{"id":65671,"date":"2014-06-04T16:59:08","date_gmt":"2014-06-04T14:59:08","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=65671"},"modified":"2014-06-04T16:59:08","modified_gmt":"2014-06-04T14:59:08","slug":"le-systeme-monetaire-ideal-de-john-maynard-keynes-iii-les-qualites-dun-systeme-monetaire-international-selon-keynes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2014\/06\/04\/le-systeme-monetaire-ideal-de-john-maynard-keynes-iii-les-qualites-dun-systeme-monetaire-international-selon-keynes\/","title":{"rendered":"<b>Le syst\u00e8me mon\u00e9taire id\u00e9al de John Maynard Keynes (III) Les qualit\u00e9s d\u2019un syst\u00e8me mon\u00e9taire international selon Keynes<\/b>"},"content":{"rendered":"<p>Quelles qualit\u00e9s un syst\u00e8me mon\u00e9taire international devrait-il pr\u00e9senter\u00a0? Au fil des ann\u00e9es Keynes avait su pr\u00e9ciser \u00e0 son propre usage ce que ces qualit\u00e9s devaient \u00eatre\u00a0: le ma\u00eetre-mot \u00e9tait sans doute \u00ab\u00a0pacifi\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0: un syst\u00e8me mon\u00e9taire international devrait \u00eatre \u00ab\u00a0pacifi\u00e9\u00a0\u00bb. Il \u00e9crivait en 1941, dans la seconde version de <em>Proposals for an International Currency Union<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0Les arrangements propos\u00e9s pourraient \u00eatre d\u00e9crits comme une mesure de d\u00e9sarmement financier\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>N\u2019avaient pas peu contribu\u00e9 \u00e0 sa d\u00e9finition d\u2019un syst\u00e8me mon\u00e9taire international id\u00e9al, les discussions en Grande-Bretagne autour de l\u2019\u00e9talon-or\u00a0: son abandon en 1919, sa r\u00e9instauration en 1925 \u00e0 l\u2019initiative de Winston Churchill, alors ministre des finances, enfin son abrogation d\u00e9finitive en 1931, et le r\u00f4le tr\u00e8s actif qu\u2019avait jou\u00e9 Keynes dans ce d\u00e9bat, s\u2019opposant en particulier \u00e0 la r\u00e9instauration de l\u2019\u00e9talon-or dans son petit livre <em>A Tract on Monetary Reform<\/em> publi\u00e9 en 1923 et critiquant Churchill deux ans plus tard dans une s\u00e9rie de trois articles qui seraient publi\u00e9s sous le titre de <em>The Economic Consequences of Mr. Churchill<\/em> quand celui-ci passa outre \u00e0 ses recommandations pressantes.<\/p>\n<p>La pr\u00e9occupation de Keynes sur cette question d\u2019un syst\u00e8me mon\u00e9taire international, \u00e9tait d\u2019assurer ce que l\u2019on appelle en anglais \u00ab\u00a0a level playing field\u00a0\u00bb\u00a0: un terrain de jeu parfaitement horizontal, faisant r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 pour qu\u2019un match soit \u00e9quitable au fait que les conditions de jeu soient strictement identiques pour les deux \u00e9quipes en pr\u00e9sence. Selon Keynes, les nations garantes d\u2019une devise doivent pouvoir jouer dans un environnement o\u00f9 les conditions sont exactement les m\u00eames, quelle que soit la taille du pays, quelles que soient ses richesses naturelles, quelle que soit sa capacit\u00e9 \u00e0 exporter davantage qu\u2019il n\u2019importe ou au contraire, l\u2019obligation pour lui d\u2019importer davantage qu\u2019il n\u2019exporte.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>a) <em>La question des m\u00e9taux pr\u00e9cieux<\/em><\/p>\n<p>Le premier souci de ce point de vue est la possibilit\u00e9 ou non pour une nation d\u2019adosser ais\u00e9ment sa devise \u00e0 de l\u2019or ou \u00e0 de l\u2019or et de l\u2019argent. La capacit\u00e9 \u00e0 extraire des m\u00e9taux pr\u00e9cieux d\u00e9pend de la nature g\u00e9ologique du sol d\u2019un pays et constitue du coup un facteur majeur d\u2019in\u00e9galit\u00e9 entre les diff\u00e9rentes nations. La premi\u00e8re condition qu\u2019un ordre mon\u00e9taire international doive du coup respecter selon Keynes, est d\u2019exclure que les diff\u00e9rentes monnaies soient adoss\u00e9es \u00e0 une richesse en m\u00e9taux pr\u00e9cieux.