{"id":60315,"date":"2013-12-04T00:38:29","date_gmt":"2013-12-03T23:38:29","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=60315"},"modified":"2013-12-04T17:01:29","modified_gmt":"2013-12-04T16:01:29","slug":"une-crise-peut-en-cacher-une-autre-par-michel-leis-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2013\/12\/04\/une-crise-peut-en-cacher-une-autre-par-michel-leis-2\/","title":{"rendered":"<b>UNE CRISE PEUT EN CACHER UNE AUTRE<\/b>, par Michel Leis"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9. Il s&rsquo;agit du texte de la <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=59809\">conf\u00e9rence<\/a> donn\u00e9e par Michel Leis le 2 d\u00e9cembre 2013<\/p><\/blockquote>\n<p><b>Non la science \u00e9conomique n\u2019explique pas tout\u00a0!<\/b><\/p>\n<p>Le drame de l\u2019\u00e9conomie, c\u2019est qu\u2019elle parle de chiffres. Le P.I.B, l\u2019inflation, le ch\u00f4mage ou l\u2019endettement sont consid\u00e9r\u00e9s comme les indicateurs de la sant\u00e9 \u00e9conomique d\u2019un pays. Parce que ces chiffres sont quantifi\u00e9s avec une certaine pr\u00e9cision, l\u2019\u00e9conomie se consid\u00e8re comme une science dure. Une science dure\u00a0; c\u2019est une science o\u00f9 les r\u00e8gles sont d\u00e9montr\u00e9es, ou une exp\u00e9rience peut \u00eatre reproduite, ces caract\u00e9ristiques autorisent des pr\u00e9visions fiables. Chacun a pu constater que les discours \u00e9conomiques \u00e9taient souvent d\u00e9mentis par les faits. L\u2019\u00e9conomie est un ensemble de techniques qui peuvent donner une description du monde \u00e0 un instant donn\u00e9, qui permettent de se livrer \u00e0 quelques interpr\u00e9tations sur des \u00e9v\u00e9nements pass\u00e9s, mais il manque fondamentalement quelque chose pour mod\u00e9liser le futur.<\/p>\n<p>Ce petit quelque chose pourrait bien \u00eatre le facteur humain. L\u2019\u00e9conomie est d\u2019abord le r\u00e9sultat de l\u2019action des individus. Toute personne qui travaille ou a travaill\u00e9 dans une grande entreprise ou une grande administration sait combien les convictions et les passions humaines comptent dans le management. Les grands succ\u00e8s sont souvent la combinaison d\u2019une id\u00e9e innovante et du charisme d\u2019un patron hors norme. Steve Jobs et Apple ou Sony et son Walkman ne doivent pas grand-chose \u00e0 la rationalit\u00e9 \u00e9conomique. C\u2019est vrai aussi pour les actions \u00e9conomiques prises par le monde politique, les raisons mises en avant pour justifier telle ou telle mesure ne sont parfois qu\u2019un alibi. Ce qui fait la d\u00e9cision, ce sont les certitudes des individus et les conflits qui naissent de la confrontation de ces certitudes. En mati\u00e8re de management, certains ouvrages de la \u00ab\u00a0Com\u00e9die humaine\u00a0\u00bb de Balzac ou les livres de Zola sont des lectures bien plus enrichissantes que tous les manuels th\u00e9oriques.<\/p>\n<p><!--more-->L\u2019\u00e9conomie n\u2019\u00e9tant pas une science dure, elle ne peut donc d\u00e9livrer de v\u00e9rit\u00e9s absolues. Toutes les th\u00e9ories \u00e9conomiques font des hypoth\u00e8ses fortes sur le r\u00f4le de chacun dans la soci\u00e9t\u00e9 et sur les rapports de force. Ce qui est vrai pour la th\u00e9orie est encore plus vrai pour l\u2019action \u00e9conomique. On peut facilement se repr\u00e9senter cette id\u00e9e, s\u2019agissant du d\u00e9ficit des \u00c9tats faits de choix sur les d\u00e9penses et les recettes. Dans une grande entreprise, les r\u00e9sultats qui sont pr\u00e9sent\u00e9s refl\u00e8tent le rapport de force entre l\u2019attente de profit des actionnaires et la strat\u00e9gie men\u00e9e par les \u00e9quipes de direction, avec le risque pour ces derni\u00e8res d\u2019\u00eatre limog\u00e9es si elles ne r\u00e9pondent pas aux attentes de dividendes.<\/p>\n<p>De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, les rapports de forces ont un r\u00f4le central dans l\u2019\u00e9conomie qui est souvent n\u00e9glig\u00e9. Je voudrais prendre pour exemple les prix. Nous connaissons tous la loi de l\u2019offre et de la demande, et pourtant la fixation des prix dans la r\u00e9alit\u00e9 est tr\u00e8s diff\u00e9rente de la th\u00e9orie. Un prix refl\u00e8te une histoire, il prend en compte le prix de revient, les strat\u00e9gies des concurrents, les relations de d\u00e9pendances, voire une capacit\u00e9 de nuisance. Dans un hypermarch\u00e9, pensez-vous que le prix d\u2019achat soit le m\u00eame pour un produit qui sera vendu sous l\u2019enseigne du magasin et une grande marque qui b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019une importante publicit\u00e9 t\u00e9l\u00e9\u00a0? Pourquoi le consommateur ach\u00e8te-t-il un paquet de p\u00e2te Barilla plut\u00f4t qu\u2019un Carrefour ou un Delhaize, pourtant moins cher\u00a0? Et qui du producteur ou du distributeur va gagner le plus d\u2019argent\u00a0? La lutte pour cr\u00e9er et prendre le meilleur de la marge n\u2019a rien \u00e0 voir avec le prix d\u2019\u00e9quilibre \u00e9voqu\u00e9 dans nos manuels, mais au contraire tout \u00e0 voir avec les rapports de forces.<\/p>\n<p>Pas de neutralit\u00e9 donc en \u00e9conomie. Ce pr\u00e9alable \u00e9tant pos\u00e9, on peut donc parler de la crise.<\/p>\n<p><b>Qu\u2019est-ce que la crise\u00a0?