{"id":61476,"date":"2014-01-19T08:30:27","date_gmt":"2014-01-19T07:30:27","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=61476"},"modified":"2014-01-19T09:11:32","modified_gmt":"2014-01-19T08:11:32","slug":"la-substitution-du-principe-et-la-metamorphose-du-systeme-par-dominique-temple","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2014\/01\/19\/la-substitution-du-principe-et-la-metamorphose-du-systeme-par-dominique-temple\/","title":{"rendered":"<b>La substitution du principe et la m\u00e9tamorphose du syst\u00e8me<\/b>, par Dominique Temple"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9<\/p><\/blockquote>\n<p>Paul Jorion a \u00e9crit\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Les questions qui restent \u00e0 r\u00e9soudre sont quoi qu\u2019il en soit d\u00e9j\u00e0 connues et j\u2019attends de vous que vous preniez l\u2019initiative \u00e0 quelques-uns \u2013 la troupe vous rejoindra sans tarder \u2013 d\u2019entreprendre de r\u00e9soudre ces questions, dont la liste pr\u00e9cise se construira en route mais dont quelques-unes peuvent d\u00e9j\u00e0 s\u2019\u00e9noncer clairement :<br \/>\n1\u00b0 \u00ab Comment casser la machine \u00e0 concentrer la richesse ? \u00bb,<br \/>\n2\u00b0 \u00ab\u00a0Comment mettre la sp\u00e9culation hors d\u2019\u00e9tat de nuire ? \u00bb,<br \/>\n3\u00b0 \u00ab Comment redistribuer la richesse nouvellement cr\u00e9\u00e9e ? \u00bb,<br \/>\n4\u00b0 \u00ab Comment inventer un syst\u00e8me \u00e9conomique qui ne repose ni sur la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, ni sur la \u00ab\u00a0croissance\u00a0\u00bb, destructrices toutes deux de la vie sur notre plan\u00e8te ? \u00bb,<br \/>\n5\u00b0 \u00ab Comment faire dispara\u00eetre le travail, sans que soient r\u00e9duits \u00e0 la mis\u00e8re ceux qui vivaient de ce travail ?\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>Il semble difficile de r\u00e9pondre \u00e0 ces questions car elles mettent en cause radicalement le syst\u00e8me capitaliste, ce que d\u2019autres jugeront irresponsable parce que casser le syst\u00e8me capitaliste, c\u2019est en m\u00eame temps casser la technique qui assure les conditions d\u2019existence de ses b\u00e9n\u00e9ficiaires. Comment serait-il possible de dissocier le capitalisme de la techno-science qu\u2019il a soumise \u00e0 ses exigences\u00a0? Il y a une r\u00e9ponse \u00e0 cette question, pourvu que la critique s\u2019attaque au principe du syst\u00e8me capitaliste en lui <b>substituant un autre principe<\/b>, de fa\u00e7on \u00e0 changer la finalit\u00e9 de l\u2019appareil \u00e9conomique sans qu\u2019aucune de ses parties n\u2019entre en contradiction avec une autre, et ne provoque des catastrophes pires que le mal. Cependant, la prise de conscience induite par cette substitution retentit sur l\u2019activit\u00e9 la plus modeste qui soit de chacun d\u2019entre nous puisqu\u2019elle exige sa r\u00e9interpr\u00e9tation \u00e0 la lumi\u00e8re du nouveau principe. La r\u00e9volution ne sera donc pas le fait d\u2019une intervention providentielle de qui aurait acquis un pouvoir pr\u00e9alable mais une <b>m\u00e9tamorphose<\/b> de la totalit\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 parvenue \u00e0 maturit\u00e9. Voil\u00e0 qui rend optimiste. Cette m\u00e9tamorphose se produit d\u2019ailleurs aujourd\u2019hui sous nos yeux de fa\u00e7on inattendue : soyons-en conscients ! Mieux encore, commen\u00e7ons \u00e0 participer \u00e0 notre lib\u00e9ration en attendant celle des autres\u00a0!<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<h3>1\u00b0 \u00ab\u00a0Comment casser la machine \u00e0 concentrer la richesse\u00a0?\u00a0\u00bb<\/h3>\n<p><b>a) La limite au profit<\/b><br \/>\nLa r\u00e9flexion <i>\u00e9cologiste<\/i> conduit \u00e0 soustraire au champ de l\u2019exploitation capitaliste des territoires naturels. Devant la r\u00e9duction des ressources de la plan\u00e8te, elle pr\u00e9serve les oc\u00e9ans, la for\u00eat, les animaux, la vie naturelle, et les conditions de la reproduction de la vie. Cela \u00e9quivaut \u00e0 poser des <b><i>limites<\/i><\/b> au champ du profit, mais cela ne modifie pas la dynamique de l\u2019exploitation. L\u2019\u00e9cologie doit donc se doubler d\u2019une r\u00e9flexion \u00e9conomique o\u00f9 la <i>limite<\/i> recevra une d\u00e9finition plus large.<\/p>\n<p>Une <i>limite intrins\u00e8que<\/i> ne serait envisageable que si l\u2019on imaginait un champ d\u2019activit\u00e9 o\u00f9 puisse se d\u00e9ployer une autre \u00e9conomie. S\u2019il n\u2019existe qu\u2019une seule \u00e9conomie, de libre-\u00e9change, toute <i>limite au profit<\/i>, m\u00eame relative, comme celle d\u2019un imp\u00f4t progressif, devient un non-sens parce qu\u2019elle freine ou condamne \u00e0 l\u2019arr\u00eat les entreprises les plus performantes. Dans le syst\u00e8me de libre-\u00e9change, il est impossible en effet de juguler la croissance qu\u2019impose la concurrence sans d\u00e9fier la loi organique du syst\u00e8me. Par contre, s\u2019il existe \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00e9conomie d\u2019\u00e9change une <b>\u00e9conomie de r\u00e9ciprocit\u00e9<\/b><a title=\"\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a> s\u00e9par\u00e9e par une <b><i>interface<\/i><\/b>, cette <i>limite<\/i> devient f\u00e9conde car elle permet \u00e0 l\u2019entreprise qui l\u2019atteint de poursuivre son investissement dans le champ de la r\u00e9ciprocit\u00e9. Le profit des actionnaires n\u2019augmente plus, mais la r\u00e9ussite de l\u2019entreprise dans le domaine public continue de justifier la confiance et par cons\u00e9quent l\u2019afflux des capitaux et la poursuite des investissements. La finalit\u00e9 de l\u2019investissement est modifi\u00e9e, le bien public se substituant au bien priv\u00e9. Autrement dit, l\u2019entreprise capitaliste se convertit en <b>entreprise sociale<\/b> quoique toujours sous la responsabilit\u00e9 de son chef d\u2019entreprise. Rien ne prouve que les chefs d\u2019entreprise ne seraient pas plus heureux de servir que de se servir, et de devenir humains plut\u00f4t que des brutes. Nombre de professions lib\u00e9rales choisiraient cette option. On n\u2019est pas chirurgien ou avocat pour d\u00e9fendre une classe de bourgeois ou de nobles ou les int\u00e9r\u00eats d\u2019une secte. Ou du moins les serments originaires de ces corporations l\u2019interdisent.<\/p>\n<p>La <i>limite au profit<\/i> permettrait de transformer l\u2019investissement lucratif en investissement non-lucratif\u00a0; le pouvoir d\u2019asservir en pouvoir de servir\u00a0; la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e en propri\u00e9t\u00e9 universelle\u00a0; l\u2019entreprise individuelle en entreprise responsable\u00a0; la soci\u00e9t\u00e9 anonyme en entreprise sociale\u00a0; la concurrence en \u00e9mulation\u00a0; le profit en prestige social. Cette substitution de paradigme ne limiterait pas l\u2019investissement, mais donnerait \u00e0 la croissance une autre d\u00e9finition\u00a0: la <b>croissance du bien commun<\/b>.<\/p>\n<p><b>b) L\u2019\u00e9conomie sociale<\/b><\/p>\n<p>Imaginons que l\u2019\u00e9conomie sociale prenne en compte la notion de <b>r\u00e9ciprocit\u00e9 <\/b><a title=\"\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>. Aussit\u00f4t ses d\u00e9bats ne porteraient plus sur les <i>int\u00e9r\u00eats<\/i> des uns et des autres mais sur le champ d\u2019application (la <i>territorialit\u00e9<\/i>) des diverses <i>structures de r\u00e9ciprocit\u00e9<\/i> et leurs <i>interfaces<\/i>, et l\u2019articulation de chacune d\u2019elles sur les autres. Elle d\u00e9finirait la <i>protection sociale<\/i> comme \u00ab<i>r\u00e9ciprocit\u00e9 de partage\u00bb<\/i>\u00a0; elle en d\u00e9duirait la <i>gratuit\u00e9 <\/i>des moyens indispensables pour la vie, la <i>couverture m\u00e9dicale universelle<\/i>, le <i>revenu minimum inconditionnel<\/i> ou <i>l\u2019allocation universelle<\/i>\u00a0; elle exigerait le <i>partage des ressources et des biens produits par la nature<\/i>\u00a0; elle rendrait la <i>propri\u00e9t\u00e9 des moyens de production \u00e0 la communaut\u00e9<\/i>, et la prot\u00e9gerait de toute tentative de privatisation\u00a0; elle penserait le <i>march\u00e9<\/i> comme la <i>relation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de r\u00e9ciprocit\u00e9 entre producteurs-consommateurs<\/i>, ce qui n\u2019exclut pas l\u2019\u00e9change ni l\u2019accumulation du <i>capital de redistribution ou d\u2019investissement<\/i> mais la sp\u00e9culation. La <i>nature \u00e9thique de la valeur<\/i> cr\u00e9\u00e9e par la structure de r\u00e9ciprocit\u00e9 envisag\u00e9e serait la raison majeure de ses choix, et le d\u00e9bat politique \u00e0 tous les niveaux de l\u2019\u00c9tat trouverait un sens autre que celui du pouvoir de domination des uns sur les autres\u00a0!