{"id":61252,"date":"2014-01-10T09:09:56","date_gmt":"2014-01-10T08:09:56","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=61252"},"modified":"2014-01-12T15:21:14","modified_gmt":"2014-01-12T14:21:14","slug":"projet-darticle-pour-lencyclopedie-au-xxieme-siecle-rationalite-economique-et-politique-par-michel-leis","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2014\/01\/10\/projet-darticle-pour-lencyclopedie-au-xxieme-siecle-rationalite-economique-et-politique-par-michel-leis\/","title":{"rendered":"<b>PROJET D&rsquo;ARTICLE POUR \u00ab\u00a0L&rsquo;ENCYCLOP\u00c9DIE AU XXI<sup>\u00e8me<\/sup> SI\u00c8CLE\u00a0\u00bb &#8211; Rationalit\u00e9 \u00e9conomique et politique<\/b>, par Michel Leis"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9<\/p><\/blockquote>\n<p>Arriva un temps o\u00f9 l&rsquo;\u00e9conomie devint l&rsquo;alpha et l&rsquo;om\u00e9ga de la vie de la cit\u00e9. Dans la formulation \u00ab \u00e9conomie politique \u00bb qui associait la cr\u00e9ation de la richesse aux conditions de sa r\u00e9partition, le mot politique s&rsquo;effa\u00e7a pour ne laisser place qu&rsquo;\u00e0 un monde centr\u00e9 sur le profit sans se soucier des conditions de sa r\u00e9partition.<\/p>\n<p>Comment avait-on pu se fourvoyer \u00e0 ce point ?<\/p>\n<p>Les thurif\u00e9raires d&rsquo;une science \u00e9conomique lib\u00e9rale n&rsquo;ont jamais m\u00e9nag\u00e9 leur peine pour faire croire que l&rsquo;\u00e9conomie \u00e9tait une science dure dont l&rsquo;on ne pouvait transgresser les r\u00e8gles, sauf \u00e0 se mettre en marge du progr\u00e8s. La classe ais\u00e9e \u00e9tait acquise d&rsquo;avance \u00e0 des th\u00e9ories qui racontaient l&rsquo;histoire qu&rsquo;elle souhaitait entendre. La th\u00e9orie justifiait sa position dominante dans le corps social par des qualit\u00e9s reconnues comme sp\u00e9cifiques. Le travail, l&rsquo;esprit d&rsquo;entreprise, la prise de risque, mais aussi la famille (la transmission) devenaient ainsi \u00e0 la fois des valeurs morales et des v\u00e9rit\u00e9s scientifiques qui ne pouvaient \u00eatre remises en cause.<\/p>\n<p><!--more-->Plus surprenante fut l&rsquo;adh\u00e9sion en masse \u00e0 la fin du XXe si\u00e8cle du personnel politique \u00e0 un discours dont la finalit\u00e9 ultime \u00e9tait la limitation drastique du r\u00f4le de l&rsquo;\u00c9tat. Peut-\u00eatre peut-on expliquer cette \u00e9trange adh\u00e9sion par la proximit\u00e9 du personnel politique avec les classes ais\u00e9es ? Toujours est-il que la substitution des acteurs priv\u00e9s \u00e0 la puissance publique, la r\u00e9duction des budgets de transferts sociaux ou de fonctionnement ne laissaient au final d&rsquo;autres choix \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat que de se cantonner progressivement \u00e0 ses fonctions r\u00e9galiennes. \u00c0 chaque \u00e9lection, le rejet grandissant des \u00e9lites politiques par les citoyens traduisait l&rsquo;exasp\u00e9ration face \u00e0 un \u00c9tat dont l&rsquo;inefficacit\u00e9 \u00e9tait patente. \u00c9tait-on en train d&rsquo;assister pour le personnel politique aux pr\u00e9liminaires d&rsquo;une de ces grandes variations de population du type de celle que l&rsquo;on observe chez les lemmings ?