{"id":59933,"date":"2013-11-12T15:09:39","date_gmt":"2013-11-12T14:09:39","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=59933"},"modified":"2013-11-12T15:09:39","modified_gmt":"2013-11-12T14:09:39","slug":"projet-darticle-pour-lencyclopedie-au-xxieme-siecle-philia-aristotelicienne-par-bertrand-rouzies-leonardi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2013\/11\/12\/projet-darticle-pour-lencyclopedie-au-xxieme-siecle-philia-aristotelicienne-par-bertrand-rouzies-leonardi\/","title":{"rendered":"<b>PROJET D&rsquo;ARTICLE POUR \u00ab\u00a0L&rsquo;ENCYCLOP\u00c9DIE AU XXI<sup>\u00e8me<\/sup> SI\u00c8CLE\u00a0\u00bb &#8211; PHILIA (aristot\u00e9licienne)<\/b>, par Bertrand Rouzi\u00e8s-L\u00e9onardi"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<div>\n<div id=\"contentText_AD637B09-2AB1-4BD4-AFE9-9487DE760512\">\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">PHILIA (aristot\u00e9licienne) &#8211; Amour de soi pour autrui fond\u00e9 sur la r\u00e9ciprocit\u00e9 et attest\u00e9 par des actes. Ce sentiment n&rsquo;est pas traduisible directement par \u00ab\u00a0amiti\u00e9\u00a0\u00bb.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">Ce que nous nommons par commodit\u00e9 le \u00ab\u00a0Trait\u00e9 de l&rsquo;amiti\u00e9\u00a0\u00bb occupe les livres VIII et IX de l&rsquo;<i>\u00c9thique \u00e0 Nicomaque,<\/i>\u00a0dont il constitue le bloc le plus d\u00e9velopp\u00e9[1]. C&rsquo;est le premier grand texte de la litt\u00e9rature occidentale qui aborde le sujet en profondeur, quoique sous un angle presque exclusivement anthropologique. L&rsquo;id\u00e9e que nous nous faisons de l&rsquo;amiti\u00e9 et de son r\u00f4le social est encore tributaire, pour une part, de la r\u00e9flexion aristot\u00e9licienne sur la\u00a0<i>philia<\/i>. Nous traduirons parfois dans la suite\u00a0<i>philia<\/i>\u00a0par amiti\u00e9, mais cette amiti\u00e9 sera peu \u00e0 peu enrichie de ce qu&rsquo;Aristote y met en plus et que nous avons tendance \u00e0 perdre de vue dans notre pratique.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p align=\"CENTER\"><span style=\"color: #0b333c;\"><b><i>Un sentiment \u00e9litiste ?<\/i>\u00a0<\/b><b><\/b><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">La\u00a0<i>philia<\/i>\u00a0est d&#8217;embl\u00e9e pos\u00e9e comme une vertu qui suppose une relation entre personnes vertueuses ou s&rsquo;effor\u00e7ant \u00e0 la vertu[2]. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une vertu en paroles et en actes. Cela explique sa pr\u00e9sence dans une \u00e9thique, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans un texte normatif qui dit ce qu&rsquo;est la vie bonne et ce qu&rsquo;il faut faire pour qu&rsquo;elle le soit. Le bonheur selon Aristote correspond \u00e0 un maximum d&rsquo;\u00eatre. L&rsquo;ali\u00e9nation fait le malheur de l&rsquo;\u00eatre. La\u00a0<i>philia<\/i>\u00a0\u00e9rig\u00e9e en vertu semble r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 de pairs, d&rsquo;hommes libres n\u00e9s au bon endroit au bon moment, dont l&rsquo;origine et les aspirations sont les m\u00eames. Rabelais s&rsquo;en souviendra dans sa description des bienheureux r\u00e9sidents de Th\u00e9l\u00e8me :\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\"><i>\u00ab\u00a0[G]ens liberes, bien n\u00e9s et bien instruits, conversant en compagnies honn\u00eates, ont par nature un instinct &amp; aiguillon qui toujours les pousse \u00e0 faits vertueux, et retire vice : lequel ils nommaient honneur. [&#8230;] Par cette libert\u00e9 entr\u00e8rent en louable \u00e9mulation de faire tous ce que \u00e0 un seul voyait plaire. Si quelqu&rsquo;un ou quelqu&rsquo;une disait : Beuvons, tous beuvaient. Si disait : Jouons, tous jouaient. Si disait : Allons \u00e0 l&rsquo;\u00e9bat es champs, tous y allaient.