<\/p>\n<h3>2\u00b0 \u00ab Comment mettre la sp\u00e9culation hors d\u2019\u00e9tat de nuire ? \u00bb<\/h3>\n<p><b>La monnaie de r\u00e9ciprocit\u00e9<\/b><\/p>\n<p>Je renvoie aux articles de Paul Jorion et de Pierre Sarton du Jonchay sur le <i>bancor<\/i> publi\u00e9s sur le <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?s=bancor\">Blog de Paul Jorion\u00a0<\/a> qui interpr\u00e8tent la r\u00e9ciprocit\u00e9 en termes de <i>compensation,<\/i> et \u00e0 <a href=\"http:\/\/dominique.temple.free.fr\/reciprocite.php?page=journal_2&amp;id_article=581\">mon texte<\/a> qui interpr\u00e8te le bancor en termes de \u00ab<i>monnaie de r\u00e9ciprocit\u00e9\u00bb<\/i> en ajoutant \u00e0 l\u2019option de la r\u00e9ciprocit\u00e9 positive (<i>compensation<\/i>) celle de la r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u00e9gative (<i><a href=\"http:\/\/dominique.temple.free.fr\/reciprocite.php?page=journal_2&amp;id_article=589\">composition<\/a><\/i>).<a title=\"\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a><\/p>\n<h3>3\u00b0 \u00ab Comment redistribuer la richesse nouvellement cr\u00e9\u00e9e ? \u00bb<\/h3>\n<p><b>a) le partage<\/b><\/p>\n<p><i>Si une soci\u00e9t\u00e9 n\u2019est pas capable d\u2019offrir aux citoyens les conditions d\u2019existence que lui offrait la nature, elle n\u2019est pas digne d\u2019\u00eatre humaine<\/i>. Les biens que la nature assure \u00e0 l\u2019homme \u00e0 l\u2019origine, les <i>biens premiers<\/i>, ne peuvent qu\u2019\u00eatre <i>partag\u00e9s<\/i>.<\/p>\n<p>Ces biens, que l\u2019on d\u00e9signe sous forme embl\u00e9matique <i>l\u2019air, l\u2019eau, la terre et le feu<\/i> sont les ressources n\u00e9cessaires \u00e0 la vie. Ils \u00e9taient jadis en quantit\u00e9 in\u00e9puisable. Le d\u00e9veloppement de la soci\u00e9t\u00e9 modifie leur statut. Ils sont d\u00e9sormais en quantit\u00e9 limit\u00e9e. Et ces <i>biens premiers<\/i> sont aujourd\u2019hui r\u00e9serv\u00e9s par le syst\u00e8me capitaliste \u00e0 une part de plus en plus restreinte des hommes y compris au sein des soci\u00e9t\u00e9s les plus riches. Il est donc imp\u00e9ratif qu\u2019ils soient retir\u00e9s du champ de la <i>propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e<\/i> et du <i>profit<\/i>, et restitu\u00e9s \u00e0 tous.<\/p>\n<p>Le raisonnement qui vaut pour les <i>biens premiers<\/i> distribu\u00e9s par la nature \u00e0 tous les \u00eatres vivants vaut aussi pour les biens cr\u00e9\u00e9s par le travail des hommes en soci\u00e9t\u00e9. <i>Si une soci\u00e9t\u00e9 n\u2019est pas capable d\u2019offrir \u00e0 tous ses propres inventions, elle n\u2019est pas digne d\u2019\u00eatre dite humaine<\/i>. Les biens de la soci\u00e9t\u00e9, <i>l\u2019\u00e9ducation, l\u2019enseignement, l\u2019information, la protection sociale\u2026<\/i> doivent \u00eatre <i>gratuits<\/i>. On peut r\u00e9sumer ces droits par le <i>droit \u00e0 la r\u00e9ciprocit\u00e9<\/i>. Si la <i>dignit\u00e9<\/i> de l\u2019\u00eatre humain r\u00e9sulte de la relation de <i>r\u00e9ciprocit\u00e9<\/i>, le <i>droit \u00e0 la r\u00e9ciprocit\u00e9<\/i> est \u201cinviolable et sacr\u00e9\u201d.<\/p>\n<p>Dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 l\u2019acc\u00e8s aux biens est mon\u00e9taris\u00e9, <i>l\u2019allocation universelle<\/i> doit permettre \u00e0 chacun de faire face \u00e0 autrui en totale <i>s\u00e9curit\u00e9<\/i>, et de n\u2019accepter ses conditions qu\u2019en toute <i>libert\u00e9<\/i>. <i>L\u2019allocation universelle<\/i> a \u00e9t\u00e9 propos\u00e9e d\u00e8s la R\u00e9volution fran\u00e7aise <a title=\"\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>, mais fut repouss\u00e9e \u00e0 plus tard car la quasi totalit\u00e9 de la population disposait d\u2019un acc\u00e8s \u00e0 la terre qui se pr\u00e9sentait comme une <i>s\u00e9curit\u00e9<\/i> de fait. Ce temps est r\u00e9volu. L\u2019allocation universelle est donc devenue le support de la <i>s\u00e9curit\u00e9<\/i> que la R\u00e9volution pla\u00e7ait en t\u00eate des droits humains.<\/p>\n<p>L\u2019allocation universelle doit \u00eatre <i>sans condition<\/i>, car elle est le pr\u00e9alable \u00e0 ce que chacun puisse faire valoir ses dons en retour. Seul le <i>do ut des<\/i> (je donne pour que tu donnes) permet \u00e0 chacun d\u2019investir librement ses comp\u00e9tences. Le <i>pouvoir de donner \u00e0 son tour<\/i> est la raison du <i>droit \u00e0 la r\u00e9ciprocit\u00e9 positive<\/i>, droit de participer aux relations de <i>bienveillance<\/i> qui fondent le sujet en tant qu\u2019humain en chacun des membres de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Le <i>droit \u00e0 la r\u00e9ciprocit\u00e9<\/i> se heurte en fait au <i>droit bourgeois<\/i>. La bourgeoisie veille en effet \u00e0 ce que le salari\u00e9 ne soit pas en mesure de n\u00e9gocier les conditions de son travail. Elle imposa d\u2019abord que toute la plus-value se convertisse en profit capitaliste. Apr\u00e8s la crise de 1929 et la deuxi\u00e8me guerre mondiale, elle consentit au prol\u00e9tariat un b\u00e9n\u00e9fice, mais \u00e0 la condition que la consommation de son b\u00e9n\u00e9fice contribue \u00e0 la croissance du capital. N\u00e9anmoins, le prol\u00e9tariat a pu convertir une partie de ces b\u00e9n\u00e9fices en <b>prestations de r\u00e9ciprocit\u00e9\u00a0<\/b>: les <i>conventions collectives<\/i>, le <i>salaire minimum<\/i>, la <i>s\u00e9curit\u00e9 sociale<\/i>, les <i>allocations familiales<\/i>, la <i>retraite<\/i>, la <i>limite du temps de travail<\/i>, les <i>cong\u00e9s pay\u00e9s<\/i>\u2026 Ces acquis doivent \u00eatre dits par la Constitution <i>irr\u00e9versibles<\/i>. Mais ils ne le sont pas, et deviendront de plus en plus pr\u00e9caires tant que ne sera pas lev\u00e9 le verrou de la <i>privatisation<\/i>. La <i>propri\u00e9t\u00e9<\/i> doit \u00eatre rendue \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, se concevoir universelle et \u00eatre garantie par l\u2019\u00c9tat d\u00e9mocratique. De la m\u00eame fa\u00e7on, le <i>travail<\/i> doit \u00eatre restitu\u00e9 \u00e0 son propri\u00e9taire et ne plus pouvoir \u00eatre expropri\u00e9 comme s\u2019il pouvait \u00eatre s\u00e9par\u00e9 de son auteur et de sa fonction sociale, c\u2019est-\u00e0-dire de la r\u00e9ciprocit\u00e9. Enfin, la <i>d\u00e9mocratie directe<\/i> par la voie de l\u2019Internet doit \u00eatre institu\u00e9e partout o\u00f9 elle peut remplacer la d\u00e9mocratie indirecte.<\/p>\n<p><b>b) La d\u00e9mocratie directe<\/b><br \/>\nLe syst\u00e8me capitaliste subordonne \u00e0 pr\u00e9sent <i>l\u2019information, l\u2019\u00e9ducation, l\u2019enseignement, la recherche scientifique, la critique<\/i> et m\u00eame <i>l\u2019art<\/i> \u00e0 la <i>propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e<\/i>. Qui ma\u00eetrise <i>l\u2019information<\/i> par la <i>privatisation<\/i> de la t\u00e9l\u00e9vision et de la radio, du t\u00e9l\u00e9phone et du t\u00e9l\u00e9graphe\u2026 dispose du <i>pouvoir<\/i>. Karl Marx a su proph\u00e9tiser que la technique affranchirait la soci\u00e9t\u00e9 du travail p\u00e9nible et lib\u00e9rerait les forces r\u00e9volutionnaires mais il n\u2019a tout de m\u00eame pas imagin\u00e9 que la technique \u00e9chapperait des mains de l\u2019homme, et qu\u2019ainsi lib\u00e9r\u00e9e, elle lui imposerait le principe de r\u00e9ciprocit\u00e9\u00a0! Eh bien, la technique est devenue si complexe qu\u2019elle \u00e9chappe \u00e0 l\u2019irrationalit\u00e9 de l\u2019int\u00e9r\u00eat particulier des individus. Et mieux encore, pour permettre \u00e0 tous les humains de vivre ensemble, elle exige la relativisation de leurs forces entre elles.