{"id":64131,"date":"2014-04-18T22:17:35","date_gmt":"2014-04-18T20:17:35","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=64131"},"modified":"2014-04-18T22:51:21","modified_gmt":"2014-04-18T20:51:21","slug":"l-economie-informelle-de-survie-a-de-lavenir-par-francois-leclerc-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2014\/04\/18\/l-economie-informelle-de-survie-a-de-lavenir-par-francois-leclerc-2\/","title":{"rendered":"<b>L&rsquo;\u00ab \u00c9CONOMIE INFORMELLE DE SURVIE \u00bb A DE L&rsquo;AVENIR<\/b>, par Fran\u00e7ois Leclerc"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9 &#8211; Article paru dans LA TRIBUNE du 14 au 20 mars<\/p><\/blockquote>\n<p>M\u00e9connue, l&rsquo;\u00e9conomie informelle est en plein d\u00e9veloppement dans une Europe o\u00f9 elle aide \u00e0 att\u00e9nuer une crise install\u00e9e pour durer. Les appellations ne manquent pas pour d\u00e9signer une \u00e9conomie qui recouvre des activit\u00e9s de nature h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne, faisant de celle-ci un v\u00e9ritable fourre-tout. Elle est qualifi\u00e9e de souterraine, parall\u00e8le, de l&rsquo;ombre, ou bien encore grise; mais s\u2019en tenir au qualificatif plus neutre d\u2019\u00e9conomie informelle &#8211; comme elle est d\u00e9nomm\u00e9e dans les pays \u00e9mergents et en d\u00e9veloppement &#8211; \u00e9vite les faux sens et se contente d\u2019exprimer ce que les activit\u00e9s qui y sont rang\u00e9es ont de commun : ne pas \u00eatre formelles, c\u2019est \u00e0 dire r\u00e9gent\u00e9es par l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p>Certaines sont criminelles comme le trafic de drogue ou frauduleuses comme la contrefa\u00e7on, mais d\u2019autres correspondent aux besoins \u00e9l\u00e9mentaires de la survie ou bien recouvrent le travail domestique non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9. Mais elles sont le plus souvent mises dans le m\u00eame sac et exclusivement pr\u00e9sent\u00e9es comme relevant du code p\u00e9nal.<\/p>\n<p><!--more-->Pour compl\u00e9ter ce tableau, l\u2019informalit\u00e9 permet d&rsquo;\u00e9chapper aux contr\u00f4les et aux taxes de l\u2019\u00c9tat aussi bien \u00ab en haut \u00bb qu\u2019\u00ab en bas \u00bb de l\u2019\u00e9chelle sociale, \u00e0 cette nuance pr\u00e8s que l\u2019\u00e9vasion fiscale sous toutes ses formes est principalement l\u2019apanage des riches et le travail au noir pour l\u2019essentiel celui des pauvres. La palme revient toutefois \u00e0 la \u00ab\u00a0shadow economy\u00a0\u00bb (l&rsquo;\u00e9conomie de l&rsquo;ombre) et aux paradis fiscaux, cet univers financier opaque qui est lui aussi partie int\u00e9grante de l&rsquo;\u00e9conomie informelle.<\/p>\n<p>Omnipr\u00e9sente dans l\u2019autre partie du monde, l\u2019informalit\u00e9 de survie se d\u00e9veloppe d\u00e9sormais dans les pays d\u00e9velopp\u00e9s o\u00f9 elle n&rsquo;a jamais cess\u00e9 d&rsquo;exister. Elle exprime une exigence nouvelle, quand l\u2019\u00c9tat n\u2019est plus la solution mais devient le probl\u00e8me. La diminution du taux d\u2019emploi et de la protection sociale, l\u2019augmentation des taxes et imp\u00f4ts ainsi que la baisse des revenus salariaux et des retraites contribuent \u00e0 son essor. Il faut bien vivre, et la d\u00e9brouillardise est la derni\u00e8re ressource disponible, accompagn\u00e9e de solidarit\u00e9s familiales et de voisinage, de coups de mains donn\u00e9s et rendus, de dons et de trocs. C\u2019est particuli\u00e8rement le cas dans les pays o\u00f9 a \u00e9t\u00e9 impos\u00e9e une forte rigueur budg\u00e9taire impliquant des diminutions des salaires, des