{"id":58461,"date":"2013-09-18T19:39:20","date_gmt":"2013-09-18T17:39:20","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=58461"},"modified":"2013-09-19T07:44:48","modified_gmt":"2013-09-19T05:44:48","slug":"keynes-et-largent-i-la-personne-et-ses-appartenances","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2013\/09\/18\/keynes-et-largent-i-la-personne-et-ses-appartenances\/","title":{"rendered":"<b>KEYNES ET L\u2019ARGENT (I) LA PERSONNE ET SES APPARTENANCES<\/b>"},"content":{"rendered":"<p>Pour comprendre le rapport entre l\u2019homme et l\u2019argent, l\u2019argent \u00e9tant une chose, il faut d\u2019abord comprendre le rapport entre l\u2019homme et les choses.<\/p>\n<p>Dans la conception commune, l\u2019homme est entour\u00e9 de choses et il exerce sur celles-ci un pouvoir sous la forme qu\u2019aura d\u00e9termin\u00e9 sa volont\u00e9. Mais la r\u00e9alit\u00e9 est plus complexe\u00a0: il existe entre les hommes et les choses des contraintes r\u00e9ciproques et la repr\u00e9sentation que l\u2019homme se fait de son rapport avec les choses refl\u00e8te n\u00e9cessairement cette r\u00e9ciprocit\u00e9.<\/p>\n<p>Prenons l\u2019exemple d\u2019un fermier. La ferme fut cr\u00e9\u00e9e un jour par un fermier, celui dont on parle ou un autre autrefois, et depuis, elle tourne. Elle d\u00e9pend pour sa survie du fermier mais celui-ci d\u00e9pend \u00e0 son tour pour sa survie \u00e0 lui, de la ferme. \u00c0 tel point que l\u2019on n\u2019est nullement surpris quand on s\u2019entend raconter l\u2019histoire du fermier qui mourut de chagrin parce qu\u2019il ne pouvait cesser de penser \u00e0 sa moisson que quelqu\u2019un avait incendi\u00e9e. Il n\u2019est pas mort de faim parce que sa moisson avait br\u00fbl\u00e9\u00a0: il est mort parce que sa moisson faisait partie int\u00e9grante de la personne qu\u2019il \u00e9tait, et qu\u2019une part trop importante de lui \u00e9tait morte, emport\u00e9e par les flammes.<\/p>\n<p>Duby rapporte que la nostalgie \u00e9tait la principale cause de d\u00e9c\u00e8s dans les arm\u00e9es du Moyen \u00e2ge\u00a0: l\u2019identit\u00e9 du soldat se dissolvait \u00e0 la pens\u00e9e de l\u2019absence \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s du monde qui l\u2019avait entour\u00e9 jusque-l\u00e0 et qui le constituait en tant que personne. Quand on dit d\u2019une femme ou d\u2019un homme qu\u2019ils sont des \u00ab\u00a0d\u00e9racin\u00e9s\u00a0\u00bb, on renvoie \u00e0 cette incompl\u00e9tude de sujets dont leur environnement \u00e9tait une part essentielle d\u2019eux-m\u00eames.<\/p>\n<p><!--more-->Lorsqu\u2019on lit chez Karl Marx \u00ab Le b\u00e9n\u00e9ficiaire du majorat, le fils premier-n\u00e9, appartient \u00e0 la terre. Elle en h\u00e9rite \u00bb (Marx [1844] 1969 : 50), la premi\u00e8re r\u00e9action est la surprise parce qu\u2019on a l\u2019habitude de penser cette relation sous une forme invers\u00e9e\u00a0: du fils a\u00een\u00e9 qui h\u00e9rite de la ferme, avant de se rendre compte que la r\u00e9ciproque est vraie aussi. En fait, les deux perspectives sont \u00e9galement vraies\u00a0: l\u2019a\u00een\u00e9 h\u00e9rite de la ferme et la ferme h\u00e9rite de lui. La survie de chacun des deux d\u00e9pend intrins\u00e8quement de l\u2019autre.<\/p>\n<p>J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 eu l\u2019occasion de rapporter une conversation que j\u2019avais eue avec Alan Macfarlane alors qu\u2019il \u00e9tait mon r\u00e9p\u00e9titeur \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Cambridge (Jorion 2011\u00a0: 287-288). Il travaillait \u00e0 l\u2019\u00e9poque sur les origines de l\u2019individualisme\u00a0: sur le discours d\u2019un sujet qui s\u2019exprime en autonomie par rapport \u00e0 son environnement et il me lut un jour comme preuve de l\u2019\u00e9mergence de cet individualisme, la lettre d\u2019un p\u00e8re \u00e0 ses enfants o\u00f9 celui-ci enjoignait \u00e0 l\u2019un d\u2019entre eux de prendre telle responsabilit\u00e9 et en r\u00e9primandait un autre pour son refus de jouer tel r\u00f4le, etc. C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque o\u00f9 je r\u00e9fl\u00e9chissais