<\/p>\n<p>L&rsquo;alignement de l&rsquo;ensemble des partis de pouvoir sur une telle vision oblige l&rsquo;observateur d&rsquo;aujourd&rsquo;hui \u00e0 faire un effort de compr\u00e9hension non seulement sur le contenu, mais aussi sur les croyances qui fondaient la mise en oeuvre de telles politiques. La nouveaut\u00e9 des politiques \u00e9conomiques \u00e0 compter du d\u00e9but des ann\u00e9es 80 ne r\u00e9side pas seulement dans le changement de r\u00e9f\u00e9rentiel politique, c&rsquo;est la nature m\u00eame de son action qui change. Elle ne vise plus \u00e0 compl\u00e9ter ou reformuler des r\u00e8gles issues de l&rsquo;\u00c9tat providence, de m\u00eame qu&rsquo;elle \u00e9carte progressivement l&rsquo;interventionnisme direct ou indirect. Ce qui est en jeu, c&rsquo;est la restauration du march\u00e9 en tant que r\u00e9gulateur central. Autrement dit, le politique compte sur une certaine vision de l&rsquo;\u00e9conomie pour r\u00e9soudre les probl\u00e8mes n\u00e9s de l&rsquo;\u00e9conomie.<\/p>\n<p>Il serait pourtant r\u00e9ducteur de limiter l&rsquo;action politique telle qu&rsquo;elle \u00e9tait per\u00e7ue \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque comme le d\u00e9mant\u00e8lement organis\u00e9 de l&rsquo;\u00c9tat. La lib\u00e9ralisation des r\u00e8gles de la concurrence, la d\u00e9construction des m\u00e9canismes de protection et des r\u00e8gles sociales qui s&rsquo;op\u00e8re alors se pr\u00e9sentent \u00e0 la fois comme une \u00ab am\u00e9lioration \u00bb de l&rsquo;environnement \u00e9conomique et un \u00ab signal \u00bb adress\u00e9 aux entreprises et aux citoyens. L&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des situations interroge pourtant le mode op\u00e9ratoire : l&rsquo;entreprise ne pr\u00e9tend \u00e0 rien de plus qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;efficacit\u00e9 issue d&rsquo;un ensemble de techniques en vue de maximiser le profit, la majorit\u00e9 des citoyens font des choix \u00e9conomiques sur la base d&rsquo;arbitrages contraints. Pour qu&rsquo;un signal adress\u00e9 \u00e0 un groupe d&rsquo;individus ou d&rsquo;entreprises g\u00e9n\u00e8re un effet pr\u00e9visible, il est indispensable de croire en la rationalit\u00e9 des acteurs, c&rsquo;est-\u00e0-dire la capacit\u00e9 qu&rsquo;ont ceux-ci de modifier leur comportement de mani\u00e8re coh\u00e9rente, en fonction des contraintes ou des opportunit\u00e9s nouvelles qui leur sont offertes.<\/p>\n<p>Curieux retournement d&rsquo;un d\u00e9bat ancien entre croyance et raison. Jusqu&rsquo;alors, la raison servait plut\u00f4t \u00e0 \u00e9valuer les croyances(i), mais peut-on inverser les perspectives, \u00ab croire \u00bb \u00e0 l&#8217;emploi syst\u00e9matique de la raison par les individus et des entreprises ? \u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;action politique se veut \u00e0 la fois porteuse d&rsquo;une rationalit\u00e9 globale et investie de la l\u00e9gitimit\u00e9 sortie des urnes : \u00e0 partir du moment o\u00f9 le personnel politique entend cantonner l&rsquo;\u00c9tat dans ses fonctions r\u00e9galiennes, peut-on imaginer une rationalit\u00e9 collective sur la base de la rationalit\u00e9 (pr\u00e9suppos\u00e9e) des acteurs ?<\/p>\n<p>Questions fondamentales dans la perspective d&rsquo;une mod\u00e9lisation \u00e9conomique. La th\u00e9orie classique cherche \u00e0 d\u00e9montrer que le march\u00e9 est le mode d&rsquo;arbitrage le plus efficace entre l&rsquo;offre et la demande ou pour l&rsquo;allocation des ressources. Laisser le march\u00e9 fonctionner librement conduit \u00e0 un \u00e9quilibre g\u00e9n\u00e9ral optimal (au sens de Pareto) o\u00f9 toute am\u00e9lioration de la position relative de l&rsquo;un des acteurs ne pourrait se r\u00e9aliser qu&rsquo;au d\u00e9triment d&rsquo;un autre acteur. N\u00e9anmoins, cette efficacit\u00e9 suppos\u00e9e des march\u00e9s de la th\u00e9orie classique ne tient que si les acteurs sont rationnels.