pensions de retraite et des indemnit\u00e9s de ch\u00f4mage, des coupes dans les budgets de la sant\u00e9, de l\u2019aide sociale et de l\u2019enseignement, et o\u00f9 le ch\u00f4mage a grimp\u00e9 en fl\u00e8che. Les petits boulots au noir, les services gratuits de toutes natures pour se nourrir, se v\u00eatir, se soigner, et m\u00eame se former font alors office d\u2019amortisseur social. A tel point que l\u2019\u00e9conomie informelle dont des millions de personnes d\u00e9pendent pour leur survie repr\u00e9sente, au m\u00eame titre que la solidarit\u00e9 familiale, les aides de l\u2019\u00c9tat et des ONG, un \u00ab antidote contre de possibles r\u00e9bellions sociales \u00bb pour le syndicat des inspecteurs du budget espagnol, qui sont aux premi\u00e8res loges\u2026 La combattre cr\u00e9erait \u00ab une grande instabilit\u00e9 sociale \u00bb s&rsquo;inqui\u00e9tait-il le mois dernier, faisant \u00e9galement remarquer que les deux tiers des revenus tir\u00e9s des activit\u00e9s informelles \u00e9taient d\u00e9pens\u00e9s dans l\u2019\u00e9conomie formelle&#8230; D\u00e8s 2009, une \u00e9tude de la Deutsche Bank (1) avait mis en \u00e9vidence qu&rsquo;elle \u00e9tait dans son ensemble un rempart \u00e0 la crise, incluant dans son analyse le travail au noir, dont les statistiques continuent de gonfler en Europe, ainsi que le travail dissimul\u00e9 qui prosp\u00e8re avec le d\u00e9veloppement des stages en entreprises.<\/p>\n<p>L&rsquo;informalit\u00e9 de survie a aussi pour origine l\u2019accentuation des in\u00e9galit\u00e9s, hier qualifi\u00e9es de \u00ab fracture sociale \u00bb. Loin d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 r\u00e9duite, cette derni\u00e8re s\u2019est depuis \u00e9largie et pourrait avoir atteint un point de non-retour, devenue structurelle comme disent les \u00e9conomistes pour signifier d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne qu\u2019il est irr\u00e9versible. Larry Summers &#8211; cet artisan de la d\u00e9r\u00e9gulation financi\u00e8re am\u00e9ricaine, ancien secr\u00e9taire au Tr\u00e9sor de Bill Clinton et ex-chef du Conseil \u00e9conomique de Barack Obama &#8211; n\u2019est pas loin de le penser, voyant dans l\u2019in\u00e9galit\u00e9 un enjeu majeur. Apr\u00e8s avoir d\u00e9fray\u00e9 la chronique en annon\u00e7ant \u00ab une stagnation s\u00e9culaire \u00bb, il pr\u00e9dit la poursuite du creusement des in\u00e9galit\u00e9s au-del\u00e0 de cette lointaine fin&#8230; Sans surprise, le th\u00e8me des in\u00e9galit\u00e9s est parcouru par Joseph Stiglitz, James Galbraith et Thomas Piketty. Le dernier Forum de Davos s\u2019en est \u00e9galement empar\u00e9, dans la lign\u00e9e du constat effectu\u00e9 d\u00e8s octobre 2011 dans un dossier de l\u2019hebdomadaire \u00ab The Economist \u00bb. L\u2019\u00e9volution du ch\u00f4mage n\u2019y est pas \u00e9trang\u00e8re, et pour le mesurer, l\u2019\u00e9volution du taux de participation au travail fait d\u00e9sormais r\u00e9f\u00e9rence pour la Federal Reserve am\u00e9ricaine, exprimant le rapport entre la population en \u00e2ge de travailler et celle qui occupe un emploi. Il est redescendu au niveau de 1978, soit 62,8%, en chute depuis le d\u00e9but de la crise (2), et ce ne serait qu&rsquo;un d\u00e9but, si l&rsquo;on en croit la chronique de Martin Wolf titr\u00e9e \u00ab Asservir les robots et lib\u00e9rer les pauvres \u00bb (3) dans le Financial Times. Il pr\u00e9voit en effet la poursuite des pertes d\u2019emploi \u00e0 cause des progr\u00e8s de la robotisation et de l&rsquo;av\u00e8nement de machines intelligentes, ainsi que des in\u00e9galit\u00e9s car ce