<\/p>\n<p>Cette premi\u00e8re pr\u00e9occupation signifie donc mettre un point final aux monnaies monom\u00e9tallique ou bim\u00e9tallique dont l\u2019acceptabilit\u00e9 tient essentiellement au fait qu\u2019il existe par ailleurs pour ces m\u00e9taux un march\u00e9 li\u00e9 \u00e0 ses usages autres que servir de moyen d\u2019\u00e9change, et que si la monnaie en question devait dispara\u00eetre (du fait de la disparition de l\u2019\u00c9tat qui l\u2019\u00e9met), les pi\u00e8ces pourraient \u00eatre fondues et l\u2019or ou l\u2019argent revendus au prix du march\u00e9 pour ces m\u00e9taux. Keynes \u00e9crit \u00e0 ce propos\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019estampillage de pi\u00e8ces m\u00e9talliques \u00e0 l\u2019aide d\u2019une marque de fabrique ne constituait rien de plus que la manifestation d\u2019une vanit\u00e9 territoriale, d\u2019un patriotisme ou d\u2019un d\u00e9sir de publicit\u00e9 sans r\u00e9elle cons\u00e9quence\u00a0\u00bb (Keynes 1930, Vol. I.\u00a0: 12).<\/p>\n<p>En \u00e9crivant cela, il attirait l\u2019attention sur le fait que les monnaies monom\u00e9tallique ou bim\u00e9tallique demeurent essentiellement des syst\u00e8mes de troc. Ce qui les diff\u00e9rencie d\u2019un syst\u00e8me de troc pur et simple est le fait que les m\u00e9taux pr\u00e9cieux que sont l\u2019or et l\u2019argent servent d\u2019\u00e9quivalent <em>g\u00e9n\u00e9rique<\/em>\u00a0\u00e0 l\u2019ensemble des autres marchandises \u00e9chang\u00e9es\u00a0: alors que le vendeur propose des biens ou des services de n\u2019importe quelle nature, l\u2019acheteur les troque contre des quantit\u00e9s d\u2019un ou deux m\u00e9taux pr\u00e9cieux seulement, l\u2019or ou l\u2019argent. C\u2019est pour cette raison que Keynes appelle les monnaies m\u00e9talliques\u00a0: \u00ab\u00a0Commodity Money\u00a0\u00bb, ce qui veut dire\u00a0: \u00ab\u00a0monnaie marchandise\u00a0\u00bb. La d\u00e9finition qu\u2019il en donne est celle-ci\u00a0: \u00ab\u00a0La <em>monnaie marchandise <\/em>se compose d\u2019unit\u00e9s tangibles d\u2019une marchandise dont l\u2019acc\u00e8s est libre et n\u2019est pas soumis \u00e0 monopole, et dont il se fait qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 choisie pour servir aux usages qui sont ceux de la monnaie, mais dont l\u2019offre est contrainte \u2013 comme c\u2019est d\u2019ailleurs le cas pour toute marchandise \u2013 par sa raret\u00e9 et par le co\u00fbt de sa production\u00a0\u00bb (ibid.\u00a07).<\/p>\n<p>Si, comme le veut Keynes, il est exclu au sein d\u2019un syst\u00e8me mon\u00e9taire mondial qu\u2019une monnaie soit adoss\u00e9e \u00e0 un m\u00e9tal pr\u00e9cieux, elle est alors automatiquement <em>fiduciaire<\/em>\u00a0: la validit\u00e9 de ses pi\u00e8ces et de ses billets s\u2019assimile \u00e0 la parole d\u2019un \u00c9tat qu\u2019ils valent tr\u00e8s exactement ce qu\u2019il affirme qu\u2019ils valent, et qu\u2019il s\u2019engage \u00e0 faire tout ce qui est n\u00e9cessaire sous ce rapport en termes d\u2019interdiction de faux-monnayage et de maintien de la stabilit\u00e9 des prix gr\u00e2ce \u00e0 la gestion par sa banque centrale d\u2019une \u00e9quivalence entre la monnaie et la richesse globale de la nation, en la cr\u00e9ant ou en la d\u00e9truisant selon les n\u00e9cessit\u00e9s. Keynes appelle la monnaie fiduciaire\u00a0: \u00ab\u00a0Fiat Money\u00a0\u00bb, soit en fran\u00e7ais\u00a0: <em>monnaie fiduciaire<\/em>. Il en donne la d\u00e9finition suivante\u00a0: \u00ab\u00a0La <em>monnaie fiduciaire<\/em> est une monnaie repr\u00e9sentative (ou symbolique), ce qui veut dire qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une chose telle que la valeur intrins\u00e8que de la substance mat\u00e9rielle dont elle est faite est sans rapport avec la valeur faciale mon\u00e9taire qui lui est attribu\u00e9e\u00a0\u00bb (ibid.).