<\/p>\n<p>Si l&rsquo;\u00e9conomie observ\u00e9e au travers de ces grands indicateurs r\u00e9sulte de comportements erratiques et impr\u00e9visibles, la th\u00e9orie macro-\u00e9conomique perd une grande partie de sa substance. Pire encore, les politiques \u00e9conomiques en tant que telles sont sans objet. Si au contraire les acteurs sont rationnels, comment expliquer alors les mouvements erratiques de l&rsquo;\u00e9conomie et les crises ? L&rsquo;agr\u00e9gation de comportements rationnels peut-elle en certaines circonstances d\u00e9boucher sur la possibilit\u00e9 des crises ? Enfin, il reste une derni\u00e8re possibilit\u00e9 que l&rsquo;on ne peut exclure, c&rsquo;est la mise en ab\u00eeme : les acteurs sont rationnels sur la base d&rsquo;un ensemble de croyances sans fondement o\u00f9 d&rsquo;un but \u00e0 atteindre qui se situe hors du champ de la raison.<\/p>\n<p>On ne peut balayer d&rsquo;un revers de la main l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;incoh\u00e9rence. L&rsquo;homme, animal dou\u00e9 de raison a derri\u00e8re lui une longue liste de catastrophes issue de la folie humaine, individuelle ou collective. Au-del\u00e0 de ces consid\u00e9rations somme toute banales, l&rsquo;\u00e9conomie offre de nombreux exemples d&rsquo;irrationalit\u00e9s apparentes. Les strat\u00e9gies de fraude syst\u00e9matiques pourraient en \u00eatre un bon exemple, sortir du cadre l\u00e9gal pr\u00e9sente toutes les caract\u00e9ristiques d&rsquo;un comportement irrationnel, mais la faiblesse des sanctions encourues refl\u00e8te les rapports de force en vigueur et le recours \u00e0 la fraude peut encore relever d&rsquo;un comportement rationnel. L&rsquo;exemple des bulles ou les krachs semblent plus probants, il refl\u00e8te des comportements de joueurs qui sont peu compatibles avec l&rsquo;id\u00e9e de rationalit\u00e9. Pourtant, la mont\u00e9e d&rsquo;une bulle ne tient que par le raisonnement similaire tenu au m\u00eame instant par plusieurs joueurs. La similitude des comportements des individus et des entreprises laisse \u00e0 penser que l&rsquo;interpr\u00e9tation de l&rsquo;environnement et des signaux re\u00e7us rel\u00e8ve d&rsquo;une analyse convergente, mais la question demeure, cette analyse refl\u00e8te-t-elle pour autant une rationalit\u00e9 ?<\/p>\n<p>La th\u00e9orie classique \u00e0 des r\u00e9ponses toutes pr\u00eates pour justifier l&rsquo;id\u00e9e de rationalit\u00e9. La premi\u00e8re, c&rsquo;est qu&rsquo;il existe dans les entreprises un ensemble de techniques d&rsquo;information, de mesures et de pr\u00e9vision qui se double d&rsquo;un processus de d\u00e9cision collectif pour les plus grandes entreprises. L&rsquo;ensemble de ces calculs \u00e9conomiques et de ces processus serait les vecteurs de la rationalit\u00e9 dans le cadre d&rsquo;un objectif clairement fix\u00e9 (celui de la maximisation du profit) qui s&rsquo;impose \u00e0 tous les entrepreneurs. Il s&rsquo;y ajoute une dimension temps : la rationalit\u00e9 ne s&rsquo;exprime pas seulement de mani\u00e8re instantan\u00e9e, elle se doit de pr\u00e9voir le futur, on parle alors d&rsquo;anticipations rationnelles. Cette remarque est valable aussi pour l&rsquo;individu \/ consommateur qui serait quant \u00e0 lui capable d&rsquo;\u00e9tablir un ordre de pr\u00e9f\u00e9rence et de n\u00e9cessit\u00e9 dans ses besoins, refl\u00e9tant une forme de rationalit\u00e9 individuelle. Dans la th\u00e9orie classique, le march\u00e9 est le point de rencontre qui confronte l&rsquo;offre et la demande issue de points de vue diff\u00e9rents et arbitre par les prix (la main invisible du march\u00e9). Dans cette perspective, le prix r\u00e9gule la violence issue de la confrontation de deux rationalit\u00e9s qui ne sont pas du m\u00eame ordre et celle issue d&rsquo;une concurrence sans merci. Le prix valide ainsi les choix op\u00e9r\u00e9s par les entrepreneurs. L&rsquo;allocation