{"id":61887,"date":"2014-01-31T16:24:52","date_gmt":"2014-01-31T15:24:52","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=61887"},"modified":"2014-01-31T17:19:59","modified_gmt":"2014-01-31T16:19:59","slug":"des-institutions-dont-les-hommes-se-dotent-la-quevaise-une-utopie-mise-en-oeuvre-par-jean-claude-balbot","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2014\/01\/31\/des-institutions-dont-les-hommes-se-dotent-la-quevaise-une-utopie-mise-en-oeuvre-par-jean-claude-balbot\/","title":{"rendered":"<b>Des institutions dont les hommes se dotent. La <i>qu\u00e9vaise<\/i>, une utopie mise en \u0153uvre ?<\/b>, par Jean-Claude Balbot"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9<\/p><\/blockquote>\n<p>Soit une terre des plus ingrates\u00a0: manque de chaleur et de lumi\u00e8re, forte pluviosit\u00e9, gel\u00e9es pr\u00e9coces et tardives, reliefs tourment\u00e9s, sols acides et maigres. Tout pour plaire. D\u2019autant plus qu\u2019\u00e0 quelques kilom\u00e8tres de l\u00e0, au nord comme au sud ou \u00e0 l\u2019ouest, les conditions\u00a0sont, sans conteste, plus favorables \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement\u00a0des hommes.\u00a0Par quels \u00e9tranges ressorts depuis\u00a0mille ans au moins se maintient\u00a0ici une communaut\u00e9 humaine\u00a0?<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du second mill\u00e9naire, ces terres ingrates furent remises en \u00ab\u00a0propri\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb \u00e0 des cisterciens, des templiers et hospitaliers, pour services rendus\u00a0\u00e0 l\u2019\u00c9glise et ses Princes. \u00c0 charge pour eux d\u2019en retirer leur pitance. Une fois pos\u00e9 comme pr\u00e9ambule que ces messieurs avaient t\u00e2che plus noble \u00e0 accomplir que de travailler, restait \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 cette question\u00a0: comment\u00a0 attirer ici, sur ces milliers d\u2019hectares inhospitaliers, les forces de travail susceptibles d\u2019\u00eatre\u00a0tax\u00e9es et de nourrir ainsi cette\u00a0intelligentsia.<\/p>\n<p>Chaque heure de travail \u00e0 quelques lieues de l\u00e0 procurait dix \u00e0 vingt fois plus de r\u00e9coltes. Qu\u2019importe alors que celles-ci\u00a0soient tax\u00e9es de la moiti\u00e9 et que vous m\u00eame soyez tenu en servage.<\/p>\n<p><!--more-->Alors fut \u00ab\u00a0invent\u00e9e\u00a0\u00bb une forme d\u2019\u00ab\u00a0usement\u00a0\u00bb des terres, qui finit par d\u00e9cider les hommes et les femmes \u00e0 venir d\u00e9fricher cette r\u00e9gion. Fruit, tr\u00e8s probablement, d\u2019une longue \u00e9laboration, il nous est connu par les pi\u00e8ces de diff\u00e9rents proc\u00e8s qui au cours des si\u00e8cles ont\u00a0\u00e9maill\u00e9 son maintien. Il rel\u00e8ve en effet du droit oral et\u00a0aucun document \u00e9crit ne le d\u00e9crit\u00a0pr\u00e9cis\u00e9ment. (1)<\/p>\n<p>Cet usement, nomm\u00e9 \u00ab\u00a0qu\u00e9vaise\u00a0\u00bb, fut con\u00e7u comme une institution permettant le d\u00e9frichement des bois et des landes en y attirant des \u00ab\u00a0h\u00f4tes\u00a0\u00bb n\u00e9s sur d\u2019autres terres.