{"id":61723,"date":"2014-01-26T08:12:04","date_gmt":"2014-01-26T07:12:04","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=61723"},"modified":"2014-01-26T08:12:04","modified_gmt":"2014-01-26T07:12:04","slug":"de-la-colere-en-loccident-fantome-par-vincent-teixeira","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2014\/01\/26\/de-la-colere-en-loccident-fantome-par-vincent-teixeira\/","title":{"rendered":"<b>DE LA COL\u00c8RE EN L\u2019OCCIDENT FANT\u00d4ME<\/b>, par Vincent Teixeira"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<br \/>\n\u00c0 propos de la col\u00e8re \u00e9voqu\u00e9e dans <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=61687\" target=\"_blank\">Le temps qu&rsquo;il fait le 24 janvier 2014<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p><i>\u00ce\u0153\u00e1\u00bf\u2020\u00ce\u00bd\u00ce\u00b9\u00ce\u00bd<\/i><i> <\/i><i>\u00e1\u00bc\u201e\u00ce\u00b5\u00ce\u00b9\u00ce\u00b4\u00ce\u00b5<\/i><i>, <\/i><i>\u00ce\u00b8\u00ce\u00b5\u00e1\u00bd\u00b0<\/i><i>, <\/i><i>\u00ce\u00a0\u00ce\u00b7\u00ce\u00bb\u00ce\u00b7\u00cf\u0160\u00ce\u00ac\u00ce\u00b4\u00ce\u00b5\u00cf\u2030<\/i><i> <\/i><i>\u00e1\u00bc\u02c6\u00cf\u2021\u00ce\u00b9\u00ce\u00bb\u00e1\u00bf\u2020\u00ce\u00bf\u00cf\u201a<\/i><i><\/i><\/p>\n<p><i>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/i>Hom\u00e8re, <i>Iliade<\/i><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Chante, d\u00e9esse, la col\u00e8re d\u2019Achille, le fils de P\u00e9l\u00e9e\u00a0\u00bb. <i>M\u00e8nis<\/i>, la col\u00e8re, est donc le premier mot de l\u2019<i>Iliade<\/i>, et ainsi commence l\u2019\u00e9pop\u00e9e fondatrice du monde occidental, par la col\u00e8re d\u2019Achille, v\u00e9ritable \u00ab\u00a0sc\u00e8ne primitive\u00a0\u00bb de l\u2019Occident et de sa litt\u00e9rature. D\u2019embl\u00e9e, ce po\u00e8me de la guerre, opposant les Ach\u00e9ens et les Troyens, dans lequel certains virent la premi\u00e8re illustration de l\u2019opposition entre les Grecs et les Barbares, ou des conflits \u00e0 venir entre l\u2019Occident et l\u2019Orient, nous plonge dans un monde plein de bruit et de fureur, en proie \u00e0 la col\u00e8re. Ainsi, au commencement, si l\u2019on ose dire, fut la col\u00e8re, li\u00e9e \u00e0 la violence. Et si le chaos est pour les Grecs \u00e0 l\u2019origine de l\u2019univers, la col\u00e8re est \u00e0 l\u2019origine du chant, avant le verbe, \u00e0 tel point que, selon l\u2019injonction de l\u2019a\u00e8de, elle m\u00e9rite d\u2019\u00eatre chant\u00e9e par la d\u00e9esse. D\u2019embl\u00e9e donc, se manifeste l\u2019alliance de la col\u00e8re et de la po\u00e9sie, de l\u2019arc et de la lyre. Alli\u00e9e aux pouvoirs du chant, de la parole, \u00ab\u00a0c\u2019est la passion qui parle\u00a0\u00bb (<i>Essais<\/i>, Livre II, chap. XXXI), comme dira Montaigne, tout en critiquant les effets n\u00e9fastes de la col\u00e8re. Mais ne serait-elle pas aussi l\u2019expression m\u00eame de la r\u00e9volte, du droit \u00e0 l\u2019insoumission, tel que l\u2019exalte Thoreau dans ses injonctions \u00e0 r\u00e9sister \u00e0 l\u2019emprise des illusions cr\u00e9\u00e9es par la civilisation, pour que nous cherchions \u00e0 \u00eatre des hommes, avant d\u2019\u00eatre des sujets\u00a0?<\/p>\n<p><!