{"id":61944,"date":"2014-02-05T16:15:44","date_gmt":"2014-02-05T15:15:44","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=61944"},"modified":"2014-02-05T16:41:51","modified_gmt":"2014-02-05T15:41:51","slug":"jean-francois-gayraud-le-nouveau-capitalisme-criminel-preface-par-paul-jorion","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2014\/02\/05\/jean-francois-gayraud-le-nouveau-capitalisme-criminel-preface-par-paul-jorion\/","title":{"rendered":"<b>Jean-Fran\u00e7ois Gayraud : Le nouveau capitalisme criminel<\/b>, pr\u00e9face par Paul Jorion"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Gayraud.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Gayraud.png\" alt=\"Gayraud\" width=\"322\" height=\"480\" class=\"alignleft size-full wp-image-62041\" \/><\/a><\/p>\n<blockquote><p>En libraire le 6 f\u00e9vrier.<\/p><\/blockquote>\n<p>Pr\u00e9face de Paul Jorion<\/p>\n<p>Je reste personnellement convaincu que la cause majeure de la crise \u00e9conomique et financi\u00e8re actuelle r\u00e9side dans des structures d\u00e9fectueuses dont les vices sont exacerb\u00e9s comme le dit Lord Adair Turner par la repr\u00e9sentation fausse qu&rsquo;en offre la \u00ab science \u00bb \u00e9conomique ou, pour utiliser les termes plus charitables qu&rsquo;il emploie, par \u00ab les interpr\u00e9tations simplistes qui en sont donn\u00e9es et auxquelles une confiance exag\u00e9r\u00e9e est accord\u00e9e \u00bb (1). Il n&rsquo;en reste pas moins que le portrait d&rsquo;un monde financier gangren\u00e9 par la fraude que nous offre dans les pages qui viennent Jean-Fran\u00e7ois Gayraud est extr\u00eamement convaincant, constat tragique qu&rsquo;il compl\u00e8te par la th\u00e8se audacieuse d&rsquo;un comportement de nos \u00e9lites devenu mafieux, suite \u00e0 leur conversion au cynisme distill\u00e9 par les \u00e9coles de commerce les plus prestigieuses des deux rives de l&rsquo;Atlantique, et tr\u00e8s bient\u00f4t s\u00fbrement, pr\u00e9sentes partout \u00e0 la surface du globe. Gayraud me rejoint cependant sur la question des structures quand il examine in fine, le pouvoir de chantage qu&rsquo;exercent sur nous tous les \u00e9tablissements financiers trop gros pour que la soci\u00e9t\u00e9 dans son ensemble puisse ignorer le fait que leur chute entra\u00eenera le syst\u00e8me tout entier \u00e0 leur suite.<\/p>\n<p><!--more-->Il existe au c\u0153ur m\u00eame de nos soci\u00e9t\u00e9s ce que nous avons pudiquement qualifi\u00e9 de \u00ab maux n\u00e9cessaires \u00bb : des pratiques dont ni l&rsquo;autorisation pure et simple, ni la prohibition pure et simple ne sont envisageables : la drogue, la prostitution, le commerce des armes. Faute d&rsquo;avoir jamais su vraiment comment s&rsquo;y prendre \u00e0 leur sujet, nous pr\u00e9tendons leur livrer une guerre sans merci, mais sans vraiment y croire et dans le cas de figure le plus favorable, en refilant en r\u00e9alit\u00e9 la patate chaude \u00e0 la nation voisine, comme dans le cas des \u00c9tats-Unis et du Mexique, bien illustr\u00e9 par Gayraud.<\/p>\n<p>Comment g\u00e9rer ces \u00ab maux n\u00e9cessaires \u00bb ? Le choix est simple : soit abandonner le secteur tout entier \u00e0 des mafias qui s&rsquo;\u00e9rigent rapidement en rivales des pouvoirs officiels (quand elles ne les phagocytent pas enti\u00e8rement), soit \u00e9tablir un modus vivendi en assurant les chenaux par lesquels l&rsquo;argent sale retrouve au bout du compte son chemin vers le syst\u00e8me financier officiel, moyen aussi de maintenir une surveillance discr\u00e8te sur ce qui s&rsquo;y passe. Il faut alors, de temps \u00e0 autre, pincer une banque qui d\u00e9passe v\u00e9ritablement les bornes en la mati\u00e8re, quitte pour le public de s&rsquo;\u00e9tonner, comme dans le cas de la banque britannique HSBC, que les sanctions aient alors l&rsquo;air de pure forme.