<\/p>\n<p>Tout h\u00f4te qui se pr\u00e9sentait recevait pour une dur\u00e9e illimit\u00e9e, \u00ab\u00a0<i>un lieu pour s\u2019h\u00e9berger et faire son hostel et un journal de terre<\/i>\u00a0\u00bb,\u00a0pour la jouissance duquel il devait payer une rente annuelle. Tous payaient la m\u00eame rente et tous avaient la m\u00eame \u00e9tendue de terre. Toute la terre autour de ces minuscules exploitations devait rester disponible pour l\u2019installation de nouveaux venus. Sur ces terres disponibles, les habitants des villages avaient le droit, sans rien payer, de faire pa\u00eetre le b\u00e9tail. Il leur \u00e9tait possible d\u2019y r\u00e9colter des c\u00e9r\u00e9ales en pratiquant l\u2019\u00e9cobuage\u00a0; le propri\u00e9taire pr\u00e9levant sur ces r\u00e9coltes un certain nombre de gerbes. Les qu\u00e9vaises avec leur journal de terre enclose \u00e9taient group\u00e9es dans des villages, parsem\u00e9s sur une \u00e9tendue de terre sans cl\u00f4ture. Dans ce territoire indivis, il n\u2019y avait pour aucun qu\u00e9vaisier de droit \u00e0 une jouissance exclusive sur une parcelle quelconque. Il\u00a0\u00e9tait interdit de tenir deux qu\u00e9vaises. Le droit de juveignerie s\u2019appliquait comme dans beaucoup de terres nouvelles o\u00f9 les ain\u00e9s ont avantages et facilit\u00e9s \u00e0 se faire une vie ind\u00e9pendante. La concession \u00e9tait perp\u00e9tuelle, sauf cas de d\u00e9sh\u00e9rence. Le propri\u00e9taire disposait \u00e0 nouveau de son bien si le qu\u00e9vaisier\u00a0s\u2019absentait un an et un jour. En contre-partie, celui-ci disposait du droit de d\u00e9guerpir. Ce qui \u00e9tait loin d\u2019\u00eatre le cas alors de tous les tenanciers d\u2019autres r\u00e9gimes qui subissaient de s\u00e9v\u00e8res restrictions de libert\u00e9. Les femmes n\u2019\u00e9taient pas frapp\u00e9es d\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 h\u00e9riter d\u2019une de ces\u00a0tenues.<\/p>\n<p>Les corv\u00e9es acquitt\u00e9es ailleurs \u00e9taient ici consid\u00e9r\u00e9es comme des emplois n\u00e9goci\u00e9s et c\u2019est au prix de travaux communs que les tenanciers, qui n\u2019\u00e9taient pas soumis aux obligations du vassal, se dotaient d\u2019installations au service de tous.<\/p>\n<p>Il est permis de conclure alors que le qu\u00e9vaisier, tenancier non cong\u00e9able, jouit, de plus, des droits de l\u2019homme libre\u00a0; et cela est, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, une situation tr\u00e8s enviable.<\/p>\n<p>Ces usages se maintinrent\u00a0durant au moins 600 ans, jusqu\u2019en 1789. Non sans de nombreux am\u00e9nagements qui donn\u00e8rent lieu \u00e0 des proc\u00e8s nous permettant aujourd\u2019hui de mieux les connaitre. \u00c0 l\u2019occasion de ces proc\u00e8s, les tenanciers, illettr\u00e9s, faisaient montre d\u2019une m\u00e9moire tr\u00e8s pr\u00e9cise et tr\u00e8s ancienne de leurs droits &#8211; sur plusieurs d\u00e9cennies, voire plusieurs si\u00e8cles &#8211; et de l\u2019histoire de leur droits, m\u00e9moire n\u00e9cessaire\u00a0\u00e0 la d\u00e9fense de leur statut.<\/p>\n<p>En 1789, les tenanciers des qu\u00e9vaises, propri\u00e9taires jusqu\u2019alors, sous condition d\u2019y demeurer, des \u00ab\u00a0<i>\u00e9difices et superfices<\/i>\u00a0\u00bb, deviennent, contre leurs propres attentes, propri\u00e9taires de la totalit\u00e9 de leurs qu\u00e9vaises,\u00a0fonds, usufruit et nue propri\u00e9t\u00e9. Accompagnant la disparition des terres vaines et vagues qui leurs \u00e9taient attenantes, la qu\u00e9vaise\u00a0rejoignait alors les archives de l\u2019histoire.