plus ou moins optimale des ressources et l&rsquo;efficacit\u00e9 du processus de production sont au coeur d&rsquo;un m\u00e9canisme qui \u00e9limine impitoyablement les entreprises non comp\u00e9titives, celles qui ne peuvent trouver leur place sur ce march\u00e9 \u00e0 des conditions de rentabilit\u00e9 satisfaisante. Ce dernier point montre par ailleurs que l&rsquo;optimum de Pareto dans l&rsquo;\u00e9conomie classique n&rsquo;existe pas dans un monde o\u00f9 le progr\u00e8s technologique fait \u00e9voluer sans arr\u00eat les conditions de production.<\/p>\n<p>\u00c9videmment il y a les crises, elles traduisent pour les lib\u00e9raux l&rsquo;incapacit\u00e9 du march\u00e9 \u00e0 un moment donn\u00e9 d&rsquo;op\u00e9rer cette r\u00e9gulation. La th\u00e9orie a bien \u00e9videmment plusieurs explications en r\u00e9serve. En premier lieu, l&rsquo;ajustement ne peut pas \u00eatre instantan\u00e9, il y a des cycles de production ou des d\u00e9lais n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;adaptation de l&rsquo;outil. Le temps n\u00e9cessaire \u00e0 cet ajustement serait celui de la crise. Aux yeux des \u00e9conomistes lib\u00e9raux, tous les facteurs qui accroissent les r\u00e9sistances au changement prolongent inutilement les crises. Au premier rang de ces facteurs perturbants se trouvent bien s\u00fbr l&rsquo;\u00c9tat et les freins qu&rsquo;il impose aux n\u00e9cessaires ajustements, en particulier dans le domaine social. Le d\u00e9bat r\u00e9current sur la comp\u00e9titivit\u00e9 revenu sur le devant de la sc\u00e8ne avec la crise de 2008 en est une illustration parfaite : d&rsquo;un point de vue lib\u00e9ral, le march\u00e9 du travail est un march\u00e9 comme un autre, la baisse des salaires et des charges est une n\u00e9cessit\u00e9 pour s&rsquo;adapter \u00e0 un univers de plus en plus concurrentiel, mais aussi parce que la main d&rsquo;oeuvre est abondante.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres facteurs peuvent perturber le fonctionnement \u00ab harmonieux \u00bb de l&rsquo;\u00e9conomie et contribuer aux crises suivant le point de vue lib\u00e9ral. La rationalit\u00e9 des acteurs n&rsquo;est pas parfaite, elle est contrainte par un certain nombre de facteurs, ce qui peut expliquer par voie de cons\u00e9quence un fonctionnement plut\u00f4t chaotique du march\u00e9 en tant qu&rsquo;instance de r\u00e9gulation. D&rsquo;une part, le syst\u00e8me d&rsquo;information est imparfait. Au-del\u00e0 de son incompl\u00e9tude, une des limitations viendrait de la profusion d&rsquo;information parfois contradictoire rendant difficile son interpr\u00e9tation. C&rsquo;est l&rsquo;id\u00e9e de la rationalit\u00e9 limit\u00e9e qui s&rsquo;applique aussi bien pour les entreprises que pour les individus. D&rsquo;autre part, le mode d&rsquo;organisation des entreprises est aussi imparfait. Sous l&rsquo;angle lib\u00e9ral, c&rsquo;est surtout l&rsquo;\u00e9cart entre les objectifs de l&rsquo;\u00e9quipe de direction (r\u00e9sultant des marges de manoeuvre que cette \u00e9quipe a pu se cr\u00e9er) et les objectifs des actionnaires qui cr\u00e9ent une incoh\u00e9rence intrins\u00e8que au mode d&rsquo;organisation. L&rsquo;organisation peut ainsi int\u00e9grer ses propres dysfonctionnements ou manipuler l&rsquo;information, que ce soit pour orienter la prise de d\u00e9cision, ou pour r\u00e9pondre \u00e0 ses objectifs propres.