<\/p>\n<p><i>L\u2019information<\/i>, mati\u00e8re premi\u00e8re de la pens\u00e9e, est \u00e0 la disposition de tous instantan\u00e9ment et sans limites. Mais la pens\u00e9e elle-m\u00eame\u00a0? <b>L\u2019Internet<\/b> constitue une m\u00e9moire de tout ce qui est exprim\u00e9 publiquement par l\u2019homme, et propose une s\u00e9lection de ce qui est appr\u00e9ci\u00e9 par tous. Il est la <i>m\u00e9moire<\/i> et <i>l\u2019\u00e9veil<\/i> de la conscience sociale. En r\u00e9alit\u00e9, la libert\u00e9 de la pens\u00e9e est d\u00e9finitive \u00e0 moins de chaos universel. L\u2019oiseau s\u2019est \u00e9chapp\u00e9 de la voli\u00e8re. C\u2019est par la participation libre et gratuite de tous \u00e0 l\u2019\u00e9laboration de la pens\u00e9e, et par l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la pens\u00e9e de tous les autres, tout aussi libre et gratuit, que s\u2019amorce une conscience universelle. L\u2019Internet construit une <i>Conscience de l\u2019humanit\u00e9<\/i> qui se d\u00e9veloppe <i>hors du contr\u00f4le des individus<\/i>, et qui permet de choisir entre <i>la r\u00e9ciprocit\u00e9<\/i> et <i>l\u2019\u00e9change<\/i>, mais qui, elle, <i>choisit la r\u00e9ciprocit\u00e9<\/i>\u00a0! Son acc\u00e8s n\u2019est pas encore \u00e0 la disposition de tout le monde, mais peu s\u2019en faut. En tout cas cet acc\u00e8s devient l\u2019objectif premier de tout programme r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<p>La technique supprime \u00e9galement les difficult\u00e9s qui confinaient l\u2019exp\u00e9rience de la d\u00e9mocratie directe aux petites <i>communaut\u00e9s<\/i> indig\u00e8nes ou paysannes ou encore \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience des <i>conseils<\/i> ouvriers\u00a0: le d\u00e9bat d\u00e9mocratique cessait en effet d\u2019\u00eatre possible chaque fois que l\u2019assembl\u00e9e d\u00e9passait quelques centaines de personnes. La d\u00e9mocratie directe ne se soutenait que de relations de proximit\u00e9. La communaut\u00e9 devait se d\u00e9doubler lorsqu\u2019elle atteignait un certain seuil d\u00e9mographique. Le temps imparti \u00e0 la transmission de l\u2019information et l\u2019alt\u00e9ration du message par les al\u00e9as et les circonstances rendaient difficiles la compr\u00e9hension d\u2019une situation en fonction de son contexte pour des communaut\u00e9s \u00e9loign\u00e9es. Ces difficult\u00e9s sont d\u00e9sormais \u00e9limin\u00e9es parce que l\u2019Internet distribue l\u2019information simultan\u00e9ment sur toute la surface du globe terrestre en temps r\u00e9el sans souffrir la moindre alt\u00e9ration. Et tous les citoyens peuvent exprimer leur d\u00e9cision de fa\u00e7on simultan\u00e9e sur toutes les questions qui leur importent ou qui sont d\u00e9cisives pour leur avenir. Enfin, toutes les communaut\u00e9s du monde peuvent s\u2019apercevoir qu\u2019elles sont structur\u00e9es par <i>l\u2019entraide<\/i>, la r\u00e9ciprocit\u00e9 simple ou collective, le <i>partage<\/i>, aussi bien pour le travail des champs que pour la construction de l\u2019habitat ou l\u2019am\u00e9nagement de l\u2019espace collectif\u2026. Toutes peuvent prendre conscience qu\u2019elles acc\u00e8dent au <i>march\u00e9<\/i> par la <i>r\u00e9ciprocit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e<\/i>\u00a0; et la <i>monnaie de r\u00e9ciprocit\u00e9 num\u00e9rique<\/i> n\u2019est pas loin\u2026<\/p>\n<p>La r\u00e9ciprocit\u00e9 de l\u2019information \u00e0 la base de la formation des concepts n\u2019est pas seule \u00e0 \u00eatre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e par l\u2019Internet. Chacun retrouve la libert\u00e9 de constituer avec autrui la relation de travail par laquelle il acquiert une <i>citoyennet\u00e9<\/i> puisque du point de vue \u00e9thique son \u0153uvre peut \u00eatre appr\u00e9ci\u00e9e comme \u00e9quivalente \u00e0 celle de tous les autres citoyens du monde. Chacun peut \u00e9galement participer \u00e0 des r\u00e9seaux de r\u00e9ciprocit\u00e9 conformes aux <i>labels<\/i> de son choix et adh\u00e9rer \u00e0 la multitude pour d\u00e9cider de la destin\u00e9e de la plan\u00e8te.<\/p>\n<h3>4\u00b0 \u00ab Comment inventer un syst\u00e8me \u00e9conomique qui ne repose ni sur la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, ni sur la \u201ccroissance\u201d, destructrices toutes deux de la vie sur notre plan\u00e8te ? \u00bb<\/h3>\n<p><b>Restituer la propri\u00e9t\u00e9 \u00e0 qui de droit<\/b><\/p>\n<p>Lorsque le principe de base de l\u2019organisation de la soci\u00e9t\u00e9 est l\u2019\u00e9go\u00efsme, sa <i>forme de d\u00e9veloppement<\/i> est la <i>privatisation<\/i> de la propri\u00e9t\u00e9, le <i>libre-\u00e9change<\/i> et <i>l\u2019accumulation capitaliste<\/i>. Les rapports de production sont ordonn\u00e9s \u00e0 <i>l\u2019int\u00e9r\u00eat<\/i> de chacun par le <i>profit<\/i>.<\/p>\n<p>Lorsque le principe de base de l\u2019organisation de la soci\u00e9t\u00e9 est la r\u00e9ciprocit\u00e9, sa <i>forme de d\u00e9veloppement<\/i> est <i>la communaut\u00e9 universelle<\/i>. Et <i>l\u2019individuation<\/i> (\u00e0 ne pas confondre avec l\u2019<i>individualisation<\/i> de l\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9go\u00efste) signifie la <i>responsabilit\u00e9<\/i> vis-\u00e0-vis d\u2019autrui. Cette responsabilit\u00e9 conf\u00e8re imm\u00e9diatement \u00e0 l\u2019individu un <i>statut social<\/i>. Les <i>rapports de production<\/i> sont alors ordonn\u00e9s \u00e0 la <i>norme du partage<\/i> en fonction des <i>besoins<\/i> de tous. \u00c0 l\u2019\u00e9go\u00efsme et l\u2019avarice s\u2019opposent la justice et la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9.<\/p>\n<p><b>a) La propri\u00e9t\u00e9 selon Aristote <\/b><\/p>\n<p>Aristote nous propose un choix\u00a0: les hommes s\u2019assemblent pour s\u2019entraider, en d\u00e9couvrant que s\u2019entraider a un but commun, la raison pratique (<i>phron\u00e9sis<\/i>) qui assure la <i>vie heureuse<\/i>. Ce n\u2019est pas en effet pour vivre comme les animaux gr\u00e9gaires qu\u2019ils s\u2019assemblent et s\u2019entraident mais pour la vie selon l\u2019esprit qui na\u00eet de leurs relations r\u00e9ciproques, et c\u2019est dans le sens de leur parole qu\u2019ils trouvent la f\u00e9licit\u00e9. Mais les hommes peuvent aussi utiliser leurs relations avec d\u2019autres hommes dans un int\u00e9r\u00eat \u00e9go\u00efste s\u2019ils d\u00e9tournent la raison de sa finalit\u00e9 \u201cnaturelle\u201d et l\u2019utilisent comme un moyen. Le premier choix qui vise le bonheur est celui de <i>l\u2019\u00e9conomie politique<\/i>, le second mu par la passion est celui de <i>l\u2019\u00e9conomie capitaliste<\/i>.<\/p>\n<p>Cette alternative, on la trouve d\u00e9j\u00e0 chez Platon. Platon d\u00e9finit le Bien comme Un, car s\u2019il \u00e9tait divis\u00e9, il justifierait la comp\u00e9tition entre app\u00e9tits hostiles les uns aux autres. Ne faut-il pas que les gardiens de l\u2019Un soient semblables\u00a0? Comment l\u2019arm\u00e9e des hommes libres pourrait-elle d\u00e9fendre la cit\u00e9 s\u2019ils n\u2019ob\u00e9issaient pas \u00e0 la m\u00eame strat\u00e9gie, aux m\u00eames usages\u00a0? Platon d\u00e9duit qu\u2019ils doivent partager la m\u00eame discipline, la m\u00eame nourriture, les m\u00eames exercices\u2026<\/p>\n<p>Parce qu\u2019il d\u00e9finit le Bien pour tous comme un principe d\u2019unit\u00e9, il prend le risque que l\u2019on confonde l\u2019Un avec le M\u00eame, l\u2019unit\u00e9 avec l\u2019identit\u00e9. Mais chaque \u00eatre humain est Un, dit Aristote. Il n\u2019est pas vrai que tous doivent se nourrir de la m\u00eame fa\u00e7on par crainte que leurs nourritures ne soient objet de comp\u00e9tition. Le m\u00e9decin se nourrit de l\u2019art de la m\u00e9decine comme le ma\u00e7on de l\u2019art de la construction. L\u2019humanit\u00e9 s\u2019\u00e9panouit par la diff\u00e9renciation de ses membres\u00a0<a title=\"\" href=\"#_ftn5\">[5]<\/a>. Et d\u00e8s lors la r\u00e9ciprocit\u00e9 de leurs services cr\u00e9e <i>l\u2019autarcie<\/i> d\u2019une communaut\u00e9 sup\u00e9rieure\u00a0: l\u2019humanit\u00e9. Aristote oppose ainsi \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 collective de Platon une autre conception de la propri\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Les deux philosophes s\u2019entendent pour condamner la <i>privatisation<\/i> de la propri\u00e9t\u00e9 comme indigne de tout \u00eatre humain, sous le nom <i>d\u2019\u00e9go\u00efsme<\/i>\u00a0: comme l\u2019inceste dans les relations matrimoniales, la privatisation de la propri\u00e9t\u00e9 est un <i>inceste social<\/i>, une n\u00e9gation de ce qui est proprement humain. \u00c0 partir de cette condamnation, Platon croit que les gardiens de l\u2019humanit\u00e9 doivent <i>collectiviser<\/i> la propri\u00e9t\u00e9. Aristote lui r\u00e9pond que cette collectivisation supprime la responsabilit\u00e9 de chacun sur le Bien de tous. Entre l\u2019accumulation capitaliste o\u00f9 la propri\u00e9t\u00e9 ne peut \u00eatre que priv\u00e9e et l\u2019\u00e9conomie politique o\u00f9 la propri\u00e9t\u00e9 n\u2019a de sens que de n\u2019\u00eatre ni collective ni priv\u00e9e, le hiatus est irr\u00e9ductible. Ni collective ni priv\u00e9e telle est la d\u00e9finition de la propri\u00e9t\u00e9. Collective, elle conduirait \u00e0 l\u2019irresponsabilit\u00e9 et \u00e0 l\u2019impuissance, privatis\u00e9e \u00e0 la division, la concurrence et la guerre.<\/p>\n<p>Aristote compare alors trois modalit\u00e9s de la <b>propri\u00e9t\u00e9\u00a0<\/b>:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je demande en ce qui concerne la propri\u00e9t\u00e9, si la communaut\u00e9 doit s\u2019\u00e9tendre au fonds ou seulement \u00e0 l\u2019usufruit\u00a0?<\/p>\n<p>Ainsi, <b>les fonds de terre \u00e9tant poss\u00e9d\u00e9s individuellement, faut-il en apporter et en consommer les fruits en commun<\/b>, comme le pratiquent quelques nations\u00a0?<\/p>\n<p>Ou au contraire, la propri\u00e9t\u00e9 et la culture \u00e9tant communes, en partager les fruits entre les individus, esp\u00e8ce de communaut\u00e9 qui existe aussi assure-t-on, chez quelques peuples barbares\u00a0?