--more-->Des si\u00e8cles plus tard, dans un Occident beau parleur ayant fi\u00e8rement d\u00e9montr\u00e9 sa <i>volont\u00e9 de puissance<\/i>, et impos\u00e9 au monde les rouages et la domination de la raison (techno-scientifique), en proie \u00e0 un envahissement rationaliste et sous le joug de \u00ab\u00a0la raison du progr\u00e8s\u00a0\u00bb, il n\u2019est pas inutile de se souvenir qu\u2019avant de vouer un culte \u00e0 la raison, et d\u2019en faire l\u2019instrument de cette forme de pens\u00e9e appel\u00e9e \u00ab\u00a0philosophie\u00a0\u00bb, les Grecs eurent une autre conception de la connaissance \u00e0 travers la possession, cette <i>folie qui vient des Nymphes<\/i>, selon l\u2019appellation de Roberto Calasso. \u00ab\u00a0Folie divine\u00a0\u00bb peu \u00e0 peu m\u00e9pris\u00e9e, rel\u00e9gu\u00e9e aux arcanes de l\u2019occultisme ou de la pens\u00e9e magique, mais \u00e0 travers laquelle fut reconnu le myst\u00e8re insondable des puissances qui traversent, hantent et agitent obscur\u00e9ment notre vie mentale et sensible. La col\u00e8re d\u2019Achille participe de cette possession, qui est \u00e0 la fois pathos et m\u00e9tamorphose de l\u2019esprit. Et si le destin du savoir occidental se pense et se joue aussi \u00e0 partir de ces origines de la geste \u00e9pique, avant m\u00eame l\u2019invention de la trag\u00e9die et de la philosophie par les Grecs, avant la domination du ciel des id\u00e9es et de la Raison instrumentale \u2013 cet ensorc\u00e8lement de la \u00ab\u00a0raison impuissante\u00a0\u00bb, comme la qualifiera Pascal \u2013 la col\u00e8re appara\u00eet bien comme un des sch\u00e8mes mythiques de l\u2019Occident, constituant ce que Philippe Lacoue-Labarthe va jusqu\u2019\u00e0 nommer \u00ab\u00a0la pens\u00e9e comme col\u00e8re\u00a0\u00bb, les col\u00e8res de la pens\u00e9e. L\u2019Occident est un mythe qui puise ses racines, spectrales, dans la col\u00e8re\u00a0; mais son devenir r\u00e9cent n\u2019incite gu\u00e8re \u00e0 l\u2019optimisme, quant \u00e0 un fort douteux \u00ab\u00a0retour\u00a0\u00bb vers la paix, ou vers plus d\u2019harmonie, tant l\u2019histoire de la mondialisation ne s\u2019apparente gu\u00e8re \u00e0 un av\u00e8nement glorieux du monde, et tant la civilisation technologique et l\u2019id\u00e9e moderne du progr\u00e8s, issues d\u2019un Occident d\u00e9sireux d\u2019inventer le Paradis sur Terre, malgr\u00e9 les modernes conforts de vie qu\u2019elles ont apport\u00e9s, s\u2019av\u00e8rent finalement empoisonn\u00e9es et destructrices.<\/p>\n<p>Si depuis presque trois mill\u00e9naires, toutes les grandes \u0153uvres ont \u00e9t\u00e9, \u00e0 en croire Raymond Queneau, des <i>Iliade <\/i>ou des <i>Odyss\u00e9e<\/i>, au-del\u00e0 de la litt\u00e9rature ou des mythes, des chants \u00e9piques ou lyriques, l\u2019histoire occidentale r\u00e9cente, ponctu\u00e9e par la faillite des grandes tentatives politiques de lib\u00e9ration de l\u2019homme, le retournement des r\u00e9volutions en tyrannies, et la soumission progressive de l\u2019homme, et de la plan\u00e8te, \u00e0 la technique des sciences appliqu\u00e9es, d\u00e9tach\u00e9es du souci sup\u00e9rieur de la connaissance, montre assez comme l\u2019homme occidental n\u2019aura pas su emp\u00eacher, ni m\u00eame pr\u00e9venir, le retour, p\u00e9riodique, du chaos. Et c\u2019est aussi cette mani\u00e8re dont le cosmos, l\u2019univers ordonn\u00e9, sombre dans le chaos, que d\u00e9crit l\u2019<i>Iliade<\/i>, \u00e0 tel point qu\u2019on pourrait penser que si l\u2019Histoire ne se r\u00e9p\u00e8te pas, parfois elle b\u00e9gaye. Si bien que, malgr\u00e9 l\u2019\u00e9volution du monde, et la r\u00e9cente et ph\u00e9nom\u00e9nale acc\u00e9l\u00e9ration