<\/p>\n<p>Reste que la rationalit\u00e9 ne peut se d\u00e9finir que par rapport aux objectifs propres \u00e0 chaque acteur, c&rsquo;est ici que commence la mise en ab\u00eeme. Dans la th\u00e9orie classique, la complexit\u00e9 des constructions math\u00e9matiques(ii) pour prouver la possibilit\u00e9 d&rsquo;atteindre un optimum sur la base d&rsquo;un march\u00e9 s&rsquo;\u00e9loigne d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 empirique beaucoup plus facile \u00e0 saisir : la rationalit\u00e9 des acteurs est limit\u00e9e \u00e0 leur cadre de d\u00e9cision. La complexit\u00e9 des calculs r\u00e9alis\u00e9s dans une entreprise pour r\u00e9aliser tel ou tel investissement, d\u00e9terminer un prix de revient et un prix de vente ne porte que sur la confrontation d&rsquo;une offre et d&rsquo;une demande dans un march\u00e9 pr\u00e9cis(iii). Dans un univers o\u00f9 les acteurs et les march\u00e9s interagissent en permanence, les d\u00e9cisions prises ont des effets qui d\u00e9passent le cadre du simple march\u00e9 de r\u00e9f\u00e9rence, l&rsquo;effet global peut se r\u00e9v\u00e9ler catastrophique, en particulier quand des d\u00e9cisions similaires sont prises dans un laps de temps tr\u00e8s court par l&rsquo;ensemble des intervenants.<\/p>\n<p>Par exemple, les arbitrages en mati\u00e8re de r\u00e9partition du travail (d\u00e9localisation ou substitution de la machine \u00e0 l&rsquo;homme) peuvent affaiblir consid\u00e9rablement la demande dans une r\u00e9gion du monde sans recr\u00e9er une demande correspondante dans d&rsquo;autres r\u00e9gions. L&rsquo;individu mis sous pression par une stagnation ou une baisse de ses revenus proc\u00e8de \u00e0 un arbitrage en fonction de ses contraintes propres, mais aussi d&rsquo;un ordre de pr\u00e9f\u00e9rence dans sa consommation personnelle. En dernier ressort, les choix du consommateur r\u00e9sultent de la n\u00e9cessit\u00e9, mais aussi des actions de communication des entreprises. Le marketing et la publicit\u00e9 ne sont pas seulement vecteurs d&rsquo;une concurrence entre des produits plus ou moins similaires, ils sont aussi porteurs d&rsquo;une concurrence entre produits de nature diff\u00e9rente. Ce n&rsquo;est pas le choix d&rsquo;un produit par le consommateur qui est en jeu, ce sont ses arbitrages. Les variations violentes observ\u00e9es sur certains produits et la simultan\u00e9it\u00e9 des comportements refl\u00e8tent un jeu \u00e0 somme quasiment nulle dont le v\u00e9ritable enjeu est la redistribution des cartes entre secteurs et r\u00e9gions.<\/p>\n<p>Les grands auteurs d&rsquo;une pens\u00e9e \u00e9conomique alternative adoptent d&#8217;embl\u00e9e une vision macro-\u00e9conomique, ils \u00e9chappent ainsi aux limites impos\u00e9es par l&rsquo;hypoth\u00e8se de rationalit\u00e9 des acteurs. Pour les marxistes, les d\u00e9terminants de l&rsquo;analyse sont les comportements de groupes (les classes sociales) consid\u00e9r\u00e9s comme un tout. Il y a confrontation entre ces groupes de par leur position relative dans les rapports de production. Pour Keynes, le march\u00e9 est analys\u00e9 comme un tout, o\u00f9 les dysfonctionnements sont li\u00e9s \u00e0 une allocation qui n&rsquo;est pas optimale des ressources, ce qui invalide d&#8217;embl\u00e9e l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une rationalit\u00e9 des acteurs, ce qui conduit \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de l&rsquo;intervention de l&rsquo;\u00c9tat pour contrebalancer les d\u00e9s\u00e9quilibres.<\/p>\n<p>Toutefois, ces analyses n&rsquo;\u00e9chappent pas totalement aux chausses trappes tendues par les grands penseurs de l&rsquo;\u00e9conomie classique. Elles tentent de mettre en \u00e9quation le lien entre l&rsquo;action des acteurs individuels et le r\u00e9sultat collectif. Au-del\u00e0 de d\u00e9terminants historiques, un certain nombre de d\u00e9terminants \u00ab transcendants \u00bb sont invoqu\u00e9s pour expliquer la convergence des comportements : le f\u00e9tichisme de la marchandise (ou du spectacle pour les situationnistes) et la recherche du veau d&rsquo;or pour Marx. Les variations observ\u00e9es dans l&rsquo;\u00e9conomie r\u00e9elle incitent d&rsquo;autres grands noms \u00e0 recourir au m\u00eame subterfuge : Keynes invoque ainsi \u00ab l&rsquo;esprit animal \u00bb, la pr\u00e9f\u00e9rence pour la liquidit\u00e9 ou la \u00ab loi de la psychologie fondamentale \u00bb.