<\/p>\n<p>\u00a7<\/p>\n<p>Il est bien s\u00fbr impossible de dire absolument tout sur tout et, dans ses pr\u00e9c\u00e9dents ouvrages, Gayraud nous a d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent\u00e9 d&rsquo;autres facettes de ce dont il nous entretient \u00e0 nouveau aujourd&rsquo;hui dans <i>Le nouveau capitalisme criminel<\/i>. Quelle est alors la repr\u00e9sentativit\u00e9 des cas particuliers que l&rsquo;on trouve rapport\u00e9s dans le pr\u00e9sent livre ?<\/p>\n<p>Pensons d&rsquo;abord au cas de la BCCI, banque en trompe-l&rsquo;\u0153il des ann\u00e9es 1980, servant de fa\u00e7ade \u00e0 un ou \u00e0 plusieurs services secrets, dont la CIA, qui n&rsquo;apparut riche que parce qu&rsquo;on imaginait \u00e0 tort que de v\u00e9ritables riches lui faisaient v\u00e9ritablement confiance (alors qu&rsquo;ils se contentaient de lui pr\u00eater leur nom contre r\u00e9mun\u00e9ration), est-elle tomb\u00e9e au titre de seule pomme pourrie au sein du panier, ou bien la pourriture visible en son c\u0153ur quand elle s&rsquo;est \u00e9cras\u00e9e au sol est-elle celle qui se d\u00e9couvrirait semblablement dans chaque banque \u00e9ventr\u00e9e accidentellement ? C&rsquo;est Franco Modigliani, prix Nobel d&rsquo;\u00e9conomie en 1985, qui affirmait que toute banque apparemment en bonne sant\u00e9 est en permanence, dans certains de ses d\u00e9partements, une pyramide : une machine de Ponzi qui vit essentiellement sur la r\u00e9putation de la banque d&rsquo;\u00eatre honorable.<\/p>\n<p>S&rsquo;agit-il donc avec la BCCI d&rsquo;un cas isol\u00e9 ? ou bien s&rsquo;agit-il en r\u00e9alit\u00e9 d&rsquo;un cas typique qui n&rsquo;a d\u00fb qu&rsquo;\u00e0 la malchance de faire un jour l&rsquo;actualit\u00e9 ? Question extr\u00eamement difficile \u00e0 trancher ! De m\u00eame pour le Japon, nation semi-bureaucratique, semi-mafieuse, ayant pass\u00e9 un compromis avec ses Yakuza pour de multiples t\u00e2ches dont on imagine mal que s&rsquo;en acquitteraient des gens comme il faut, tel le recouvrement des dettes ou l&rsquo;intimidation des petits porteurs dans les assembl\u00e9es d&rsquo;actionnaires.<\/p>\n<p>Le Japon est-il l&rsquo;exception qui confirme la r\u00e8gle ou bien une illustration convaincante de la r\u00e8gle elle-m\u00eame ? Si la seconde branche de l&rsquo;alternative est la bonne, esp\u00e8re-t-on vraiment pouvoir faire fonctionner dans ce pays des centrales nucl\u00e9aires dont &#8211; nul ne l&rsquo;ignore &#8211; le fonctionnement exige une s\u00fbret\u00e9 absolue dans tous ses d\u00e9tails et \u00e0 toutes les \u00e9tapes du processus ? Qu&rsquo;en est-il si chacune des parties prenantes s&rsquo;est acquitt\u00e9e de sa t\u00e2che en op\u00e9rant des raccourcis ou en faisant des \u00e9conomies de bouts de chandelle en rempla\u00e7ant la bonne qualit\u00e9 fiable par de la camelote ? Et quand survient la catastrophe, ce sont les Yakuza qui assembleront une arm\u00e9e\u00a0 d&rsquo;asservis pour dette trop contents de se refaire un peu sur le plan financier &#8211; sinon sur celui de la sant\u00e9 &#8211; pour aller assurer dans des conditions rocambolesques le d\u00e9mant\u00e8lement et la d\u00e9contamination des centrales \u00e9ventr\u00e9es. Et si le Japon n&rsquo;est nullement exceptionnel, ni sous ce rapport, ni sous un autre, qu&rsquo;en est-il de la s\u00e9curit\u00e9 du nucl\u00e9aire civil \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de la plan\u00e8te ?