<\/b><\/p>\n<p>Les employ\u00e9s d\u2019Arcelor, de Caterpillar ou de Ford Genk en ont malheureusement une id\u00e9e pr\u00e9cise. Mais pour une majorit\u00e9 d\u2019individus, qu\u2019est-ce qu\u2019elle change\u00a0? Plus de pression dans son travail\u00a0? Les grands titres des journaux\u00a0? Quelques sacrifices dans les d\u00e9penses quotidiennes\u00a0?<\/p>\n<p>La crise est souvent d\u00e9finie comme une r\u00e9cession. La d\u00e9finition d\u2019une r\u00e9cession, c\u2019est deux trimestres de baisse cons\u00e9cutive du Produit int\u00e9rieur brut. Dans beaucoup de pays, on a eu des variations trimestrielles de l\u2019ordre de -0.2 \u00e0 -0.5\u00a0%. Pour l\u2019ensemble de l\u2019Union europ\u00e9enne, la baisse du Produit int\u00e9rieur brut n\u2019est que de 1\u00a0% entre 2008 et 2012. Est-ce suffisant pour caract\u00e9riser une crise\u00a0? La crise de 1929 souvent cit\u00e9e en r\u00e9f\u00e9rence a entra\u00een\u00e9 une r\u00e9cession de l\u2019ordre de 25 \u00e0 30\u00a0% dans les pays occidentaux, c\u2019est \u00e9videmment bien plus.<\/p>\n<p>Pour autant, je ne veux pas ici minimiser la crise. Quand le Produit int\u00e9rieur brut europ\u00e9en baisse de 1\u00a0%, le march\u00e9 automobile baisse de plus de 20\u00a0%. Les restructurations en cours vont se solder par un million de ch\u00f4meurs pour l\u2019ensemble de la fili\u00e8re. La Gr\u00e8ce affiche un recul de plus de 25\u00a0% de son Produit int\u00e9rieur brut, son ch\u00f4mage est sup\u00e9rieur \u00e0 27\u00a0% alors que l\u2019Allemagne affiche une croissance de 6\u00a0% et un ch\u00f4mage \u00e0 peine sup\u00e9rieur \u00e0 5\u00a0%. La crise actuelle a des effets tr\u00e8s violents, mais localis\u00e9s \u00e0 des r\u00e9gions ou des secteurs d\u2019activit\u00e9. Ceci sugg\u00e8re une image sur laquelle je voudrais m\u2019attarder\u00a0: celle du tremblement de terre.<\/p>\n<p>Vous avez tous vu au moins une fois \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision des images de s\u00e9isme. Tel immeuble est rest\u00e9 intact alors qu\u2019un autre situ\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 s\u2019est effondr\u00e9 comme un ch\u00e2teau de cartes. La reconstruction redessine les villes. \u00c0 San Francisco, la bonne r\u00e9sistance de Bel Air lors du tremblement de terre de 1906 en a fait un quartier tr\u00e8s recherch\u00e9. C\u2019est une image parlante: la crise d\u00e9truit de la richesse, mais pas partout et pas pour tout le monde, elle redistribue les cartes entre des r\u00e9gions, des pays et des secteurs d\u2019activit\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019origine des tremblements de terre se trouvent de grandes plaques sur lesquelles reposent les continents. Elles coulissent entre elles, rentrent en collision, se chevauchent, s\u2019\u00e9cartent. Ce mouvement n\u2019est pas continu, les forces et les tensions s\u2019accumulent jusqu\u2019au moment o\u00f9 l\u2019\u00e9nergie accumul\u00e9e se lib\u00e8re sous forme d\u2019un tremblement de terre. Je vous propose de continuer avec cette analogie en imaginant que ces trois plaques, ce sont les citoyens, le monde \u00e9conomique et le monde politique. Et \u00e0 l\u2019\u00e9poque des Trente Glorieuses, tout va bien, il n\u2019y a pas de tremblements de terre.<\/p>\n<p><b>Avant la crise\u00a0: les Trente Glorieuses<\/b><\/p>\n<p>Mon entr\u00e9e dans l\u2019adolescence a co\u00efncid\u00e9 avec la fin de cette p\u00e9riode. Il ne m\u2019en reste que des souvenirs assez lointains et l\u2019impression que la croyance dans de beaux lendemains \u00e9tait partag\u00e9e par le plus grand nombre, \u00e0 commencer par mes parents. Les livres de mon enfance s\u2019extasiaient sur les progr\u00e8s de la technique quand la t\u00e9l\u00e9vision encore en noir et blanc retransmettait les premiers pas de l\u2019homme sur la lune. La foi dans le progr\u00e8s, la science et l\u2019am\u00e9lioration des conditions mat\u00e9rielles ne pouvaient conduire qu\u2019\u00e0 un avenir meilleur.<\/p>\n<p>La nostalgie est un prisme qui d\u00e9forme la r\u00e9alit\u00e9. Les conflits de cette p\u00e9riode ont \u00e9t\u00e9 nombreux et parfois violents, l\u2019am\u00e9lioration des conditions mat\u00e9rielles n\u2019a vraiment commenc\u00e9 que dans les ann\u00e9es 60. Pourtant les avanc\u00e9es sont ind\u00e9niables: hausse du pouvoir d\u2019achat, \u00e9quipement des m\u00e9nages, d\u00e9veloppement d\u2019une classe moyenne, instauration de salaires minimaux, la liste serait trop longue pour \u00eatre exhaustive.<\/p>\n<p>Comment expliquer ces progr\u00e8s\u00a0? Je crois que le personnel politique de l\u2019\u00e9poque partageait cette id\u00e9e des bienfaits du progr\u00e8s et d\u2019un futur meilleur. Il prenait en compte les le\u00e7ons du pass\u00e9, il avait v\u00e9cu la crise de 29 et la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale. Les r\u00e9formes et les projets exprimaient la volont\u00e9 de s\u2019affirmer dans le contexte d\u2019une rivalit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e entre blocs et pays.