<\/p>\n<p>Faute de prendre en compte ou d&rsquo;expliquer clairement ces d\u00e9terminants collectifs, il y a incompr\u00e9hension partielle des ressorts de l&rsquo;action politique. L&rsquo;investissement de l&rsquo;\u00c9tat doit-il \u00eatre pris en compte pour ce qu&rsquo;il est, une d\u00e9pense publique qui aurait un effet d\u00e9multiplicateur, ou faut-il consid\u00e9rer la dimension de r\u00e9\u00e9quilibrage des rapports de force qui s&rsquo;op\u00e8re dans un contexte de d\u00e9part d\u00e9favorable aux salari\u00e9s ? La capacit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9conomie capitaliste \u00e0 durer dans le temps en d\u00e9pit de crises \u00e0 r\u00e9p\u00e9titions pose aussi le probl\u00e8me de l&rsquo;acceptation. Pourquoi les r\u00e9volutions n&rsquo;ont-elles pas \u00e9t\u00e9 plus fr\u00e9quentes ?<\/p>\n<p>On en revient aux normes collectives qui guideraient \u00e0 la fois l&rsquo;objet et les niveaux d&rsquo;attentes pour l&rsquo;ensemble des acteurs du syst\u00e8me et qui induiraient l&rsquo;acceptation d&rsquo;un syst\u00e8me social et politique par essence in\u00e9galitaire. Mais cette analyse en normes collectives peut tout aussi bien s&rsquo;appliquer \u00e0 la th\u00e9orie classique. Le comportement des acteurs serait rationnel avec toutes les limites d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9es sur ce point pr\u00e9cis, mais cette rationalit\u00e9 se d\u00e9finirait par rapport \u00e0 un niveau d&rsquo;attente totalement irrationnel pour plusieurs raisons. La premi\u00e8re, c&rsquo;est que dans la m\u00e9canique des normes collectives, c&rsquo;est le comportement du groupe le plus dynamique qui fonde la norme, alors que l&rsquo;environnement propre \u00e0 ce groupe et sur lequel se fondent ses attentes a une port\u00e9e limit\u00e9e \u00e0 ce groupe. Autrement dit, un niveau d&rsquo;attente pour un groupe limit\u00e9 d&rsquo;individus ou d&rsquo;entreprises peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme rationnel compte tenu du contexte propre \u00e0 ce groupe, et il peut \u00eatre totalement irrationnel pour le groupe voisin. La g\u00e9n\u00e9ralisation d&rsquo;une norme de profit \u00e9lev\u00e9 par exemple ne devrait pas avoir le m\u00eame impact pour une entreprise industrielle, une soci\u00e9t\u00e9 financi\u00e8re ou un artisan. La deuxi\u00e8me, c&rsquo;est que l&rsquo;agr\u00e9gation d&rsquo;attentes individuelles coh\u00e9rentes ne donne pas forc\u00e9ment une attente collective coh\u00e9rente, ou du moins la demande peut pr\u00e9senter des variations erratiques. La troisi\u00e8me, c&rsquo;est qu&rsquo;il y a interaction entre rapport de forces et attentes. Certains acteurs parviennent \u00e0 imposer \u00e0 l&rsquo;ensemble de la soci\u00e9t\u00e9 leurs finalit\u00e9s, \u00e0 \u00e9tablir une hi\u00e9rarchie des normes collectives.