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1970, dans la r\u00e9gion o\u00f9 elles \u00e9taient l\u2019usement majoritaire encore 300 ans plus t\u00f4t,\u00a0des historiens, des sociologues, des \u00e9conomistes, notaient l\u2019existence d\u2019un communisme agraire qualifi\u00e9 de\u00a0\u00ab\u00a0pr\u00e9-marxiste\u00a0\u00bb qui se traduisait par une adh\u00e9sion\u00a0aux id\u00e9aux \u00e9galitaires. Pour certains, le rejet tr\u00e8s fort de\u00a0 toute manifestation ostentatoire\u00a0de prestige emp\u00eachait le d\u00e9veloppement \u00e9conomique de la r\u00e9gion\u00a0en grevant les possibilit\u00e9s d\u2019emprunter et d\u2019agrandir sa propri\u00e9t\u00e9.\u00a0La poursuite de la r\u00e9volution verte et de l\u2019exode rural, devait alors mettre fin \u00e0 cette anomalie par la disparition des derniers reliquats de populations h\u00e9riti\u00e8res de pratiques archa\u00efques.<\/p>\n<p>Qu\u2019en est-il aujourd\u2019hui\u00a0? Et que dire d\u2019actuel sur cette histoire\u00a0? Mais tout d\u2019abord, de quelle r\u00e9gion parle-t-on\u00a0? Elle figure, peu ou prou, en rose sur la carte ci-dessous.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.arnaudlecler.fr\/images\/election-2012--bis.jpg\" width=\"650\" height=\"460\" class=\"alignnone\" \/><\/p>\n<p>\u00c0 ceci pr\u00e8s que \u00ab\u00a0la carte ci-dessous\u00a0\u00bb est une carte de g\u00e9ographie \u00e9lectorale de 2012. Quelle pourrait \u00eatre la raison d\u2019y voir apparaitre l\u2019implantation g\u00e9ographique d\u2019une pratique\u00a0d\u00e9finie 800 ans\u00a0plus t\u00f4t\u00a0? Nous trouvons en rose \u00e0 l\u2019ouest sur cette carte,\u00a0le c\u0153ur de la r\u00e9gion qu\u00e9vaisi\u00e8re du 12<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, les deux versants des monts d\u2019Arr\u00e9e o\u00f9 la qu\u00e9vaise \u00e9tait pratiquement l\u2019unique mode de tenure. Ce sont ces communes, parmi les plus de 4500 du Grand Ouest, qui, 800 ans plus tard, ont, au deuxi\u00e8me tour des \u00e9lections pr\u00e9sidentielles de 2012, accord\u00e9 le plus fort pourcentage de voix au candidat socialiste. Si &#8211; faisant fi de toute ironie &#8211;\u00a0l\u2019on accorde que c\u2019est, \u00e0 ce moment pr\u00e9cis, le meilleur moyen de manifester son attachement \u00e0 la justice sociale et \u00e0 la lutte contre l\u2019in\u00e9galit\u00e9 de statuts que concr\u00e9tisait 800 ans plus t\u00f4t\u00a0l\u2019institution qu\u00e9vaisi\u00e8re,\u00a0il y a ici dans le regard historique une forme de \u00ab\u00a0persistance r\u00e9tinienne\u00a0\u00bb des plus inattendue.<\/p>\n<p>En 1970, les habitants \u00e9taient majoritairement encore les h\u00e9ritiers biologiques des qu\u00e9vaisiers du d\u00e9but du mill\u00e9naire et l\u2019on pourrait gloser sur la transmission orale, voir \u00ab\u00a0physiologique\u00a0\u00bb, des bonnes pratiques \u00e0 travers les si\u00e8cles. En 2012, alors que s\u2019est achev\u00e9\u00a0l\u2019exode rural entam\u00e9 un si\u00e8cle plus t\u00f4t, les \u00e9lecteurs n\u2019ont plus, dans leur grande majorit\u00e9, le moindre lien g\u00e9n\u00e9alogique avec leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs. Une substitution de population s\u2019est faite dans les 40 derni\u00e8res ann\u00e9es.<\/p>\n<p>Une analyse de la persistance de ce \u00ab\u00a0<i>bastion communiste<\/i>\u00a0\u00bb chez des paysans \u00e0 travers les \u00e9poques invoque la pr\u00e9sence<b> <\/b>\u00a0d\u2019un anti-cl\u00e9ricalisme tr\u00e8s puissant h\u00e9rit\u00e9 des qu\u00e9vaisiers. Cet anti-cl\u00e9ricalisme privant de \u00ab\u00a0<i>sacr\u00e9<\/i>\u00a0\u00bb les populations, une forme de messianisme de gauche s\u2019y substituerait (2).<\/p>\n<p>Une autre analyse, issue de l\u2019observation participative, me parait plus pertinente (3).