<\/p>\n<p>La guerre froide joue paradoxalement un r\u00f4le essentiel. Malgr\u00e9 les ravages du stalinisme, l\u2019aura du bloc de l\u2019Est persiste pour une partie de la population. L\u2019URSS finance des syndicats et les partis communistes, ceux-ci poussent les avanc\u00e9es sociales. Dans le m\u00eame temps, beaucoup de pays avaient des projets de prestige qu\u2019il fallait montrer au bloc d\u2019en face et qui s\u2019ajouter au d\u00e9veloppement des infrastructures. Les d\u00e9penses de l\u2019\u00c9tat repr\u00e9sentaient une part importante de l\u2019investissement total. Pour financer ces politiques,\u00a0 les imp\u00f4ts \u00e9taient \u00e9lev\u00e9s, surtout pour les entreprises. L\u2019imp\u00f4t sur les b\u00e9n\u00e9fices \u00e9tait de plus de 50\u00a0% dans les ann\u00e9es 60, ce qui limitait les attentes de profit. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, les entreprises parlaient surtout de croissance ou de taille, d\u2019int\u00e9gration horizontale ou verticale. Pendant ce temps, les gouvernements votaient des lois sociales bien au-del\u00e0 de leurs courants politiques. Afficher la prosp\u00e9rit\u00e9 du bloc de l\u2019ouest n\u2019avait pas de prix. Pour \u00eatre ironique, on pourrait dire que la plus grande r\u00e9ussite du bloc sovi\u00e9tique aura \u00e9t\u00e9 sa contribution \u00e0 la prosp\u00e9rit\u00e9 de l\u2019Occident.<\/p>\n<p>Se limiter \u00e0 la seule guerre froide n\u2019explique pourtant pas tout. La reconstruction de l\u2019apr\u00e8s-guerre a \u00e9t\u00e9 le d\u00e9clic de la croissance. Le retour au plein emploi mettait les salari\u00e9s en position favorable. Quand les actions collectives ne portaient pas leurs fruits, on pouvait encore facilement prendre \u00ab\u00a0ses cliques et ses claques\u00a0\u00bb et aller voir ailleurs si les salaires \u00e9taient plus \u00e9lev\u00e9s. L\u2019\u00e9ducation \u00e9tait la promesse d\u2019acc\u00e9der \u00e0 l\u2019ascenseur social, le d\u00e9veloppement des technologiques cr\u00e9ait un formidable appel d\u2019air pour les gens sortant des universit\u00e9s et des \u00e9coles d\u2019ing\u00e9nieurs. Les gains de productivit\u00e9 \u00e9taient encore absorb\u00e9s par la croissance, le partage de la valeur ajout\u00e9e montrait clairement une r\u00e9partition plus favorable aux salari\u00e9s.<\/p>\n<p><b>Aux origines de la crise<\/b><\/p>\n<p>Comment est-on sortie de cette p\u00e9riode\u00a0? Dans les ann\u00e9es 70 et 80 se sont produits quelques \u00e9v\u00e9nements qui ont modifi\u00e9 les rapports de forces entre les individus, les entreprises et le monde politique. C\u2019est \u00e0 compter de ces deux d\u00e9cennies que les tensions se sont accumul\u00e9es. Les crises que nous avons connues dans l\u2019intervalle n\u2019ont pas lib\u00e9r\u00e9 toutes ces tensions, d\u2019o\u00f9 la violence de la crise actuelle.<\/p>\n<p>Quels sont ces \u00e9v\u00e9nements\u00a0? Tout d\u2019abord, les \u00c9tats-Unis se sont trouv\u00e9s consid\u00e9rablement affaiblis avec la guerre du Vietnam et d\u2019importants d\u00e9ficits commerciaux qu\u2019ils ont financ\u00e9s avec la planche \u00e0 billets. Bien s\u00fbr, d\u2019autres pays en ont profit\u00e9. Le Royaume-Uni autorise la souscription d\u2019emprunts en $ hors du contr\u00f4le de la banque centrale am\u00e9ricaine, du coup, les $ se retrouvent en grandes quantit\u00e9s hors des \u00c9tats-Unis. L\u2019Allemagne demande le remboursement de ces $ exc\u00e9dentaires, ce qui rend impossible le maintien de leur convertibilit\u00e9 en or. En ao\u00fbt 71, les accords de Bretton-Woods sont suspendus. C\u2019est la fin de la stabilit\u00e9 mon\u00e9taire garantie par la puissance am\u00e9ricaine. Les producteurs de p\u00e9trole pay\u00e9s en $ d\u00e9valu\u00e9s saisissent le pr\u00e9texte de la guerre du Kippour pour relever sensiblement les cours du baril. Commence alors une p\u00e9riode caract\u00e9ris\u00e9e par ce qu\u2019on a appel\u00e9 la stagflation, m\u00e9lange d\u2019inflation, de stagnation et de mont\u00e9e du ch\u00f4mage.<\/p>\n<p>D\u00e8s les ann\u00e9es 80, les \u00c9tats-Unis rebondissent, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019inflation. Ils financent leur d\u00e9ficit \u00e0 bon compte et lancent l\u2019Initiative de D\u00e9fense strat\u00e9gique plus connue sous le nom de \u00ab\u00a0guerre des \u00e9toiles\u00a0\u00bb. L\u2019URSS, affaiblie par la Guerre froide et une exp\u00e9dition co\u00fbteuse en Afghanistan se r\u00e9v\u00e8le incapable de passer le cap. Les budgets militaires pompent la ressource, au d\u00e9triment de la satisfaction des besoins de la population. La nomenklatura a de plus en plus de mal de maintenir le couvercle sur la marmite. \u00c0 la fin des ann\u00e9es 80, les \u00c9tats-Unis ont gagn\u00e9 la guerre froide, le bloc de l\u2019Est s\u2019effondre. Ce contre-pouvoir informel qui avait pourtant soud\u00e9 l\u2019occident et contribu\u00e9 \u00e0 sa prosp\u00e9rit\u00e9 dispara\u00eet.<\/p>\n<p>Cette suite d\u2019\u00e9v\u00e9nements sert \u00e0 de r\u00e9v\u00e9lateur et de d\u00e9clencheur. L\u2019inflation qui suit le premier choc p\u00e9trolier acc\u00e9l\u00e8re des \u00e9volutions commenc\u00e9es dans les ann\u00e9es 60. On peut regarder l\u2019histoire \u00e0 compter de la crise de 1970 comme une illustration de ce que j\u2019appelle \u00ab\u00a0le paradoxe du Gu\u00e9pard\u00a0\u00bb, inspir\u00e9 de la c\u00e9l\u00e8bre citation du roman de Lampedusa: \u00ab Il fallait se d\u00e9p\u00eacher de tout changer afin que rien ne change \u00bb. On fait de grandes r\u00e9formes pour d\u00e9fendre un syst\u00e8me, mais c\u2019est l\u00e0 que r\u00e9side le paradoxe, ces r\u00e9formes finissent par changer le syst\u00e8me.