<\/p>\n<p>La coh\u00e9rence des attentes issues des normes collectives serait implicitement la principale mission du politique, seul \u00e0 m\u00eame de garantir une coh\u00e9sion de la soci\u00e9t\u00e9. Faute d&rsquo;avoir saisi l&rsquo;essence m\u00eame de cette mission, le personnel politique n&rsquo;a fait que se recentrer sur une perception qui lui \u00e9tait propre de son r\u00f4le. Gouverner, ce n&rsquo;\u00e9tait plus pr\u00e9voir ou orienter, c&rsquo;\u00e9tait conqu\u00e9rir le pouvoir et s&rsquo;y maintenir, ce qui renvoie \u00e0 une autre norme collective, celle du pouvoir. L&rsquo;irruption de la crise \u00e0 l&rsquo;or\u00e9e des ann\u00e9es 70 a laiss\u00e9 le personnel politique totalement d\u00e9sempar\u00e9. Ce qui se passe entre deux \u00e9lections est une question de circonstances et de propagandes. L&rsquo;ensemble du personnel politique a assimil\u00e9 ce nouvel environnement et cherche avant toute chose des circonstances favorables \u00e0 sa r\u00e9\u00e9lection. Bien au-del\u00e0 des consid\u00e9rations sur le ch\u00f4mage ou les grands indicateurs \u00e9conomiques, la croissance leur semble \u00eatre la meilleure option pour obtenir ces circonstances favorables. L\u00e0 encore, il se construit un comportement qui peut sembler rationnel sur la base d&rsquo;un objectif irrationnel. Toutes les mesures prises pour favoriser l&rsquo;\u00e9conomie contribuent \u00e0 cette hi\u00e9rarchie des normes, avec au sommet la norme de production et la norme de profit. Cette hi\u00e9rarchie des normes, \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 de la mission du politique conduit \u00e0 une d\u00e9saffection croissante de ces derniers par les citoyens.<\/p>\n<p>Il est int\u00e9ressant de noter que la construction europ\u00e9enne est l&rsquo;une des composantes de la norme de pouvoir. L&rsquo;Allemagne dont les dirigeants b\u00e9n\u00e9ficiaient \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque du contexte le plus favorable (en termes de croissance et de taux de ch\u00f4mage) \u00e0 leur r\u00e9\u00e9lection a su imposer une partie de leurs recettes \u00e0 l&rsquo;ensemble des pays de la zone euro. Le rapport de force qui a permis cette g\u00e9n\u00e9ralisation de la politique allemande aux autres pays ne tient pas seulement au poids relatif de l&rsquo;Allemagne en Europe, il rel\u00e8ve aussi d&rsquo;un m\u00e9canisme similaire \u00e0 celui des normes collectives : l&rsquo;acteur ou le groupe d&rsquo;acteur le plus dynamique sert de r\u00e9f\u00e9rence aux autres acteurs. Ces recettes \u00e9tant totalement inadapt\u00e9es dans la plupart des autres pays europ\u00e9ens, elles ont fragilis\u00e9 le personnel politique, d\u00e9stabilis\u00e9 progressivement les pays les plus fragiles jusqu&rsquo;aux \u00e9v\u00e9nements que l&rsquo;on sait.<\/p>\n<p>Cette hi\u00e9rarchie des normes qui s&rsquo;est construite sur la base d&rsquo;une incapacit\u00e9 politique n&rsquo;a pas seulement donn\u00e9 des ailes aux acteurs dominants de l&rsquo;\u00e9conomie, elle a accentu\u00e9 un m\u00e9pris croissant vis-\u00e0-vis du personnel politique, entretenu par la facilit\u00e9 avec lequel celui-ci s&rsquo;est laiss\u00e9 convaincre, voire corrompre directement ou indirectement. La th\u00e9orie classique attribue aux \u00e9lites \u00e9conomiques des qualit\u00e9s exceptionnelles(iv) qui leur permettent de mettre en oeuvre une organisation efficace en vue d&rsquo;atteindre un objectif pr\u00e9cis. Aux yeux des \u00e9lites \u00e9conomiques, dans le cas improbable o\u00f9 le personnel politique pr\u00e9senterait les m\u00eames qualit\u00e9s, il reste tributaire du suffrage des \u00e9lecteurs et oblig\u00e9 de composer avec cette contrainte dans un \u00e9tat d\u00e9mocratique, ce qui limite son efficacit\u00e9. La proximit\u00e9 de certains grands penseurs n\u00e9o-lib\u00e9raux avec l&rsquo;extr\u00eame droite n&rsquo;\u00e9tait pas une co\u00efncidence. Quand l&rsquo;\u00e9chec des partis traditionnels devint patent, avec le soutien de plus en plus marqu\u00e9 d&rsquo;une partie du monde \u00e9conomique et des m\u00e9dias, l&rsquo;accession au pouvoir de cette derni\u00e8re ne fut pas le fruit du hasard.