{"id":59625,"date":"2013-11-05T22:28:02","date_gmt":"2013-11-05T21:28:02","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=59625"},"modified":"2013-11-05T22:28:02","modified_gmt":"2013-11-05T21:28:02","slug":"projet-darticle-pour-lencyclopedie-au-xxieme-siecle-jesus-par-bertrand-rouzies-leonardi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2013\/11\/05\/projet-darticle-pour-lencyclopedie-au-xxieme-siecle-jesus-par-bertrand-rouzies-leonardi\/","title":{"rendered":"<b>PROJET D&rsquo;ARTICLE POUR \u00ab\u00a0L&rsquo;ENCYCLOP\u00c9DIE AU XXI<sup>\u00e8me<\/sup> SI\u00c8CLE\u00a0\u00bb &#8211; J\u00c9SUS<\/b>, par Bertrand Rouzi\u00e8s-L\u00e9onardi"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9<\/p><\/blockquote>\n<p>J\u00c9SUS &#8211; Pr\u00e9dicateur de la Jud\u00e9e antique et partisan m\u00e9connu du denier du culte civique (quoique <i>denier<\/i> soit impropre, puisque la didrachme hell\u00e9nistique, dans la Palestine n\u00e9otestamentaire, \u00e9tait plus courante que le denier de C\u00e9sar). J\u00e9sus fut ex\u00e9cut\u00e9 sur ordre d&rsquo;un pr\u00e9fet romain dont une des charges, en tant que <i>procurator<\/i> de la province de Jud\u00e9e, \u00e9tait&#8230; la lev\u00e9e des imp\u00f4ts.<\/p>\n<p>L&rsquo;irruption en Jud\u00e9e de la <i>res publica<\/i> et de son cort\u00e8ge de taxes explique pour une bonne part les nombreuses r\u00e9voltes auxquelles les Romains durent faire face et auxquelles ils mirent chaque fois un terme sanglant, car sur le financement du bien commun, il n&rsquo;y avait pas, selon eux, \u00e0 transiger. Preuve que c&rsquo;\u00e9tait la fiscalit\u00e9 \u00e0 la romaine et non la fiscalit\u00e9 en elle-m\u00eame qui posait probl\u00e8me, les Juifs s&rsquo;acquittaient sans barguigner du <i>mahatsit hasheqel,<\/i> l&rsquo;imp\u00f4t religieux annuel d&rsquo;un demi-sheqel &#8211; converti en didrachme &#8211; que la Torah affectait \u00e0 l&rsquo;entretien du Temple de J\u00e9rusalem et qui alimentait surtout la caisse du coll\u00e8ge mafieux des pr\u00eatres. Tant que Rome d\u00e9l\u00e9guait la perception de certains imp\u00f4ts aux roitelets tributaires, les H\u00e9rode, Agrippa, Arch\u00e9laos et autres, les Juifs feignaient d&rsquo;en ignorer la destination, mais quand Rome s&rsquo;avisa d&rsquo;administrer elle-m\u00eame la Jud\u00e9e, que la <i>res publica<\/i> s&rsquo;incarna dans un pr\u00e9fet et dans ses multiples relais, dont les agents du fisc (publicains), recrut\u00e9s parmi les collaborateurs autochtones[1], les plus extr\u00e9mistes coururent aux armes.<\/p>\n<p><!--more-->Rome avait pourtant avanc\u00e9 pr\u00e9cautionneusement. L&rsquo;\u00e9v\u00e8nement de la nativit\u00e9 de J\u00e9sus Christ s&rsquo;inscrit dans le cadre d&rsquo;un premier recensement g\u00e9n\u00e9ral de la population en vue de la constitution d&rsquo;un cadastre (<i>forma censualis<\/i>) et de l&rsquo;instauration de la capitation, imp\u00f4t direct auquel \u00e9taient astreints tous les sujets de l&rsquo;Empire. Cette capitation rev\u00eatait