<\/p>\n<p>Tout le monde a jou\u00e9 sa propre partition\u00a0: les entreprises, le monde politique ou les individus. Il n\u2019y a pas eu de planification, ce qui est le propre de notre mode de fonctionnement. C\u2019est dans la confrontation de ces changements r\u00e9alis\u00e9s pour pr\u00e9server l\u2019existant que ce trouve les principales sources de la crise actuelle.<\/p>\n<p>Tout d\u2019abord, la crise du d\u00e9but des ann\u00e9es 70 r\u00e9v\u00e8le une faiblesse de la demande. Pour l\u2019essentiel, la consommation des Trente Glorieuses reposait sur des m\u00e9nages qui s\u2019\u00e9quipaient en Automobile, t\u00e9l\u00e9vision ou \u00e9lectrom\u00e9nagers. La logique \u00e9conomique de l\u2019\u00e9poque, c\u2019\u00e9tait la fabrication en grandes s\u00e9ries de produits identiques ou presque. Les produits n\u2019\u00e9taient pas renouvel\u00e9s tr\u00e8s souvent. Dans l\u2019automobile, un mod\u00e8le pouvait conna\u00eetre une carri\u00e8re de plus de 15 ans sans changement majeur. Une fois que les m\u00e9nages \u00e9taient \u00e9quip\u00e9s, il fallait attendre la panne ou l\u2019usure du produit pour un nouvel achat.<\/p>\n<p>Il faut entretenir cette demande faiblissante. Le monde \u00e9conomique va d\u00e9velopper une nouvelle strat\u00e9gie. Il faut que le consommateur ach\u00e8te plus souvent. Le moteur de l\u2019achat ne doit plus \u00eatre le besoin, mais un d\u00e9sir constamment renouvel\u00e9 par la gr\u00e2ce du marketing, l\u2019objet du d\u00e9sir doit devenir peu \u00e0 peu le d\u00e9sir de l\u2019objet. La commercialisation prend le pas sur la production.<\/p>\n<p>Avoir un objet ne suffit plus. La voiture que l\u2019on poss\u00e8de, les marques avec lesquelles on s\u2019habille, les meubles, et plus tard les t\u00e9l\u00e9phones portables ou les tablettes donnent une image de nous. Il faut rester dans le coup, acheter la derni\u00e8re nouveaut\u00e9 renouveler des abonnements ou des licences. M\u00eame quand nous savons garder nos distances, nos enfants nous remettent dans le droit chemin, le droit chemin du point de vue du marchand s\u2019entend.<\/p>\n<p>Les choses ont commenc\u00e9 \u00e0 se g\u00e2ter quand les entreprises ont cherch\u00e9 \u00e0 faire plus de profits, je reviendrais sur les raisons de ce changement. Les rapports de force ont chang\u00e9 pour les salari\u00e9s, principalement en raison des d\u00e9localisations et du ch\u00f4mage. Quand on est en position de faiblesse pour n\u00e9gocier, les revenus du travail progressent moins vite. De plus, les statistiques refl\u00e8tent mal la r\u00e9alit\u00e9, les quelques hausses que l\u2019on a pu constater refl\u00e8te surtout divorce entre le top management et les autres salari\u00e9s.<\/p>\n<p>Mais les salaires ne sont pas tout. Les nouveaut\u00e9s sans arr\u00eat mangent aussi notre budget. Un nouvel ordinateur ici, une tablette, des abonnements\u2026 Vous connaissez le dicton, les petits ruisseaux font les grandes rivi\u00e8res. Et m\u00eame si l\u2019inflation est officiellement ma\u00eetris\u00e9e dans les ann\u00e9es 80, elle demeure pr\u00e9sente dans quelques domaines. La bulle immobili\u00e8re repr\u00e9sente une charge croissante dans notre budget des m\u00e9nages. Dans d\u2019autres domaines, des services en remplacent d\u2019autres, le contenu l\u00e9g\u00e8rement diff\u00e9rent justifie la hausse des prix.<\/p>\n<p>Pourtant nous avons cherch\u00e9 \u00e0 maintenir notre consommation, en particulier, en souscrivant de nouveaux cr\u00e9dits. Nous avons fait aussi des choix entre les produits. Nous avons sacrifi\u00e9 ou diff\u00e9r\u00e9 notre consommation pour ce qui nous semblait superflu et nous avons continu\u00e9 \u00e0 acheter les objets qui semblaient indispensables \u00e0 notre statut. Pour des produits essentiels \u00e0 notre survie comme l\u2019habillement et l\u2019alimentation, nous avons refus\u00e9 la logique propos\u00e9e par les fabricants en achetant moins cher. Ce sont ces arbitrages qui expliquent que certains secteurs sont beaucoup plus touch\u00e9s que d\u2019autres dans la crise,\u00a0 et n\u2019arrivent plus \u00e0 \u00eatre rentables faute de clients.<\/p>\n<p>L\u2019industrie de consommation s\u2019est pli\u00e9e aux exigences du marketing pour fabriquer des produits renouvel\u00e9s plus souvent, personnalis\u00e9s et vendus plus cher. Elle a d\u00fb changer sa mani\u00e8re de produire. Les investissements se sont focalis\u00e9s sur la recherche de gains de productivit\u00e9, indispensables pour ma\u00eetriser le prix de revient unitaire.<\/p>\n<p>Les grandes unit\u00e9s fabriquant la totalit\u00e9 d\u2019un produit de A \u00e0 Z sur une immense cha\u00eene de montage disparaissent. L\u2019automation croissante des processus de production change l\u2019organisation du travail. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, une partie des t\u00e2ches simples qui r\u00e9sistent \u00e0 l\u2019automation sont confi\u00e9es \u00e0 des sous-traitants. Ils doivent produire une pi\u00e8ce banale \u00e0 bon march\u00e9. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, certains de ces sous-traitants travaillent dans des domaines tr\u00e8s pointus, ils peuvent demander des prix \u00e9lev\u00e9s, c\u2019est le cas des fabricants de processeurs. Autre changement, les stocks sont l\u2019ennemi\u00a0: ils co\u00fbtent cher et sont rapidement obsol\u00e8tes puisque les mod\u00e8les changent tr\u00e8s souvent. Tout doit \u00eatre livr\u00e9 juste \u00e0 temps, pr\u00eats \u00e0 \u00eatre assembl\u00e9s dans le produit fini, mais si la demande ralentit, l\u2019inertie de la production fait que les stocks s\u2019accumulent en bout de cha\u00eene.<\/p>\n<p>Il faut ajouter que l\u00e0 o\u00f9 la part de la main d\u2019\u0153uvre reste importante dans le processus de production, elle se trouve en concurrence avec des pays produisant \u00e0 bon march\u00e9. Une partie de la production est d\u00e9localis\u00e9e comme le textile. La quantit\u00e9 de travail augmente dans le monde, mais sa r\u00e9partition change\u00a0: quand il reste en Occident, le travail est souvent r\u00e9alis\u00e9 par une machine, quand le travail est export\u00e9 dans des endroits o\u00f9 il co\u00fbte moins cher, l\u2019investissement dans une machine se justifie moins et le travail reste avant tout celui des hommes. C\u2019est ce que sont venus nous rappeler les incendies tragiques d\u2019usines au Bangladesh.<\/p>\n<p>Reste les activit\u00e9s de service ou de commercialisation. L\u00e0 aussi, les choses changent. L\u2019arriv\u00e9e de l\u2019informatique au d\u00e9but des ann\u00e9es 80 fait dispara\u00eetre des professions\u00a0: \u00e0 part dans les chansons, o\u00f9 reste-t-il donc des st\u00e9nos-dactylo\u00a0? Cette remarque est valable pour des quantit\u00e9s de m\u00e9tiers et la tendance se poursuit\u00a0: un bon dipl\u00f4me n\u2019est plus une garantie absolue contre le ch\u00f4mage.<\/p>\n<p>Quand le produit est fini, encore faut-il le vendre. Ce qui compte le plus en mati\u00e8re de r\u00e9partition des b\u00e9n\u00e9fices, c\u2019est la ma\u00eetrise de la commercialisation et du marketing. Elle d\u00e9termine qui fera une marge. Dans certains secteurs comme l\u2019alimentaire et l\u2019habillement, ce sont les entreprises de distribution qui se taillent la part du lion, l\u2019usine est r\u00e9duite \u00e0 la portion congrue, ce qui ne va pas sans cons\u00e9quence sur l\u2019emploi. Dans d\u2019autres, c\u2019est toujours le fabricant qui est en mesure d\u2019imposer ces prix \u00e0 la distribution.<\/p>\n<p>Une fois ces changements r\u00e9alis\u00e9s \u00e0 la fin des ann\u00e9es septante, la croissance fait son retour, mais elle cr\u00e9e bien peu d\u2019emplois tandis que l\u2019inflation reste \u00e9lev\u00e9e. Un groupe de pens\u00e9e actif depuis la fin de la guerre conna\u00eet alors son heure de gloire, c\u2019est l\u2019\u00e9cole de Chicago. Elle va convaincre les partis qui arrivent au pouvoir qu\u2019il faut donner plus d\u2019oxyg\u00e8ne aux entreprises en baissant les imp\u00f4ts, en privatisant les services publics et en lib\u00e9ralisant les diff\u00e9rents march\u00e9s, \u00e0 commencer par celui du travail.<\/p>\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, le monde politique n\u2019arrive pas \u00e0 agir sur la mont\u00e9e du ch\u00f4mage, il est obs\u00e9d\u00e9 par la ma\u00eetrise de l\u2019inflation ou le retour de la croissance qui ne produit pourtant plus les m\u00eames effets. L\u2019\u00e9conomie prend la place centrale dans les programmes politiques. Les bons indicateurs \u00e9conomiques deviennent la mesure de la r\u00e9ussite d\u2019un gouvernement. Avec l\u2019effondrement du bloc de l\u2019Est, les derni\u00e8res r\u00e9f\u00e9rences sociales qui cr\u00e9aient un contre-pouvoir s\u2019effondrent. L\u2019univers de la politique se fond avec celui de la gestion. Mais en favorisant l\u2019\u00e9conomie, le pouvoir politique se retrouve otage du bon vouloir des entreprises. Celles-ci sont en position d\u2019exercer un chantage constant et b\u00e9n\u00e9ficient d\u2019un rapport de force tr\u00e8s favorable. Certaines multinationales sont devenues \u00ab\u00a0Too big to fail\u00a0\u00bb, en bon fran\u00e7ais trop gros pour faire faillite. C\u2019est ainsi que les risques pris par les banques se trouvent couverts par les \u00c9tats, c\u2019est-\u00e0-dire par vous et moi qui sommes en tant que contribuables la garantie ultime de la dette des \u00c9tats.<\/p>\n<p><b>Vers la crise actuelle<\/b><\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019or\u00e9e des ann\u00e9es 80, lib\u00e9r\u00e9s d\u2019une grande partie de ces contraintes, les entreprises et les actionnaires exigent plus de profits et dividendes. L\u2019\u00e9l\u00e9vation des attentes de profit va avoir beaucoup d\u2019effets secondaires dans les ann\u00e9es qui vont suivre. Les taux de profit atteignent des sommets et se propagent comme contraintes \u00e0 l\u2019ensemble de l\u2019\u00e9conomie avec des r\u00e9sultats pour contradictoires.