des d\u00e9sastres en cours, nous semblons rejouer et vivre les m\u00eames sch\u00e8mes, les m\u00eames mythes, comme si le temps arch\u00e9typal des mythes, par le prisme de l\u2019herm\u00e9neutique moderne, se refl\u00e9tait dans le temps historique, dont les \u00e9pop\u00e9es hom\u00e9riques auraient scell\u00e9 ou anticip\u00e9 le cours. Certes, depuis Hom\u00e8re, le monde a chang\u00e9 et n\u2019est plus celui de ces \u00ab\u00a0grandes col\u00e8res\u00a0\u00bb, r\u00e9serv\u00e9es aux guerriers ou \u00e0 l\u2019\u00e9lite des h\u00e9ros, de m\u00eame que la col\u00e8re politique n\u2019est plus forc\u00e9ment inscrite dans le d\u00e9sordre de la guerre. N\u00e9anmoins, il serait bien t\u00e9m\u00e9raire ou na\u00eff de pr\u00e9tendre dresser des barri\u00e8res \u00e9tanches entre le monde mythique, ou po\u00e9tique, et le monde tenu pour r\u00e9el. \u00ab\u00a0Une civilisation d\u00e9bute par le mythe et finit dans le doute\u00a0\u00bb, \u00e9crivait Cioran (<i>La Chute dans le temps<\/i>), qui ironisait sur la n\u00f4tre, devenue \u00ab\u00a0panique\u00a0\u00bb, comme exc\u00e9d\u00e9e d\u2019elle-m\u00eame, et dont on pourrait dire, de par ses racines faustiennes, qu\u2019elle se br\u00fble \u00e0 vouloir jouer les apprentis sorciers.<\/p>\n<p>Toute notre Histoire, en Occident comme ailleurs, est pleine de col\u00e8re, ou plut\u00f4t de diverses col\u00e8res, l\u00e9gitimes ou d\u00e9raisonnables, celles des oppresseurs comme celles des opprim\u00e9s, celles des ma\u00eetres et des esclaves, celles des dieux comme celles des \u00e9l\u00e9ments de la nature, celles des peuples comme celles des individus enrag\u00e9s, d\u2019Achille au roi Lear, de N\u00e9ron \u00e0 Hitler, de Spartacus \u00e0 Chalamov, de Yahv\u00e9 \u00e0 Wotan, d\u2019Agrippa d\u2019Aubign\u00e9 \u00e0 C\u00e9line, en passant par Sade, Hugo, Flaubert, L\u00e9on Bloy, etc. Pour autant, malgr\u00e9 la multiplicit\u00e9 des tentatives philosophiques, mythologiques, id\u00e9ologiques, religieuses, politiques ou po\u00e9tiques, un sens unique de l\u2019Occident reste introuvable, ind\u00e9finissable\u00a0; comme si, au-del\u00e0 des phantasmes et embrigadements identitaires, dont le jeu de dupes encombre nos soci\u00e9t\u00e9s, un vide central d\u2019ind\u00e9termination r\u00e9sidait au c\u0153ur m\u00eame de l\u2019interrogation occidentale, de ses aventures chaotiques et de son erratique et convuls\u00e9e \u00e9dification. <i>Occident fant\u00f4me<\/i>, qui malgr\u00e9 tout, en vertu du pragmatisme pr\u00e9dominant, a r\u00e9ussi \u00e0 imposer son expansion illimit\u00e9e et son h\u00e9g\u00e9monie, en se mondialisant, ou \u00ab\u00a0occidentalisant\u00a0\u00bb une grande partie du monde, important son imp\u00e9rialisme \u00e9conomique, une grande part de sa civilisation, sa ou ses religions, ses institutions d\u00e9mocratiques, son g\u00e9nie technique, l\u2019universalit\u00e9 abstraite de son march\u00e9&#8230;<\/p>\n<p>\u00c0 travers cet envo\u00fbtement et ce fa\u00e7onnage des individus pour la production et la consommation, c\u2019est toute la vie int\u00e9rieure, dans la multiplicit\u00e9 de ses singularit\u00e9s, qui se trouve malmen\u00e9e, pi\u00e9tin\u00e9e, engloutie dans le monde de la marchandise et r\u00e9duite au nivellement de <i>l\u2019homme unidimensionnel<\/i> dont parlait Herbert Marcuse d\u00e8s 1964. Car tout \u00e9tant catastrophiquement li\u00e9, les vitesses d\u2019un \u00ab\u00a0progr\u00e8s\u00a0\u00bb (essentiellement \u00e9conomique, consistant \u00e0 transformer les humains en machines \u00e0 produire et consommer) qu\u2019on ne ma\u00eetrise plus, au-del\u00e0 des grandes menaces nucl\u00e9aire, \u00e9cologique, financi\u00e8re, nous encha\u00eenent \u00e0 un mouvement perp\u00e9tuel de production-consommation-reproduction de marchandises, pour toujours \u00ab\u00a0plus de jouir\u00a0\u00bb et de fausses nouveaut\u00e9s \u2013 en r\u00e9alit\u00e9, une adaptation sans cesse renouvel\u00e9e \u00e0 la cr\u00e9ation incessante de besoins artificiels. Dans un monde, aujourd\u2019hui vacillant, r\u00e9gi par des automatismes \u00e9conomiques incontr\u00f4lables, la fr\u00e9n\u00e9sie d\u2019hyper-consommation, stimul\u00e9e par le neuro-marketing, est devenue elle-m\u00eame automatique, presque irrationnelle, et a englob\u00e9 tous les domaines, y compris celui dit de la culture, r\u00e9duit \u00e0 des <i>produits culturels<\/i>, pris dans l\u2019engrenage de \u00ab\u00a0nos horreurs \u00e9conomiques\u00a0\u00bb, selon l\u2019expression de Rimbaud. \u00c0 maints \u00e9gards, cette <i>culture de masse <\/i>qu\u2019on nous vend, quand elle n\u2019est pas un escamotage caricatural ou r\u00e9ducteur, est devenue une <i>culture jetable<\/i> dont les produits passent par le formatage du <i>merchandising<\/i>, sont rempla\u00e7ables, vou\u00e9s comme les autres \u00e0 la m\u00eame obsolescence, se d\u00e9truisant (dans le temps) pour pouvoir en racheter de nouveaux. Ce <i>pr\u00eat-\u00e0-jeter<\/i>, distribu\u00e9 par la grande braderie du <i>pr\u00eat-\u00e0-consommer<\/i>, <i>pr\u00eat-\u00e0-penser<\/i>, a instaur\u00e9 le r\u00e8gne de l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re, du changement permanent, du \u00ab\u00a0transitoire\u00a0\u00bb, dirait Baudelaire, mais aussi une d\u00e9possession de l\u2019humain, de sa sensibilit\u00e9 et de la singularit\u00e9 de son imaginaire, devenus objets de conqu\u00eate de la soci\u00e9t\u00e9 industrielle. Cercle vicieux dont on peut se demander s\u2019il ne va pas en s\u2019inv\u00e9t\u00e9rant jusqu\u2019\u00e0 laisser entrevoir une <i>obsolescence de l\u2019homme<\/i> lui-m\u00eame\u00a0? Dans le m\u00eame temps, conjointement, c\u2019est la plan\u00e8te tout enti\u00e8re qui est soumise \u00e0 des d\u00e9vastations irr\u00e9versibles, et \u00e0 la d\u00e9t\u00e9rioration des conditions de vie, artificialisation des \u00eatres vivants, de la nature, des espaces, de la nourriture, des corps, comme des consciences.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le monde va finir\u00a0\u00bb, lan\u00e7ait Baudelaire dans une de ses <i>Fus\u00e9es<\/i>. Certes, de Val\u00e9ry \u00e0 Cioran, s\u2019efforcerait-on de n\u2019en rien savoir, nous avons d\u00e9j\u00e0 entendu (l\u2019avons-nous compris, appris\u00a0?) que les civilisations sont mortelles, comme les dieux. Aujourd\u2019hui, sans c\u00e9der au commerce des indignations ni \u00e0 un catastrophisme apocalyptique, \u00e0 moins d\u2019\u00eatre dans l\u2019auto-aveuglement, n\u2019est-il pas temps de sonner le tocsin, tant il semble \u00e9vident que notre monde, qu\u2019il soit qualifi\u00e9 de moderne ou post-moderne, est en sursis, devenu de plus en plus inhabitable\u00a0? qu\u2019une fin de civilisation, improbable, nous aveugle des feux du d\u00e9clin de son proc\u00e8s-progr\u00e8s, qui dans sa fuite en avant se croyait invincible, mais appara\u00eet d\u00e9sormais en bout de course, \u00e0 bout de