{"id":60769,"date":"2013-12-20T19:28:27","date_gmt":"2013-12-20T18:28:27","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=60769"},"modified":"2013-12-20T19:29:13","modified_gmt":"2013-12-20T18:29:13","slug":"il-etait-une-fois-les-arbres-et-nous-par-bertrand-rouzies-leonardi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2013\/12\/20\/il-etait-une-fois-les-arbres-et-nous-par-bertrand-rouzies-leonardi\/","title":{"rendered":"<b>Il \u00e9tait une fois les arbres et nous<\/b>, par Bertrand Rouzi\u00e8s-L\u00e9onardi"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p><em>Votre monde est superbe, et votre homme est parfait !<\/em><br \/>\n<em> Les monts sont nivel\u00e9s, la plaine est \u00e9claircie ;<\/em><br \/>\n<em> Vous avez sagement taill\u00e9 l&rsquo;arbre de vie ;<\/em><br \/>\n<em> Tout est bien balay\u00e9 sur vos chemins de fer ;<\/em><br \/>\n<em> Tout est grand, tout est beau, mais on meurt dans votre air.<\/em><\/p>\n<p align=\"LEFT\"><span style=\"color: #0b333c;\">Alfred de Musset, \u00ab\u00a0Rolla\u00a0\u00bb, 1833.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">Il \u00e9tait une fois un royaume terrestre, royaume de Libre-\u00c9change, qui ne connaissait que la libert\u00e9 de piller et de gaspiller \u00e0 grande \u00e9chelle, \u00e0 \u00e9chelle globale, les fruits in\u00e9galement r\u00e9partis du pillage, ce qui entra\u00eenait une d\u00e9valuation permanente de tout ce que les notions de libert\u00e9 et d&rsquo;\u00e9change charrient de positif, au grand d\u00e9sespoir des peuples somm\u00e9s d&#8217;embrasser cette libert\u00e9-l\u00e0 ou la mort, et qui troquaient en fait une mort imm\u00e9diate contre une mort lente. Dans cette \u00e9conomie marchande de la rapine ou\u00a0<i>Raubwirtschaft<\/i>[1], les int\u00e9rieurs cossus des habitants les plus favoris\u00e9s se remplissaient et se renouvelaient au prix d&rsquo;une extension continue des d\u00e9serts autour d&rsquo;eux et du vide en eux.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">Les administrateurs du royaume bornaient leur gestion du progr\u00e8s \u00e0 applaudir chaque saut technologique en interrogeant le moins possible ses effets sur les soci\u00e9t\u00e9s concern\u00e9es et leurs environnements et en se focalisant presque exclusivement sur le moyen de d\u00e9multiplier les gains pour l&rsquo;industrie. Le condominium industriel qui, en association avec le condominium financier, se partageait alors le g\u00e2teau du monde aimait \u00e0 se parer des atours flamboyants de l&rsquo;innovation pour justifier ses agissements primitifs, r\u00e9gis par la b\u00eate loi du plus fort. Les produits de consommation courante assembl\u00e9s dans ses usines avaient beau \u00eatre de plus en plus sophistiqu\u00e9s, au point de devenir, pour certains d&rsquo;entre eux, des objets \u00e9sot\u00e9riques \u00e0 r\u00e9v\u00e9rer autant qu&rsquo;\u00e0 consommer, leur fabrication n&rsquo;en d\u00e9pendait pas moins des \u00e9nergies fossiles, extraites du charbon, du gaz et du p\u00e9trole. Si le progr\u00e8s consistait \u00e0 faire du neuf avec du vieux, il ne fallait pas s&rsquo;\u00e9tonner que le neuf sent\u00eet la mort une fois d\u00e9ball\u00e9. L&rsquo;industrie \u00e9tait fondamentalement archa\u00efque et ses strat\u00e9gies de d\u00e9veloppement, de courte vue, l&rsquo;\u00e9taient tout autant.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\"><!--more-->De toutes les ressources fossiles, la plus sollicit\u00e9e \u00e9tait le charbon de bois, qu&rsquo;il prov\u00eent des mines ou du bois vivant. Les autres ressources, d&rsquo;exploitation plus r\u00e9cente, n&rsquo;avaient fait que s&rsquo;ajouter \u00e0 celle-l\u00e0, sans jamais parvenir \u00e0 lui ravir l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie. Quoique tout le monde en parl\u00e2t, la transition \u00e9nerg\u00e9tique n&rsquo;avait pas eu lieu. Les hommes exploitaient toujours plus de ressources, mais toujours les m\u00eames, en somme, de celles qui ne sont pas trop difficiles \u00e0 atteindre et qui ne se reconstituent pas.