<\/p>\n<p>Cette sombre p\u00e9riode de troubles et de catastrophes locales s&rsquo;est achev\u00e9e par le retour au pouvoir d&rsquo;un personnel politique conscient de ses missions. Aujourd&rsquo;hui encore, alors que nous vivons sur un ensemble de r\u00e8gles simples, mais extr\u00eamement strictes qui permettent de maintenir l&rsquo;\u00e9quilibre des rapports de force et de cantonner les aspirations individuelles et des entrepreneurs dans des limites qui ne nuisent ni \u00e0 l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de l&rsquo;ensemble des citoyens, ni au bien commun, cette situation nous semble incompr\u00e9hensible, le t\u00e9moignage d&rsquo;une \u00e9poque barbare.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, la g\u00e9n\u00e9ralisation d&rsquo;un mode de fonctionnement n\u00e9goci\u00e9 ne va pas toujours sans heurt, le consensus est bien plus rare que le compromis. Mais dans un monde o\u00f9 nul ne craint d&rsquo;\u00eatre victime d&rsquo;un rapport de force trop d\u00e9favorable (dans les temps anciens, on \u00e9voquait l&rsquo;abus de pouvoir qui \u00e9tait une pratique courante et qui n&rsquo;\u00e9tait r\u00e9prim\u00e9 que dans ses formes les plus extr\u00eames) ce mode de fonctionnement permet au moins aux passions et aux pulsions de s&rsquo;exprimer avant que la voie d&rsquo;une raison collective ne l&#8217;emporte, \u00e0 d\u00e9faut d&rsquo;une rationalit\u00e9 individuelle fantasm\u00e9e.<\/p>\n<p>___________________________________________________<\/p>\n<p>(i): De temps \u00e0 autre, certains auteurs ont tent\u00e9 de fonder leur croyance par le recours \u00e0 la raison<\/p>\n<p>(ii): Comme le th\u00e9or\u00e8me d&rsquo;Arrow Debreu qui \u00e9carte les \u00e9quations traditionnelles et utilise la topologie pour une d\u00e9monstration math\u00e9matique de l&rsquo;\u00e9quilibre g\u00e9n\u00e9ral<\/p>\n<p>(iii): Sans compter le fait que les prix n&rsquo;ob\u00e9issent pas \u00e0 la loi de l&rsquo;offre et la demande, mais \u00e0 des diff\u00e9rences de statuts et le nombre d&rsquo;offreurs et de demandeurs<\/p>\n<p>(iv): Les qualit\u00e9s \u00e9voqu\u00e9es pr\u00e9c\u00e9demment \u00e9voqu\u00e9es dans ce texte : esprit d&rsquo;entreprise, go\u00fbt du risque.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Arriva un temps o\u00f9 l&rsquo;\u00e9conomie devint l&rsquo;alpha et l&rsquo;om\u00e9ga de la vie de la cit\u00e9. Dans la formulation \u00ab \u00e9conomie politique \u00bb qui associait la cr\u00e9ation de la richesse aux conditions de sa r\u00e9partition, le mot politique s&rsquo;effa\u00e7a pour ne laisser place qu&rsquo;\u00e0 un monde centr\u00e9 sur le profit sans se soucier des [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":38,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","footnotes":""},"categories":[1,2700,1603],"tags":[],"class_list":["post-61252","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-economie","category-encyclopedie","category-grand-tournant"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/61252","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/38"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=61252"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/61252\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":61323,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/61252\/revisions\/61323"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=61252"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=61252"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=61252"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}