{"id":59067,"date":"2013-10-13T22:54:40","date_gmt":"2013-10-13T20:54:40","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=59067"},"modified":"2013-10-13T22:54:40","modified_gmt":"2013-10-13T20:54:40","slug":"quelques-elements-de-construction-des-rapports-de-force-en-europe-par-michel-leis","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2013\/10\/13\/quelques-elements-de-construction-des-rapports-de-force-en-europe-par-michel-leis\/","title":{"rendered":"<b>Quelques \u00e9l\u00e9ments de construction des rapports de force en Europe<\/b>, par Michel Leis"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p>L&rsquo;Europe fait le grand \u00e9cart entre une r\u00e9glementation trop tatillonne dans certains domaines et qui laisse de grands vides dans d&rsquo;autres. Elle a tout de la passoire Shadock (celle qui laisse passer les nouilles et retient l&rsquo;eau) et ce n&rsquo;est pas un vice de construction : c&rsquo;est le reflet d&rsquo;une d\u00e9marche qui consid\u00e8re principalement l&rsquo;aval et ignore superbement l&rsquo;amont, pour le plus grand b\u00e9n\u00e9fice d&rsquo;un nombre tr\u00e8s limit\u00e9 d&rsquo;acteurs \u00e0 m\u00eame d&rsquo;imposer leurs vues. C&rsquo;est le terrain de jeu o\u00f9 s&rsquo;\u00e9panouissent les rapports de force, patiemment construits ou reposant sur les nombreuses opportunit\u00e9s offertes par cette politique incoh\u00e9rente. <\/p>\n<p>En aval, la r\u00e9glementation europ\u00e9enne entend prot\u00e9ger le consommateur par une information compl\u00e8te et accessible, en imposant des normes de qualit\u00e9 et environnementales, en faisant de la transparence un credo. L&rsquo;intention para\u00eet louable, mais l&rsquo;id\u00e9e sous-jacente est pourtant tr\u00e8s marqu\u00e9e par la vision lib\u00e9rale. Une concurrence libre et loyale repose sur une information compl\u00e8te sur les produits et services r\u00e9pondants aux m\u00eames crit\u00e8res. Le march\u00e9 (entendez le choix du consommateur) fait le tri entre le bon grain et l&rsquo;ivraie et les litiges se traitent dans des instances de recours, ou au pire devant les tribunaux, dans une culture typiquement anglo-saxonne. Ce faisant, les instances dirigeantes europ\u00e9ennes feignent de croire que les conditions en amont sont neutres dans la logique de march\u00e9. <\/p>\n<p><!--more-->La concurrence acharn\u00e9e entre entreprises est vue comme le meilleur moyen de maintenir des prix raisonnables. Cette fiction est \u00e9videmment un leurre. La qu\u00eate de valeur li\u00e9e aux attentes de profit \u00e9lev\u00e9es emp\u00eache de vraies diminutions du prix tandis que les distorsions fiscales et sociales conditionnent les prix de revient et le partage de la marge. Les entreprises ayant acc\u00e8s aux meilleures conditions amont (les plus grandes ou les plus dynamiques) sont \u00e9videmment favoris\u00e9es par rapport aux entreprises n&rsquo;y ayant pas acc\u00e8s. <\/p>\n<p>C&rsquo;est au titre de cette double logique amont \/ aval que les instances europ\u00e9ennes recommandent la privatisation des services publics. En aval, les services publics \u00ab b\u00e9n\u00e9ficient \u00bb souvent d&rsquo;un monopole qui est \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 des conditions de concurrence souhait\u00e9es tandis qu&rsquo;en amont, l&rsquo;\u00c9tat n&rsquo;a pas les m\u00eames attentes de profits, distorsion insupportable pour les tenants de la libre entreprise. Cette vision \u00e0 la fois empreinte du credo lib\u00e9ral et totalement