<\/p>\n<p>Ou bien les fonds et les fruits doivent-ils \u00eatre mis \u00e9galement en communaut\u00e9\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il conclut\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je pr\u00e9f\u00e8re de beaucoup le syst\u00e8me actuel compl\u00e9t\u00e9 par les m\u0153urs publiques, et appuy\u00e9 sur de bonnes lois. Il r\u00e9unit les avantages des deux autres, je veux dire de la communaut\u00e9 et de la possession exclusive.<\/p>\n<p>Alors <b>la propri\u00e9t\u00e9 devient commune en quelque sorte, tout en restant particuli\u00e8re\u00a0<\/b>; les exploitations \u00e9tant toutes s\u00e9par\u00e9es ne donneront pas naissance \u00e0 des querelles\u00a0; elles prosp\u00e9reront davantage parce que chacun s\u2019y attachera <b>comme<\/b> \u00e0 un int\u00e9r\u00eat personnel, et la vertu des citoyens en r\u00e9glera l\u2019emploi selon le proverbe\u00a0: \u201centre amis <b>tout est commun<\/b>\u201d.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui m\u00eame on retrouve dans quelques cit\u00e9s des traces de ce syst\u00e8me, qui prouvent bien qu\u2019il n\u2019est pas impossible\u00a0; et surtout dans les \u00c9tats bien organis\u00e9s o\u00f9 il existe en partie, et o\u00f9 il pourrait \u00eatre ais\u00e9ment compl\u00e9t\u00e9. Ainsi \u00e0 Lac\u00e9d\u00e9mone (\u2026)<\/p>\n<p>Il est donc \u00e9videmment pr\u00e9f\u00e9rable que la propri\u00e9t\u00e9 soit particuli\u00e8re et que l\u2019usage seul la rende commune. <i>Amener les esprits \u00e0 ce point de bienveillance regarde sp\u00e9cialement le l\u00e9gislateur.<\/i><\/p>\n<p>Du reste on ne saurait dire tout ce qu\u2019ont de d\u00e9licieux l\u2019id\u00e9e et le sentiment de propri\u00e9t\u00e9. L\u2019amour de soi, que chacun de nous poss\u00e8de, ce n\u2019est point un sentiment r\u00e9pr\u00e9hensible\u00a0; c\u2019est un sentiment tout \u00e0 fait naturel, [1263b] ce qui n\u2019emp\u00eache pas qu\u2019on bl\u00e2me \u00e0 bon droit l\u2019\u00e9go\u00efsme, qui n\u2019est plus ce sentiment lui-m\u00eame\u00a0et qui n\u2019en est qu\u2019un coupable exc\u00e8s\u00a0; comme on bl\u00e2me l\u2019avarice, quoi qu\u2019il soit naturel, on peut dire, \u00e0 tous les hommes d\u2019aimer l\u2019argent. C\u2019est un grand charme que <b>d\u2019obliger et de secourir des amis, des h\u00f4tes, des compagnons\u00a0; et ce n\u2019est que la propri\u00e9t\u00e9 individuelle qui nous assure ce bonheur-l\u00e0<\/b>\u00a0\u00bb<a title=\"\" href=\"#_ftn6\">[6]<\/a>.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, on comprend que la propri\u00e9t\u00e9 soit singuli\u00e8re dans la mesure o\u00f9 tout un chacun participe \u00e0 la relation de r\u00e9ciprocit\u00e9, et que chacun re\u00e7oive son droit de l\u2019accord de tous les autres. La communaut\u00e9 (de r\u00e9ciprocit\u00e9) dispose ainsi d\u2019un pouvoir sous-jacent \u00e0 celui du particulier. Ce droit de la communaut\u00e9 se manifeste aussit\u00f4t que, brisant la relation de r\u00e9ciprocit\u00e9, un de ses membres renonce par le fait m\u00eame \u00e0 la responsabilit\u00e9 qu\u2019il en a re\u00e7ue. En sens inverse, la propri\u00e9t\u00e9 peut \u00eatre dite inviolable tant que l\u2019individu respecte le principe de r\u00e9ciprocit\u00e9 qui le fonde comme sujet de droit, et dans ce sens elle est \u201csacr\u00e9e\u201d.<\/p>\n<p><b>b) La propri\u00e9t\u00e9 selon la R\u00e9volution fran\u00e7aise<\/b><\/p>\n<p>Jusqu\u2019\u00e0 la R\u00e9volution fran\u00e7aise, la <i>propri\u00e9t\u00e9<\/i> s\u2019inscrivait dans des <i>domaines de r\u00e9ciprocit\u00e9<\/i>. Mais entre <i>proprietas<\/i> et <i>dominium<\/i> les relations \u00e9taient devenues de plus en plus arbitraires. Le <i>dominium<\/i> \u00e9tait devenu le refuge des privil\u00e8ges. La <i>Nuit du 4 Ao\u00fbt<\/i> abolit la subordination de la <i>propri\u00e9t\u00e9<\/i> au <i>domaine<\/i>.<\/p>\n<p>Bartolom\u00e9 Clavero<a title=\"\" href=\"#_ftn7\">[7]<\/a>\u00a0a soulign\u00e9 un d\u00e9tail r\u00e9v\u00e9lateur. L\u2019Assembl\u00e9e nationale d\u00e9clare <i>inviolable<\/i> et <i>sacr\u00e9e<\/i> la <i>propri\u00e9t\u00e9<\/i>, mais le proc\u00e8s verbal de sa d\u00e9lib\u00e9ration est modifi\u00e9 par les r\u00e9dacteurs qui remplacent le terme \u201c<i>La propri\u00e9t\u00e9<\/i>\u201d par celui de \u201c<i>les propri\u00e9t\u00e9s<\/i>\u201d. Il y a l\u00e0 mati\u00e8re \u00e0 pol\u00e9mique. Le pluriel indique-t-il que l\u2019on n\u2019ose lib\u00e9rer la <i>proprietas<\/i> du <i>dominium<\/i>\u00a0? L\u2019abolition des privil\u00e8ges vise-t-elle (pour les r\u00e9dacteurs) seulement les abus du pouvoir de la royaut\u00e9 ou de l\u2019\u00e9glise vis-\u00e0-vis de la r\u00e9ciprocit\u00e9\u00a0? Veulent-ils pr\u00e9server la primaut\u00e9 de la relation de r\u00e9ciprocit\u00e9 entre les personnes sur le rapport de force entre leurs int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s\u00a0? L\u2019abolition des privil\u00e8ges conduit-elle \u00e0 une r\u00e9ciprocit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e et rationnelle, ou bien pour l\u2019Assembl\u00e9e nationale qui \u00e9crit <i>La propri\u00e9t\u00e9<\/i> au singulier s\u2019agit-il de donner \u00e0 la <i>propri\u00e9t\u00e9<\/i> une dignit\u00e9 \u00e9gale \u00e0 celle du <i>domaine<\/i>, en en faisant la raison du <i>libre-\u00e9change<\/i>\u00a0?<\/p>\n<p>En 1793, l\u2019expression au singulier (La propri\u00e9t\u00e9) l\u2019emporte, apr\u00e8s une vive controverse, de la fa\u00e7on la plus explicite\u00a0: L\u2019article 16 lie la propri\u00e9t\u00e9 aux biens mat\u00e9riels en \u00e9cartant toute intervention ou influence du statut.<\/p>\n<p><i>\u00ab\u00a0Le droit de propri\u00e9t\u00e9 est celui qui appartient \u00e0 tout citoyen, de jouir et de disposer \u00e0 son gr\u00e9 de ses biens, de ses revenues, du fruit de son travail et de son industrie.<\/i>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019Article 17 ajoute\u00a0:<\/p>\n<p><i>\u00ab\u00a0Nul genre de travail, de culture, de commerce, ne peut \u00eatre interdit \u00e0 l\u2019industrie des citoyens\u00a0\u00bb<\/i>.<\/p>\n<p>L\u2019Article 18 pr\u00e9cise\u00a0:<\/p>\n<p><i>\u00ab\u00a0Tout homme peut engager ses services, son temps\u00a0; mais il ne peut se vendre ni \u00eatre vendu\u00a0: sa personne n\u2019est pas une propri\u00e9t\u00e9 ali\u00e9nable. La Loi ne conna\u00eet point de domesticit\u00e9\u00a0; il ne peut exister qu\u2019un engagement de soins et de reconnaissance entre l\u2019homme qui travaille et l\u2019homme qui l\u2019emploie.\u00a0\u00bb<\/i><\/p>\n<p>B. Clavero commente\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Entre le droit de propri\u00e9t\u00e9 \u00e9tendu au travail, tant \u00e0 son acc\u00e8s qu\u2019\u00e0 son produit, et la garantie constitutionnelle appliqu\u00e9e sans l\u2019usage du pluriel, nous avons ici une propri\u00e9t\u00e9 des choses qui peut s\u2019articuler \u00e0 la libert\u00e9 des personnes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019article 21, et confirme et pr\u00e9cise.<\/p>\n<p><i>\u00ab\u00a0Les secours publics sont une dette sacr\u00e9e. La soci\u00e9t\u00e9 doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d\u2019exister \u00e0 ceux qui sont hors d\u2019\u00e9tat de travailler.\u00a0\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Il est clair que la propri\u00e9t\u00e9 est alors individuelle, mais que son but est encore le bonheur de tous\u00a0: le lien social assur\u00e9 par la r\u00e9ciprocit\u00e9 est une \u201cdette sacr\u00e9e\u201d. L\u2019article 1 et l\u2019article 2 en font foi\u00a0:<\/p>\n<p>&#8211; Article 1\u00a0: <i>\u00ab\u00a0Le but de la soci\u00e9t\u00e9 est le bonheur commun. Le gouvernement est institu\u00e9 pour garantir \u00e0 l\u2019homme la jouissance de ses droits naturels et imprescriptibles.\u00a0\u00bb<\/i><\/p>\n<p>&#8211; Article 2\u00a0: <i>\u00ab\u00a0Ces droits sont l\u2019\u00e9galit\u00e9, la libert\u00e9, la s\u00fbret\u00e9, la propri\u00e9t\u00e9.\u00a0\u00bb<\/i><\/p>\n<p>La <i>production<\/i> est tout enti\u00e8re plac\u00e9e sous la responsabilit\u00e9 individuelle, mais la responsabilit\u00e9 de chacun est encore engag\u00e9e de la m\u00eame fa\u00e7on que dans la constitution dite la meilleure par Aristote. Reste donc \u00e0 la loi de pr\u00e9ciser comment s\u2019articule le pouvoir de chacun sur le bonheur de tous.<\/p>\n<p>Mais cette constitution n\u2019est qu\u2019un r\u00eave. Elle ne sera jamais appliqu\u00e9e.<\/p>\n<p>On voit appara\u00eetre au contraire dans un projet du Code civil d\u00e8s 1794 une id\u00e9e fort \u00e9loign\u00e9e du <i>bonheur commun<\/i> et de la <i>dette sacr\u00e9e <\/i>:<\/p>\n<p><i>\u00ab\u00a0Trois choses sont n\u00e9cessaires et suffisent \u00e0 l\u2019homme en soci\u00e9t\u00e9\u00a0: \u00catre ma\u00eetre de sa personne, Avoir des biens pour remplir ses besoins\u00a0; Pouvoir disposer, pour son plus grand int\u00e9r\u00eat, de sa personne et de ses biens. Tous les droits civils se r\u00e9duisent donc aux droits de libert\u00e9, de propri\u00e9t\u00e9 et de contracter.