<\/p>\n<p>Que le Japon soit la r\u00e8gle plut\u00f4t que l&rsquo;exception dans les accommodements avec le ciel et autres libert\u00e9s prises avec les grands principes, se confirme quand on constate le m\u00eame genre d&rsquo;errements dans d&rsquo;autres pays. Ainsi, aux \u00c9tats-Unis, o\u00f9 la banque britannique HSBC se voit pratiquement exon\u00e9r\u00e9e alors qu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 prise la main dans le sac d&rsquo;un blanchiment massif d&rsquo;argent sale, parce que la punir pour ses turpitudes, ce serait, selon les dires d&rsquo;\u00c9ric Holder, l&rsquo;Attorney G\u00e9n\u00e9ral, l&rsquo;\u00e9quivalent de notre ministre de la justice : \u00ab mauvais pour l&rsquo;\u00e9conomie am\u00e9ricaine et peut-\u00eatre m\u00eame pour l&rsquo;\u00e9conomie internationale \u00bb.<\/p>\n<p>Comme Holder le laissa entendre, dans le monde d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, les \u00e9tablissements financiers \u00ab Too Big to Fail \u00bb, trop gros pour que leur chute n&rsquo;entra\u00eene pas celle du syst\u00e8me financier tout entier \u00e0 leur suite, sont aussi \u00ab Too Big to Jail \u00bb : trop gros pour pouvoir \u00eatre poursuivis en justice, c&rsquo;est-\u00e0-dire exhauss\u00e9s de facto au-dessus des lois. Y a-t-il l\u00e0 cependant rien de bien neuf ? N&rsquo;est-ce pas M. de La Fontaine qui \u00e9crivait dans la seconde moiti\u00e9 du XVII\u00e8me si\u00e8cle d\u00e9j\u00e0 : \u00ab Selon que vous serez puissant ou mis\u00e9rable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir \u00bb. Ou bien ne s&rsquo;agit-il l\u00e0 que du fonctionnement effectif de nos institutions, soudain apparu lisible en surface du fait de la crise mais par ailleurs nullement exceptionnel ?<\/p>\n<p>\u00a7<\/p>\n<p>La question que pose <i>Le nouveau capitalisme criminel<\/i> est de savoir dans quel monde nous vivons v\u00e9ritablement, par del\u00e0 les apparences de d\u00e9mocratie, le r\u00e9gime initialement choisi par nous et qui recueille toujours nos suffrages. La d\u00e9mocratie existe-t-elle encore et s&rsquo;il semble que oui, cette apparence n&rsquo;est-elle pas trompeuse : n&rsquo;est-elle pas seulement le fruit d&rsquo;un d\u00e9cor habilement peint en trompe-l&rsquo;\u0153il ? R\u00e9pond tr\u00e8s cr\u00fbment \u00e0 cette question, un article fameux d&rsquo;une \u00e9quipe de l&rsquo;Institut polytechnique de Zurich compos\u00e9e de Stefania Vitali, James B. Glattfelder, et Stefano Battiston (2), article publi\u00e9 en 2011, consacr\u00e9 au r\u00e9seau de contr\u00f4le des firmes mondiales, sur lequel mon blog fut le premier \u00e0 attirer l&rsquo;attention dans le monde francophone (Gayraud rappelle que <i>Le Monde<\/i> seul en parlera dans la presse ayant pignon sur rue, en novembre de cette ann\u00e9e l\u00e0, soit deux mois apr\u00e8s le d\u00e9bat qui avait eu lieu sur mon blog). Il est mis en \u00e9vidence dans cet article qu&rsquo;un petit groupe de 147 firmes contr\u00f4le 40 % de la finance et de l&rsquo;\u00e9conomie mondiales ; le nombre monte \u00e0 737 si l&rsquo;on veut atteindre les 80 %.<\/p>\n<p>Si le groupe de Zurich analysa pour la premi\u00e8re fois les donn\u00e9es susceptibles de faire appara\u00eetre une telle concentration, la question se pose de savoir depuis combien de temps il en est ainsi ? Comme Gayraud le rappelle, on \u00e9voque traditionnellement en France les 200 familles : les 200 principaux actionnaires de la Banque de France qui, jusqu&rsquo;en 1936, constituaient son assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale, dont \u00c9douard Daladier, Pr\u00e9sident du Conseil, disait en 1934 : \u00ab Deux cents familles sont