deux formes, la <i>capitatio terrena et jugatio, <\/i>imp\u00f4t sur le foncier et le cheptel, et la <i>capitatio humana<\/i> ou <i>capitatio plebeia,<\/i> imp\u00f4t sur les biens mobiliers et les personnes non propri\u00e9taires, qui concernait surtout les citadins. En l&rsquo;an 6 ou 7 apr\u00e8s J\u00e9sus-Christ, alors qu&rsquo;Arch\u00e9laos venait d&rsquo;\u00eatre d\u00e9pos\u00e9 \u00e0 la demande des Juifs eux-m\u00eames, un nouveau recensement eut lieu et la capitation fut introduite. Aussit\u00f4t, le pharisien Saddoc et Judas le Galil\u00e9en (voir Actes, 5, 37) foment\u00e8rent une r\u00e9volte &#8211; il y en aurait d&rsquo;autres &#8211; et le Grand-Pr\u00eatre Joasar eut toutes les peines du monde \u00e0 ramener le calme.<\/p>\n<p>J\u00e9sus, s&rsquo;il faut en croire la Bible, livre le plus lu dans le monde, choisit le camp de Rome. Nous nous sommes accoutum\u00e9s, depuis la <i>Vie de J\u00e9sus <\/i>d&rsquo;Ernest Renan (1863), \u00e0 consid\u00e9rer l&rsquo;Oint du Seigneur comme un r\u00e9volutionnaire se tenant en retrait ou en surplomb de la politique, un terrain de jeu plus familier \u00e0 C\u00e9sar. Pourtant, l&rsquo;amour inconditionnel du prochain et du lointain promu par J\u00e9sus dans son <i>ecclesia<\/i> redouble, sur un plan affectif et mystique, l&rsquo;obligation sacr\u00e9e[2] envers le prochain et le lointain que manifeste, sur un plan politique et socio-\u00e9conomique, l&rsquo;imp\u00f4t de l&rsquo;<i>ecclesia<\/i> civique promue par les Romains[3].<\/p>\n<p>Le rapport de J\u00e9sus \u00e0 l&rsquo;argent apporte un autre t\u00e9moignage \u00e9clairant. Le mot \u00ab\u00a0argent\u00a0\u00bb appara\u00eet une vingtaine de fois dans les \u00c9vangiles et le sujet lui-m\u00eame est abord\u00e9 une cinquantaine de fois. J\u00e9sus est intraitable vis-\u00e0-vis des usages marchands de l&rsquo;argent en vue de l&rsquo;accumulation, ce qu&rsquo;Aristote baptise du nom de chr\u00e9matistique : c&rsquo;est le fameux \u00e9pisode des marchands du Temple, dispers\u00e9s \u00e0 coups de fouet (Jean, 2, 13-22), ou encore la parabole du riche (Luc, 16, 19-31), qui souligne l&rsquo;ab\u00eeme infranchissable qu&rsquo;il y a, sur terre, entre celui qui a tout et ne conc\u00e8de que des miettes et celui qui n&rsquo;a rien et agonise sur son seuil, ab\u00eeme <i>naturellement<\/i> reconduit dans l&rsquo;au-del\u00e0, sauf que les situations y sont invers\u00e9es, puisque le mis\u00e9rable est recueilli dans le sein g\u00e9n\u00e9reux d&rsquo;Abraham et que le rassasi\u00e9 de tout meurt perp\u00e9tuellement de soif dans le t\u00e9n\u00e9breux s\u00e9jours des morts. J\u00e9sus est aussi intraitable vis-\u00e0-vis de l&rsquo;usage int\u00e9ress\u00e9 de l&rsquo;argent : il compare ainsi la prodigalit\u00e9 ostentatoire des riches \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du Temple au don minuscule et discret de la pauvre veuve. Il juge le premier don faux, car il est pris sur le superflu, et le second vrai, car il est pris sur le n\u00e9cessaire (Marc, 12, 