\u00a0\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Ce projet oublie la relation de la propri\u00e9t\u00e9 \u00e0 la r\u00e9ciprocit\u00e9. Il contredit la perspective aristot\u00e9licienne et cela de fa\u00e7on la plus explicite\u00a0:<\/p>\n<p><i>\u00ab\u00a0Si l\u2019homme se suffisait \u00e0 lui-m\u00eame, s\u2019il n\u2019avait besoin que du droit de propri\u00e9t\u00e9 personnelle, semblable \u00e0 ce philosophe de l\u2019Antiquit\u00e9, il porterait tout avec lui, et ne courrait pas apr\u00e8s des biens qui lui seraient inutiles\u00a0; mais la nature l\u2019a fait na\u00eetre dans le besoin\u00a0; elle a attach\u00e9 son existence au travail\u00a0; il lui faut des biens, il lui faut des propri\u00e9t\u00e9s\u00a0; son industrie m\u00eame est une propri\u00e9t\u00e9 pour lui.\u00a0\u00bb<\/i><\/p>\n<p>L\u2019auteur souligne la contradiction entre la conception du \u201cphilosophe de l\u2019Antiquit\u00e9\u201d et la conception de la bourgeoisie, et entend la propri\u00e9t\u00e9, d\u00e9nonc\u00e9e comme <i>\u00e9go\u00efsme<\/i> par le \u201cphilosophe de l\u2019Antiquit\u00e9\u201d, comme propri\u00e9t\u00e9 <i>priv\u00e9e\u00a0<\/i>:<\/p>\n<p><i>\u00ab\u00a0L\u2019homme, quoique propri\u00e9taire de sa personne et de ses biens, ne peut jouir pleinement du bonheur qu\u2019il a droit d\u2019attendre de la soci\u00e9t\u00e9, si elle ne lui accorde, ou plut\u00f4t si elle ne lui laisse le droit de disposer \u00e0 son gr\u00e9 de cette double propri\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb<\/i> (double parce que se r\u00e9f\u00e9rent \u00e0 lui-m\u00eame et aux biens).<\/p>\n<p>Ce n\u2019est qu\u2019un projet, mais ce projet montre que l\u2019interpr\u00e9tation de la propri\u00e9t\u00e9 peut prendre une direction totalement oppos\u00e9e \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 dont la finalit\u00e9 est le bien commun.<\/p>\n<p>En 1796, un autre projet du Code civil donne corps \u00e0 cette vision mais en l\u2019envisageant seulement comme une partie du Droit, ce qui oblige \u00e0 la pr\u00e9ciser par rapport \u00e0 la conception qui, depuis Aristote, la r\u00e9pudiait comme contre nature parce que dict\u00e9e par l\u2019\u00e9go\u00efsme. C\u2019est ainsi qu\u2019appara\u00eet le terme de <i>propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0Quant au droit de propri\u00e9t\u00e9, les biens sont ou nationaux, ou communaux, ou priv\u00e9s\u00a0\u00bb<\/i>. Les premiers sont attribu\u00e9s aux domaines o\u00f9 la r\u00e9ciprocit\u00e9 est de rigueur, le troisi\u00e8me supprime toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la r\u00e9ciprocit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p><i>\u00ab\u00a0Lorsque les biens ne sont ni nationaux ni communaux, ils ne peuvent \u00eatre que objet du droit de propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e\u00a0; ceux \u00e0 qui ils appartiennent peuvent en disposer \u00e0 leur gr\u00e9.\u00a0\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Les juristes sont conscients de la c\u00e9sure et tentent encore de limiter la port\u00e9e de la <i>privatisation\u00a0<\/i>:<\/p>\n<p><i>\u00ab\u00a0Cependant, ce principe conservateur doit fl\u00e9chir devant le besoins de la soci\u00e9t\u00e9 enti\u00e8re, de l\u00e0, la soumission du droit de propri\u00e9t\u00e9 au bien g\u00e9n\u00e9ral, et les motifs de quelques exceptions qui rendent ce droit plus sacr\u00e9 en le liant \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat commun.\u00a0\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Le caract\u00e8re \u201c<i>sacr\u00e9<\/i>\u201d de la propri\u00e9t\u00e9 est toujours rapport\u00e9 \u00e0 la r\u00e9ciprocit\u00e9 (\u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat \u201ccommun\u201d). Il \u00e9tait li\u00e9 selon le philosophe au \u201cpropre de l\u2019homme\u201d, \u00e0 la valeur \u00e9thique qui motive le vivre ensemble, et qui lorsqu\u2019elle est le fruit de la r\u00e9ciprocit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e d\u2019une assembl\u00e9e d\u00e9mocratique est la <i>justice<\/i>.<\/p>\n<p><b>c) La propri\u00e9t\u00e9 selon le Code Napol\u00e9on<\/b><\/p>\n<p>Mais comment l\u2019\u201c\u00e9go\u00efsme\u201d a-t-il pu s\u2019imposer\u00a0? Comment est-on pass\u00e9 de 1793 \u00e0 1804\u00a0? Le 18 brumaire de l\u2019an VIII (19 Novembre 1799) la bourgeoisie s\u2019assure d\u00e9finitivement du pouvoir. Bonaparte cr\u00e9e une commission qui r\u00e9dige la version finale du Code civil. Il assiste personnellement aux sessions de la Commission et v\u00e9rifie les textes cl\u00e9s, ce pourquoi il est \u00e9galement juste de lui donner le nom de Code Napol\u00e9on. Le Code civil de 1804 \u00e9rige en principe la <i>privatisation de la propri\u00e9t\u00e9<\/i>. L\u2019article 544 cloue la propri\u00e9t\u00e9 \u00e0 <i>l\u2019\u00e9go\u00efsme<\/i>.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<i>La propri\u00e9t\u00e9 est le droit de jouir et de disposer des choses de la mani\u00e8re la plus absolue, pourvu qu\u2019on n\u2019en fasse pas un usage prohib\u00e9 par les lois ou par les r\u00e8glements.<\/i>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le philosophe condamnait comme inhumaine la propri\u00e9t\u00e9 riv\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9go\u00efsme et au profit. C\u2019est elle qui d\u00e9sormais fonde le droit bourgeois. Gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019Article 546, le travail humain est lui-m\u00eame trait\u00e9 comme attribut de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e et non plus comme l\u2019\u0153uvre ins\u00e9parable de son auteur. Du coup, la connexion entre la propri\u00e9t\u00e9 et les deux autres principes r\u00e9publicains, la libert\u00e9 et l\u2019\u00e9galit\u00e9, est rompue\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<i>La propri\u00e9t\u00e9 d\u2019une chose, soit mobili\u00e8re soit immobili\u00e8re, donne droit sur tout ce qu\u2019elle produit et sur ce qui s\u2019y unit, accessoirement, soit naturellement, soit artificiellement. Ce droit s\u2019appelle droit d\u2019accession.<\/i>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Et Bartolom\u00e9 Clavero pr\u00e9cise\u00a0: \u00ab\u00a0<i>Et l\u00e0<\/i>, <i>peut entrer, par l\u2019accession que l\u2019on dit artificielle, le travail avec effet d\u2019expropriation priv\u00e9e du produit au moyen d\u2019une r\u00e9tribution qui ne garde pas de relation de valeur avec la production elle-m\u00eame.<\/i>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019article 548 en donne la d\u00e9monstration\u00a0: <i>\u00ab\u00a0Les fruits produits par la chose n\u2019appartiennent au propri\u00e9taire qu\u2019\u00e0 la charge de rembourser les frais des labours, travaux et semences faits par des tiers.\u00a0\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Commentant cette \u00e9volution, Clavero \u00e9crit:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<i>Finalement, le Code institue une propri\u00e9t\u00e9 qui peut \u00eatre une autre forme de dominium. C\u2019est une propri\u00e9t\u00e9 sur les choses qui n\u2019aura pas de n\u00e9cessit\u00e9 du dominium sur les personnes, puisque dans l\u2019une peut d\u00e9j\u00e0 se retenir et m\u00eame consister l\u2019autre.<\/i>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>R\u00e9volution dans la r\u00e9volution\u00a0; la domination des uns sur les autres par la m\u00e9diation de la propri\u00e9t\u00e9 \u00e9go\u00efste sur des choses dont la finalit\u00e9 n\u2019est plus de servir le bien commun mais les int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s est une domination qui subordonne le travail et sa propri\u00e9t\u00e9 au pouvoir du plus \u00e0 m\u00eame de les privatiser. La noblesse avait retourn\u00e9 le sens de la hi\u00e9rarchie naturelle en l\u2019exploitant au profit de sa caste. La bourgeoisie r\u00e9cup\u00e8re la perversit\u00e9 de ce retournement. Elle applique la <i>privatisation<\/i> au <i>travail<\/i> en <i>r\u00e9ifiant<\/i> le travail. D\u00e9personnalis\u00e9, celui-ci ne jouit plus du titre de sacr\u00e9, et il peut \u00eatre objet d\u2019expropriation.<\/p>\n<p>Le syst\u00e8me capitaliste peut s\u2019\u00e9lancer sans rien devoir \u00e0 la justice. Le code civil fran\u00e7ais ouvre un avenir sans tr\u00eave ni fronti\u00e8re au <i>profit<\/i>. La volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale, le contrat social, la r\u00e9ciprocit\u00e9 universelle sont domin\u00e9es par <i>l\u2019exploitation de l\u2019homme par l\u2019homme<\/i>. La guerre entre les nations est programm\u00e9e (1870, 1914), et la guerre entre les classes.