ma\u00eetresses de l&rsquo;\u00e9conomie fran\u00e7aise et, en fait, de la politique fran\u00e7aise. Ce sont des forces qu&rsquo;un \u00c9tat d\u00e9mocratique ne devrait pas tol\u00e9rer, que Richelieu n&rsquo;e\u00fbt pas tol\u00e9r\u00e9es dans le royaume de France. L&rsquo;influence des deux cents familles p\u00e8se sur le syst\u00e8me fiscal, sur les transports, sur le cr\u00e9dit. Les deux cents familles placent au pouvoir leurs d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s. Elles interviennent sur l&rsquo;opinion publique, car elles contr\u00f4lent la presse. \u00bb Mais, comme le soulignent les auteurs de l&rsquo;\u00e9tude zurichoise, avec la concentration vient aussi la fragilit\u00e9 : l&rsquo;imbrication des contr\u00f4les mutuels facilite les effets de contagion, comme le mit en \u00e9vidence l&rsquo;effondrement financier auquel on assista au cours de la troisi\u00e8me semaine du mois de septembre 2008 durant laquelle l&rsquo;\u00e9quivalent de mille milliards de dollars (750 milliards d&rsquo;euros) durent \u00eatre inject\u00e9s dans le syst\u00e8me financier pour emp\u00eacher sa paralysie totale.<\/p>\n<p>Quand l&rsquo;\u0153il d\u00e9c\u00e8le l&rsquo;illusion, comme c&rsquo;est le cas aujourd&rsquo;hui, la forteresse inexpugnable du capitalisme, min\u00e9e par les in\u00e9galit\u00e9s criantes dans le partage de la richesse et par la sp\u00e9culation, appara\u00eet en pleine lumi\u00e8re comme le ch\u00e2teau de cartes qu&rsquo;elle est en r\u00e9alit\u00e9. La panique s&rsquo;installe alors et chacun court, accompagn\u00e9 des siens, vers les canots de sauvetage ou vers les radeaux qui sont \u00e0 sa port\u00e9e : qui, s&rsquo;il a fait partie des b\u00e9n\u00e9ficiaires de l&rsquo;illusion, en achetant une \u00eele en Micron\u00e9sie et en la transformant en fortin, qui, s&rsquo;il a fait partie des dupes, en achetant des pi\u00e8ces d&rsquo;or et une arme \u00e0 feu pour se prot\u00e9ger de la convoitise d&rsquo;autres mis\u00e9rables comme lui.<\/p>\n<p>Les exemples r\u00e9cents abondent o\u00f9 le grincement devenu trop strident des poulies en coulisse, l&rsquo;effondrement de l&rsquo;un des d\u00e9cors en carton-pl\u00e2tre de qualit\u00e9 trop m\u00e9diocre, d\u00e9truit l&rsquo;illusion pour un public pourtant tout dispos\u00e9 \u00e0 avaler de nouvelles couleuvres, \u00e0 prendre de nouvelles vessies pour de nouvelles lanternes. Appara\u00eet ainsi aux yeux de tous la collusion des autorit\u00e9s et des \u00e9tablissements financiers, enfreignant d&rsquo;un commun accord les principes de saine gestion pour sauver in extremis un syst\u00e8me enti\u00e8rement d\u00e9r\u00e9gl\u00e9.<\/p>\n<p>C&rsquo;est \u00e0 quoi l&rsquo;on assista par exemple en 2008 au Royaume-Uni quand les autorit\u00e9s contact\u00e8rent discr\u00e8tement les banques pour leur enjoindre &#8211; sur un ton allusif &#8211; de sous-\u00e9valuer les taux LIBOR exig\u00e9s d&rsquo;elles par leurs cons\u0153urs, pour tenter de berner le march\u00e9 des capitaux quant au niveau d&rsquo;insolvabilit\u00e9 globale atteint en r\u00e9alit\u00e9. Quand le num\u00e9ro deux de la banque d&rsquo;Angleterre, Paul Tucker, fron\u00e7ant les sourcils comme dans un film muet de la bonne \u00e9poque, se tournera quatre ans plus tard vers la Barclays, l&rsquo;une des banques qui avait contrevenu aux r\u00e8gles selon les instructions qu&rsquo;il lui enjoignait, pour faire croire qu&rsquo;un semblant d&rsquo;ordre \u00e9tait maintenant r\u00e9tabli, la Barclays, en la personne de Jerry del Missier, son Chief Operating Officer, vendra la m\u00e8che ; les ficelles entrem\u00eal\u00e9es des deux marionnettes seront pleinement visibles quand celles-ci s&rsquo;entra\u00eeneront mutuellement dans leur chute.