \u00e0 laquelle il participait, il a trente-six ans. 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