<\/p>\n<p>Selon C\u00e9dric Mas\u00a0<a title=\"\" href=\"#_ftn8\">[8]<\/a>, il faut attendre un arr\u00eat du 3 Ao\u00fbt 1915 pour qu\u2019un principe juridique limite le droit d\u2019abus\u00a0: <i>\u00ab\u00a0Un propri\u00e9taire ne peut disposer de son bien dans le seul but de nuire \u00e0 ses semblables m\u00eame dans le cas d\u2019une d\u00e9marche rationnelle d\u2019un point de vue capitaliste\u00a0\u00bb<\/i>. Depuis 1915 la l\u00e9gislation a reconquis au b\u00e9n\u00e9fice du peuple un certain droit de propri\u00e9t\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 quelques pr\u00e9rogatives de l\u2019Etat qui limitent la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, comme le <i>droit de pr\u00e9emption <\/i>des communes sur la vente d\u2019un bien immobilier.<\/p>\n<p>Mais ce principe ne s\u2019applique pas au droit de propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e des actionnaires du syst\u00e8me capitaliste.<\/p>\n<p>C\u00e9dric Mas \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0<i>Il est pourtant un domaine o\u00f9 ce droit, et particuli\u00e8rement l\u2019abusus, reste d\u2019une \u00e9tonnante r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est la propri\u00e9t\u00e9 \u00e9conomique des entreprises. En effet, parmi les choses pouvant \u00eatre poss\u00e9d\u00e9es par un homme (ou une femme), nous trouvons les valeurs mobili\u00e8res repr\u00e9sentant une part de propri\u00e9t\u00e9 d\u2019une entreprise, personne morale de droit priv\u00e9. Ces valeurs mobili\u00e8res correspondent \u00e0 une portion du capital de cette entreprise, qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019actions ou de parts d\u2019associ\u00e9s, d\u00e9tenues par les propri\u00e9taires de l\u2019entreprise. Ces parts, qui sont autant de titres de propri\u00e9t\u00e9, correspondent au versement d\u2019une somme \u00e0 la cr\u00e9ation de l\u2019entreprise et donnent deux droits essentiels\u00a0: le premier est de d\u00e9cider du sort de cette entreprise, en nommant ses dirigeants et en prenant les d\u00e9cisions les plus graves, et le second est de percevoir les fruits de cette part c\u2019est-\u00e0-dire une fraction de la valeur produite par l\u2019entreprise. Contrairement aux pr\u00eateurs, l\u2019actionnaire\/associ\u00e9 n\u2019est pas un simple cr\u00e9ancier mais un propri\u00e9taire au sens de l\u2019article 544 du code civil de l\u2019entreprise. Il dispose donc de l\u2019abusus \u00e0 ce titre, et c\u2019est l\u2019un des derniers domaines o\u00f9 il se r\u00e9v\u00e8le en pratique \u201cle plus absolu\u201d des droits. En effet, la jurisprudence rappelle constamment que les d\u00e9cisions de ces propri\u00e9taires rel\u00e8vent de l\u2019ordre patrimonial priv\u00e9, et \u00e9chappent \u00e0 tout contr\u00f4le quelles que soient leurs cons\u00e9quences sociales, \u00e9conomiques et politiques. Un propri\u00e9taire d\u2019une personne morale de droit priv\u00e9 dispose donc d\u2019un abusus sur cette personne bien plus important que celui dont dispose le propri\u00e9taire d\u2019une maison ou d\u2019un terrain sur ceux-ci. Les actionnaires ou associ\u00e9s peuvent changer de dirigeants ad nutum, sans motifs ni justifications (sous r\u00e9serve de l\u2019abus ou de la faute), ils peuvent modifier la politique, la strat\u00e9gie, ils peuvent vendre, fermer l\u2019entreprise.\u00a0<\/i>\u00bb<\/p>\n<p>C\u2019est cette situation anormale <i>d\u2019expropriation de la propri\u00e9t\u00e9<\/i> qu\u2019il conviendrait de supprimer par la <i>restitution de la propri\u00e9t\u00e9<\/i> \u00e0 qui de droit\u00a0: la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Dans l\u2019<i>\u00e9conomie capitaliste<\/i>, la propri\u00e9t\u00e9 est seulement priv\u00e9e ou publique, mais la propri\u00e9t\u00e9 publique s\u2019entend comme propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e de l\u2019\u00c9tat qui est, lui, mis au service du syst\u00e8me capitaliste. Dans l\u2019<i>\u00e9conomie politique (aristot\u00e9licienne)<\/i>, la propri\u00e9t\u00e9 est un droit universel antinomique de la privatisation, et elle prend plusieurs acceptions (individuelle, communale nationale\u2026) selon les structures de r\u00e9ciprocit\u00e9 dans lesquelles elle s\u2019inscrit\u00a0et qui obligent \u00e0 la circonscrire d\u2019interfaces politiques (les <i>domaines<\/i>).<\/p>\n<h3>5\u00b0 \u00ab Comment faire dispara\u00eetre le travail, sans que soient r\u00e9duits \u00e0 la mis\u00e8re ceux qui vivaient de ce travail ?\u00bb<\/h3>\n<p>D\u2019apr\u00e8s les pr\u00e9c\u00e9dentes questions, nous savons d\u00e9j\u00e0 que la r\u00e9ponse implique <i>l\u2019allocation universelle.<\/i> L\u2019allocation universelle <i>lib\u00e8re<\/i> l\u2019activit\u00e9 de chacun en fonction de ses dons. Elle <i>prot\u00e8ge<\/i> chacun vis-\u00e0-vis de toute agression ou d\u00e9faillance grave. Elle autorise une relation \u00e0 autrui qui conf\u00e8re \u00e0 chacun <i>dignit\u00e9<\/i> sociale et <i>reconnaissance<\/i> de sa valeur. Elle implique que l\u2019activit\u00e9 humaine soit prot\u00e9g\u00e9e par le droit <i>de propri\u00e9t\u00e9<\/i> sur les moyens n\u00e9cessaires. Enfin, qu\u2019elle soit <i>compens\u00e9e<\/i> ou <i>sanctionn\u00e9e<\/i> par la r\u00e9ciprocit\u00e9. Mais on peut aller plus loin\u00a0:<\/p>\n<p><b>a) Le march\u00e9 de r\u00e9ciprocit\u00e9<\/b><\/p>\n<p>Selon la th\u00e9orie de la r\u00e9ciprocit\u00e9, la structure de r\u00e9ciprocit\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e au niveau du march\u00e9 est imm\u00e9diatement constitu\u00e9e d\u00e8s lors que chacun agissant en fonction du besoin d\u2019autrui re\u00e7oit un \u00e9quivalent de ce qu\u2019il offre.<\/p>\n<p>Un autre stade du d\u00e9veloppement du march\u00e9, que l\u2019on peut appeler la <i>r\u00e9ciprocit\u00e9 circulaire<\/i>, est celui o\u00f9 chacun re\u00e7oit d\u2019un partenaire et donne \u00e0 un autre partenaire (au lieu que ce soit le m\u00eame partenaire) un \u00e9quivalent de ce qu\u2019il re\u00e7oit, et ainsi de suite jusqu\u2019\u00e0 ce que, au bout de la cha\u00eene, le premier donateur re\u00e7oive \u00e0 son tour. Cette structure circulaire est rare. Elle est cependant tr\u00e8s int\u00e9ressante pour montrer comment s\u2019engendre le sentiment de responsabilit\u00e9<a title=\"\" href=\"#_ftn9\">[9]<\/a>. Mais laissons-la de c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<p>La structure qui nous int\u00e9resse est cette m\u00eame structure circulaire lorsqu\u2019elle devient bilat\u00e9rale\u00a0: le mouvement circulaire est <i>bilat\u00e9ral<\/i> lorsque la relation qui va dans un sens est reproduite aussi dans l\u2019autre sens de sorte que chaque fois que quelqu\u2019un re\u00e7oit d\u2019un partenaire et donne \u00e0 un autre, il re\u00e7oit de cet autre et redonne au premier. Il est de la responsabilit\u00e9 du partenaire interm\u00e9diaire entre deux autres de rendre un \u00e9quivalent de ce qu\u2019il a re\u00e7u \u00e0 chacun de ses partenaires, et il doit \u00e9quilibrer les biens qu\u2019il re\u00e7oit de chacun d\u2019eux. Il est donc amen\u00e9 au <i>sentiment de justice<\/i> ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment son sentiment de responsabilit\u00e9 devient celui d\u2019\u00eatre juste. C\u2019est la formule du <i>march\u00e9 de r\u00e9ciprocit\u00e9<\/i>. <b>L\u2019interm\u00e9diaire est partie prenante des relations intersubjectives qui constituent la structure du march\u00e9<\/b>. Il ne peut \u00eatre que loyal vis-\u00e0-vis de ses partenaires, et ne peut leur manquer de respect car sa dignit\u00e9 est engag\u00e9e. La seule fa\u00e7on de la m\u00e9riter aux yeux de tous est d\u2019obtenir la reconnaissance des uns et des autres comme un homme <i>juste<\/i>. La justice ici est fille de la responsabilit\u00e9. Pour pr\u00e9ciser comment naissent les sentiments de responsabilit\u00e9 et de justice dans la r\u00e9ciprocit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e on se rapportera au site <a href=\"http:\/\/dominique.temple.free.fr\/\">r\u00e9ciprocit\u00e9-reciprocidad\u00a0<\/a>: <a href=\"http:\/\/dominique.temple.free.fr\/\">http:\/\/dominique.temple.free.fr\/<\/a><\/p>\n<p><b>b) Le commerce de r\u00e9ciprocit\u00e9<\/b><\/p>\n<p>Il est alors possible d\u2019introduire entre les marchandises un \u00e9quivalent qui facilite la transaction, la monnaie. La monnaie est donc \u00e0 l\u2019origine <i>l\u2019\u00e9quivalent universel de r\u00e9ciprocit\u00e9<\/i>. On peut appeler l\u2019interm\u00e9diaire \u00abcommer\u00e7ant\u00bb d\u00e8s le moment o\u00f9 il tient un comptoir dans lequel les producteurs disposent leurs biens qui s\u2019ach\u00e8tent et se vendent aux prix fix\u00e9s par les normes de r\u00e9ciprocit\u00e9 (le <i>prix juste<\/i>). C\u2019est ce type de <i>comptoir<\/i> que les communaut\u00e9s \u201cindig\u00e8nes\u201d r\u00eavaient et r\u00eavent encore d\u2019instaurer comme centrale de services ou coop\u00e9rative