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">Dans ce monde de ma\u00eetres de forge, de Toubal-Ca\u00efn et de Vulcain, la machine \u00e9conomique ne tournait que gr\u00e2ce aux for\u00eats et c&rsquo;\u00e9tait aussi gr\u00e2ce aux for\u00eats que l&rsquo;air continuait d&rsquo;\u00eatre \u00e0 peu pr\u00e8s respirable, m\u00eame s&rsquo;il l&rsquo;\u00e9tait de moins en moins pour de plus en plus d&rsquo;hommes et de b\u00eates. Une \u00e9trange f\u00eate avait d&rsquo;ailleurs \u00e9t\u00e9 institu\u00e9e, en l&rsquo;honneur d&rsquo;un Enfant-Dieu, n\u00e9 suppos\u00e9ment au solstice d&rsquo;hiver, qui consistait \u00e0 abattre des dizaines de millions de jeunes arbres pour les d\u00e9corer et les regarder mourir, et \u00e0 consommer au r\u00e9veillon un dessert en forme de b\u00fbche. L&rsquo;extermination de masse et son simulacre r\u00e9unis dans une m\u00eame f\u00eate. C&rsquo;\u00e9tait donc cela, le progr\u00e8s. C&rsquo;\u00e9tait comme si le Dieu des marchands de sapins, ces sapins dont on faisait aussi les cercueils, exigeait le sacrifice symbolique\u00a0<i>et\u00a0<\/i>le sacrifice r\u00e9el.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">Imaginez Yahv\u00e9 r\u00e9clamant et l&rsquo;agneau et Isaac. Et encore, dans cet exemple, l&rsquo;agneau est de trop.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">Dans ce royaume-l\u00e0, toutes les provinces n&rsquo;\u00e9taient pas au m\u00eame stade d&rsquo;exploitation du bois. Certaines avaient tellement mis\u00e9 sur le charbon pour leur d\u00e9collage industriel qu&rsquo;elles en avaient fait le tour un si\u00e8cle apr\u00e8s l&rsquo;avoir orchestr\u00e9. L&rsquo;Angleterre, qui br\u00fbla les for\u00eats am\u00e9ricaines, apr\u00e8s avoir br\u00fbl\u00e9 les siennes, et d\u00e9vora sans retenue le charbon de son sous-sol pour gonfler ses exportations, pour faire tourner les moteurs \u00e0 vapeur \u00e0 faible rendement de ses bateaux, de ses trains et de sa lourde machinerie industrielle[2], ainsi que pour alimenter le r\u00e9seau mal con\u00e7u, inefficace et dispendieux des becs de gaz de son \u00e9clairage public[3], l&rsquo;Angleterre, dis-je, commen\u00e7a tr\u00e8s t\u00f4t \u00e0 mesurer les cons\u00e9quences de l&rsquo;intensification et de la g\u00e9n\u00e9ralisation de l&rsquo;usage du charbon. Elle mesura et ne fit pas grand-chose, car en ce temps-l\u00e0 l&rsquo;homme \u00e9tait savant et incons\u00e9quent.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">William Turner, peintre r\u00e9aliste et non pr\u00e9-impressionniste, comme l&rsquo;ont proclam\u00e9 des historiens de l&rsquo;art qui n&rsquo;avaient pas l&rsquo;heur de vivre \u00e0 proximit\u00e9 des centrales \u00e0 charbon chinoises du d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle, nous a laiss\u00e9 la vision de paysages urbains rong\u00e9s par le smog industriel. L&rsquo;historien Alexis de Tocqueville a d\u00e9crit ce Pand\u00e9monium qu&rsquo;\u00e9tait devenu en quelques ann\u00e9es Manchester, capitale mondiale du textile. Centre n\u00e9vralgique de la puissance \u00e9conomique britannique (40 % des exportations dans les premi\u00e8res d\u00e9cennies du XIXe si\u00e8cle), la ville cuisinait la mort dans ses entrailles et la rotait par pr\u00e8s de 500 chemin\u00e9es en 1843 :\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\"><i>\u00ab\u00a0Une \u00e9paisse et noire fum\u00e9e couvre la cit\u00e9. Le soleil para\u00eet au travers comme un disque sans rayons. C&rsquo;est au milieu de ce jour incomplet que s&rsquo;agitent sans cesse 300 000 cr\u00e9atures humaines. [&#8230;] C&rsquo;est au milieu de ce cloaque infect que le plus grand fleuve de l&rsquo;industrie humaine prend sa source et va f\u00e9conder l&rsquo;univers.