{"id":62375,"date":"2014-02-17T16:51:59","date_gmt":"2014-02-17T15:51:59","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=62375"},"modified":"2014-02-17T16:51:59","modified_gmt":"2014-02-17T15:51:59","slug":"projet-darticle-pour-lencyclopedie-au-xxieme-siecle-profit-par-michel-leis","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2014\/02\/17\/projet-darticle-pour-lencyclopedie-au-xxieme-siecle-profit-par-michel-leis\/","title":{"rendered":"<b>PROJET D&rsquo;ARTICLE POUR \u00ab\u00a0L&rsquo;ENCYCLOP\u00c9DIE AU XXI<sup>\u00e8me<\/sup> SI\u00c8CLE\u00a0\u00bb &#8211; Profit<\/b>, par Michel Leis"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p>Voil\u00e0 un mot \u00e0 tiroir, un mot que l\u2019on entend tous les jours, son apparente limpidit\u00e9 le met \u00e0 l\u2019abri de tout soup\u00e7on, mais certainement pas de la critique. Hors de la sph\u00e8re \u00e9conomique, un profit est un avantage que l\u2019on peut tirer d\u2019une situation quelconque, on profite d\u2019une opportunit\u00e9, de la d\u00e9faillance de son adversaire. Par extension, on parle du profit des entreprises qui serait l\u2019avantage mon\u00e9taire tir\u00e9 de leur exploitation, mais il existe une ambigu\u00eft\u00e9 fondamentale\u00a0: en France, le profit n\u2019existe pas en tant que tel dans la comptabilit\u00e9. Il y a des soldes interm\u00e9diaires de gestion, un r\u00e9sultat net, mais nulle trace d\u2019une ligne \u00ab\u00a0profits\u00a0\u00bb. Cette ambigu\u00eft\u00e9 autorise la circulation de d\u00e9finitions et de concepts de nature diff\u00e9rente. Pour certains, le profit est la r\u00e9mun\u00e9ration du capital engag\u00e9 dans l\u2019entreprise, d\u2019aucuns \u00e9voquent le profit \u00e9conomique, qui prend en compte la r\u00e9mun\u00e9ration dont aurait b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 le capital s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 plac\u00e9 sur un compte \u00e0 terme ou tout autre produit financier. Le profit est fuyant, il s\u2019\u00e9vapore dans des paradis fiscaux, il est insuffisant, la faute aux charges qui accablent les entreprises, bien s\u00fbr. Profits records nous annonce-t-on, hausse du dividende vers\u00e9 par action, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes capitalistes. Ah non, il para\u00eet que nos entreprises ne sont pas comp\u00e9titives, que leurs performances ne sont pas \u00e0 la hauteur de leurs concurrentes.<\/p>\n<p><!--more-->Cette ambigu\u00eft\u00e9 n\u2019existe pas dans les pays anglo-saxons\u00a0: le profit est bien le r\u00e9sultat de l\u2019entreprise, il se retrouve agr\u00e9g\u00e9 \u00e0 d\u2019autres mots pour constituer les soldes interm\u00e9diaires de gestion \u00e0 la d\u00e9finition pr\u00e9cise\u00a0: \u00ab\u00a0gross profit\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0operating profit\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Net profit before tax\u00a0\u00bb. Pourtant cette pr\u00e9cision n\u2019emp\u00eache pas un certain flou, la cr\u00e9ation d\u2019un surplus au travers d\u2019une activit\u00e9 organis\u00e9e et son appropriation par les d\u00e9tenteurs de capitaux prend des formes diverses et pas seulement mon\u00e9taires. M\u00eame si la d\u00e9finition est pr\u00e9cise et la comptabilit\u00e9 se doit d\u2019\u00eatre sinc\u00e8re (mais aupr\u00e8s de qui\u00a0?), le r\u00e9sultat refl\u00e8te-t-il fid\u00e8lement l\u2019ensemble du surplus g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par l\u2019entreprise et la mani\u00e8re dont il se r\u00e9partit ?