\u00a0\u00bb<\/i>[3]\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">Aristote est assez pragmatique pour ne pas se laisser hypnotiser par l&rsquo;id\u00e9al de l&rsquo;entre soi aristocratique. L&rsquo;humanit\u00e9 est plus diverse sous les portiques. D\u00e8s lors qu&rsquo;on \u00e9crit une\u00a0<i>\u00e9thique,<\/i>\u00a0on sous-entend que la parit\u00e9 amicale est moins un donn\u00e9 que le fruit d&rsquo;un long apprentissage mutuel par l&rsquo;exemple.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"CENTER\"><span style=\"color: #0b333c;\"><b><i>Le domaine de la\u00a0<\/i><\/b><b>philia\u00a0<\/b><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">Pour l&rsquo;animal social qu&rsquo;est l&rsquo;homme, la\u00a0<i>philia<\/i>\u00a0rel\u00e8ve de la n\u00e9cessit\u00e9 vitale. Les magnats, qui peuvent tout s&rsquo;offrir et ne parviennent, en fait d&rsquo;amis, qu&rsquo;\u00e0 s&rsquo;entourer de faux fr\u00e8res, de clients et de pique-assiette, sont bien oblig\u00e9s d&rsquo;admettre que la\u00a0<i>philia<\/i>\u00a0n&rsquo;a pas de prix. Plus un magnat est riche, pour Aristote, plus il est expos\u00e9 au risque, et plus il a besoin d&rsquo;amis. Le Stagirite \u00e9tait loin d&rsquo;imaginer \u00e0 quel niveau seraient port\u00e9es certaines fortunes humaines, plus de 2300 ans apr\u00e8s sa mort, sinon il e\u00fbt ajout\u00e9 que pass\u00e9 un certain seuil, l&rsquo;opulence de quelques-uns fait courir des risques incalculables \u00e0 tout le monde et qu&rsquo;il vaudrait mieux qu&rsquo;on renonce tout \u00e0 fait \u00e0 se lier \u00e0 de tels hommes pour sauver la possibilit\u00e9 m\u00eame de l&rsquo;amiti\u00e9. Au bas de l&rsquo;\u00e9chelle, les indigents ont un besoin encore plus pressant de\u00a0<i>philia,<\/i>\u00a0car c&rsquo;est le dernier bien qu&rsquo;il leur reste, le seul fonds \u00e0 partir duquel ils pourront se reconstruire. On peut se demander dans quelle mesure l&rsquo;\u00e9ducation pr\u00e9coce \u00e0 l&#8217;empoignade concurrentielle qui caract\u00e9rise nos soci\u00e9t\u00e9s pr\u00e9pare r\u00e9ellement les individus \u00e0 la solitude superlative cons\u00e9cutive \u00e0 un rat\u00e9 de parcours.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">La\u00a0<i>philia<\/i>\u00a0aristot\u00e9licienne est un secours \u00e9volutif qui s&rsquo;ajuste aux \u00e2ges de la vie : elle aide les jeunes gens \u00e0 se garantir contre l&rsquo;erreur, incite les hommes m\u00fbrs \u00e0 s&rsquo;accomplir dans des actions nobles et fournit aux vieillards les soins qu&rsquo;ils n&rsquo;ont plus la force de se prodiguer.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">La\u00a0<i>philia<\/i>\u00a0comprend l&rsquo;amour des parents pour leurs enfants et des enfants pour leurs parents, la famille \u00e9tant son premier th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;op\u00e9ration. Son deuxi\u00e8me th\u00e9\u00e2tre est la soci\u00e9t\u00e9 des amis, sous certaines conditions &#8211; nous y reviendrons. Son troisi\u00e8me th\u00e9\u00e2tre, th\u00e9\u00e2tre \u00e9largi, est bien s\u00fbr la Cit\u00e9. \u00c0 la diff\u00e9rence de Platon, qui voit dans la\u00a0<i>philia<\/i>\u00a0un \u00ab\u00a0sentiment oc\u00e9anique\u00a0\u00bb, un moyen de se brancher sur les flux cosmiques, Aristote s&rsquo;en tient au registre terrestre. La\u00a0<i>philia<\/i>\u00a0gagne en noblesse ce qu&rsquo;elle perd en sublimit\u00e9.