\u00a0Pour avoir\u00a0habit\u00e9 quelques\u00a0d\u00e9cennies dans cette soci\u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0qu\u00e9vaisi\u00e8re\u00a0\u00bb du 20<sup>\u00e8me<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, il me semble avoir \u00e9t\u00e9 membre non pas d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui n\u2019aurait pas encore invent\u00e9 l\u2019accumulation, mais d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 con\u00e7ue pour qu\u2019elle n\u2019y apparaisse pas.\u00a0Il y a peu encore, il en co\u00fbtait cher \u00e0 celui qui manifestait ostensiblement sa richesse. \u00ab\u00a0Construisant palais et roulant carrosse\u00a0\u00bb, il n\u2019\u00e9tait jamais \u00e9lu, jamais associ\u00e9 aux prises de d\u00e9cisions collectives, priv\u00e9 m\u00eame de fr\u00e9quenter certains bistrots ou, \u00e0 tout le moins, de participer aux conversations de la majorit\u00e9. Plus encore, c\u2019est le moyen d\u2019obtention de la richesse qui \u00e9tait l\u2019objet de suspicions. (<i>Trop riche pour \u00eatre honn\u00eate\u00a0!<\/i>) Nul besoin d\u2019\u00e9dit ou d\u2019arr\u00eat\u00e9 pour cela, mais des usages adopt\u00e9s spontan\u00e9ment par un groupement humain depuis des si\u00e8cles et reconnus comme conditions\u00a0d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0bonne\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>D\u2019autres recherches\u00a0encore (4) montrent que jusqu\u2019en 1914 ces soci\u00e9t\u00e9s connaissent une croissance d\u00e9mographique faible et semblent alors avoir atteint, par une organisation interne tr\u00e8s pouss\u00e9e de l\u2019\u00e9conomie agro-pastorale,\u00a0une forme de \u00ab\u00a0climax\u00a0\u00bb o\u00f9 les diff\u00e9renciations \u00e9conomiques sont tr\u00e8s faibles. Peu ou pas, ici, de\u00a0ma\u00eetres, de valets, grands ou petits, de domestiques\u00a0; mais une population importante de journaliers et cultivateurs poss\u00e9dant leurs \u00ab\u00a0petites fermes\u00a0\u00bb &#8211; \u00ab<i>\u00a0les sols vraiment arables ne couvrant qu\u2019une superficie restreinte, il fallait bien que chacun dispos\u00e2t d\u2019un lot, qui ne pouvait \u00eatre que r\u00e9duit\u00a0<\/i>\u00bb (4)-\u00a0et libres, si n\u00e9cessaire, de louer leur force de travail \u00ab\u00a0o\u00f9 bon leur semble\u00a0\u00bb. Sur une partie importante du territoire, si les biens communs avaient formellement disparu, non sans opposition, depuis le milieu du 19<sup>\u00e8me<\/sup>, les animaux continuaient \u00e0 vaquer librement sans grande cl\u00f4ture.<\/p>\n<p>Cette appr\u00e9hension\u00a0des choses semble confort\u00e9e par de r\u00e9centes recherches sur la \u00ab\u00a0R\u00e9volution n\u00e9olithique\u00a0\u00bb.\u00a0Partie d\u2019Anatolie environ 7000 ans avant notre \u00e8re, la culture n\u00e9olithique est parvenue le long de la vall\u00e9e du Danube jusqu\u2019\u00e0 la fa\u00e7ade Atlantique, \u00e0 travers la vall\u00e9e du Rhin et le bassin de la Seine. Des soci\u00e9t\u00e9s, qualifi\u00e9es\u00a0de \u00ab\u00a0ruban\u00e9es\u00a0\u00bb d\u2019apr\u00e8s le d\u00e9cor en \u00ab\u00a0ruban\u00a0\u00bb de leur poterie, incarn\u00e8rent durant un mill\u00e9naire (-5500 \u00e0 -4500) la n\u00e9olithisation de l\u2019Europe temp\u00e9r\u00e9e qu\u2019ils furent les premiers agriculteurs \u00e0 avoir colonis\u00e9e. La r\u00e9ussite de ces Ruban\u00e9s, tant dans le mill\u00e9naire qui\u00a0fut le leur, que dans le large espace qui conserve leurs traces, est attribu\u00e9e \u00e0 \u00ab\u00a0<i>une structuration sociale \u00e9galitaire faisant jouer le potentiel de chacun <\/i>[qui]<i> constituait une garantie de r\u00e9ussite meilleure pour tous que ne l\u2019aurait fait une r\u00e9partition hi\u00e9rarchique\u00a0des savoirs et des qualit\u00e9s\u00a0<\/i>\u00bb (5)<\/p>\n<p>Laissons d\u2019autres talentueux\u00a0conteurs, voir dans la soci\u00e9t\u00e9 qu\u00e9vaisi\u00e8re l\u2019aboutissement extr\u00eame-ouest de cette expansion n\u00e9olithique\u00a0commenc\u00e9e 7000 ans plus t\u00f4t \u00e0 des milliers de kilom\u00e8tres de l\u00e0 et\u00a0voir ainsi dans ses h\u00e9ritiers contemporains des paysans du Danube. <i>Si non \u00e8 vero \u00e8 bene trovato<\/i>\u00a0!<\/p>\n<p>Mais, tout de m\u00eame, les questions que se\u00a0 posent les arch\u00e9ologues au sujet des Ruban\u00e9s sont les m\u00eames que celles que nous nous\u00a0 posons \u00e0 propos des Qu\u00e9vaisiers, et tenter d\u2019y r\u00e9pondre est un\u00a0exercice d\u2019une actualit\u00e9 br\u00fblante\u00a0:<\/p>\n<p><i>\u00ab\u00a0Au moyen de quelles r\u00e8gles sociales, repr\u00e9sentations collectives et normes culturelles, les diff\u00e9renciations ont-elles \u00e9t\u00e9, et si durablement, contenues et contraintes au b\u00e9n\u00e9fice du principe d\u2019\u00e9quivalence ou principe \u00e9galitaire\u00a0?\u00a0\u00bb<\/i> (5)<\/p>\n<p><i>\u00ab\u00a0Au moyen de quelles dynamiques les syst\u00e8mes sociaux \u00e9galitaires ont-ils n\u00e9anmoins donn\u00e9 \u00e0 leurs composantes \u00e9l\u00e9mentaires et aux individus une libert\u00e9 d\u2019agir suffisante pour permettre aux soci\u00e9t\u00e9s de devenir, et non pas seulement de se maintenir\u00a0?\u00a0\u00bb<\/i>(5)<\/p>\n<p>Dans la soci\u00e9t\u00e9 rurale des monts d\u2019Arr\u00e9e telle qu\u2019observ\u00e9e jusqu\u2019en 1914, les biens appartenant \u00e0 quelques uns ou in\u00e9galement r\u00e9partis devaient \u00eatre, et \u00e9taient, mis \u00e0 la disposition de tous. Nous y trouvions\u00a0les terres de la montagne\u00a0gard\u00e9es en \u00ab\u00a0commune p\u00e2ture\u00a0\u00bb, mais aussi certains b\u00e2timents (fours, granges \u00e0 fouler, aires \u00e0 battre),\u00a0quelques outils comme les grandes charrues et aussi l\u2019eau pour toutes ses utilisations (alimentation, \u00e9nergie, irrigation, abreuvement)<\/p>\n<p>Selon la th\u00e9orie \u00e9conomique lib\u00e9rale (6), cette soci\u00e9t\u00e9 peu hi\u00e9rarchis\u00e9e et attach\u00e9e \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 collective aurait du s\u2019effondrer du fait de la surexploitation des biens communs. Or nous \u00e9tions loin de cela en 1914, \u00e0 la veille de ce qui fut la r\u00e9elle cause de l\u2019effondrement\u00a0: la mobilisation brutale d\u2019une grande partie des forces de production par des \u00e9l\u00e9ments ext\u00e9rieurs.<\/p>\n<p>Hardin pr\u00e9tend que l\u2019acc\u00e8s libre et gratuit aux biens de production ne peut mener qu\u2019\u00e0 une trag\u00e9die puisque ce qui est gratuit ne pouvant \u00eatre pris en compte,\u00a0chacun est amen\u00e9 \u00e0 en n\u00e9gliger l\u2019entretien et \u00e0 le surexploiter. Or si l\u2019acc\u00e8s aux communs est\u00a0libre, il n\u2019est pas gratuit\u00a0: chacun sait tr\u00e8s\u00a0bien le prix qu\u2019il paye pour y acc\u00e9der. Bien que n\u2019\u00e9tant\u00a0pas inscriptible dans un bilan comptable ce co\u00fbt est parfaitement int\u00e9gr\u00e9 dans le calcul \u00e9conomique que fait chacun des acteurs d\u2019une telle communaut\u00e9. C\u2019est\u00a0la volont\u00e9 de s\u2019affranchir\u00a0de ce co\u00fbt qui entraine la trag\u00e9die.