sont les emplois les moins qualifi\u00e9s qui vont le plus vite dispara\u00eetre. Pour cette raison, il pr\u00e9conise une redistribution des revenus et des richesses et va jusqu\u2019\u00e0 proposer \u00ab\u00a0le versement d&rsquo;un revenu de base \u00e0 tout adulte\u00a0\u00bb&#8230;<\/p>\n<p>Sur un tout autre registre, Christophe de Margerie, le PDG de Total, a cherch\u00e9 \u00e0 provoquer lors du dernier Forum de Davos en d\u00e9clarant que \u00ab l\u2019Europe devrait \u00eatre reconsid\u00e9r\u00e9e comme un pays \u00e9mergent \u00bb. Toutefois, n&rsquo;y a-t-il pas une part de v\u00e9rit\u00e9 ? Le d\u00e9veloppement des in\u00e9galit\u00e9s et de l\u2019informalit\u00e9 n&rsquo;est pas seulement un effet de la crise \u00e9conomique en cours, mais il correspond \u00e0 une nouvelle dimension de la mondialisation jusque l\u00e0 ignor\u00e9e. D\u00e9routante, elle fait se rapprocher les soci\u00e9t\u00e9s des pays \u00e9mergents de celles des pays d\u00e9velopp\u00e9s, par del\u00e0 toutes leurs diff\u00e9rences. La \u00ab tiers-mondisation \u00bb de nos soci\u00e9t\u00e9s qui en d\u00e9coule n&rsquo;est pas un ph\u00e9nom\u00e8ne conjoncturel mais se pr\u00e9sente comme durable, comme dans les soci\u00e9t\u00e9s \u00e9mergentes o\u00f9, si la pauvret\u00e9 extr\u00eame diminue, les in\u00e9galit\u00e9s continuent de prosp\u00e9rer (deux notions trop souvent confondues). Une fois admis, ce ph\u00e9nom\u00e8ne incite \u00e0 faire appel aux comp\u00e9tences d&rsquo;\u00e9conomistes du d\u00e9veloppement, \u00e0 celles de sociologues et d&rsquo;anthropologues, afin de mieux appr\u00e9hender l\u2019\u00e9volution de nos soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9velopp\u00e9es; \u00e0 les observer en chaussant d\u2019autres lunettes que celles d\u2019\u00e9conomistes qui ne voient dans l&rsquo;informalit\u00e9 qu&rsquo;une anomalie car elle ne correspond pas \u00e0 leurs normes. Pourtant, celle-ci se d\u00e9veloppe et s\u2019installe lorsque les ruptures sociales deviennent p\u00e9rennes dans les pays o\u00f9 l&rsquo;\u00c9tat pr\u00e9tend r\u00e9gner sans partage.<\/p>\n<p>Un ph\u00e9nom\u00e8ne de cette ampleur ne pouvant toutefois pas \u00eatre totalement ignor\u00e9, des \u00e9conomistes se posent la question de savoir comment le r\u00e9sorber, d\u2019autant qu\u2019il repr\u00e9sente un important manque \u00e0 gagner fiscal. Dans l\u2019air du temps, la tendance est souvent de n\u2019y voir que le r\u00e9sultat du poids trop important de la fiscalit\u00e9 et du carcan des r\u00e8glementations &#8211; qui incite \u00e0 ne pas y souscrire, ni \u00e0 les respecter &#8211; avec comme corollaire qu\u2019il suffirait pour r\u00e9duire l\u2019informalit\u00e9 de \u00ab lib\u00e9rer le march\u00e9 officiel de ses entraves \u00bb, ainsi que le pr\u00e9conise par exemple l\u2019Institut Molinari, un think tank ultra-lib\u00e9ral de Bruxelles. Il est \u00e0 craindre que cette vue ne soit r\u00e9ductrice et le rem\u00e8de inop\u00e9rant.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9conomie informelle est un monde en soi, r\u00e9gi par ses codes et r\u00e8gles propres, ce qui implique qu&rsquo;elle soit \u00e9tudi\u00e9e en tant que telle, et non pas trait\u00e9e comme une d\u00e9viance. Ainsi, les soci\u00e9t\u00e9s formelles et informelles se c\u00f4toient dans les pays \u00e9mergents, chacune menant sa vie de son c\u00f4t\u00e9. Les riches se regroupent et s&rsquo;enferment de plus en plus pour se prot\u00e9ger, ceux d\u2019en haut ignorent ceux d\u2019en bas. Mais, lorsqu&rsquo;il s\u2019agit de leurs activit\u00e9s, ces mondes sont \u00e9troitement imbriqu\u00e9s l\u2019un dans l\u2019autre (les femmes de m\u00e9nage non d\u00e9clar\u00e9es en sont une illustration). Il en va de m\u00eame lorsque l&rsquo;on veut \u00e9tudier le syst\u00e8me financier : on ne peut traiter comme parties s\u00e9par\u00e9es le monde r\u00e9gul\u00e9 et celui qui ne l&rsquo;est pas (la shadow economy), car ils ne forment qu&rsquo;un.