<\/p>\n<p>Tout d\u2019abord, des attentes de profits \u00e9lev\u00e9s d\u00e9tournent une partie des gains de productivit\u00e9 vers la distribution de dividendes. Ensuite, cette hausse passe aussi par une diminution des co\u00fbts. Logiquement, les prix propos\u00e9s aux sous-traitants baissent. Les salaires sont mis sous pression, la disparition des grandes unit\u00e9s de production et la mont\u00e9e du ch\u00f4mage ne sont pas un contexte tr\u00e8s favorable pour les salari\u00e9s. Enfin, la baisse de la fiscalit\u00e9 donne des id\u00e9es. Les baisses d\u2019imp\u00f4ts accord\u00e9es ici et l\u00e0 ne suffisent plus. L\u2019ajout d\u2019interm\u00e9diaires dans les paradis fiscaux permet de d\u00e9tourner une part non n\u00e9gligeable des profits taxables. Ajout\u00e9e \u00e0 l\u2019optimalisation fiscale, elle permet \u00e0 certaines grandes entreprises de ne payer que moins de 20\u00a0%, voire de moins de 10\u00a0%. Nous avons un bon exemple avec les int\u00e9r\u00eats notionnels qui permettent \u00e0 la Belgique de se classer dans le top 10 des paradis fiscaux dans le monde.\u00a0 Ce n\u2019est pourtant pas une \u00e9vidence quand on est simplement salari\u00e9.<\/p>\n<p>La croissance \u00e0 partir des ann\u00e9es 80 repose sur l\u2019explosion du cr\u00e9dit qui est bon march\u00e9 en terme r\u00e9el. Les particuliers recourent au cr\u00e9dit \u00e0 la consommation pour acheter les produits propos\u00e9s en abondance par les entreprises. Les entreprises recourent au cr\u00e9dit pour financer leurs investissements, mais aussi pour payer plus de dividendes en rachetant leurs propres actions.<\/p>\n<p>Or, le cr\u00e9dit est en lui-m\u00eame une op\u00e9ration extr\u00eamement rentable. Les banques pr\u00eatent de l\u2019argent qu\u2019elles n\u2019ont pas \u00e0 des individus ou des entreprises qui n\u2019en ont pas plus ou qui veulent ne pas mobiliser leurs liquidit\u00e9s. La diff\u00e9rence entre le co\u00fbt des ressources emprunt\u00e9es par les banques et les taux d\u2019int\u00e9r\u00eat per\u00e7us cr\u00e9e une marge. Comme le capital immobilis\u00e9 par la banque est faible par rapport \u00e0 la quantit\u00e9 totale de cr\u00e9dits distribu\u00e9s, la rentabilit\u00e9 sur capitaux propres est \u00e9norme. Plus le cr\u00e9dit est risqu\u00e9, plus le taux d\u2019int\u00e9r\u00eat demand\u00e9 est \u00e9lev\u00e9, et plus la marge g\u00e9n\u00e9r\u00e9e est importante, autrement dit il est plus rentable de pr\u00eater aux pauvres.<\/p>\n<p>Les profits g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par l\u2019\u00e9conomie r\u00e9elle se r\u00e9v\u00e8lent peu attractifs par rapport aux profits r\u00e9alis\u00e9s dans la vente de cr\u00e9dit ou dans la sp\u00e9culation. Cette sp\u00e9culation prend une part de plus en plus importante dans les investissements et cr\u00e9e ces illusions que sont les bulles. Bulle Internet en 2000, bulle immobili\u00e8re, la liste n\u2019est pas exhaustive. Au rythme des \u00e9clatements successifs, les crises se d\u00e9clenchent suivant toujours le m\u00eame sch\u00e9ma. C\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u2019histoire de la Tulipomanie qui avait saisi la Hollande au d\u00e9but du XVIIe si\u00e8cle et qui s\u2019est achev\u00e9e par un effondrement des cours en f\u00e9vrier 1637.<\/p>\n<p>La plus importante dans ce m\u00e9canisme, c\u2019est que la bulle de cr\u00e9dit risqu\u00e9 qui s\u2019est cr\u00e9\u00e9e en parall\u00e8le \u00e0 la bulle immobili\u00e8re. La revente avec plus-value des maisons saisies en cas de d\u00e9faillance couvre les risques et paye les int\u00e9r\u00eats encore dus. De plus, les grandes banques se d\u00e9barrassent d\u2019une partie de leurs risques \u00e0 des clients ou \u00e0 d\u2019autres banques sous forme de produits structur\u00e9s \u00e0 haut rendement qui b\u00e9n\u00e9ficient du triple A des agences de notation dans la mesure o\u00f9 le cygne noir n\u2019est pas identifi\u00e9. Juste avant la crise, les banques commerciales am\u00e9ricaines vont atteindre des rentabilit\u00e9s sur capitaux propres de l\u2019ordre de 20\u00a0%, ce qui est \u00e9norme. On est plus dans l\u2019\u00e9conomie r\u00e9elle, on est au Casino. Le d\u00e9clencheur de la crise actuelle,\u00a0 c\u2019est avant tout l\u2019explosion de la bulle immobili\u00e8re aux \u00c9tats-Unis. Le risque de cr\u00e9dit n\u2019\u00e9tant plus couvert, les impay\u00e9s cr\u00e9ent des trous \u00e9normes dans les comptes des banques. Les \u00c9tats ont emprunt\u00e9 et creus\u00e9 leurs d\u00e9ficits pour couvrir cette perte li\u00e9e \u00e0 des cr\u00e9dits sp\u00e9culatifs en empruntant aupr\u00e8s de ces m\u00eames banques.<\/p>\n<p>Mais il y a aussi des cons\u00e9quences dans l\u2019\u00e9conomie r\u00e9elle. Une minorit\u00e9 de consommateurs est toujours largement solvable, une majorit\u00e9 des individus ont des fins de mois difficile. Cette situation est la fois un leurre et un danger pour les entreprises. Un leurre, parce que\u00a0 toutes les entreprises veulent vendre \u00e0 ces clients haut de gamme, mais \u00e9videmment, cette client\u00e8le n\u2019est pas extensible \u00e0 l\u2019infini, c\u2019est le mirage allemand. Le danger, c\u2019est qu\u2019en p\u00e9riode de crise, une majorit\u00e9 des clients arbitrent  violemment dans leur budget. Les stocks d\u2019invendus s\u2019accumulent tr\u00e8s vite. Dans une logique \u00e9conomique construite sur des produits renouvel\u00e9s tous les 2 ou 3 ans, le stock, c\u2019est l\u2019ennemi, et l\u2019outil industriel est bien moins flexible qu\u2019il n\u2019y para\u00eet. Une fois les op\u00e9rations de promotions habituelles \u00e9puis\u00e9es, ce sont les usines ou les cha\u00eenes de montage que l\u2019on ferme.