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"CENTER\"><span style=\"color: #0b333c;\"><b>Philia<\/b><b><i>\u00a0et justice<\/i>\u00a0<\/b><b><\/b><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">Les l\u00e9gislateurs, remarque Aristote, placent l&rsquo;amiti\u00e9 au-dessus de la justice. Si tous les hommes \u00e9taient amis, ils n&rsquo;auraient plus besoin de l&rsquo;appareil judiciaire pour r\u00e9gler leurs diff\u00e9rends. En revanche, s&rsquo;ils se contentaient d&rsquo;\u00eatre justes les uns envers les autres, m\u00eame en suivant une logique de justice g\u00e9om\u00e9trique, adaptative et non froidement arithm\u00e9tique, il leur manquerait la chaleur g\u00e9n\u00e9reuse de l&rsquo;amiti\u00e9. Aristote sugg\u00e8re de d\u00e9passer cet antagonisme d&rsquo;une part en faisant de la\u00a0<i>philia<\/i>\u00a0une justice sup\u00e9rieure, \u00e0 laquelle on aurait \u00f4t\u00e9 son bandeau sur les yeux, symbole d&rsquo;une impartialit\u00e9 aveugle \u00e0 la compensation, d&rsquo;autre part en d\u00e9clarant ces deux instances de la justice compl\u00e9mentaires l&rsquo;une de l&rsquo;autre, comme si elles vivaient en bonne amiti\u00e9. La justice calcule ce qui revient \u00e0 chacun sans souffrir d&rsquo;exceptions et sans tenir compte des relations personnelles. Temp\u00e9r\u00e9e par l&rsquo;amiti\u00e9, cette justice-l\u00e0 accepte de faire des exceptions en faveur de ceux dont le d\u00e9part dans la vie a \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement entrav\u00e9. L&rsquo;amiti\u00e9, dans ses formes les plus l\u00e2ches et les moins socialement productives, constitue des r\u00e9seaux d&rsquo;influence qui peuvent miner l&rsquo;administration de la Cit\u00e9. Encadr\u00e9e par la justice, cette amiti\u00e9-l\u00e0 apprend \u00e0 ne pas confondre association vertueuse et association pernicieuse (brigue, cooptation, copinage, n\u00e9potisme, etc.). La politique de l&rsquo;amiti\u00e9 n&rsquo;a pas grand-chose \u00e0 voir avec l&rsquo;amiti\u00e9 politique.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"CENTER\"><span style=\"color: #0b333c;\"><b><i>Qualit\u00e9 de la\u00a0<\/i><\/b><b>philia\u00a0<\/b><b><i><\/i><\/b><b><\/b><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">L&rsquo;amiti\u00e9 aristot\u00e9licienne n&rsquo;est pas ce sentiment l\u00e9ger, opportuniste, ce presque rien dont on fait si bon march\u00e9 sur les r\u00e9seaux qualifi\u00e9s improprement de \u00ab\u00a0sociaux\u00a0\u00bb. C&rsquo;est une obligation de tous les instants. La\u00a0<i>philia<\/i>\u00a0met en rapport deux personnes physiques qui se reconnaissent et se manifestent l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre cette reconnaissance. L&rsquo;attachement \u00e0 un objet ne rel\u00e8ve pas de la<i>philia<\/i>\u00a0puisque\u00a0<i>\u00e7a<\/i>\u00a0ne dit pas qu&rsquo;il vous aime et que de toute fa\u00e7on\u00a0<i>\u00e7a<\/i>\u00a0ne vous aime pas. Pour faire un bond dans le temps jusqu&rsquo;\u00e0 notre \u00e9poque, on se posera la question de savoir quels effets, dans un \u00e9change communicationnel, l&rsquo;interposition d&rsquo;un ou de plusieurs objets peut avoir sur la densit\u00e9 de l&rsquo;amiti\u00e9 proclam\u00e9e. \u00c0 mesure qu&rsquo;on avance dans la lecture du \u00ab\u00a0Trait\u00e9 de l&rsquo;amiti\u00e9\u00a0\u00bb, on voit le domaine de la\u00a0<i>philia,\u00a0<\/i>de<i>\u00a0<\/i>la<i>\u00a0philia\u00a0<\/i>vraie, pleine et enti\u00e8re, se r\u00e9tr\u00e9cir et l&rsquo;exigence qu&rsquo;elle porte s&rsquo;intensifier. Une amiti\u00e9 ne saurait s&rsquo;appuyer seulement sur l&rsquo;utile ou l&rsquo;agr\u00e9able. Si elle s&rsquo;arr\u00eatait \u00e0 l&rsquo;un ou \u00e0 l&rsquo;autre, elle se d\u00e9graderait tr\u00e8s vite. Une amiti\u00e9 v\u00e9ritable repose plus s\u00fbrement sur une culture d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e et partag\u00e9e de la vertu. Contrairement \u00e0 l&rsquo;\u00e9change marchand, elle n&rsquo;a pas en vue l&rsquo;accumulation mais l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation. Ne croyez pas les affiches qui vous disent que votre banquier est votre ami. Au sens d&rsquo;Aristote, il ne l&rsquo;est pas, puisqu&rsquo;il a quelque chose \u00e0 vous vendre. La\u00a0<i>philia<\/i>\u00a0est un \u00e9change tr\u00e8s particulier : si l&rsquo;ami paie de sa personne, ce n&rsquo;est pas pour \u00eatre pay\u00e9 en retour, en vil qu\u00eateur de louanges, mais parce qu&rsquo;il conna\u00eet assez ceux qu&rsquo;il aime pour deviner ce qui leur serait bon et le leur livrer sans se faire prier ni compter ses effets.