41-44). L&rsquo;argent est en outre, pour J\u00e9sus, un outil p\u00e9dagogique, ce qui ne veut pas dire qu&rsquo;il s&rsquo;en fasse un \u00ab\u00a0ami\u00a0\u00bb pour lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>J\u00e9sus, hostile aux riches, ne fr\u00e9quente pas n&rsquo;importe quels hommes d&rsquo;argent : il se lie d&rsquo;amiti\u00e9 avec les publicains. L&rsquo;\u00e9vang\u00e9liste Matthieu est l&rsquo;un d&rsquo;eux. J\u00e9sus ne conteste pas le versement de l&rsquo;imp\u00f4t aux Romains &#8211; voir l&rsquo;\u00e9pisode du \u00ab\u00a0denier de C\u00e9sar\u00a0\u00bb (Matthieu, 22, 21 ; Luc, 20, 25 ; Marc, 12, 17) -, il s&rsquo;acquitte m\u00eame volontiers de ce qu&rsquo;il doit aux percepteurs du t\u00e9trarque de Galil\u00e9e, cr\u00e9ature des Romains. Il s&rsquo;en acquitte par l&rsquo;entremise de Pierre, \u00e0 qui il commande d&rsquo;aller p\u00eacher un poisson dans la bouche duquel il trouvera immanquablement un stat\u00e8re. \u00ab\u00a0Prends-le, dit-il \u00e0 Pierre, et donne-le-leur pour moi et pour toi.\u00a0\u00bb (Matthieu, 17, 27) \u00c9trange man\u00e8ge et \u00e9trange formulation. Pourquoi ce d\u00e9tour par Pierre et pourquoi lui dire qu&rsquo;il paiera pour eux deux un imp\u00f4t personnel ? Parce que J\u00e9sus veut signifier \u00e0 ses disciples que l&rsquo;imp\u00f4t non seulement force les Juifs \u00e0 se penser comme membres d&rsquo;une communaut\u00e9 humaine beaucoup plus diverse et nombreuse que le peuple \u00e9lu, mais encore les conduit \u00e0 questionner la circulation, la r\u00e9partition et la fonction de la monnaie dans une R\u00e9publique en costume d&rsquo;Empire. On ne paie pas un imp\u00f4t pour soi, on le paie pour les autres <i>et <\/i>pour soi. La conjonction \u00ab\u00a0et\u00a0\u00bb, ici, vaut d\u00e9placement miraculeux de la ligne d&rsquo;horizon. Un faiseur de miracles ne pouvait \u00eatre insensible \u00e0 la r\u00e9volution de l&rsquo;imp\u00f4t romain.<\/p>\n<p>Les diff\u00e9rents imp\u00f4ts pr\u00e9lev\u00e9s par les Romains et leurs vassaux ne servaient pas qu&rsquo;\u00e0 financer les guerres offensives ou d\u00e9fensives de C\u00e9sar, ils servaient \u00e9galement \u00e0 payer l&rsquo;administration, la construction et l&rsquo;entretien des \u00e9difices et des routes assurant le bon fonctionnement de l&rsquo;\u00c9tat romain, devenu chose publique pour les Juifs. En somme, J\u00e9sus reconnaissait un usage de l&rsquo;argent utile au bien public entre les mains de l&rsquo;administration fiscale.<\/p>\n<p>Et l&rsquo;efficacit\u00e9 de l&rsquo;administration fiscale romaine, \u00e0 l&rsquo;apog\u00e9e de l&rsquo;Empire, marquait un net progr\u00e8s du gouvernement de la compensation. Nous avons vu que les Romains distinguaient les propri\u00e9taires et les non-propri\u00e9taires. Ils distinguaient \u00e9galement le profit marchand tir\u00e9 de la vente d&rsquo;un produit qu&rsquo;on n&rsquo;a pas fa\u00e7onn\u00e9 soi-m\u00eame et le profit non marchand tir\u00e9 d&rsquo;un produit qu&rsquo;on a fa\u00e7onn\u00e9 