<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, en 1930, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 Keynes propose ces d\u00e9finitions et o\u00f9 la livre sterling vit encore pour un an sous le r\u00e9gime de l\u2019\u00e9talon-or, m\u00eame les monnaies adoss\u00e9es \u00e0 du m\u00e9tal pr\u00e9cieux sont <em>g\u00e9r\u00e9es<\/em> de mani\u00e8re \u00e0 \u00e9tablir une certaine distance entre les transactions commerciales courantes et l\u2019\u00e9change de num\u00e9raire contre des quantit\u00e9s de m\u00e9tal pr\u00e9cieux\u00a0: les pi\u00e8ces et les billets qui circulent se contentent de <em>repr\u00e9senter<\/em> ces m\u00e9taux, il n\u2019en est pas moins vrai que l\u2019\u00e9change de num\u00e9raire contre du m\u00e9tal pr\u00e9cieux <em>peut<\/em> avoir lieu si son d\u00e9tenteur en d\u00e9tient des quantit\u00e9s suffisantes pour justifier l\u2019\u00e9change. Keynes parle pour les monnaies \u00e0 son \u00e9poque qui sont sous l\u2019\u00e9gide de l\u2019\u00e9talon-or, de \u00ab\u00a0Managed money\u00a0\u00bb\u00a0: de <em>monnaie g\u00e9r\u00e9e<\/em>. La d\u00e9finition qu\u2019il en donne est celle-ci\u00a0: \u00ab\u00a0La <em>monnaie g\u00e9r\u00e9e<\/em> est semblable \u00e0 la <em>monnaie fiduciaire<\/em>, \u00e0 la diff\u00e9rence pr\u00e8s que l\u2019\u00c9tat entreprend de g\u00e9rer les conditions de son \u00e9mission de telle sorte que, par le biais de la convertibilit\u00e9 ou de tout autre mani\u00e8re, sa valeur sera d\u00e9termin\u00e9e dans les termes d\u2019un \u00e9talon objectif. La <em>monnaie marchandise <\/em>et la <em>monnaie g\u00e9r\u00e9e<\/em> ont en commun d\u2019\u00eatre fond\u00e9es sur un \u00e9talon objectif. La <em>monnaie g\u00e9r\u00e9e<\/em> et la <em>monnaie fiduciaire <\/em>quant \u00e0 elles sont semblables en tant que repr\u00e9sentatives et partageant un support papier n\u2019ayant qu\u2019une faible valeur intrins\u00e8que, voire aucune, sinon ce que d\u00e9finit la loi ou les usages de l\u2019\u00c9tat. La <em>monnaie g\u00e9r\u00e9e<\/em> est donc en quelque sorte, un hybride entre les deux autres types de monnaie\u00a0\u00bb (ibid. 8).<\/p>\n<p>Dans <em>A Treatise on Money<\/em> (1930), l\u2019ouvrage o\u00f9 Keynes propose les d\u00e9finitions des diff\u00e9rents types de monnaies que je viens de citer, il montre sur un diagramme que <em>monnaie marchandise<\/em>, <em>monnaie g\u00e9r\u00e9e<\/em> et <em>monnaie fiduciaire<\/em> appartiennent \u00e0 la m\u00eame famille de monnaies qu\u2019il qualifie de \u00ab\u00a0Money proper\u00a0\u00bb\u00a0: la <em>monnaie \u00e0 proprement parler<\/em>, qu\u2019il oppose \u00e0 \u00ab\u00a0Acknowledgement of Debt\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire <em>reconnaissance de dette<\/em>. Le diagramme montre cependant la <em>monnaie fiduciaire<\/em> et la <em>monnaie g\u00e9r\u00e9e<\/em> comme \u00e9tant deux vari\u00e9t\u00e9s de la \u00ab\u00a0monnaie repr\u00e9sentative\u00a0\u00bb, qui peut aussi bien \u00eatre <em>monnaie proprement dite<\/em> que <em>reconnaissance de dette<\/em> (ibid. 9).<\/p>\n<p>Mais l\u2019\u00e9talon-or ne constituait pas seulement un facteur d\u2019in\u00e9galit\u00e9 entre nations en tant qu\u2019il se trouve en quantit\u00e9s in\u00e9gales dans le sol en fonction des al\u00e9as de la g\u00e9ologie, parce que son simple m\u00e9canisme, \u00e0 savoir la n\u00e9cessit\u00e9 pour un pays en difficult\u00e9 de r\u00e9tablir par des transferts d\u2019or un \u00e9quilibre rompu avec ses partenaires commerciaux, aggrave automatiquement les in\u00e9galit\u00e9s entre les nations et est donc en soi autodestructeur.