<\/p>\n<p>Si on se place sous l\u2019angle du processus de cr\u00e9ation du profit, alors l\u2019analyse devient beaucoup plus limpide. Le point de d\u00e9part est la cr\u00e9ation d\u2019un surplus dans une activit\u00e9 organis\u00e9e, condition indispensable, mais pas suffisante\u00a0: si dans cette organisation, cet exc\u00e9dent se r\u00e9partit \u00e9quitablement entre tous ses membres, on ne peut parler de profit, aucun des individus n\u2019obtient un avantage particulier.\u00a0La substance m\u00eame du profit, c\u2019est le partage in\u00e9gal. Voil\u00e0 enfin notre d\u00e9finition\u00a0qui se pr\u00e9cise : le profit est la r\u00e9partition in\u00e9gale de l\u2019exc\u00e9dent d\u00e9gag\u00e9 par une activit\u00e9 organis\u00e9e \u00e0 cette fin. La cr\u00e9ation de l\u2019exc\u00e9dent et les m\u00e9canismes de sa r\u00e9partition sont donc indissociables\u00a0et reposent sur quelques r\u00e8gles que l\u2019on peut r\u00e9sumer simplement\u00a0: le profit na\u00eet de la division du travail, d\u2019une forme \u00e9largie de discontinuit\u00e9, et enfin des rapports de force au sens le plus large de cette expression. En particulier, les rapports de forces sont \u00e0 la fois l\u2019un des d\u00e9terminants principaux du niveau du surplus et de la ligne de partage entre travail et capital.<\/p>\n<p>L\u2019organisation du travail permet \u00e0 un groupe de produire plus que ce qui aurait \u00e9t\u00e9 produit par chacun de ses membres pris isol\u00e9ment. Quand la production permet d\u2019aller au-del\u00e0 de la satisfaction des besoins n\u00e9cessaires \u00e0 la survie de chacun des individus, alors se cr\u00e9e le surplus et se pose le probl\u00e8me du partage. La discontinuit\u00e9 est une autre source de profit, qu\u2019elle soit g\u00e9ographique, sociale ou temporelle comme dans les op\u00e9rations de cr\u00e9dit. M\u00eame quand elle n\u2019existe pas naturellement, la qu\u00eate du profit cherche \u00e0 fragmenter ce qui est continu, comme dans le trading \u00e0 haute fr\u00e9quence. Si l\u2019on remonte \u00e0 des temps plus anciens, la discontinuit\u00e9 g\u00e9ographique permettait d\u2019\u00e9tablir un circuit commercial extr\u00eamement profitable entre deux soci\u00e9t\u00e9s qui n\u2019attribuaient pas la m\u00eame valeur \u00e0 certains objets. La discontinuit\u00e9 sociale ou fiscale dans un espace g\u00e9ographique qui pratique la libre circulation des biens et des marchandises permet d\u2019accro\u00eetre fortement le profit \u00e0 d\u00e9faut d\u2019en \u00eatre la source.<\/p>\n<p>La richesse joue un r\u00f4le central et paradoxal dans la cr\u00e9ation du profit. Elle donne les moyens n\u00e9cessaires \u00e0 sa fabrication, mais elle repose sur l\u2019accumulation de profits ant\u00e9rieurs. On int\u00e8gre ici deux dimensions indissociables l\u2019une de l\u2019autre, le temps et la stratification de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>La capacit\u00e9 \u00e0 entretenir dans le temps un rapport de force favorable et \u00e0 maintenir un partage in\u00e9quitable est une condition indispensable \u00e0 l\u2019accumulation. Pour peu qu\u2019une partie des fonds accumul\u00e9s soit en partie r\u00e9investie dans l\u2019outil de production, alors peut se construire une division du travail plus complexe reposant sur des outils de plus en plus sophistiqu\u00e9s. Dans la comp\u00e9tition entre entit\u00e9s \u00e9conomique, l\u2019accumulation permet aussi de racheter les entreprises concurrentes pour tendre vers cet id\u00e9al capitaliste que sont les situations de monopoles (au pire d\u2019oligopoles). Enfin elle donne les moyens d\u2019exploiter les discontinuit\u00e9s qui ont souvent des barri\u00e8res \u00e0 l\u2019entr\u00e9e importantes\u00a0: co\u00fbt du voyage et des transports, capitaux n\u00e9cessaires aux op\u00e9rations de