de production et redistribution dans les soci\u00e9t\u00e9s du Tiers monde. Et l\u2019on peut m\u00eame appeler la transaction de l\u2019interm\u00e9diaire qui si\u00e8ge au comptoir \u00ab\u00e9change\u00bb parce qu\u2019il \u00e9change des marchandises les unes contre les autres de fa\u00e7on \u00e0 les mettre \u00e0 la disposition des diff\u00e9rents membres de la communaut\u00e9 chaque fois qu\u2019ils en ont besoin. Mais ce sont toujours des relations de r\u00e9ciprocit\u00e9 qui s\u2019incarnent dans les objets \u00e9chang\u00e9s, et le prix des objets est fix\u00e9 par leur valeur\u00a0: l\u2019\u00e9change est ici un \u00e9change norm\u00e9, un <i>\u00e9change de r\u00e9ciprocit\u00e9<\/i>. Tout commer\u00e7ant qui s\u2019inscrit dans le march\u00e9 de r\u00e9ciprocit\u00e9 devient le garant du \u00abprix juste\u00bb et donc du \u00abprix retour\u00bb lorsque le prix d\u2019achat initial dans une communaut\u00e9 donne naissance \u00e0 un b\u00e9n\u00e9fice exceptionnel lors de sa revente sur un march\u00e9 \u00e9loign\u00e9. Le b\u00e9n\u00e9fice de la vente est en effet partag\u00e9 entre celui qui a r\u00e9alis\u00e9 cette relation lointaine et le producteur\u00a0: la part du b\u00e9n\u00e9fice lointain qui revient au producteur par r\u00e9ciprocit\u00e9 s\u2019appelle le <i>prix retour<\/i>. De tels contrats sont des <i><a href=\"http:\/\/dominique.temple.free.fr\/reciprocite.php?page=notions&amp;id_mot=80\">contrats \u00e0 deux prix<\/a><\/i>.<\/p>\n<p>Mais le march\u00e9 peut se d\u00e9velopper dans une forme diff\u00e9rente. Il peut en effet arriver que le commer\u00e7ant interm\u00e9diaire, l\u2019homme du comptoir, d\u00e9cide de ne plus participer au syst\u00e8me de r\u00e9ciprocit\u00e9 ni avec le producteur ni avec le consommateur, et qu\u2019il se contente d\u2019\u00e9changer les marchandises entre elles de fa\u00e7on \u00e0 garder pour lui toute la diff\u00e9rence des prix que les uns offrent et que les autres acceptent. Plus le rapport de force (qu\u2019il instaure le plus souvent lui-m\u00eame) entre ces prix concurrents (<i>l\u2019offre<\/i> et la <i>demande<\/i>) est tendu et plus il peut augmenter la marge de son <i>profit<\/i>. Cette <i>sp\u00e9culation<\/i> transforme le <i>march\u00e9 de r\u00e9ciprocit\u00e9<\/i> en <i>march\u00e9 de libre-\u00e9change<\/i>. Dans ce cas, les prix ne repr\u00e9sentent plus la valeur des choses, mais un <i>rapport de force<\/i> entre l\u2019offre et la demande telle qu\u2019elles sont comptabilis\u00e9es par le commer\u00e7ant, un rapport de force qui devient bient\u00f4t un rapport de force entre sp\u00e9culateurs.<\/p>\n<p><b>c) Le label<\/b><\/p>\n<p>Les \u0153uvres communautaires prot\u00e9g\u00e9es par un <b>label <\/b>et la <b>signature du producteur<\/b> entrent sur un march\u00e9 o\u00f9 la demande exc\u00e8de g\u00e9n\u00e9ralement l\u2019offre parce que la production sous label est unique et exclusive de toute autre et suscite donc un int\u00e9r\u00eat particulier. M\u00eame une production ordinaire d\u00e8s qu\u2019elle est sign\u00e9e et prot\u00e9g\u00e9e par un label signifie plus que son utilit\u00e9\u00a0: elle signifie une appartenance \u00e0 un contexte particulier qui lui donne droit \u00e0 une place sur le march\u00e9 non substituable.<\/p>\n<p>La valeur produite par le travail dans une communaut\u00e9 de r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u2019est pas une valeur marchande au sens que donne \u00e0 ce terme l\u2019\u00e9conomie politique lib\u00e9rale. Cependant, le produit du travail peut \u00eatre class\u00e9 sur le march\u00e9 de libre-\u00e9change sous la cat\u00e9gorie de <i>l\u2019\u0153uvre d\u2019art<\/i>. Le label et la signature de l\u2019auteur ne lui conf\u00e8rent pas une position de monopole puisque chaque ouvrage peut \u00eatre concurrenc\u00e9 par ceux d\u2019autres producteurs, mais ils le prot\u00e8gent de la concurrence capitaliste. En contrepartie, chaque producteur \u00e9tant limit\u00e9 \u00e0 sa propre production, ne peut mettre celle d\u2019autrui sous son nom\u00a0: l\u2019\u00abexploitation de l\u2019homme par l\u2019homme\u00bb est enray\u00e9e. Si les producteurs convertissent la valeur d\u2019\u00e9change qu\u2019ils obtiennent sur le march\u00e9 de libre-\u00e9change ou une part de celle-ci en redistribution communautaire (c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019\u00e9change en r\u00e9ciprocit\u00e9), ils favorisent l\u2019\u00e9mulation des producteurs&#8230; (et non plus la concurrence\u00a0!). Le d\u00e9veloppement \u00abcommunautaire\u00bb s\u2019acc\u00e9l\u00e8re.<\/p>\n<h3>Conclusion<\/h3>\n<p><b>L\u2019imminence de la soci\u00e9t\u00e9 post-capitaliste<\/b><\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 <i>l\u2019informatique<\/i>, chacun est th\u00e9oriquement en position \u201cr\u00e9volutionnaire\u201d o\u00f9 qu\u2019il se trouve pour peu qu\u2019il soit lucide et qu\u2019il fasse l\u2019effort d\u2019interpr\u00e9ter sa situation non plus en termes <i>d\u2019int\u00e9r\u00eat<\/i> pour lui, mais en termes de <i>r\u00e9ciprocit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e<\/i>. L\u2019analyse de la situation n\u2019est d\u00e9s lors plus seulement motiv\u00e9e par la <i>critique n\u00e9gative<\/i> parce que celle-ci se double d\u2019une <i>critique positive<\/i>.<\/p>\n<p>Bien que les fonctions sociales et les statuts sociaux soient aujourd\u2019hui envisag\u00e9s en fonction de leur rentabilit\u00e9 en termes de profit, de confort ou d\u2019int\u00e9r\u00eat, bon nombre de citoyens aimeraient encore pouvoir dire: \u00ab\u00a0<i>Mais la r\u00e9ciprocit\u00e9, n\u2019est-ce pas ce que nous souhaiterions pratiquer en tant que m\u00e9decin, enseignant, fonctionnaire dans le service public, et dans nos commerces comme dans l\u2019entreprise en tant qu\u2019ouvrier ou patron <\/i>?\u00a0\u00bb Eh bien, dont acte\u00a0: que ce ressort de la vie r\u00eav\u00e9e devienne celui de la vie r\u00e9elle ! Et que non seulement l\u2019\u00e9conomie sociale mais toute l\u2019\u00e9conomie s\u2019empare de la r\u00e9ciprocit\u00e9. Tout le monde a le droit d\u2019aimer tout le monde, et nous en avons aujourd\u2019hui \u00e0 l\u2019\u00e9vidence la possibilit\u00e9 technique.<\/p>\n<p>La r\u00e9volution est immanente, hors de l\u2019emprise de tout parti ou de toute direction \u00e9litiste\u00a0: \u00e0 la port\u00e9e de chacun, <i>en raison<\/i> par la th\u00e9orie de la r\u00e9ciprocit\u00e9, <i>en pratique<\/i> par la r\u00e9volution num\u00e9rique. Chacun est en situation de changer les choses parce qu\u2019il peut en un bref moment de r\u00e9flexion modifier sa relation avec son prochain, et s\u2019assurer qu\u2019elle ob\u00e9isse \u00e0 l\u2019une des structures de r\u00e9ciprocit\u00e9 fondamentales au lieu d\u2019ob\u00e9ir \u00e0 une relation de libre-\u00e9change d\u00e9termin\u00e9e par le seul int\u00e9r\u00eat priv\u00e9. Et le plus t\u00f4t vaudra le mieux. Il faudrait, certes, que les <i>nantis<\/i> renoncent \u00e0 quelques privil\u00e8ges et cessent d\u2019accro\u00eetre ind\u00e9finiment leur pouvoir de domination ou de jouissance mais pourquoi ne l\u2019accepteraient-ils pas si le <i>bonheur<\/i> (leur bonheur\u00a0!) en est la raison\u00a0?<\/p>\n<p>On r\u00e9pondra que si c\u2019\u00e9tait si simple, il y a longtemps que cette <i>m\u00e9tamorphose<\/i> aurait \u00e9t\u00e9 accomplie par la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine\u00a0: mais ce n\u2019est pas si simple\u00a0! Cette m\u00e9tamorphose n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 possible tant que la <i>connaissance<\/i> n\u2019a pu d\u00e9passer certaines limites, qu\u2019elle s\u2019est content\u00e9e de traduire les relations humaines en relations de forces physiques comme celles qu\u2019elle observait dans la nature. Il a fallu les d\u00e9couvertes de la Physique la plus r\u00e9cente et de la Biologie pour que <i>seulement de notre temps<\/i> il soit possible de lever les obstacles \u00e9pist\u00e9mologiques qui l\u2019emp\u00eachaient d\u2019appr\u00e9hender les relations humaines \u00e0 partir de principes diff\u00e9rents de ceux que lui imposaient la Physique.<\/p>\n<p>La Physique et la Biologie ont d\u00e9j\u00e0 franchi ce seuil ferm\u00e9 depuis des si\u00e8cles. La Philosophie politique doit \u00e0 son tour le franchir, comme le char que Platon emmenait traverser le ciel pour d\u00e9couvrir les \u00abespaces clairs de l\u2019immortalit\u00e9\u00bb. D\u00e8s lors, qui refusera de se donner les moyens d\u2019\u00eatre plus comp\u00e9tent pour explorer le domaine o\u00f9 il est permis de construire les valeurs universelles\u00a0? Reconna\u00eetre la logique des choses, des choses de l\u2019Esprit et pas seulement de la Physique, permettra sans doute de montrer que les structures sociales qui r\u00e9pondent au <i>principe de r\u00e9ciprocit\u00e9<\/i> engendrent la <i>m\u00e9di\u00e9t\u00e9<\/i> entre les partenaires de la r\u00e9ciprocit\u00e9, en tant que <i>Tiers<\/i>, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019Humanit\u00e9. Cet effort, il est vrai, reste encore \u00e0 faire\u00a0!