<\/p>\n<p>L&rsquo;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral n&rsquo;est plus aujourd&rsquo;hui garanti parce que les principes sont respect\u00e9s, mais plus pragmatiquement parce que tout est fait pour \u00e9viter que le syst\u00e8me financier ne tombe en panne, quels que soient les effets de miroir, les brumes artificielles et les hocus pocus qu&rsquo;il faille mobiliser pour maintenir les apparences, et quelles que soient les exon\u00e9rations r\u00e9trospectives des financiers coupables des pires exc\u00e8s. Les Fran\u00e7ais et les Belges conserveront un souvenir cuisant des exactions des dirigeants de la banque Dexia que la fi\u00e8vre de l&rsquo;or avait rendus fous, escroqueries sur lesquelles la raison d&rsquo;\u00c9tat exige que l&rsquo;on fasse maintenant une croix.<\/p>\n<p>\u00a7<\/p>\n<p>Aussi familier que tout ceci devienne, il faudrait encore pour que cela change, que quelqu&rsquo;un ait \u00e0 s&rsquo;en plaindre. Or qu&rsquo;importe que le <i>High Frequency Trading<\/i> ait permis aux gouvernements de manipuler les cours de la Bourse \u00e0 la hausse, puisque cela fait croire, dans une proph\u00e9tie auto-r\u00e9alisatrice, que l&rsquo;\u00e9conomie recouvre la sant\u00e9 et chacun s&rsquo;en r\u00e9jouit, les non-dupes au m\u00eame titre que les dupes. Or qu&rsquo;importe que les niveaux de taux du LIBOR soient manipul\u00e9s \u00e0 la baisse, dans un effort conjoint de ceux qui devraient faire respecter l&rsquo;ordre et de ceux qui ont fait profession de le contourner, puisque ce sont ces taux artificiellement bas que l&rsquo;on exige aussi des particuliers sur leurs emprunts et que la fraude les favorise donc \u00e9galement.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9pargne des m\u00e9nages am\u00e9ricains de la classe moyenne est traditionnellement compos\u00e9e d&rsquo;environ 40 % d&rsquo;actions de soci\u00e9t\u00e9s et de 60 % de fortune captive dans les murs du logement. Quand la bulle de la Bourse s&rsquo;effondra en 2000, et que la part actions de l&rsquo;\u00e9pargne se d\u00e9gonfla, le gouvernement am\u00e9ricain encouragea une bulle sur l&rsquo;autre versant : celui de l&rsquo;immobilier r\u00e9sidentiel. Quand vint le tour pour ce dernier de s&rsquo;effondrer en 2007, le m\u00eame gouvernement encouragea une nouvelle bulle boursi\u00e8re, fermant pudiquement les yeux sur les manipulations \u00e0 la hausse &#8211; s&rsquo;il devait \u00eatre prouv\u00e9 qu&rsquo;il n&rsquo;en \u00e9tait pas en r\u00e9alit\u00e9 le v\u00e9ritable commanditaire. Mais qui dans la classe moyenne s&rsquo;en offusquerait au nom de principes aussi peu pertinents en la circonstance que la morale ou l&rsquo;honn\u00eatet\u00e9, puisque l&rsquo;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral est que le patrimoine se refasse une sant\u00e9 ?<\/p>\n<p>\u00a7<\/p>\n<p>La pr\u00e9tention s\u00e9culaire de la finance \u00e0 l&rsquo;extraterritorialit\u00e9 de son domaine par rapport \u00e0 la morale semble avoir triomph\u00e9. La \u00ab rationalit\u00e9 \u00bb suppos\u00e9e de l&rsquo;<i>homo oeconomicus<\/i> transcende les cat\u00e9gories \u00e9thiques. Souvenons-nous tout de m\u00eame qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit nullement de rationalit\u00e9 au sens o\u00f9 on l&rsquo;entend g\u00e9n\u00e9ralement mais, comme l&rsquo;\u00e9crit tr\u00e8s bien Gayraud, d&rsquo;un simple \u00ab comportement carnassier \u00bb. Le semblant triomphe sous toutes ses formes : la finance n&rsquo;est plus qu&rsquo;un immense village Potemkine, les clients les plus importants de Madoff \u00e9taient au courant de la supercherie et se taisaient, les nouvelles r\u00e8gles comptables permettent aux dirigeants des entreprises de piller la richesse de celles-ci selon leur bon vouloir, le <i>High Frequency Trading<\/i> l\u00e9gitime le piratage des march\u00e9s boursiers par des <i>hackers, <\/i>mais qu&rsquo;importe puisque chacun s&rsquo;y retrouve !