<\/p>\n<p>Le m\u00e9lange des genres est souvent rencontr\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9conomie informelle. Sa double nature \u00e9t\u00e9 plus particuli\u00e8rement \u00e9tudi\u00e9e dans le cas de l\u2019\u00e9conomie du cannabis : ce commerce illicite enfreint la loi, mais il contribue \u00e0 la survie dans des banlieues o\u00f9 la fracture sociale est ouverte, o\u00f9 de nombreuses familles en vivent et o\u00f9 le ch\u00f4mage des jeunes atteint 40%. En France, ce secteur mobiliserait ainsi quelque 100.000 personnes, depuis les guetteurs jusqu\u2019aux grossistes. Un ph\u00e9nom\u00e8ne non sans similitude frappante avec les quartiers d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9s des m\u00e9gapoles du Tiers Monde o\u00f9 des organisations en marge de la loi jouent un r\u00f4le fonctionnel. On en vient \u00e0 parler de \u00ab zones de non-droit \u00bb en Europe, mais ne devrait-on pas parfois constater jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;exercice d&rsquo;un v\u00e9ritable \u00ab double pouvoir \u00bb ?<\/p>\n<p>Afin de s\u2019adapter \u00e0 nos soci\u00e9t\u00e9s en crise, mais aussi de renouer avec la vie collective, de nouvelles activit\u00e9s et pratiques se d\u00e9veloppent, regroup\u00e9es sous l\u2019appellation g\u00e9n\u00e9rique d\u2019\u00e9conomie du partage. Elles repr\u00e9sentent des tentatives de recr\u00e9er du \u00ab lien social \u00bb dans des soci\u00e9t\u00e9s marqu\u00e9es par l\u2019individualisme et, dans certains cas, de sortir de la sph\u00e8re des \u00e9changes marchands. \u00c9tant de la m\u00eame famille, les activit\u00e9s informelles de survie ne m\u00e9riteraient-elle pas \u00e0 ce titre d&rsquo;\u00eatre encourag\u00e9es ? Devant les carences de l\u2019\u00c9tat, la soci\u00e9t\u00e9 civile a pris l\u2019initiative de s\u2019organiser au travers d&rsquo;un vaste r\u00e9seau d\u2019organisations non gouvernementales et d\u2019associations caritatives. Aboutissant \u00e0 la r\u00e9duction des programmes sociaux et de sant\u00e9, la crise en cours pourrait imposer la reconnaissance du r\u00f4le de l\u2019\u00e9conomie informelle de survie et le respect de son caract\u00e8re singulier. Dans les pays les plus touch\u00e9s par la crise \u00e9conomique et sociale, les gouvernements sont dans l\u2019imm\u00e9diat pris entre deux imp\u00e9ratifs contradictoire les conduisant \u00e0 fermer les yeux ou \u00e0 faire la chasse aux rentr\u00e9es fiscales\u2026<br \/>\n&#8212;&#8212;<br \/>\n(1) Financial Times, 28 d\u00e9cembre 2009.<br \/>\n(2) Bureau of Labor Statistics\/Fed St Louis.<br \/>\n(3) Financial Times, 11 f\u00e9vrier 2014.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9 &#8211; Article paru dans LA TRIBUNE du 14 au 20 mars<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>M\u00e9connue, l&rsquo;\u00e9conomie informelle est en plein d\u00e9veloppement dans une Europe o\u00f9 elle aide \u00e0 att\u00e9nuer une crise install\u00e9e pour durer. Les appellations ne manquent pas pour d\u00e9signer une \u00e9conomie qui recouvre des activit\u00e9s de nature h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne, faisant de celle-ci un v\u00e9ritable fourre-tout. 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