aux contraintes r\u00e9ciproques qu\u2019exercent l\u2019une sur l\u2019autre, une famille d\u2019une part et un bateau et son \u00e9quipage, d\u2019autre part, telles que j\u2019avais pu les observer dans l\u2019\u00cele de Houat en Bretagne et il m\u2019apparaissait en pleine lumi\u00e8re \u00e0 quel point ce p\u00e8re dont Macfarlane me lisait la missive, ne parlait pr\u00e9cis\u00e9ment pas en son nom propre et n\u2019\u00e9tait en l\u2019occurrence que le simple porte-parole de l\u2019<i>estate<\/i>, de la propri\u00e9t\u00e9 familiale, dont il d\u00e9fendait avec v\u00e9h\u00e9mence la survie, et rappelait aux membres frivoles de sa famille quelles en \u00e9taient les conditions et quelle \u00e9tait leur responsabilit\u00e9 personnelle vis-\u00e0-vis d\u2019elle.<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9crivais dans <i>Le capitalisme \u00e0 l\u2019agonie <\/i>(2011)\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0On voit s\u2019esquisser en r\u00e9alit\u00e9, dans ces exemples, une autre mani\u00e8re d\u2019envisager le rapport entre hommes et choses, o\u00f9 l\u2019identit\u00e9 de qui d\u00e9cide et de qui se plie \u00e0 la volont\u00e9 d\u2019un autre n\u2019est pas aussi claire qu\u2019on aurait pu un moment l\u2019imaginer, et o\u00f9 ce que l\u2019on serait \u00e9ventuellement tent\u00e9 de qualifier d\u2019\u00ab&nbsp;int\u00e9r\u00eat \u00e9go\u00efste \u00bb d\u2019un \u00eatre humain se r\u00e9v\u00e8le, \u00e0 notre grande surprise, \u00eatre en r\u00e9alit\u00e9 son inverse, \u00e0 savoir la subordination de la volont\u00e9 humaine \u00e0 la persistance d\u2019une chose, m\u00eame si ce sont des hommes qui ont initialement institu\u00e9 ce genre de choses pour leur propre b\u00e9n\u00e9fice, comme dans le cas d\u2019une ferme ou d\u2019un bateau de p\u00eache. Que vaut la libert\u00e9 de celui qui a une grosse fortune \u00e0 g\u00e9rer ?\u00a0\u00bb\u00a0(p. 288).<\/p><\/blockquote>\n<p>\u00a7<\/p>\n<p>C\u2019est le philosophe Lucien L\u00e9vy-Bruhl (1857-1939) qui a d\u00e9fini la notion d\u2019\u00ab\u00a0appartenances\u00a0\u00bb pour d\u00e9signer ce qui vient s\u2019ajouter au corps d\u2019un \u00eatre humain pour constituer la personne \u00e0 laquelle il s\u2019identifie\u00a0: son nom, ses embl\u00e8mes, les choses qui lui appartiennent, sa famille, les paroles qu\u2019il ou elle a prononc\u00e9es, et ainsi de suite. Chaque fois qu\u2019une de ces choses appara\u00eetra, les autres ne pourront s\u2019emp\u00eacher de penser \u00e0 cette personne, et celle-ci pensera \u00e0 elle-m\u00eame de la m\u00eame mani\u00e8re\u00a0: en se donnant d\u2019elle-m\u00eame la m\u00eame d\u00e9finition, de son corps compl\u00e9t\u00e9 par ses appartenances.<\/p>\n<p>Dans un milieu urbain, une personne b\u00e9n\u00e9ficie de davantage d\u2019autonomie que dans un milieu rural. Pour manger, le fermier se rend \u00e0 la table familiale et d\u00e9pend pour ce qu\u2019il y trouvera, de la ferme dans sa totalit\u00e9. En ville, si l\u2019on a faim a midi, on se rend dans une boulangerie ou un bistrot quelconque. Si la moisson est incendi\u00e9e, le fermier peut en mourir. Si une boulangerie ou un bistrot quelconque br\u00fble, le citadin s\u2019en fiche\u00a0: il ira dans un autre. La personne est ainsi constitu\u00e9e, pour ce qui est des choses, des appartenances qui lui sont indispensables. Pour le fermier, c\u2019est la ferme dans sa totalit\u00e9\u00a0: pour le citadin moyen, c\u2019est \u00e0 part son corps propre, peu de choses.<\/p>\n<p>\u00a7<\/p>\n<p>Passons \u00e0 l\u2019argent.<\/p>\n<p>C\u2019est Aristote qui a fait remarquer qu\u2019il y a pour une chose susceptible d\u2019avoir un prix, deux utilisations possibles\u00a0: \u00eatre utilis\u00e9e soit selon son usage propre \u2013 \u00eatre port\u00e9es aux pieds, par exemple, pour les chaussures, soit \u00eatre \u00e9chang\u00e9e \u2013 ce qu\u2019il est possible de faire avec des chaussures comme avec n\u2019importe quelle autre chose susceptible d\u2019avoir un prix.