\u00a0\u00bb<\/i>[4]<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">Turner peignait en 1844 son c\u00e9l\u00e8bre\u00a0<i>Rain, Steam and Speed &#8211; The Great Western Railway<\/i>.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">L&rsquo;enfumage des villes anglaises \u00e9tait tel que le rachitisme touchait toutes les classes sociales. La luminosit\u00e9 avait baiss\u00e9 de 50 % en certains endroits. La plupart des arbres d\u00e9p\u00e9rissaient dans les jardins publics, victimes de ce que l&rsquo;on commen\u00e7a \u00e0 appeler, \u00e0 partir de 1872, les \u00ab\u00a0pluies acides\u00a0\u00bb. Les oiseaux d\u00e9sertaient leurs frondaisons d\u00e9garnies. D\u00e8s 1842 \u00e9tait cr\u00e9\u00e9e une\u00a0<i>Association for Prevention of Smoke,<\/i>\u00a0premi\u00e8re d&rsquo;une longue liste d&rsquo;associations de d\u00e9fenseurs de l&rsquo;environnement aussi bruyantes qu&rsquo;in\u00e9cout\u00e9es. En 1899, la plupart des Mancuniens (habitants de Manchester) d\u00e9sireux d&rsquo;aller casser du Boers furent r\u00e9form\u00e9s pour cause de constitution malingre[5].\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">\u00c0 la m\u00eame \u00e9poque, les \u00c9tats-Unis, qui n&rsquo;avaient pas encore bascul\u00e9 dans le tout p\u00e9trole, faisaient d&rsquo;autres choix. L&rsquo;historiographie de la conqu\u00eate de l&rsquo;ouest a longtemps marqu\u00e9 une plus grande fascination pour les perc\u00e9es du cheval vapeur que pour celles des convois de chariots, lesquelles ne faisaient sans doute pas assez honneur \u00e0 l&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 humaine. Or, l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e de la fronti\u00e8re, comme la premi\u00e8re r\u00e9volution industrielle am\u00e9ricaine, aura surtout d\u00e9pendu de l&rsquo;eau et des chevaux. Ces derniers fournissaient la moiti\u00e9 de l&rsquo;\u00e9nergie totale en 1850. Les chevaux de trait am\u00e9ricains, gr\u00e2ce \u00e0 une s\u00e9lection intelligente, gagn\u00e8rent en puissance et en rapidit\u00e9. Ils \u00e9taient 50 % plus puissants en 1890 qu&rsquo;en 1860 ; leur vitesse de trot tomba de 3 \u00e0 2 minutes par mille entre 1840 et 1880. \u00c0 la fin du XIXe si\u00e8cle, on d\u00e9nombrait un cheval pour vingt-cinq citadins environ \u00e0 Chicago et \u00e0 New York[6]. Quant \u00e0 l&rsquo;\u00e9nergie hydraulique, capt\u00e9e par des turbines de plus en plus performantes, elle repr\u00e9sentait 75 % de l&rsquo;\u00e9nergie industrielle en 1870[7].\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">M\u00eame apr\u00e8s que l&rsquo;automobile eut triomph\u00e9 de l&rsquo;hippomobile au XXe si\u00e8cle, les chevaux continu\u00e8rent de rendre des services inappr\u00e9ciables. Pendant les deux immenses boucheries guerri\u00e8res qui d\u00e9chir\u00e8rent les provinces europ\u00e9ennes, ils subirent, essentiellement dans les services logistiques, des pertes consid\u00e9rables. La Premi\u00e8re guerre mondiale co\u00fbta \u00e0 l&rsquo;arm\u00e9e anglaise 484 000 chevaux, soit un cheval pour deux soldats tu\u00e9s au front. Les batailles hivernales de la Seconde guerre mondiale sur le front de l&rsquo;est furent le th\u00e9\u00e2tre de sc\u00e8nes insolites : on y vit souvent des chars lourds tir\u00e9s par des chevaux efflanqu\u00e9s, qui \u00ab\u00a0accrochaient\u00a0\u00bb mieux la neige que les chenilles. On n&rsquo;ose imaginer combien p\u00e9rirent dans ces occasions. Ils n&rsquo;eurent pas droit aux hommages que les hommes r\u00e9servent aux d\u00e9pouilles de leurs soldats. Pourtant, l&rsquo;horreur de ces guerres avait gomm\u00e9 la fronti\u00e8re que la civilisation mat\u00e9rialiste, \u00e0 son apog\u00e9e, trace pr\u00e9somptueusement entre l&rsquo;homme et la b\u00eate. Les animaux pouvaient toujours se consoler en constatant qu&rsquo;il y avait aussi des abattoirs pour la viande humaine.