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">Ceci pos\u00e9, il semble que la r\u00e9alit\u00e9 commun\u00e9ment observable y apporte un d\u00e9menti : les int\u00e9r\u00eats \u00e9go\u00efstes m\u00e8nent le monde, y compris sous l&rsquo;habit de saintet\u00e9 dont on les affuble. \u00ab\u00a0J&rsquo;ai plus confiance dans un brave chien qui remue la queue, disait Schopenhauer, que dans toutes ces d\u00e9monstrations et ces fa\u00e7ons [d&rsquo;amiti\u00e9].\u00a0\u00bb \u00c0 cet \u00e9go\u00efsme vulgaire, dont il lui \u00e9tait difficile de ne pas constater lui-m\u00eame l&rsquo;omnipr\u00e9sence, Aristote va opposer un \u00e9go\u00efsme positif[4], un int\u00e9r\u00eat pour soi comme ferment d&rsquo;une\u00a0<i>philia<\/i>\u00a0d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e. L&rsquo;\u00e9go\u00efste aristot\u00e9licien, le\u00a0<i>philautos,\u00a0<\/i>est un homme qui se suffit \u00e0 lui-m\u00eame parce qu&rsquo;il se poss\u00e8de lui-m\u00eame, qu&rsquo;il s&rsquo;harmonise avec lui-m\u00eame, qu&rsquo;il se ma\u00eetrise lui-m\u00eame. Une amiti\u00e9 forte se noue entre individus qui n&rsquo;attendent rien l&rsquo;un de l&rsquo;autre puisqu&rsquo;en pleine possession d&rsquo;eux-m\u00eames, ils ont tout. C&rsquo;est comme cela qu&rsquo;il faut comprendre cette formule trois fois r\u00e9p\u00e9t\u00e9e dans l&rsquo;<i>\u00c9thique \u00e0 Nicomaque<\/i>\u00a0: \u00ab\u00a0L&rsquo;ami est un autre moi-m\u00eame.\u00a0\u00bb L&rsquo;ami s&rsquo;aime lui-m\u00eame comme un autre et aime l&rsquo;autre comme il s&rsquo;aime lui-m\u00eame. L&rsquo;avarice est un \u00e9go\u00efsme n\u00e9gatif. Pourquoi ? Parce que l&rsquo;avare est poss\u00e9d\u00e9 par l&rsquo;or qu&rsquo;il poss\u00e8de. Il est douteux qu&rsquo;il s&rsquo;aime lui-m\u00eame. L&rsquo;\u00eatre d&rsquo;Harpagon se loge dans sa cassette. Sa cassette, c&rsquo;est lui. Le\u00a0<i>philautos<\/i>\u00a0dit : \u00ab\u00a0c&rsquo;est moi\u00a0\u00bb ; l&rsquo;\u00e9go\u00efste vulgaire dit : \u00ab\u00a0c&rsquo;est \u00e0 moi\u00a0\u00bb. Une amiti\u00e9 vertueuse commence \u00e0 donner de la g\u00eete lorsqu&rsquo;un des deux amis, pris de faiblesse, ne s&rsquo;appartient plus et vient demander \u00e0 l&rsquo;autre de combler un manque que lui seul peut combler en se ressaisissant. L&rsquo;amiti\u00e9, pour Aristote, ne se fortifie que par l&rsquo;exemple renouvel\u00e9 de la ma\u00eetrise de soi.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">C&rsquo;est \u00e0 ce degr\u00e9 pr\u00e9cis d&rsquo;exigence que nous mesurons la distance qui nous s\u00e9pare de l&rsquo;\u00e9thique aristot\u00e9licienne. La\u00a0<i>philia<\/i>\u00a0aristot\u00e9licienne, comme contention intellectuelle et maximisation de l&rsquo;\u00eatre dans ses r\u00e9alisations, met en avant la ma\u00eetrise de soi. \u00c0 l&rsquo;inverse, notre conception moderne de l&rsquo;amiti\u00e9 voit les signes de sa v\u00e9rit\u00e9 dans l&rsquo;exhibition des affects, des passions[5].\u00a0<i>Regardez comme je donne libre cours \u00e0 ma col\u00e8re, \u00e0 mon d\u00e9sespoir, \u00e0 mes d\u00e9sirs. C&rsquo;est tout moi. Jugez-moi par l\u00e0. Je me livre vraiment en me d\u00e9bondant et je parle vrai en \u00e9ructant.\u00a0<\/i>Aristote, plus rigoureux, conviendrait que\u00a0<i>quelqu&rsquo;un<\/i>\u00a0se livre, que\u00a0<i>quelqu&rsquo;un<\/i>\u00a0parle, mais il verrait dans ce bruit parasite l&rsquo;indice d&rsquo;une d\u00e9concentration pathologique de la personne. Allez donc faire soci\u00e9t\u00e9 avec des \u00eatres qui s&rsquo;\u00e9croulent en avalanche. Aristote dirait : allez donc faire une phalange, une fraternit\u00e9 d&rsquo;armes, avec des forcen\u00e9s[6].