souffle. Un \u00ab\u00a0optimisme sans conscience\u00a0\u00bb avait propag\u00e9 la croyance aveugle dans le progr\u00e8s, fond\u00e9 sur l\u2019accumulation quantitative, l\u2019essor d\u2019une consommation standardis\u00e9e, l\u2019accroissement de la domination sur la nature. Mais ce syst\u00e8me est d\u00e9sormais caduc, en voie d\u2019\u00e9puisement, le monde industriel de nos soci\u00e9t\u00e9s ob\u00e9r\u00e9es va mal, et au-del\u00e0 du seul ordre \u00e9conomique, cette crise du monde, avec tous ses tremblements, politiques, financiers, sociaux, culturels, religieux, environnementaux, nucl\u00e9aires, signale le cr\u00e9puscule de cette \u00e8re du prom\u00e9th\u00e9isme, destructeur et narcissique, qui a r\u00e9gi l\u2019Occident, \u00ab\u00a0ma\u00eetre de l\u2019univers\u00a0\u00bb et se voulant \u00ab\u00a0comme ma\u00eetre et possesseur de la nature\u00a0\u00bb, pendant des si\u00e8cles, avant de s\u2019imposer comme mondialisation et aboutir au techno-populisme post-industriel. Imposition qui a essaim\u00e9, ici ou l\u00e0, une haine tenace de l\u2019Occident, en raison des humiliations et de l\u2019infini pouvoir d\u2019exploitation et de destruction qui l\u2019ont accompagn\u00e9e.<\/p>\n<p>Civilisation du mercantilisme, d\u00e9guis\u00e9 en progr\u00e8s, et de ma\u00eetrise de la nature, nagu\u00e8re triomphante, d\u00e9sormais moribonde, mais toujours insolente, dont nous sommes \u00e0 pr\u00e9sent les victimes, inf\u00e9od\u00e9es au tourbillon de la vitesse et \u00e0 son mouvement perp\u00e9tuel\u00a0et vertigineux. Acc\u00e9l\u00e9ration li\u00e9e au d\u00e9veloppement techno-scientifique, pris dans une course effr\u00e9n\u00e9e \u00e0 la productivit\u00e9 et comp\u00e9titivit\u00e9, qui entra\u00eene une ali\u00e9nation de l\u2019\u00eatre humain, d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de soi <i>et<\/i> du monde, de ce qui fait son humanit\u00e9, priv\u00e9 de ses v\u00e9ritables rapports au temps, \u00e0 l\u2019espace, aux autres et \u00e0 soi. Pourtant, en d\u00e9pit de pseudo-rem\u00e8des et petits arrangements de complaisance fa\u00e7onn\u00e9s par les aveugles qui nous gouvernent, les r\u00e8gles du jeu ne sont pas vraiment bouscul\u00e9es et globalement, le dogme de la croissance et la primaut\u00e9 des int\u00e9r\u00eats et profits continuent de brider les espoirs de \u00ab\u00a0d\u00e9veloppement durable\u00a0\u00bb, sacrifiant encore l\u2019\u00e9cologie \u00e0 l\u2019\u00e9conomie, l\u2019\u00e9galit\u00e9 aux privil\u00e8ges, l\u2019homme \u00e0 l\u2019argent, la libert\u00e9 \u00e0 l\u2019esclavage, la lucidit\u00e9 \u00e0 l\u2019ent\u00eatement, la raison \u00e0 la folie de l\u2019id\u00e9ologie du march\u00e9. Selon un insens\u00e9 d\u00e9ni de r\u00e9alit\u00e9, sous l\u2019emprise de cette \u00ab\u00a0mystique de la croissance\u00a0\u00bb, v\u00e9ritable <i>hybris<\/i> moderne, la plupart des hi\u00e9rarques du monde ferment l\u00e2chement les yeux et jettent de la poudre aux yeux de ceux qu\u2019ils dirigent, avec pour seules boussoles d\u2019avenir les courbes des bourses mondiales et du pouvoir d\u2019achat \u2013 maintenant ainsi notre assujettissement \u00e0 ce que Georges Bataille nommait, avec tout l\u2019abrupt de ses fulgurances, \u00ab\u00a0nos d\u00e9sastres utilitaires\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Sans doute l\u2019horreur est-elle fonci\u00e8rement humaine, dans un obscur entrelacement entre barbarie et civilisation, mais tant