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">Si le monopole du charbon fut bris\u00e9 au XXe si\u00e8cle dans les provinces occidentales, s&rsquo;il fallut compter avec le p\u00e9trole et le gaz, pomp\u00e9s d&rsquo;abord chez soi puis sans vergogne dans des provinces vassalis\u00e9es (et d\u00e9valis\u00e9es), il n&rsquo;est pas certain que leurs habitants y aient gagn\u00e9 au change. On faisait encore, plus encore dans le fossile, dans le canc\u00e9rig\u00e8ne et l&rsquo;asphyxiant, et le climat global se mit \u00e0 accuser le coup des rejets croissants de dioxyde de carbone. On avait toujours besoin de charbon pour les centrales \u00e9lectriques, on avait besoin de toujours plus de bois pour la construction, l&rsquo;ameublement et le chauffage. Entre la derni\u00e8re glaciation et le XXIe si\u00e8cle, 10 millions de kilom\u00e8tres carr\u00e9s de for\u00eats furent consomm\u00e9s, dont la moiti\u00e9 durant le seul XXe si\u00e8cle. Les provinces dominantes \u00e9taient parvenues \u00e0 ma\u00eetriser leur d\u00e9boisement mais leurs compagnies foresti\u00e8res ravageaient les provinces domin\u00e9es. Ainsi du Japon qui, apr\u00e8s plusieurs si\u00e8cles de laxisme, se targuait au d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle de sous-exploiter ses for\u00eats tandis que ses agents organisaient la destruction m\u00e9thodique des for\u00eats primaires du Sarawak, en Malaisie.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">Cela faisait longtemps que l&rsquo;acc\u00e8s au bois \u00e9tait l&rsquo;enjeu de luttes sociales acharn\u00e9es. Bien davantage que la r\u00e9volte des luddites, cette question d&rsquo;\u00e9cologie politique, qui touchait aussi \u00e0 la question d\u00e9licate de la propri\u00e9t\u00e9, avait inspir\u00e9 les premiers travaux du jeune \u00e9conomiste Karl Marx[8]. La privatisation des for\u00eats, l&rsquo;abolition des usages communaux qui y \u00e9taient attach\u00e9s et le d\u00e9veloppement de l&rsquo;ing\u00e9nierie foresti\u00e8re sur le domaine de l&rsquo;\u00c9tat s&rsquo;\u00e9taient heurt\u00e9s \u00e0 de vives r\u00e9sistances. Dans la France d&rsquo;Ancien R\u00e9gime, l&rsquo;application du mod\u00e8le d&rsquo;exploitation \u00e0 l&rsquo;allemande, rationnelle et \u00ab\u00a0soutenable\u00a0\u00bb (le terme appara\u00eet d\u00e8s le XVIIIe si\u00e8cle), avait provoqu\u00e9 la \u00ab\u00a0r\u00e9volte des demoiselles\u00a0\u00bb dans le Jura en 1765, r\u00e9volte de villageois et de petits artisans qui se retrouvaient priv\u00e9s d&rsquo;un bois bon march\u00e9. Les cahiers de dol\u00e9ances de 1789 fourmilleraient un peu plus tard de r\u00e9criminations contre les activit\u00e9s industrielles, les forges et les salines, accus\u00e9es d&rsquo;acc\u00e9l\u00e9rer la d\u00e9forestation et d&rsquo;augmenter le prix du bois. En r\u00e9ponse, une loi avait \u00e9t\u00e9 promulgu\u00e9e le 29 septembre 1791, qui, \u00e0 la stup\u00e9faction des int\u00e9ress\u00e9s, renfor\u00e7ait les droits des propri\u00e9taires et interdisait aux agents royaux d&rsquo;aller fourrer leur nez dans la gestion du domaine forestier priv\u00e9. La mesure fut comble quand le code forestier de 1827 supprima certains droits coutumiers de pr\u00e9l\u00e8vements villageois. Le message \u00e9tait clair : priorit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;effort d&rsquo;industrialisation. En 1830, dans les Pyr\u00e9n\u00e9es, des villageois prirent les armes contre les ma\u00eetres de forge et les charbonniers ; il fallut treize compagnies d&rsquo;infanterie pour les r\u00e9duire.