cr\u00e9dit\u2026<\/p>\n<p>La stratification de la soci\u00e9t\u00e9 repose sur la transmission et la capacit\u00e9 \u00e0 faire perdurer les rapports de force au b\u00e9n\u00e9fice de ce groupe r\u00e9duit d\u2019individus. La reconnaissance de la propri\u00e9t\u00e9, l\u2019h\u00e9ritage, la comptabilit\u00e9, la fiscalit\u00e9 font partie des \u00e9l\u00e9ments de base que l\u2019\u00c9tat a progressivement inscrits dans son droit national. Elle suppose qu\u2019il existe une proximit\u00e9 entre les b\u00e9n\u00e9ficiaires de cette situation et les instances de pouvoir. Au cours du haut Moyen \u00c2ge, il y a superposition presque totale entre le pouvoir (temporel ou religieux) et la richesse, surtout dans un monde o\u00f9 celle-ci repose essentiellement sur la terre. La transmission du titre nobiliaire ou d\u2019un privil\u00e8ge quelconque est le plus souvent attach\u00e9e \u00e0 un titre de propri\u00e9t\u00e9, c\u2019est donc un enjeu essentiel. Le fait que la richesse s\u2019affranchisse progressivement de la terre par le d\u00e9veloppement de l\u2019artisanat et du commerce dissocie peu \u00e0 peu ces deux aspects et conduit \u00e0 une remise en cause du pouvoir fond\u00e9e sur la transmission des titres. Le basculement vers des instances d\u00e9mocratiques donne son autonomie \u00e0 une classe politique qui ent\u00e9rine pourtant les conditions d\u2019un partage in\u00e9quitable, en particulier quand l\u2019exc\u00e9dent s\u2019accro\u00eet dans des proportions importantes avec la r\u00e9volution industrielle. La reconnaissance de la stratification de la soci\u00e9t\u00e9 par le monde politique n\u2019est pas en soi une surprise. Dans les deux cas, il y a la reconnaissance d\u2019une hi\u00e9rarchie, la compr\u00e9hension et l\u2019int\u00e9gration des codes sociaux propres aux \u00e9lites.<\/p>\n<p>Cette proximit\u00e9 reste un enjeu majeur. Au-del\u00e0 des garanties de base apport\u00e9es par l\u2019\u00c9tat, l\u2019ensemble des r\u00e8gles sociales et fiscales cr\u00e9e un contexte favorable ou non \u00e0 la formation du profit. Il est donc n\u00e9cessaire d\u2019entretenir et de renforcer cette proximit\u00e9 pour influencer ce contexte g\u00e9n\u00e9ral. De ce point de vue la conjonction dans un court laps de temps de la chute de l\u2019URSS et de la crise aura \u00e9t\u00e9 une b\u00e9n\u00e9diction pour cette \u00e9lite. La conversion de l\u2019ensemble des partis de pouvoir dans le monde \u00e0 un mod\u00e8le gestionnaire qui accorde la primaut\u00e9 \u00e0 la bonne sant\u00e9 \u00e9conomique des entreprises revient \u00e0 renforcer le mod\u00e8le de r\u00e9partition in\u00e9galitaire des surplus li\u00e9s \u00e0 l\u2019exploitation des entreprises. Les rapports de forces vis-\u00e0-vis du monde politique se sont renforc\u00e9s, mais d\u2019autres \u00e9l\u00e9ments ont jou\u00e9 dans la mutation qui a commenc\u00e9 \u00e0 la fin des Trente Glorieuses.<\/p>\n<p>Dans la sp\u00e9cialisation croissante du travail, le travailleur qui produit un bien dont il n\u2019a peut-\u00eatre pas l\u2019usage et qui par ailleurs ne peut pas d\u00e9gager de temps pour assurer son autosubsistance a besoin de son salaire pour assurer sa survie. Il est donc en situation de d\u00e9pendance, ce qui am\u00e9liore d\u2019autant le rapport de forces en faveur de l\u2019employeur. Le d\u00e9veloppement de la norme de production moderne a accentu\u00e9 les rapports de forces bien au-del\u00e0 de cette simple relation de d\u00e9pendance. Elle a substitu\u00e9 la machine \u00e0 l\u2019homme, l\u2019homme \u00e0 l\u2019homme et le prix au salaire. La substitution de la machine \u00e0 l\u2019homme est une \u00e9vidence pour tous, les progr\u00e8s de