\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">Si l&rsquo;on red\u00e9finit la\u00a0<i>philia,\u00a0<\/i>avec les mots de Paul Ricoeur, comme \u00ab\u00a0la recherche de la vie bonne avec et pour autrui dans des institutions justes\u00a0\u00bb, il faut voir que les conditions de sa mise en route sont loin d&rsquo;\u00eatre r\u00e9unies hors de nous, mais aussi en nous.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">______________\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">[1] Pour un d\u00e9cryptage savant du texte, se reporter \u00e0 l&rsquo;article de Haud Gueguen <a href=\"http:\/\/www.journaldumauss.net\/spip.php?article942\">\u00ab\u00a0Le possible et l&rsquo;amiti\u00e9 chez Aristote\u00a0\u00bb<\/a>, publi\u00e9 dans le\u00a0<i>Journal du MAUSS<\/i>.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">[2] Voir le livre II de l&rsquo;<i>\u00c9thique<\/i>\u00a0pour une d\u00e9finition de la vertu.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">[3] Fran\u00e7ois Rabelais,\u00a0<i>Gargantua,<\/i>\u00a0LV.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">[4] On n&rsquo;est pas tr\u00e8s loin du distinguo rousseauiste entre \u00ab\u00a0amour propre\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0amour de soi\u00a0\u00bb.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">[5] Richard Sennett, dans\u00a0<i>Les tyrannies de l&rsquo;intimit\u00e9\u00a0<\/i>(1979),<i>\u00a0<\/i>situe les pr\u00e9mices de ce grand d\u00e9ballage des affects au XVIIIe si\u00e8cle. La ruade du\u00a0<i>Sturm und Drang<\/i>\u00a0en Allemagne, la vogue du drame larmoyant en France et, plus tard, les d\u00e9cha\u00eenements concomitants de la violence verbale et de la violence physique \u00e0 la R\u00e9volution ont retourn\u00e9 le terrain o\u00f9 germerait l&rsquo;ego romantique.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">[6] Ne pas se fier \u00e0 l&rsquo;orthographe : un forcen\u00e9 est un homme hors du sens, un fou furieux. L&rsquo;ancien fran\u00e7ais \u00e9crivait justement\u00a0<i>forsen\u00e9.\u00a0<\/i>La force s&rsquo;est invit\u00e9e dans le mot et en a affaibli la n\u00e9gativit\u00e9. Rousseau pouvait ainsi se dire \u00ab\u00a0forcen\u00e9 des \u00e9checs\u00a0\u00bb, au sens de \u00ab\u00a0passionn\u00e9 pour\u00a0\u00bb.\u00a0<\/span><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<div>\n<div id=\"contentText_AD637B09-2AB1-4BD4-AFE9-9487DE760512\">\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">PHILIA (aristot\u00e9licienne) &#8211; Amour de soi pour autrui fond\u00e9 sur la r\u00e9ciprocit\u00e9 et attest\u00e9 par des actes. Ce sentiment n&rsquo;est pas traduisible directement par \u00ab\u00a0amiti\u00e9\u00a0\u00bb.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">Ce que nous nommons par commodit\u00e9 le \u00ab\u00a0Trait\u00e9 de l&rsquo;amiti\u00e9\u00a0\u00bb occupe les livres VIII et IX de l&rsquo;<i>\u00c9thique \u00e0 [&hellip;]<\/i><\/span><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[359,639],"class_list":["post-59933","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-sociologie","tag-aristote","tag-philia"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/59933","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=59933"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/59933\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":59936,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/59933\/revisions\/59936"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=59933"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=59933"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=59933"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}