<\/p>\n<p>La particularit\u00e9 de l\u2019argent c\u2019est qu\u2019il existe avec lui sur ce plan, un t\u00e9lescopage\u00a0: il n\u2019a pas deux mais une seule utilisation possible, l\u2019usage propre de l\u2019argent, c\u2019est en effet d\u2019\u00eatre \u00e9chang\u00e9.<\/p>\n<p>Dans un milieu urbain, pour pouvoir survivre, il faut acheter tout ce qui est n\u00e9cessaire pour se sustenter, se couvrir, s\u2019abriter et, pour cela, il faut de l\u2019argent. Si l\u2019on n\u2019en a pas assez, alors la repr\u00e9sentation que l\u2019on en a se limite \u00e0 cela\u00a0: au souci permanent que l\u2019on a du fait que l\u2019on manque d\u2019argent.<\/p>\n<p>La perspective du manque nous est peu famili\u00e8re et passe le plus souvent inaper\u00e7ue. J\u2019ai ainsi le sentiment d\u2019\u00eatre la premi\u00e8re personne \u00e0 avoir not\u00e9 que \u00ab\u00a0le capital\u00a0\u00bb n\u2019est pas quelque chose existant <i>en plein<\/i> mais quelques chose existant au contraire <i>en creux\u00a0<\/i>: de l\u2019argent qui manque l\u00e0 o\u00f9 il est indispensable pour la production, la distribution ou la consommation (ibid. 30).<\/p>\n<p>Pour celui qui a davantage d\u2019argent que le strict n\u00e9cessaire pour sa subsistance, l\u2019argent appara\u00eet dans la repr\u00e9sentation qu\u2019il s\u2019en fait comme la r\u00e9serve multi-usage, polyvalente, de tout ce qui a un prix inf\u00e9rieur \u00e0 la somme dont il dispose.<\/p>\n<p>L\u2019argent que l\u2019on a poss\u00e8de le double pouvoir de commandement dont parlait Adam Smith\u00a0: pouvoir de <i>commander<\/i> au sens de \u00ab\u00a0passer commande\u00a0\u00bb de marchandises, et pouvoir de <i>commander<\/i> au sens de \u00ab\u00a0donner des ordres\u00a0\u00bb quand ce qu\u2019on ach\u00e8te, ce sont des services. Dans un cas comme dans l\u2019autre, l\u2019argent permet de subordonner \u00e0 la satisfaction de la personne que l\u2019on est, le temps d\u2019autrui.<\/p>\n<p>La polyvalence de l\u2019argent fait qu\u2019\u00e0 condition d\u2019en avoir assez, il nous permet d\u2019assouvir l\u2019ensemble de nos besoins. \u00c0 propos des besoins en g\u00e9n\u00e9ral, John Maynard Keynes \u00e9crivait dans \u00ab\u00a0Economic Possibilities for our Grandchildren\u00a0\u00bb (1930)\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Il est vrai que les besoins des \u00eatres humains pourraient sembler insatiables mais ils appartiennent \u00e0 deux cat\u00e9gories\u00a0: il y a d\u2019abord les besoins qui sont absolus au sens o\u00f9 nous les ressentons quelle que soit la mani\u00e8re dont nos semblables se situent sur ce plan, et il y a ensuite ceux qui sont relatifs, au sens o\u00f9 nous les \u00e9prouvons seulement si leur satisfaction nous \u00e9l\u00e8ve par-dessus, nous fait nous sentir sup\u00e9rieurs, \u00e0 nos semblables\u00a0\u00bb (Keynes [1930] 1931\u00a0: 326).<\/p><\/blockquote>\n<p>Le besoin de se sustenter, de se couvrir, de s\u2019abriter, le besoin d\u2019assurer sa propre survie, tombe dans la premi\u00e8re cat\u00e9gorie\u00a0; l\u2019argent, quand il existe en quantit\u00e9 sup\u00e9rieure \u00e0 celle n\u00e9cessaire \u00e0 assurer notre subsistance, est l\u2019outil ultime permettant d\u2019assouvir la seconde cat\u00e9gorie de nos besoins qu\u2019\u00e9voque Keynes.<\/p>\n<p>Il conviendra d\u2019examiner ce qu\u2019il faut penser de cette deuxi\u00e8me cat\u00e9gorie de besoins, dont le caract\u00e8re potentiellement illimit\u00e9 frappe imm\u00e9diatement.<\/p>\n<p>===================================<\/p>\n<p>Jorion, Paul, <em>Le capitalisme \u00e0 l&rsquo;agonie<\/em>, Fayard 2011<\/p>\n<p>Keynes, John Maynard,\u00a0<i>Essays in Persuasion<\/i>\u00a0: MacMillan 1931, Volume IX de\u00a0<i>The Collected Writings of John Maynard Keynes<\/i><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour comprendre le rapport entre l\u2019homme et l\u2019argent, l\u2019argent \u00e9tant une chose, il faut d\u2019abord comprendre le rapport entre l\u2019homme et les choses.<\/p>\n<p>Dans la conception commune, l\u2019homme est entour\u00e9 de choses et il exerce sur celles-ci un pouvoir sous la forme qu\u2019aura d\u00e9termin\u00e9 sa volont\u00e9. 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