l\u2019informatisation et de la robotisation permettent de transf\u00e9rer une part croissante du travail de l\u2019homme vers la machine. Pourtant, il existe des limites \u00e0 cette robotisation, non pas qu\u2019une substitution totale ne soit pas \u00e0 terme techniquement envisageable, mais elle n\u2019a en r\u00e9alit\u00e9 aucun sens \u00e9conomique, car plus les t\u00e2ches r\u00e9clament des capacit\u00e9s d\u2019adaptation et de r\u00e9actions importantes et plus le co\u00fbt est \u00e9lev\u00e9, cr\u00e9ant une forme de limite fond\u00e9e sur le retour sur investissement (l\u2019absence de profit). Les t\u00e2ches manuelles\u00a0(par exemple coudre sur un tissu qui ne se pr\u00e9sente jamais de mani\u00e8re identique ou une finition particuli\u00e8re sur une pi\u00e8ce produite en petite s\u00e9rie) comme les t\u00e2ches intellectuelles non r\u00e9p\u00e9titives r\u00e9sistent encore \u00e0 l\u2019automatisation. Il devient alors plus int\u00e9ressant de substituer l\u2019homme \u00e0 l\u2019homme, par exemple en exportant le travail vers des pays o\u00f9 il co\u00fbte moins cher, ou alors en concentrant le travail sur quelques personnes qui font le travail de plusieurs, mais qui sont bien conscientes que l\u2019abondance de main-d\u2019\u0153uvre aux qualifications \u00e9quivalentes les rend facilement rempla\u00e7ables. Enfin, la substitution du prix au salaire s\u2019op\u00e8re par le recours \u00e0 la sous-traitance o\u00f9 le rapport de forces s\u2019exprime directement sous forme d\u2019un prix offert au sous-traitant pour un travail plus ou moins \u00e9labor\u00e9. Le partage in\u00e9gal prend alors des formes plus subtiles, le sous-traitant est lui-m\u00eame organis\u00e9 pour g\u00e9n\u00e9rer du profit sans comprendre que les miettes qu\u2019il r\u00e9colte ne font que permettre un partage encore plus in\u00e9gal au niveau sup\u00e9rieur. Pire encore, il se sent solidaire de son donneur d\u2019ordres alors qu\u2019il devrait comprendre que son statut le rapproche d\u2019une forme \u00e9largie du prol\u00e9tariat. Au-del\u00e0 de l\u2019expression mon\u00e9taire de ce rapport de forces, il existe un b\u00e9n\u00e9fice secondaire \u00e0 cette situation\u00a0: la diminution de la taille des unit\u00e9s de production affaiblit les contre-pouvoirs qu\u2019\u00e9taient les organisations syndicales.<\/p>\n<p>Dans les pays occidentaux, cette d\u00e9pendance prend une autre nature\u00a0: les entreprises cr\u00e9ent des objets d\u00e9sirables pour les individus, par leur avance technologique, par leur design, mais surtout par le statut social que conf\u00e8re cet objet. \u00c0 la d\u00e9pendance par le bas s\u2019ajoute une d\u00e9pendance par le haut, li\u00e9e au d\u00e9sir de l\u2019objet. Cette forme nouvelle de d\u00e9pendance se traduit par une lutte sans merci dans l\u2019\u00e9conomie r\u00e9elle. L\u2019augmentation des prix (elle n\u2019est pas totalement visible dans les taux d\u2019inflation, car les objets changent sans cesse) ne se traduit pas pour autant par une augmentation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e du taux de marge. D\u2019une part, seule une part des produits et des entreprises est \u00e0 m\u00eame de capter les d\u00e9penses des consommateurs, d\u2019autre part, maintenir la diff\u00e9renciation indispensable pour rester dans la \u00ab\u00a0shopping list\u00a0\u00bb du client requiert des investissements \u00e9lev\u00e9s qui se traduisent pour les perdants par une diminution de l\u2019exc\u00e9dent. La stagnation relative du taux de marge cache pourtant un point essentiel\u00a0: l\u2019augmentation du chiffre d\u2019affaires et le financement des investissements par le cr\u00e9dit continuent \u00e0 faire progresser la rentabilit\u00e9 sur capitaux propres. Ceux-ci progressent moins vite que le chiffre d\u2019affaires, surtout qu\u2019en vertu d\u2019une fiscalit\u00e9 favorable, une part croissante du r\u00e9sultat est distribu\u00e9e aux actionnaires et les entreprises multiplient les strat\u00e9gies de rachat d\u2019actions pour distribuer plus de r\u00e9sultats. Mais la faiblesse des fonds propres inh\u00e9rente \u00e0 ce genre de strat\u00e9gie cr\u00e9e un risque majeur, tout d\u00e9rapage m\u00eame minime consomme rapidement les capitaux propres et emp\u00eache le remboursement des cr\u00e9dits. Une partie du risque financier r\u00e9sulte aussi de l\u2019\u00e9conomie r\u00e9elle.<\/p>\n<p>La mondialisation, et plus encore la cr\u00e9ation d\u2019un espace \u00e9conomique europ\u00e9en qui n\u2019est que partiellement int\u00e9gr\u00e9 fut du pain b\u00e9ni pour les entreprises dominantes. La continuit\u00e9 affich\u00e9e, c\u2019est-\u00e0-dire la libre circulation des biens et des personnes, n\u2019est qu\u2019un leurre. En r\u00e9alit\u00e9, de multiples discontinuit\u00e9s existent qui sont \u00e0 la fois source de profit pour les entreprises et \u00e9l\u00e9ments de renforcement des rapports de forces. La mobilit\u00e9 des biens ne vaut surtout que pour les entreprises qui ont les moyens de l\u2019organiser. Superpos\u00e9e \u00e0 la discontinuit\u00e9 fiscale et sociale, elle permet \u00e0 la fois l\u2019augmentation du surplus, sa dissimulation dans les paradis fiscaux et surtout l\u2019augmentation des rapports de forces en sa faveur. La libre circulation des personnes n\u2019est pas effective partout, les immigr\u00e9s dans une situation de d\u00e9tresse extr\u00eame qui cherchent \u00e0 rentrer dans l\u2019espace Schengen ne font qu\u2019affaiblir la situation de beaucoup de travailleurs et renforce les rapports de forces en faveur des entreprises.<\/p>\n<p>Vu de l\u2019entreprise, le profit est son probl\u00e8me central, sa raison d\u2019\u00eatre et la justification de son existence, elle doit tout mettre en \u0153uvre pour augmenter l\u2019exc\u00e9dent qui r\u00e9sulte de son activit\u00e9. Vu par les actionnaires, c\u2019est un simple probl\u00e8me de r\u00e9partition. Le monde politique converti au lib\u00e9ralisme n\u2019a plus aucune vision globale de ce que repr\u00e9sente ce concept. Pour lui, la qu\u00eate du profit est un probl\u00e8me d\u2019entreprise dont la l\u00e9gitimit\u00e9 n\u2019est absolument par remise en cause. Pire encore, l\u2019in\u00e9galit\u00e9 du partage qui est le fondement m\u00eame du profit ne refl\u00e8te aux yeux d\u2019un nombre croissant de politiques que l\u2019in\u00e9galit\u00e9 intrins\u00e8que aux individus, pr\u00e9lude \u00e0 toutes les d\u00e9rives. Dans la qu\u00eate sans limite du profit, l\u2019augmentation des rapports de forces se traduit par la d\u00e9solvabilisation directe (la pression sur les salaires ou le ch\u00f4mage) et indirecte (l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 r\u00e9sultant du co\u00fbt social des strat\u00e9gies d\u2019entreprises et d\u2019une fiscalit\u00e9 insuffisante vis-\u00e0-vis des plus riches) des individus qui sont pourtant en dernier ressort les clients des entreprises. Les strat\u00e9gies fond\u00e9es sur la norme de consommation poussent les individus \u00e0 recourir davantage au cr\u00e9dit et accentuent la comp\u00e9tition entre les entreprises dont toutes ne sortent pas gagnantes. Le recours syst\u00e9matique \u00e0 l\u2019endettement des entreprises fragilise le syst\u00e8me, car la marge comme les capitaux propres n\u2019augmentent pas et la limite entre le profit et la perte est bien t\u00e9nue. Les cons\u00e9quences sociales de ces strat\u00e9gies se multiplient sans que personne ne juge bon de mettre un terme \u00e0 la partie.