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">N&rsquo;ayant quasiment plus de for\u00eats sur leur propre sol, les Anglais rationalis\u00e8rent l&rsquo;exploitation des for\u00eats de leurs colonies, constitu\u00e9es d&rsquo;office en r\u00e9servoirs. L\u00e0 aussi, la \u00ab\u00a0foresterie technocratique\u00a0\u00bb[9] s&rsquo;ali\u00e9na \u00e0 peu pr\u00e8s tous les groupes sociaux non concern\u00e9s par la coupe industrielle \u00ab\u00a0raisonn\u00e9e\u00a0\u00bb, les communaut\u00e9s de chasseurs-cueilleurs, les adeptes de la culture sur br\u00fblis et de l&rsquo;\u00e9levage extensif, les communaut\u00e9s villageoises priv\u00e9es de leur petit bois de chauffage et m\u00eame les marchands de bois pr\u00e9cieux. Des r\u00e9voltes \u00e9clat\u00e8rent r\u00e9guli\u00e8rement (Gudem Rampa en 1879, Chotangpur en 1893, Madhya Pradesh en 1910), qui forg\u00e8rent la conscience nationale indienne et furent l&rsquo;occasion d&rsquo;exp\u00e9rimenter des formes de protestation pacifiques comme la gr\u00e8ve de la faim et la d\u00e9sob\u00e9issance civile.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">Durant le XXe si\u00e8cle, les conflits autour du d\u00e9boisement industriel et agro-industriel (transformation de la for\u00eat en plantation monosp\u00e9cifique d&rsquo;eucalyptus, pour le papier, d&rsquo;h\u00e9v\u00e9as, pour le caoutchouc, ou de palmiers \u00e0 huile) firent peut-\u00eatre moins de morts, mais les cons\u00e9quences affect\u00e8rent tous les territoires poss\u00e9dant un couvert forestier, y compris les territoires pratiquant une gestion scientifique. Il suffisait de si peu de chose, alors, pour que le bien public se confond\u00eet avec les int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s et que la science apport\u00e2t sa caution.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">Beaucoup de temps a pass\u00e9. Apr\u00e8s plusieurs bouleversements climatiques majeurs, les hommes ont compris qu&rsquo;il fallait coop\u00e9rer avec la for\u00eat, que l&rsquo;aventure de l&rsquo;esp\u00e8ce a commenc\u00e9 l\u00e0 et que c&rsquo;est l\u00e0, parmi les arbres, en leur compagnie apaisante et grandiose, que la vie vaut la peine d&rsquo;\u00eatre v\u00e9cue, au rythme lent des choses qui se p\u00e9n\u00e8trent du monde qu&rsquo;elles p\u00e9n\u00e8trent. Dans un sursaut de lucidit\u00e9, les hommes du XXIe si\u00e8cle s&rsquo;\u00e9taient promis de planter un arbre pour un arbre arrach\u00e9. Nous, nous en plantons dix, de diverses essences, dix pour un pr\u00e9lev\u00e9, ceci pour donner dix fois plus de chances \u00e0 la biodiversit\u00e9 de nous \u00e9merveiller un million de fois plus \u00e0 chaque pouss\u00e9e de s\u00e8ve, et nos enfants ont la charge de veiller sur leur croissance comme nous veillons sur la leur. Prenant acte de ce que les meilleurs sols sont les sols forestiers, nous avons d\u00e9velopp\u00e9 tous ensemble, dans le respect de savoir-faire et de savoir-vivre pluris\u00e9culaires, une agriculture symbiotique qui fait avec les arbres, qui se prot\u00e8ge par eux et se d\u00e9veloppe par eux. Longtemps l&rsquo;humanit\u00e9 a mesur\u00e9 sa force \u00e0 l&rsquo;ampleur des destructions qu&rsquo;elle op\u00e9rait. Il s&rsquo;agissait l\u00e0 d&rsquo;une puissance nihiliste. \u00c0 pr\u00e9sent, sa force se mesure \u00e0 sa capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9pouser sans la violer l&rsquo;une des formes les plus achev\u00e9es de la nature pour y r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer la grammaire de sa culture.