<\/p>\n<p>Pourquoi les in\u00e9galit\u00e9s s\u2019aggravent-elles automatiquement\u00a0? Du fait que l\u2019ajustement entre nations dans un rapport in\u00e9gal est \u00ab\u00a0<em>obligatoire<\/em> pour le d\u00e9biteur et <em>volontaire<\/em> pour le cr\u00e9ancier\u00a0\u00bb (Skidelsky 2000\u00a0: 204). Skidelsky r\u00e9sume ainsi le raisonnement de Keynes\u00a0: \u00ab\u00a0Le d\u00e9biteur \u00e9tait en g\u00e9n\u00e9ral un petit pays, en position d\u00e9favorable pour imposer ses exportations au reste du monde en modifiant unilat\u00e9ralement les termes de l\u2019\u00e9change. S\u2019il faut faire baisser le prix des produits d\u2019exportation dans la m\u00eame mesure o\u00f9 son volume augmente, le probl\u00e8me est tout simplement insoluble. L\u2019initiative de l\u2019ajustement doit donc \u00eatre partiellement impartie au cr\u00e9ancier\u00a0\u00bb (ibid.).<\/p>\n<p>Par ailleurs, la disparition d\u2019un \u00e9talon-or a des implications imm\u00e9diates pour ce qui touche aux capitaux circulant entre nations, en termes de mesures devant encourager certaines pratiques ou au contraire en prohiber d\u2019autres, l\u2019\u00e9quilibre \u00e9conomique entre nations ne pouvant plus \u00eatre r\u00e9tabli \u00e0 l\u2019aide de simples transferts d\u2019or.<\/p>\n<p>Il devient ainsi n\u00e9cessaire d\u2019interdire l\u2019exportation de capital d\u2019une nation vers une autre si la balance commerciale entre les deux est d\u00e9favorable \u00e0 la premi\u00e8re, ces capitaux candidats au d\u00e9part ayant un r\u00f4le important \u00e0 jouer en tant qu\u2019investissement dans l\u2019\u00e9conomie domestique. Une telle exportation de capitaux devrait au contraire \u00eatre encourag\u00e9e de la nation en position favorable, vers l\u2019autre, o\u00f9 ces capitaux joueraient le r\u00f4le d\u2019investissements productifs. Keynes \u00e9crit \u00e0 ce propos en avril 1941 \u00e0 l\u2019un de ses correspondants au minist\u00e8re des Affaires \u00e9trang\u00e8res\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Quoi qu\u2019on veuille, quelque chose de ce type semble in\u00e9vitable puisque nous ne disposerons plus d\u2019une tirelire d\u2019or ou d\u2019autres actifs liquides, \u00e0 l\u2019aide desquels il serait possible de r\u00e9agir aux effets imm\u00e9diats de mouvements de capitaux cr\u00e9ateurs d\u2019un d\u00e9s\u00e9quilibre\u00a0\u00bb (ibid. 197).<br \/>\n=========================================================<\/p>\n<p>Keynes, John Maynard, \u00ab The economic consequences of M. Churchill\u00a0\u00bb (1925), in <em>Essays in Persuasion<\/em>, Collected Writings Volume IX, Cambridge: Macmillan \/ Cambridge University Press for the Royal Economic Society, [1931] 1972<\/p>\n<p>Keynes, John Maynard, <em>A Treatise on Money<\/em>, 2 vol., London\u00a0: Macmillan 1930<\/p>\n<p>Keynes, John Maynard, <em>Proposals for an International Currency Union [Second Draft, November 18, 1941]<\/em>, Donald Moggridge (sous la dir.) <em>The Collected Writings of John Maynard Keynes<\/em>, Volume XXV, Activities 1940-1944, Shaping the Post-war World : the Clearing Union. London : Macmillan, 1980 : 42-66.<\/p>\n<p>Skidelsky, Robert, <em>John Maynard Keynes.<\/em> <em>Fighting for Britain 1937-1946,<\/em> London: MacMillan, 2000<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quelles qualit\u00e9s un syst\u00e8me mon\u00e9taire international devrait-il pr\u00e9senter\u00a0? 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