<\/p>\n<p>Que la machine financi\u00e8re parvienne encore \u00e0 fonctionner malgr\u00e9 le d\u00e9labrement avanc\u00e9 qu&rsquo;on lui constate met en lumi\u00e8re une v\u00e9rit\u00e9 que les gens en place s&rsquo;accordent \u00e0 masquer : que la cr\u00e9ation de richesses \u00e0 cess\u00e9 d&rsquo;exiger du travail humain. S&rsquo;acquittent d\u00e9sormais de toutes les t\u00e2ches, les robots qui ont envahi les usines, les \u00ab algos \u00bb qui passent leurs ordres sur les march\u00e9s au comptant et \u00e0 terme &#8211; plusieurs milliers de ces ordres \u00e0 la seconde, ainsi que les logiciels qui remplacent inexorablement les braves gens qui s&rsquo;imaginent encore irrempla\u00e7ables parce que, plut\u00f4t que leurs bras, c&rsquo;est leur cerveau qu&rsquo;ils emploient.<\/p>\n<p>Les \u00ab gains de productivit\u00e9 \u00bb, la richesse cr\u00e9\u00e9e par le travail de machines qui n&rsquo;exigent pas d&rsquo;\u00eatre r\u00e9mun\u00e9r\u00e9es parce que le couvert et le coucher leur sont assur\u00e9s, sont en effet redistribu\u00e9s entre d&rsquo;une part, dividendes et versements d&rsquo;int\u00e9r\u00eats qui vont aux d\u00e9tenteurs du capital : les \u00ab capitalistes \u00bb \u00e0 proprement parler et, d&rsquo;autre part, les salaires et bonus d\u00e9multipli\u00e9s qui vont aux \u00ab entrepreneurs \u00bb : industriels ou chefs d&rsquo;entreprise. Si l&rsquo;on veut qu&rsquo;il en soit autrement, il faudra que l&rsquo;exigent ceux qui travaillaient \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 existait encore de l&#8217;emploi, parce que la logique des choses d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, quant \u00e0 elle, \u00e0 cess\u00e9 de l&rsquo;exiger.<\/p>\n<p>\u00a7<\/p>\n<p>Terminons sur une note personnelle : tout ceci, \u00e0 l&rsquo;\u00e9crire, fait sens parce qu&rsquo;il rejoint le parcours d&rsquo;une vie.<\/p>\n<p>Plusieurs mois avant que je ne d\u00e9couvre l&rsquo;anthropologie et la sociologie qui deviendraient mes disciplines, je m&rsquo;\u00e9tais inscrit au d\u00e9part dans une \u00e9cole de commerce. Apr\u00e8s quelques jours de cours seulement, c&rsquo;est un clin d&rsquo;\u0153il adress\u00e9 \u00e0 l&rsquo;amphith\u00e9\u00e2tre bond\u00e9 par le professeur de comptabilit\u00e9 qui m&rsquo;en chassa. Ayant d\u00e9crit dans une premi\u00e8re colonne l&rsquo;op\u00e9ration pass\u00e9e, il avait mis sur le tableau dans une seconde colonne sa transposition comptable maquill\u00e9e, avant d&rsquo;adresser un clin d&rsquo;\u0153il appuy\u00e9 \u00e0 son auditoire. Bien des \u00e9tudiants pr\u00e9sents avaient d\u00fb en conclure aussit\u00f4t qu&rsquo;ils \u00e9taient exactement l\u00e0 o\u00f9 ils souhaitaient \u00eatre.<\/p>\n<p>Je m&rsquo;inscrivis \u00e0 la place en facult\u00e9 de sciences \u00e9conomiques. C&rsquo;est un autre sentiment qui me chassa de ce deuxi\u00e8me endroit. Je me pr\u00e9parais durant mon adolescence \u00e0 devenir \u00ab savant \u00bb, chimiste ou biologiste. Aussit\u00f4t que les premi\u00e8res \u00e9quations de \u00ab science \u00bb \u00e9conomique furent inscrites au tableau noir, le sentiment d&rsquo;une imposture s&rsquo;imposa \u00e0 moi : si ce qui m&rsquo;\u00e9tait montr\u00e9 l\u00e0 pr\u00e9sentait bien les signes ext\u00e9rieurs de la scientificit\u00e9, il ne s&rsquo;agissait pourtant sans aucun doute possible que d&rsquo;une sinistre mise en sc\u00e8ne. Dix ans plus tard je commen\u00e7ais d&rsquo;en apporter les preuves.