<\/p>\n<p><b>Une crise peut en cacher une autre<\/b><\/p>\n<p>En r\u00e9sum\u00e9, le monde \u00e9conomique d\u00e9teste l\u2019incertitude, il cherche juste \u00e0 maintenir et augmenter sa rentabilit\u00e9. Les citoyens ne veulent pas remettre en cause leurs acquis sociaux ou leur mani\u00e8re de consommer. Le monde politique veut r\u00e9former avant tout pour gagner les prochaines \u00e9lections ou ne pas les perdre. Mais il existe une dynamique du changement. Les r\u00e9formes entreprises pour pr\u00e9server ou am\u00e9liorer une situation \u00e0 un instant donn\u00e9 ont des effets en cascade qui finissent par d\u00e9passer totalement le contexte initial.<\/p>\n<p>Le pass\u00e9 regorge d\u2019histoires de cette nature. L\u2019effondrement du bloc de l\u2019Est en est un bon exemple. Alors que la comparaison avec l\u2019opulence occidentale devenait de plus en plus cruelle, le pouvoir communiste a entrepris des r\u00e9formes pour calmer la frustration de ses citoyens. L\u2019apparition d\u2019une \u00e9conomie de march\u00e9 a ouvert de nouvelles perspectives pour une partie des \u00e9lites existantes. Dans la foul\u00e9e, les structures de pouvoir ont c\u00e9d\u00e9 une \u00e0 une entra\u00eenant dans leur chute les initiateurs de la r\u00e9forme. Dans la course de vitesse qui s\u2019est engag\u00e9e entre la nomenklatura attach\u00e9e au pouvoir politique et les nouvelles \u00e9lites \u00e9conomiques, ces derni\u00e8res plus efficaces l\u2019on emport\u00e9 haut la main. La fin de l\u2019URSS est le r\u00e9sultat paradoxal des r\u00e9formes initi\u00e9es pour que la nomenklatura reste la nomenklatura.<\/p>\n<p>Dans cette longue p\u00e9riode d\u2019une quarantaine d\u2019ann\u00e9es, nous avons connus des successions de crises, mais aussi de longues p\u00e9riodes de r\u00e9missions. Pourtant, il n\u2019y a jamais eu de gu\u00e9rison. Les causes des crises pr\u00e9c\u00e9dentes n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 trait\u00e9es. Les crises se sont empil\u00e9 les unes sur les autres, s\u00e9par\u00e9es par ces couches de cr\u00e8mes que sont les p\u00e9riodes de r\u00e9mission. Jusqu\u2019\u00e0 maintenant, les tensions qui se sont accumul\u00e9es ont explos\u00e9 sous forme de crises \u00e9conomiques. Rien ne dit pourtant que c\u2019est la seule forme possible. Une crise peut en cacher une autre.<\/p>\n<p>Tout d\u2019abord, l\u2019accent mis sur la crise financi\u00e8re et la dette des \u00c9tats nous fait oublier qu\u2019il y a une crise de la demande dans l\u2019\u00e9conomie r\u00e9elle. Celle-ci s\u2019est accentu\u00e9e avec les mesures d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 prises dans les diff\u00e9rents pays. Le mod\u00e8le fond\u00e9 sur le renouvellement rapide des produits se heurte \u00e0 la baisse relative du revenu des m\u00e9nages. Le pouvoir d\u2019achat n\u2019augmente plus, certaines d\u00e9penses comme le logement, l\u2019\u00e9nergie o\u00f9 de communication fond des trous dans les budgets. Seul le haut de gamme reste dynamique, mais il concerne un nombre limit\u00e9 d\u2019entreprises.<\/p>\n<p>Dans le m\u00eame temps, les plus grandes entreprises \u00e9chappent \u00e0 ce sch\u00e9ma. Leurs futurs clients ne sont plus en Europe, mais dans ce qu\u2019on appelle les BRICs (Br\u00e9sil, Russie, Inde, Chine). Leurs strat\u00e9gies, tout \u00e0 fait logique de leur point de vue, est de reproduire une histoire qui leur a bien r\u00e9ussi en Occident. Dans ces pays avides de rattraper leur retard, la consommation bas\u00e9e sur l\u2019image fonctionne particuli\u00e8rement bien aupr\u00e8s des individus.<\/p>\n<p>Cette strat\u00e9gie n\u2019accorde \u00e0 l\u2019Occident qu\u2019une place secondaire. Les produits vendus en Europe ou aux \u00c9tats-Unis contribuent \u00e0 la diminution du prix de revient. Les profits se r\u00e9alisent sur les march\u00e9s \u00e9mergents. Le jour o\u00f9 ces march\u00e9s occidentaux ne contribueront plus assez \u00e0 ce profit global, il y a un risque r\u00e9el pour que ces entreprises se retirent de ces march\u00e9s.<\/p>\n<p>En attendant, les tensions entre \u00c9tats s\u2019accentuent. Leur importance relative n\u2019est pas encore refl\u00e9t\u00e9e dans les rapports de force internationaux, ainsi que le d\u00e9placement du centre de l\u2019\u00e9conomie. Un certain nombre de pays renforcent leur puissance militaire, pr\u00e9lude \u00e0 ce r\u00e9\u00e9quilibrage effectif. L\u2019enjeu majeur est le contr\u00f4le effectif des ressources en \u00e9nergie. Cette ma\u00eetrise est indispensable, le mode de d\u00e9veloppement qui s\u2019est export\u00e9 dans ces pays a besoin de beaucoup d\u2019\u00e9nergie. Ce r\u00e9\u00e9quilibrage risque de ne pas aller sans quelques conflits r\u00e9gionaux. Enfin, le maintien d\u2019un tel mode de d\u00e9veloppement \u00e0 la fois dans les pays \u00e9mergents et dans les pays d\u00e9velopp\u00e9s n\u2019est pas tenable sur le long terme, par manque de ressources \u00e9nerg\u00e9tiques, mais aussi par l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration de la pollution qui est devenue un probl\u00e8me majeur dans ces pays.