<\/p>\n<div><br clear=\"all\" \/><\/p>\n<hr align=\"left\" size=\"1\" width=\"33%\" \/>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref\">[1]<\/a> <a href=\"http:\/\/dominique.temple.free.fr\/reciprocite.php?page=notions&amp;id_mot=28\">Economie de r\u00e9ciprocit\u00e9<\/a><\/p>\n<p>L\u2019\u00e9conomie de r\u00e9ciprocit\u00e9 supprime a priori la pauvret\u00e9 et l\u2019in\u00e9galit\u00e9 puisqu\u2019elle satisfait d\u2019abord les besoins des plus d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9s, mais elle ne permet pas que les surplus soient accumul\u00e9s dans un but priv\u00e9 et elle interdit l\u2019accumulation capitaliste. Elle autorise l\u2019investissement en fonction de crit\u00e8res \u00e9thiques et promeut une croissance raisonn\u00e9e par le consensus d\u00e9mocratique davantage motiv\u00e9e par le bonheur de chacun et la libert\u00e9 de tous que par la jouissance et le pouvoir des uns sur les autres.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref\">[2]<\/a> <a href=\"http:\/\/dominique.temple.free.fr\/reciprocite.php?page=notions&amp;id_mot=234\">R\u00e9ciprocit\u00e9<\/a><\/p>\n<p>La <i>r\u00e9ciprocit\u00e9 anthropologique<\/i> est la relation mutuelle entre des sujets qui implique que chacun agisse et subisse \u00e0 la fois du fait de l\u2019action de l\u2019autre puisqu\u2019elle est identique \u00e0 celle dont il est l\u2019agent. La relativisation contradictoire de l\u2019action et de la passion engendre une r\u00e9sultante commune pour chacun des partenaires. Cette r\u00e9sultante de nature affective se r\u00e9v\u00e8le comme le sens de leur activit\u00e9.<\/p>\n<p>Nombreux sont les auteurs qui soutiennent que l\u2019\u00e9change est le moteur de toutes les transactions \u00e9conomiques en imaginant qu\u2019il ne serait pas toujours visible parce que <i>\u201cennoy\u00e9\u201d<\/i> (Polanyi) ou <i>\u201cmasqu\u00e9\u201d<\/i> (L\u00e9vi-Strauss, Bourdieu) ou encore <i>\u201cm\u00e9lang\u00e9\u201d<\/i> (Mauss) avec des sentiments qui pourraient en modifier la raison. Pour d\u00e9fendre cette th\u00e8se, il faut soutenir l\u2019id\u00e9e que les individus soient dot\u00e9s de sentiments a priori qui leur soient communs ou encore de sentiments inn\u00e9s qu\u2019ils puissent \u00e9changer. Notre hypoth\u00e8se est que <strong>les sentiments \u00e9thiques <i>naissent<\/i> de la relation de r\u00e9ciprocit\u00e9 anthropologique<\/strong>.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref\">[3]<\/a> <i>Cf.<\/i> Blog de Paul Jorion\u00a0: <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?s=bancor\">\u00able Bancor\u00bb<\/a><\/p>\n<p><i>Cf.<\/i> Dominique Temple\u00a0: <a href=\"http:\/\/dominique.temple.free.fr\/reciprocite.php?page=journal_2&amp;id_article=581\">\u00abKeynes\u00a0\u2013 le\u00a0bancor\u00a0\u2013 l\u2019\u201cUnion international of clearing\u201d et\u00a0la\u00a0r\u00e9ciprocit\u00e9\u00bb<\/a> (2011) et <a href=\"http:\/\/dominique.temple.free.fr\/reciprocite.php?page=journal_2&amp;id_article=589\">\u00abLa transition post-capitaliste. Chapitre V &#8211; La valeur\u00bb<\/a> (2013).<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref\">[4]<\/a> <i>Cf.<\/i> D. Temple <a href=\"http:\/\/dominique.temple.free.fr\/reciprocite.php?page=reciprocite_2&amp;id_article=41\">\u00abL\u2019Allocation universelle\u00bb<\/a> (1998).<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref\">[5]<\/a> <i>Cf<\/i>. D. Temple <a href=\"http:\/\/dominique.temple.free.fr\/reciprocite.php?page=reciprocite_2&amp;id_article=140\">\u00ab Propri\u00e9t\u00e9 \u2013 \u00c9change \u2013 R\u00e9ciprocit\u00e9\u00bb<\/a> (2012).<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<i>Mais il est manifeste que si elle s\u2019avance trop sur la voie de l\u2019unit\u00e9, une cit\u00e9 n\u2019en sera plus une, car la cit\u00e9 a dans sa nature d\u2019\u00eatre une certaine sorte de multiplicit\u00e9, et si elle devient trop une, de cit\u00e9 elle retourne \u00e0 l\u2019\u00e9tat de famille, et de famille \u00e0 celui d\u2019individu. On peut dire, en effet, que la famille est plus une que la cit\u00e9, et l\u2019individu \u2018plus un\u2019 que la famille. (\u2026) \u2018Une cit\u00e9\u2019, au contraire, doit \u00eatre une unit\u00e9 compos\u00e9e d\u2019\u00e9l\u00e9ments diff\u00e9rant sp\u00e9cifiquement. Voil\u00e0 pourquoi <b>l\u2019\u00e9galit\u00e9 r\u00e9ciproque<\/b> assure le salut des cit\u00e9s, comme cela a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 dit dans l\u2019\u00c9thique<\/i> (Cf. Aristote <i>\u00c9thique \u00e0 Nicomaque<\/i>, V, 8, 1132b32 sq), <i>puisqu\u2019il en est n\u00e9cessairement ainsi m\u00eame entre gens libres et \u00e9gaux (\u2026)<\/i><\/p>\n<p><i>Il y a aussi une autre mani\u00e8re de rendre manifeste que chercher une unification excessive de la cit\u00e9 n\u2019est pas ce qu\u2019il y a de meilleur \u2018pour elle\u2019\u00a0: une famille, en effet, est plus autarcique qu\u2019un individu, et une cit\u00e9 l\u2019est plus qu\u2019une famille, et l\u2019on s\u2019accorde pr\u00e9cis\u00e9ment \u2018\u00e0 dire\u2019 qu\u2019il y a cit\u00e9 \u00e0 partir du moment o\u00f9 il se trouve que la communaut\u00e9 de ses membres est autarcique. Si donc une autarcie plus grande est pr\u00e9f\u00e9rable, une unit\u00e9 plus faible est pr\u00e9f\u00e9rable \u00e0 une plus forte. <\/i>Aristote <i>Les politiques,<\/i> II, 2, 1261-a et 1261-b.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref\">[6]<\/a> <i>Cf<\/i>. ARISTOTE. <i>Les politiques<\/i>. Traduction et pr\u00e9sentation par Pierre\u00a0Pellegrin, Paris\u00a0: Flammarion, 1990.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref\">[7]<\/a> <i>Cf<\/i>. D. Temple <a href=\"http:\/\/dominique.temple.free.fr\/reciprocite.php?page=reciprocite_2&amp;id_article=140\">\u00ab Propri\u00e9t\u00e9 \u2013 \u00c9change \u2013 R\u00e9ciprocit\u00e9\u00bb<\/a> (2012). Voir\u00a0: Bartolom\u00e9 Clavero \u00ab\u00a0Les Domaines de la Propri\u00e9t\u00e9, 1789-1814\u00a0: Propiedades y Propiedad en el Laboratorio Revolucionario\u00a0\u00bb. Estratto dal volume <i>Quaderni Fiorentini Per la Storia del Pensiero Giuridico Moderno 27<\/i> (1998) Milano-Dott, A Giuffr\u00e9 Editore.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref\">[8]<\/a> C\u00e9dric Mas <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=32635\">\u00abR\u00e9flexions sur la notion d\u2019abusus dans le droit de propri\u00e9t\u00e9\u00bb<\/a> (partie 2), Blog de Paul Jorion du 11 janvier 2012,\u00a0Billet invit\u00e9. \u201cApr\u00e8s avoir rappel\u00e9 dans la <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=32572\">premi\u00e8re partie<\/a> la d\u00e9finition et l\u2019histoire de la notion d\u2019<i>abusus<\/i> dans le droit de propri\u00e9t\u00e9, C\u00e9dric Mas aborde ici les limites \u00e0 cet <i>abusus<\/i>, et surtout les r\u00e9flexions sur une piste pour repenser le cadre du droit de propri\u00e9t\u00e9 dans un contexte de rar\u00e9faction des ressources naturelles et d\u2019agonie du syst\u00e8me capitaliste\u201d.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref\">[9]<\/a> On trouvera une analyse de cette structure dans Dominique Temple &amp; Mireille Chabal, <i>La r\u00e9ciprocit\u00e9 et la naissance des valeurs humaines, <\/i>Paris\u00a0:<i> <\/i>L\u2019Harmattan, 1995, pp. 7-97.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Paul Jorion a \u00e9crit\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Les questions qui restent \u00e0 r\u00e9soudre sont quoi qu\u2019il en soit d\u00e9j\u00e0 connues et j\u2019attends de vous que vous preniez l\u2019initiative \u00e0 quelques-uns \u2013 la troupe vous rejoindra sans tarder \u2013 d\u2019entreprendre de r\u00e9soudre ces questions, dont la liste pr\u00e9cise se construira en route mais dont quelques-unes peuvent d\u00e9j\u00e0 [&hellip;]<\/p>\n<\/blockquote>\n","protected":false},"author":38,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-61476","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-economie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/61476","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/38"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=61476"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/61476\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":61511,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/61476\/revisions\/61511"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=61476"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=61476"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=61476"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}