asym\u00e9trique contribue \u00e0 cr\u00e9er un espace europ\u00e9en domin\u00e9 par les rapports de force. Les grandes entreprises ont parfaitement compris la logique qui pr\u00e9side \u00e0 l&rsquo;\u00e9tablissement des r\u00e8gles cens\u00e9es prot\u00e9ger le consommateur. Elles arrivent \u00e0 infl\u00e9chir les objectifs impos\u00e9s, ou pire encore, elles transforment une norme de r\u00e9sultat en norme de moyens, mettant hors-jeu une partie de la concurrence. <\/p>\n<p>On peut prendre deux exemples : la norme d&rsquo;\u00e9mission de CO2 et les normes sanitaires. Les normes d&rsquo;\u00e9mission de CO2 \u00e9dict\u00e9es par l&rsquo;Europe sont le r\u00e9sultat d&rsquo;un joyeux marchandage sous pression du lobby automobile o\u00f9 les objectifs sont fix\u00e9s par constructeurs \u00e0 partir du poids de leurs v\u00e9hicules, ce qui permet de ne pas trop mettre de pression sur les grosses berlines allemandes. Ils ne tiennent compte que du CO2, excluent les particules \u00e9mises par le diesel, les v\u00e9hicules \u00e9lectriques comptent triple et le mode de calcul favorise aussi les hybrides qui ont un rapport poids \u00e9mission de CO2 particuli\u00e8rement avantageux(i).<\/p>\n<p>Tout le monde est content, ne pas r\u00e9pondre aux normes environnementales rel\u00e8ve vraiment d&rsquo;une mauvaise volont\u00e9 manifeste. Pourtant, aveugl\u00e9 par la dynamique des ventes de produits de haut de gamme dans des march\u00e9s d&rsquo;exportation moins r\u00e9glement\u00e9s, les constructeurs allemands sont en retard dans leur programme. Qu&rsquo;\u00e0 cela ne tienne, gr\u00e2ce \u00e0 un intense lobbying de l&rsquo;Allemagne, l&rsquo;adoption de la loi durcissant les conditions (95g en 2020) va de report en report, rendant in\u00e9luctable le report de cet objectif. <\/p>\n<p>En mati\u00e8re sanitaire, c&rsquo;est la translation d&rsquo;une norme de r\u00e9sultat (un produit ne pr\u00e9sentant aucun risque pour la sant\u00e9) vers une norme de moyen : par exemple des modes de production fromag\u00e8res traditionnelles qui sont exclues des march\u00e9s sous pr\u00e9texte du non-respect des r\u00e8gles d&rsquo;hygi\u00e8ne ou un catalogue de semences autoris\u00e9s qui fait la part belle aux productions des g\u00e9ants de l&rsquo;agroalimentaire. Ces normes de moyens favorisent les grands groupes qui peuvent se permettre les investissements n\u00e9cessaires tandis que la production traditionnelle survit de plus en plus difficilement. <\/p>\n<p>L&rsquo;acc\u00e8s au lobbying permet de cr\u00e9er des barri\u00e8res \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e prot\u00e9geant les grands acteurs en place (l&rsquo;automobile) ou de favoriser les grands oligopoles (l&rsquo;agroalimentaire). Mais les grandes entreprises se r\u00e9galent aussi de la distorsion de concurrence n\u00e9e de l&rsquo;absence d&rsquo;harmonisation fiscale et sociale. La question de la concurrence interne \u00e0 l&rsquo;Europe aurait d\u00fb se poser d\u00e8s les origines de la construction europ\u00e9enne, apr\u00e8s tout, le Luxembourg est depuis toujours un paradis fiscal, mais le probl\u00e8me s&rsquo;est pos\u00e9 dans toute son acuit\u00e9 avec l&rsquo;\u00e9largissement de l&rsquo;UE. <\/p>\n<p>Dans l&rsquo;esprit des dirigeants europ\u00e9ens, l&rsquo;ouverture \u00e0 de nouveaux pays passe avant tout par l&rsquo;int\u00e9gration au circuit \u00e9conomique, pourtant elle ne s&rsquo;est pas r\u00e9alis\u00e9e dans les m\u00eames conditions pour les pays du Sud de l&rsquo;Europe et