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">Qui s&rsquo;identifie \u00e0 l&rsquo;arbre se sent de la force mais ne se croit pas immortel.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">_____<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">[1] Ernst Friedrich,\u00a0<i>Wesen und Geographische Verbreitung der Raubwirtschaft,\u00a0<\/i>Petermanns Mitteilungen, 50, 1904.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">[2] Si l&rsquo;on en croit le t\u00e9moignage d&rsquo;un film d&rsquo;animation japonais de Katsuhiro \u00c5\u0152tomo,\u00a0<i>Steamboy,<\/i>sorti en 2004 sur les \u00e9crans de cin\u00e9ma.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">[3] Apparu \u00e0 Londres dans les ann\u00e9es 1810, le gaz d&rsquo;\u00e9clairage \u00e9tait un produit de la distillation du charbon &#8211; et il fallait beaucoup de charbon pour distiller le charbon. Son pouvoir \u00e9clairant \u00e9tait m\u00e9diocre. Les conduites qui l&rsquo;acheminaient \u00e9taient de v\u00e9ritables passoires. 30 % du gaz rejoignait l&rsquo;atmosph\u00e8re d\u00e9l\u00e9t\u00e8re des villes dans les ann\u00e9es 1850. Voir Jean-Baptiste Fressoz,\u00a0<i>L&rsquo;Apocalypse joyeuse, Une histoire du risque technologique,<\/i>\u00a0Paris, Seuil, 2012, p. 203-235.\u00a0<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">[4] Alexis de Tocqueville,\u00a0<i>OEuvres compl\u00e8tes : Voyages en Angleterre, Irlande, Suisse et Alg\u00e9rie,<\/i>\u00e9d. J.-P. Mayer, t. V, fasc. 2, Paris, Gallimard, 1958, p. 82.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">[5] Stephen Mosley,\u00a0<i>The Environment in World History,<\/i>\u00a0New York, Routledge, 2010, p. 106-107.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">[6] Voir Joel Tarr &amp; Clay McShane,\u00a0<i>The Horse in the City. Living Machines in the Nineteenth Century,<\/i>\u00a0Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2007.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">[7] David E. Nye,\u00a0<i>Consuming Power. A Social History of American Energies,<\/i>\u00a0Cambridge (MA), MIT Press, 1998, p. 82.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">[8] John Bellamy Foster,\u00a0<i>Marx&rsquo;s Ecology : Materialism and Nature,<\/i>\u00a0New York, Monthly Review Press, 2000, p. 67.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #0b333c;\">[9] Christophe Bonneuil &amp; Jean-Baptiste Fressoz,<i>\u00a0L&rsquo;\u00c9v\u00e9nement anthropoc\u00e8ne,<\/i>\u00a0Paris, Seuil, 2013, p. 241.\u00a0<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><em>Votre monde est superbe, et votre homme est parfait !<\/em><br \/> <em> Les monts sont nivel\u00e9s, la plaine est \u00e9claircie ;<\/em><br \/> <em> Vous avez sagement taill\u00e9 l&rsquo;arbre de vie ;<\/em><br \/> <em> Tout est bien balay\u00e9 sur vos chemins de fer ;<\/em><br \/> <em> Tout est grand, tout est beau, mais on [&hellip;]<\/em><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[3175,3176,3174,3173],"class_list":["post-60769","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-economie","tag-charbon","tag-deboisement","tag-industrialisation","tag-wlliam-turner"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/60769","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=60769"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/60769\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":60771,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/60769\/revisions\/60771"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=60769"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=60769"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=60769"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}