<\/p>\n<p>Il m\u2019arrive d\u2019\u00eatre optimiste sur la nature humaine. La motivation cr\u00e9\u00e9e par ce partage in\u00e9gal a parfois amen\u00e9 \u00e0 la cr\u00e9ation de grandes choses, une bonne partie du progr\u00e8s technique et du confort dont nous b\u00e9n\u00e9ficions aujourd\u2019hui est bien le r\u00e9sultat de cette motivation particuli\u00e8re pour le profit. Mais comme dans toutes choses, si on la laisse se d\u00e9velopper avec exc\u00e8s, alors le b\u00e9n\u00e9fice collectif s\u2019efface et laisse s\u2019exercer une pression insupportable sur la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Je suis pessimiste sur la nature humaine. La cr\u00e9ation d\u2019un exc\u00e9dent dans toute soci\u00e9t\u00e9 organis\u00e9e peut prendre des formes multiples. Le retour de la concentration du pouvoir au sommet de la hi\u00e9rarchie dans les grandes entreprises refl\u00e8te une accumulation de codes et de barri\u00e8res qui cr\u00e9ent un plafond de verre entre une \u00e9lite et les salari\u00e9s qui quelle que soit leur position formelle et leur niveau d\u2019\u00e9tude restent condamn\u00e9s \u00e0 \u00eatre des victimes du rapport de force. Dans un autre contexte, la disparition du profit mon\u00e9taire tend \u00e0 cr\u00e9er des organisations enti\u00e8rement tourn\u00e9es vers la cr\u00e9ation d\u2019un exc\u00e9dent de pouvoir qui reproduit ce partage in\u00e9gal. C\u2019est ce que l\u2019on constate \u00e0 la fois dans les dictatures et dans les r\u00e9gimes communistes o\u00f9 une bureaucratie travaille dans le seul but de s\u2019arroger encore plus de pouvoir.<\/p>\n<p>Il existe probablement une bande \u00e9troite dans laquelle le profit peut s\u2019exprimer sans prendre ce caract\u00e8re destructeur qui caract\u00e9rise notre soci\u00e9t\u00e9 actuelle. C\u2019est un peu la situation que nous avons connue dans les Trente Glorieuses, sans pour autant que les contraintes qui pesaient alors sur le profit soient le r\u00e9sultat d\u2019un plan organis\u00e9. La sortie vers le haut implique de reconna\u00eetre qu\u2019un niveau de profit soutenable pour l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9 doit se situer \u00e0 des niveaux bien moins \u00e9lev\u00e9s que ce que nous observons aujourd\u2019hui. La cr\u00e9ation d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 plus apais\u00e9e n\u00e9cessite d\u2019intervenir dans les conditions du partage\u00a0: instaurer une fiscalit\u00e9 fond\u00e9e sur la rentabilit\u00e9 des capitaux propres, augmenter les imp\u00f4ts sur la succession pour les grandes fortunes, limiter l\u2019\u00e9chelle des salaires dans l\u2019entreprise, contraindre les rapports de forces qu\u2019exercent le monde \u00e9conomique envers le reste de la soci\u00e9t\u00e9 (droit du travail, barri\u00e8re \u00e9tanche vers le monde politique \u2026), lutter contre la discontinuit\u00e9 sociale et fiscale, \u00e9limination des paradis fiscaux, il n\u2019y a l\u00e0 rien de tr\u00e8s original. Cela n\u00e9cessite juste un peu de courage politique.<\/p>\n<p>Ce courage politique a fait d\u00e9faut aux partis de pouvoir \u00e0 partir des ann\u00e9es 80, la qu\u00eate du profit a continu\u00e9 \u00e0 s\u2019exprimer sans limites et devinez ce qui s\u2019est pass\u00e9\u00a0?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Voil\u00e0 un mot \u00e0 tiroir, un mot que l\u2019on entend tous les jours, son apparente limpidit\u00e9 le met \u00e0 l\u2019abri de tout soup\u00e7on, mais certainement pas de la critique. 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