les anciens pays du bloc de l&rsquo;Est. Le diff\u00e9rentiel de salaire entre les pays du Sud et les anciens pays europ\u00e9ens \u00e9tait important sans \u00eatre immense. Ce pouvoir d&rsquo;achat offrait la perspective de nouveaux march\u00e9s, avant m\u00eame celle de la baisse des co\u00fbts de production. Ce diff\u00e9rentiel \u00e9tait beaucoup plus important lors de l&rsquo;ouverture aux pays de l&rsquo;ex-bloc de l&rsquo;Est. <\/p>\n<p>Lors de la disparition du bloc communiste, les dirigeants de ces pays sont aux abois : l&rsquo;effondrement en cours signifie aussi la fin d&rsquo;une \u00e9conomie souvent sp\u00e9cialis\u00e9e par pays, o\u00f9 la productivit\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait pas une obsession majeure, tandis que la fin des diff\u00e9rents syst\u00e8mes de protection sociale et des caisses vides n\u00e9cessitait la cr\u00e9ation de milliers d&#8217;emplois de toute urgence. Les entreprises de l&rsquo;Ouest sont arriv\u00e9es avec une solution cl\u00e9s en main : l&rsquo;implantation \u00e0 l&rsquo;Est devait reposer sur des avantages de co\u00fbt du travail ou fiscal puisque le march\u00e9 \u00e9tait par nature tr\u00e8s limit\u00e9. La prosp\u00e9rit\u00e9 suivrait tandis que l&rsquo;Europe en finan\u00e7ant les infrastructures au nom de l&rsquo;aide aux r\u00e9gions comblerait les manques, dans une politique pseudo-keyn\u00e9sienne, b\u00e9n\u00e9ficiant avant tout aux entreprises qui avaient besoin de ces infrastructures pour r\u00e9exporter la production locale. Les pays de l&rsquo;Est ont parfaitement compris cette logique : ils ont encourag\u00e9s des politiques fiscales tr\u00e8s avantageuses et ils ont maintenu des lois sociales moins favorables que dans le pays de l&rsquo;Ouest ou du Sud de l&rsquo;Europe (de fait ils ont tu\u00e9 les pays du Sud avec de meilleures conditions). Dans la pratique, le d\u00e9veloppement \u00e9conomique s&rsquo;est r\u00e9alis\u00e9 sur des activit\u00e9s de sous-traitance et une production industrielle \u00e0 destination de l&rsquo;Europe de l&rsquo;Ouest, tandis que se construisait un ersatz (les habitants de ces pays y sont habitu\u00e9s de longue date !) de prosp\u00e9rit\u00e9 autour des grandes villes, avec une \u00e9conomie \u00e0 deux vitesses. Quelques march\u00e9s ont des caract\u00e9ristiques et des prix similaires aux march\u00e9s occidentaux (informatique, t\u00e9l\u00e9communication) tandis que subsiste le r\u00e8gne de la d\u00e9brouille aux marges \u00e9largies du syst\u00e8me(ii). Un premier niveau de rapports de forces s&rsquo;est construit sur la d\u00e9pendance du personnel politique de ces pays aux investissements des grandes entreprises europ\u00e9ennes, en particulier allemandes. Il est tel qu&rsquo;ils ne peuvent envisager autre chose que de maintenir une comp\u00e9titivit\u00e9 construite sur la concurrence salariale et fiscale \u00e0 tout prix, ce qu&rsquo;illustre la r\u00e9cente baisse du taux de l&rsquo;imp\u00f4t sur les soci\u00e9t\u00e9s en Hongrie ou Bulgarie. Un deuxi\u00e8me niveau s&rsquo;est construit sur une alliance de fait entre ces pays et l&rsquo;Allemagne. <\/p>\n<p>Le gouvernement allemand ne se diff\u00e9rencie pas des autres gouvernements europ\u00e9ens et il est totalement d\u00e9pendant du monde \u00e9conomique, dans le contexte particulier d&rsquo;entreprises tourn\u00e9es vers le haut de gamme et l&rsquo;exportation dans le monde entier. Dans les instances politiques europ\u00e9ennes, l&rsquo;Allemagne est en mesure d&rsquo;imposer