que les pouvoirs et les bureaucraties persisteront \u00e0 bafouer toute <i>common decency<\/i>, \u00ab\u00a0les d\u00e9g\u00e2ts du progr\u00e8s\u00a0\u00bb et l\u2019aveuglement de notre civilisation se n\u00e9gocieront toujours dans l\u2019irresponsabilit\u00e9, au d\u00e9triment et au prix de vies humaines, devenues insignifiantes. Ainsi, face au chaos moderne engendr\u00e9 par l\u2019Occident industriel colonialiste et imp\u00e9rialiste, le constat politique fait par Bertolt Brecht en 1941 reste inchang\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas nous qui dominons les choses, semble-t-il, mais les choses qui nous dominent. Or cette apparence subsiste parce que certains hommes,\u00a0par l\u2019interm\u00e9diaire des choses, dominent\u00a0d\u2019autres hommes\u00a0\u00bb (<i>L\u2019achat du cuivre. Discours sur l\u2019\u00e9poque<\/i>). Que ces <i>autres hommes<\/i>, invidus, groupes, ou mouvements, puissent r\u00e9sister et influer, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, sur cette domination et ali\u00e9nation, d\u00e9pend aussi le sort de notre monde et les chances d\u2019enrayer ou non son enlisement, l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 grandissante de l\u2019existence. Malgr\u00e9 un avenir de plus en plus spectral, et un pr\u00e9sent \u00e9cras\u00e9 par les menaces d\u2019effondrement, si l\u2019on veut \u00e9chapper \u00e0 l\u2019alternative entre le sauvetage de la civilisation industrielle ou le chaos barbare, tel est l\u2019enjeu de notre nouveau <i>malaise dans la civilisation<\/i>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<br \/> \u00c0 propos de la col\u00e8re \u00e9voqu\u00e9e dans <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=61687\" target=\"_blank\">Le temps qu&rsquo;il fait le 24 janvier 2014<\/a>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p><i>\u00ce\u0153\u00e1\u00bf\u2020\u00ce\u00bd\u00ce\u00b9\u00ce\u00bd<\/i><i> <\/i><i>\u00e1\u00bc\u201e\u00ce\u00b5\u00ce\u00b9\u00ce\u00b4\u00ce\u00b5<\/i><i>, <\/i><i>\u00ce\u00b8\u00ce\u00b5\u00e1\u00bd\u00b0<\/i><i>, <\/i><i>\u00ce\u00a0\u00ce\u00b7\u00ce\u00bb\u00ce\u00b7\u00cf\u0160\u00ce\u00ac\u00ce\u00b4\u00ce\u00b5\u00cf\u2030<\/i><i> <\/i><i>\u00e1\u00bc\u02c6\u00cf\u2021\u00ce\u00b9\u00ce\u00bb\u00e1\u00bf\u2020\u00ce\u00bf\u00cf\u201a<\/i><i><\/i><\/p>\n<p><i>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/i>Hom\u00e8re, <i>Iliade<\/i><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Chante, d\u00e9esse, la col\u00e8re d\u2019Achille, le fils de P\u00e9l\u00e9e\u00a0\u00bb. <i>M\u00e8nis<\/i>, la col\u00e8re, est donc le premier mot de l\u2019<i>Iliade<\/i>, et ainsi commence l\u2019\u00e9pop\u00e9e fondatrice du monde [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[7,1362],"tags":[3226],"class_list":["post-61723","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-histoire","category-indignes","tag-colere"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/61723","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=61723"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/61723\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":61725,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/61723\/revisions\/61725"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=61723"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=61723"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=61723"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}