soi-m\u00eame. Le premier m\u00e9tier, celui de l&rsquo;interm\u00e9diation parasitaire marchande, \u00e9tait soumis \u00e0 l&rsquo;<i>aurum negotiatorium,<\/i> rebaptis\u00e9 <i>chrysargyre<\/i> sous Constantin (<i>chrysargyre<\/i> parce que per\u00e7u en monnaie d&rsquo;or ou d&rsquo;argent). \u00ab\u00a0Tous ceux qui s&rsquo;occupent de commerce, \u00e0 quelque corporation qu&rsquo;ils appartiennent, sont oblig\u00e9s de payer la contributions qui est impos\u00e9e aux commer\u00e7ants.\u00a0\u00bb[4] N&rsquo;\u00e9taient consid\u00e9r\u00e9s par la loi comme commer\u00e7ants (<i>negotiatores<\/i>) que ceux qui poss\u00e9daient un fonds de commerce ou un capital plac\u00e9 dans l&rsquo;industrie. L&rsquo;ouvrier et l&rsquo;agriculteur \u00e9taient exempt\u00e9s de cet imp\u00f4t, \u00e0 condition, pour le premier, de ne pas se mettre \u00e0 son compte, et pour le second, de ne pas investir son \u00e9pargne dans le trafic sp\u00e9culatif du bl\u00e9. L&#8217;empereur S\u00e9v\u00e8re Alexandre, sous le r\u00e8gne de qui l&rsquo;<i>aurum negotiatorium<\/i> fut v\u00e9ritablement mis en place, le fit servir tr\u00e8s habilement \u00e0 l&rsquo;entretien des bains publics, un des repaires urbains de l&rsquo;activit\u00e9 politique.<\/p>\n<p>On pourrait imaginer pareillement un imp\u00f4t <i>lisible<\/i> sur le profit capitaliste, un <i>chrysargyre<\/i> pour notre temps qui financerait l&rsquo;entretien des locaux de nos assembl\u00e9es repr\u00e9sentatives et de leurs d\u00e9pendances administratives, et garantirait un revenu d\u00e9cent aux repr\u00e9sentants qui y si\u00e8gent durant leur mandat unique et non cumulable. Gageons que ces derniers seraient plus enclins \u00e0 pomper la finance, plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 lui cirer les pompes, et chasseraient sans remords du forum les derniers bonimenteurs qui le souillent, comme J\u00e9sus, jadis, chassa les changeurs de la maison de son divin P\u00e8re.<\/p>\n<p>_______________<\/p>\n<p>[1] \u00c0 Rome et dans toute l&rsquo;Italie, les publicains \u00e9taient recrut\u00e9s parmi les tr\u00e8s honorables chevaliers (<i>equites<\/i>).<\/p>\n<p>[2] L&rsquo;imp\u00f4t juste, comme fertilisant de l&rsquo;action publique compensatrice, est sacr\u00e9. Vouloir s&rsquo;y soustraire vous met au ban de la <i>res publica<\/i>. L&rsquo;\u00e9vad\u00e9 fiscal n&rsquo;est pas un martyr mais un excommuni\u00e9.<\/p>\n<p>[3] Il s&rsquo;agit d&rsquo;une interpr\u00e9tation toute personnelle qui n&rsquo;a pas re\u00e7u l&rsquo;imprimatur des autorit\u00e9s comp\u00e9tentes.<\/p>\n<p>[4]<i> Codex Theodosianus,<\/i> lib. XIII, 1.9, anno 372.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>J\u00c9SUS &#8211; Pr\u00e9dicateur de la Jud\u00e9e antique et partisan m\u00e9connu du denier du culte civique (quoique <i>denier<\/i> soit impropre, puisque la didrachme hell\u00e9nistique, dans la Palestine n\u00e9otestamentaire, \u00e9tait plus courante que le denier de C\u00e9sar). 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