<\/p>\n<p>Les dix-huit ann\u00e9es que je passerais ensuite dans le milieu bancaire me r\u00e9v\u00e9leraient encore autre chose : la tol\u00e9rance \u00e0 la fraude exig\u00e9e de ceux qui aspirent \u00e0 crever le plafond de verre qui s\u00e9pare les techniciens de la finance des dirigeants des \u00e9tablissements bancaires. Ce cynisme du \u00ab pas vu, pas pris \u00bb y porte un nom en langage cod\u00e9 : on l&rsquo;appelle dans les hautes sph\u00e8res, \u00ab esprit d&rsquo;\u00e9quipe \u00bb. Et c&rsquo;est l&rsquo;esprit d&rsquo;\u00e9quipe con\u00e7u de cette mani\u00e8re qui s&rsquo;inculque dans les \u00e9coles de commerce. C&rsquo;est au sein de celles-ci \u00e9galement que, comme \u00e0 su le d\u00e9montrer Donald MacKenzie (3), on apprend \u00e0 ignorer le d\u00e9menti par les faits, la r\u00e9v\u00e9rence manifest\u00e9e envers les mod\u00e8les qui \u00ab conviennent \u00bb aux milieux financiers ayant \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de leurs murs et sur leurs bancs, acquis priorit\u00e9 sur tout autre type de consid\u00e9ration. Nous en payons l\u00e0 aussi aujourd&rsquo;hui les cons\u00e9quences.<\/p>\n<p>==================<\/p>\n<p>(1) \u00ab \u2026 there is also a strong belief, which I share, that bad economics \u2013 or rather over-simplistic and overconfident economics \u2013 helped create the crisis \u00bb, dans \u00ab Economics, conventional wisdom and public policy \u00bb, par Adair Turner, Institute for New Economic Thinking Inaugural Conference, Cambridge, avril 2010<\/p>\n<p>http:\/\/www.findthatpdf.com\/search-73415841-hPDF\/download-documents-inet-turner-cambridge-20100409.pdf.htm<\/p>\n<p>(2) Stefania Vitali, James B. Glattfelder, et Stefano Battiston, \u00ab The network of global corporate control \u00bb, arXiv:1107.5728v1 [q-fin.GN] 28 Jul 2011<\/p>\n<p>(3) Donald MacKenzie, <i>An Engine, not a Camera. How Financial Models Shape Markets<\/i><i>, <\/i>Boston : MIT Press 2006<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Gayraud.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Gayraud.png\" alt=\"Gayraud\" width=\"322\" height=\"480\" class=\"alignleft size-full wp-image-62041\" \/><\/a><\/p>\n<blockquote>\n<p>En libraire le 6 f\u00e9vrier.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pr\u00e9face de Paul Jorion<\/p>\n<p>Je reste personnellement convaincu que la cause majeure de la crise \u00e9conomique et financi\u00e8re actuelle r\u00e9side dans des structures d\u00e9fectueuses dont les vices sont exacerb\u00e9s comme le dit Lord Adair Turner par la repr\u00e9sentation fausse qu&rsquo;en [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[2597,276,18,4],"tags":[84,2702],"class_list":["post-61944","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-democratie-2","category-droit","category-monde-financier","category-sociologie","tag-fraude","tag-jean-francois-gayraud"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/61944","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=61944"}],"version-history":[{"count":12,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/61944\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":62051,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/61944\/revisions\/62051"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=61944"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=61944"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=61944"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}