sa politique, et b\u00e9n\u00e9ficie non seulement du soutien de ce que l&rsquo;on a appel\u00e9 la zone Mark, mais aussi de celui des nouveaux entrants de l&rsquo;ex-bloc de l&rsquo;Est. <\/p>\n<p>Un troisi\u00e8me niveau est interne \u00e0 l&rsquo;industrie : dans la logique actuelle de la norme de production, la multiplication des sous-traitants combin\u00e9e avec un diff\u00e9rentiel de prix de revient a affaibli encore les rapports de force entre entreprises dominantes et domin\u00e9es, tirant les prix demand\u00e9s \u00e0 la baisse, pour le plus grand profit des entreprises dominantes. Enfin, dans le patchwork europ\u00e9en, le moins-disant devient la r\u00e9f\u00e9rence vers lequel il faut tendre, du moins en mati\u00e8re fiscale et de co\u00fbt du travail. Toutes les entreprises sont unanimes pour r\u00e9clamer de nouveaux avantages en la mati\u00e8re, demandes qui refl\u00e8tent ce mariage de la carpe et du lapin entre des entreprises dominantes qui b\u00e9n\u00e9ficient d\u00e9j\u00e0 largement de la situation actuelle et des entreprises domin\u00e9es pour lesquelles seul un ajustement d&rsquo;une brutalit\u00e9 sans pr\u00e9c\u00e9dent et destructeur pour le tissu social pourrait combler l&rsquo;\u00e9cart avec les pays de l&rsquo;ex-bloc de l&rsquo;Est. <\/p>\n<p>C&rsquo;est le moteur de cette course sans fin vers le moins-disant social et fiscal qui domine le d\u00e9bat dans beaucoup de pays. Nul besoin de plan \u00e9crit ou de grandes strat\u00e9gies pour construire ces rapports de force. Il suffit de quelques croyances partag\u00e9es qui accompagnent l&rsquo;\u00e9volution des grands r\u00e9f\u00e9rentiels (les normes collectives) et de l&rsquo;exploitation syst\u00e9matique des opportunit\u00e9s offertes par une Europe sans vision. <\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, on peut s&rsquo;attacher \u00e0 reconstruire la vision de l&rsquo;Europe, mais en restant tr\u00e8s pragmatique, deux mesures peuvent am\u00e9liorer la situation \u00e0 court terme : L&rsquo;interdiction du lobbying (ou la taxation de toutes les d\u00e9penses engag\u00e9es dans ce domaine \u00e0 100 %) et l&rsquo;alignement des salaires et des imp\u00f4ts avant 2020 entre tous les pays de l&rsquo;UE, avec une marge de variation de plus ou moins 5 % autour d&rsquo;un taux pivot pourrait d\u00e9j\u00e0 constituer un bon d\u00e9but pour une autre Europe. <\/p>\n<p>=============================<br \/>\n(i) Tous ces v\u00e9hicules particuli\u00e8rement lourds augmentent les objectifs et font baisser la moyenne, alors que les ventes restent marginales (quelques milliers de voitures \u00e9lectriques, quelques dizaines de milliers de v\u00e9hicules hybrides), l&rsquo;impact total est de l&rsquo;ordre de 1 g pour les millions de v\u00e9hicules vendus par les quelques constructeurs ayant de tels v\u00e9hicules au catalogue. <\/p>\n<p>(ii) L\u00e0 encore, le march\u00e9 automobile fournit une bonne illustration, pour un nombre relativement proche d&rsquo;habitants, la Pologne immatricule entre 4 et 5 fois moins d&rsquo;automobiles neuves, mais trois fois plus de voitures d&rsquo;occasion, devenant l&rsquo;un des d\u00e9potoirs de fait des voitures polluantes et \u00e0 bout de souffle de l&rsquo;Europe de l&rsquo;Ouest.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L&rsquo;Europe fait le grand \u00e9cart entre une r\u00e9glementation trop tatillonne dans certains domaines et qui laisse de grands vides dans d&rsquo;autres. 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