<\/p>\n<p>Mais il reste un dernier domaine o\u00f9 la crise couve, c\u2019est le domaine politique. Le monde politique a peu \u00e0 peu perdu ses moyens d\u2019action, prisonnier des rapports de forces qu\u2019il a lui-m\u00eame initi\u00e9 vis-\u00e0-vis du monde \u00e9conomique, il est menac\u00e9 de tout c\u00f4t\u00e9. Les alternances sont devenues fr\u00e9quentes, dans beaucoup de pays, chaque \u00e9lection se traduit par un changement de majorit\u00e9. Il y a aussi une mont\u00e9e des nationalismes et des extr\u00eames ou une d\u00e9saffection des \u00e9lecteurs. Dans les pays o\u00f9 le vote n\u2019est pas obligatoire, on constate souvent une mont\u00e9e de l\u2019abstention. Les \u00e9lecteurs \u00e9coutent les discours de replis port\u00e9s par des partis populistes. La perc\u00e9e du mouvement 5 \u00e9toiles en Italie montre d\u2019ailleurs qu\u2019il existe un populisme de gauche. Certains partis qui ont repris le fonds de commerce de l\u2019extr\u00eame droite sont aujourd\u2019hui aux portes du pouvoir quand ils ne font pas d\u00e9j\u00e0 partie de certaines coalitions de gouvernement. Il peut arriver que cette tentation du repli se combine avec des aspirations nationalistes pr\u00e9existantes, comme en Belgique avec la Flandre, mais aussi dans le nord de l\u2019Italie, en Catalogne ou en \u00c9cosse. Les citoyens souhaitent retrouver des gouvernements qui ma\u00eetrisent la situation. Le repli sur un espace plus r\u00e9duit permet en th\u00e9orie d\u2019envisager un meilleur contr\u00f4le. Pourtant sans changement dans les r\u00e8gles du jeu et dans un monde qui resterait ouvert, le discours de remise en cause de l\u2019ordre existant par les partis populistes ou nationalistes n\u2019a aucune chance d\u2019apporter des changements, le repli sur soi pourrait bien \u00eatre le pr\u00e9lude \u00e0 d\u2019autres changements bien plus dangereux.<\/p>\n<p><b>Quelques conclusions\u2026 Pour le moment\u00a0!<\/b><\/p>\n<p>Pour conclure cette conf\u00e9rence, je voudrais poser deux questions. Si elles peuvent sembler choquantes aujourd\u2019hui, il est int\u00e9ressant de se rappeler que ces questions ne se seraient jamais pos\u00e9es pendant la p\u00e9riode des Trente Glorieuses ou n\u2019auraient eu aucun sens.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re de ces questions concerne le profit. S\u2019il est l\u00e9gitime qu\u2019un entrepreneur soit r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 pour le capital investi et le risque pris, jusqu\u2019o\u00f9 peut aller cette r\u00e9mun\u00e9ration sans remettre en cause un \u00e9quilibre plus g\u00e9n\u00e9ral\u00a0entre le monde \u00e9conomique, le politique et les citoyens, ce qu\u2019on pourrait appeler pour simplifier la d\u00e9mocratie\u00a0?<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me question concerne le partage du travail. Pendant la plus grande partie des Trente Glorieuses, la croissance de la production et de l\u2019emploi allait de pair, les gains de productivit\u00e9 de l\u2019\u00e9poque n\u2019\u00e9taient pas assez cons\u00e9quents pour cr\u00e9er du ch\u00f4mage. Aujourd\u2019hui si la quantit\u00e9 de travail global augmente, sa r\u00e9partition change. Le travail des machines se substitue \u00e0 l\u2019homme ou alors le travail est export\u00e9. Il faut affronter une r\u00e9alit\u00e9 tr\u00e8s d\u00e9rangeante: il faudrait aujourd\u2019hui une croissance de plus de 2.5\u00a0% pour stabiliser le ch\u00f4mage, et une croissance bien sup\u00e9rieure pendant plusieurs ann\u00e9es pour commencer \u00e0 le r\u00e9sorber. Ce sont des conditions qui n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 remplies dans les quarante derni\u00e8res ann\u00e9es. La question du partage du travail et des revenus du travail doit \u00eatre abord\u00e9e diff\u00e9remment.<\/p>\n<p>Il y a deux difficult\u00e9s majeures dans la crise. Le premier, c\u2019est la tendance \u00e0 ne voir que les d\u00e9tails et les probl\u00e8mes particuliers. Plus personne ne voit l\u2019image globale et c\u2019\u00e9tait un peu l\u2019objectif de cette conf\u00e9rence de redonner une vision d\u2019ensemble. La deuxi\u00e8me d\u00e9coule de cette absence de perspective globale. Chaque probl\u00e8me est analys\u00e9 ind\u00e9pendamment des autres sans strat\u00e9gie d\u2019ensemble. Ce qui fonctionne bien au niveau de la cit\u00e9 n\u2019est pas forc\u00e9ment une approche adapt\u00e9e dans un univers mondialis\u00e9. C\u2019est l\u2019enjeu de demain pour le monde politique: retrouver une vision de long terme, abandonner l\u2019\u00e9conomie comme mod\u00e8le et seule mesure de son action, pour proc\u00e9der \u00e0 un r\u00e9el r\u00e9\u00e9quilibrage des rapports de forces entre les parties prenantes du syst\u00e8me, pr\u00e9lude indispensable \u00e0 une sortie de crise.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9. Il s&rsquo;agit du texte de la <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=59809\">conf\u00e9rence<\/a> donn\u00e9e par Michel Leis le 2 d\u00e9cembre 2013<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><b>Non la science \u00e9conomique n\u2019explique pas tout\u00a0!<\/b><\/p>\n<p>Le drame de l\u2019\u00e9conomie, c\u2019est qu\u2019elle parle de chiffres. Le P.I.B, l\u2019inflation, le ch\u00f4mage ou l\u2019endettement sont consid\u00e9r\u00e9s comme les indicateurs de la sant\u00e9 \u00e9conomique d\u2019un pays. 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