<\/p>\n<p>Les qu\u00e9vaisiers &#8211; et bien d\u2019autres &#8211; tenaient ensemble les deux piliers de la soci\u00e9t\u00e9\u00a0: des individus libres et \u00e9gaux d\u2019une part, et d\u2019autre part une organisation attentive des activit\u00e9s concr\u00e8tes\u00a0par lesquelles\u00a0les uns d\u00e9pendent\u00a0des autres et qui \u00e9tait garante de cette \u00e9galit\u00e9 et<b> aussi<\/b> de cette libert\u00e9.<\/p>\n<p>Pendant des si\u00e8cles la conviction collective que l\u2019\u00e9galit\u00e9 est meilleure pour tous s\u2019est transform\u00e9e en norme sociale. Nous voyons aussi\u00a0que les institutions dont les hommes se dotent et qui traduisent des rapports sociaux concrets, orientent tr\u00e8s durablement leurs comportements.<\/p>\n<p>Pourquoi appeler \u00ab\u00a0Utopie\u00a0\u00bb ce qui nous a d\u00e9j\u00e0 r\u00e9ussi\u00a0? Aurions-nous baiss\u00e9 les bras et accept\u00e9 la \u00ab\u00a0naturalisation\u00a0\u00bb de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 et de la comp\u00e9titivit\u00e9\u00a0; naturalisation qui est une caract\u00e9ristique des id\u00e9ologies \u00ab\u00a0f\u00e9roces\u00a0\u00bb ?<\/p>\n<p>___________________<\/p>\n<p>(1)\u00a0\u00a0 Un monde rural en Bretagne au XV<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle La qu\u00e9vaise. Jeanne Laurent. Ecole pratique des hautes \u00e9tudes, 1972.<\/p>\n<p>(2)\u00a0\u00a0 Campagnes rouges de Bretagne. Ronan Le Coadic. Skol vreizh, 1991.<\/p>\n<p>(3)\u00a0\u00a0 Paysans, parents, partisans dans les Monts d\u2019Arr\u00e9e. Patrick Le Guirriec. Editions Beltan, 1988.<\/p>\n<p>(4)\u00a0\u00a0 Une soci\u00e9t\u00e9 rurale dans la montagne d\u2019Arr\u00e9e au d\u00e9but du XX<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle. Jean LeCrann Universit\u00e9 de Bretagne Occidentale, 1970.<\/p>\n<p>(5)\u00a0\u00a0 Anick Coudart <i>in <\/i>La r\u00e9volution n\u00e9olithique dans le monde (sous la direction de Jean-Paul\u00a0Demoule) CNRS Editions, 2010.<\/p>\n<p>(6) \u00a0 The Tragedy of the Communs. Garett Hardin. Science, 1968<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Soit une terre des plus ingrates\u00a0: manque de chaleur et de lumi\u00e8re, forte pluviosit\u00e9, gel\u00e9es pr\u00e9coces et tardives, reliefs tourment\u00e9s, sols acides et maigres. Tout pour plaire. D\u2019autant plus qu\u2019\u00e0 quelques kilom\u00e8tres de l\u00e0, au nord comme au sud ou \u00e0 l\u2019ouest, les conditions\u00a0sont, sans conteste, plus favorables \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement\u00a0des hommes.\u00a0Par quels \u00e9tranges [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":38,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","footnotes":""},"categories":[1878],"tags":[],"class_list":["post-61887","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-agriculture-2"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/61887","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/38"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=61887"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/61887\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":61895,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/61887\/revisions\/61895"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=61887"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=61887"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=61887"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}