{"id":65742,"date":"2014-06-06T12:00:34","date_gmt":"2014-06-06T10:00:34","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=65742"},"modified":"2014-06-10T16:17:05","modified_gmt":"2014-06-10T14:17:05","slug":"le-systeme-monetaire-ideal-de-john-maynard-keynes-v-ou-keynes-decouvre-que-le-systeme-monetaire-ideal-existe-deja","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2014\/06\/06\/le-systeme-monetaire-ideal-de-john-maynard-keynes-v-ou-keynes-decouvre-que-le-systeme-monetaire-ideal-existe-deja\/","title":{"rendered":"<b>Le syst\u00e8me mon\u00e9taire id\u00e9al de John Maynard Keynes (V) O\u00f9 Keynes d\u00e9couvre que le syst\u00e8me mon\u00e9taire id\u00e9al existe d\u00e9j\u00e0<\/b>"},"content":{"rendered":"<p>Keynes s\u2019\u00e9tait donc construit au fil des ann\u00e9es une image des conditions que doit remplir un syst\u00e8me mon\u00e9taire international pour \u00eatre fonctionnel, pour ne pas subir des crises r\u00e9currentes. Cette image s\u2019\u00e9tait b\u00e2tie petit \u00e0 petit depuis que, jeune fonctionnaire dans son premier emploi, il avait d\u00fb r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 comment articuler les deux syst\u00e8mes mon\u00e9taires de la Grande-Bretagne, une \u00ab\u00a0monnaie g\u00e9r\u00e9e\u00a0\u00bb adoss\u00e9e \u00e0 un \u00e9talon-or, et de l\u2019Inde, une monnaie bim\u00e9tallique \u00e0 proprement parler, o\u00f9 monnaie papier adoss\u00e9e \u00e0 de l\u2019or et de l&rsquo;argent \u00e0 100% et le m\u00e9tal pr\u00e9cieux circulant en tant que tel sous forme de pi\u00e8ces, s\u2019entrem\u00ealent \u00e0 tout moment. L\u2019image coh\u00e9rente d\u2019un syst\u00e8me mon\u00e9taire international pourrait alors d\u00e9boucher sur un vaste plan de ce qui serait v\u00e9ritablement un ordre mon\u00e9taire international, mis sur pied d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment et g\u00e9r\u00e9 et entretenu ensuite.<\/p>\n<p>Or Keynes devait d\u00e9couvrir \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1930, un syst\u00e8me d\u00e9j\u00e0 en place, pr\u00e9sentant selon lui toutes les caract\u00e9ristiques du syst\u00e8me mon\u00e9taire id\u00e9al. Ce syst\u00e8me serait \u00e0 ce point irr\u00e9prochable \u00e0 ses yeux qu\u2019il recommanderait que la Grande-Bretagne en fasse l\u2019armature de son \u00e9conomie de guerre et, sans s\u2019arr\u00eater l\u00e0, qu\u2019elle en fasse le patron \u00e0 partir duquel articuler son \u00e9conomie de paix, et ceci peut-\u00eatre m\u00eame \u00e0 jamais.<\/p>\n<p>Ce syst\u00e8me mon\u00e9taire, c\u2019\u00e9tait celui que l\u2019Allemagne hitl\u00e9rienne avait mis sur pied pour se constituer une \u00e9conomie parall\u00e8le, invisible aux yeux de ceux qui veillaient au respect des clauses relatives aux r\u00e9parations de guerre d\u00e9finies par le Trait\u00e9 de Versailles et pour se reb\u00e2tir une arm\u00e9e, sans que les transactions aff\u00e9rentes n\u2019apparaissent dans les livres de la Reichsbank.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Le principe de ce syst\u00e8me \u00e9tait celui du troc. L\u2019Allemagne passait commande \u00e0 des pays dont les ressources \u00e9taient l\u2019objet de sa convoitise, essentiellement en Europe de l\u2019Est, en Europe Centrale et en Am\u00e9rique latine, et ces pays obtenaient de l\u2019Allemagne des produits manufactur\u00e9s pour un montant \u00e9quivalent. Le syst\u00e8me se mettait en place par un accord bilat\u00e9ral entre l\u2019Allemagne et le pays tiers\u00a0: chacun des deux pays ouvrait \u00e0 l\u2019intention de l\u2019autre un compte aupr\u00e8s de sa banque centrale, sur lequel chacun r\u00e9glerait ses importations en provenance de l\u2019autre, dans sa propre monnaie (Skidelsky 2000\u00a0: 190). \u00c0 partir de l\u00e0 des \u00e9changes commerciaux, marchandises contre marchandises, avaient lieu sans que des op\u00e9rations de change n\u2019interviennent pour autant.<\/p>\n<p>Le syst\u00e8me \u00e9tait le fruit de l\u2019imagination d\u2019un financier de g\u00e9nie\u00a0: Hjalmar Schacht, d\u2019abord pr\u00e9sident de la Reichsbank de 1923 \u00e0 1930, puis de 1933 \u00e0 1939, et ministre des finances de Hitler de 1934 \u00e0 1937. L\u2019invisibilit\u00e9 du syst\u00e8me aux yeux de l\u2019\u00e9tranger \u00e9tait assur\u00e9e par le fait que les \u00e9changes se faisaient \u00e0 l\u2019aide de \u00ab\u00a0bons MEFO\u00a0\u00bb, des cr\u00e9ances \u00e9mises par la Metallurgische Forschungsgesellschaft mbH, une compagnie fond\u00e9e par les firmes Krupp, Siemens et deux autres (Clavert 2009\u00a0: 223), compagnie fictive en r\u00e9alit\u00e9 car n\u2019ayant aucune activit\u00e9 si ce n\u2019est dans ce simple r\u00f4le de fa\u00e7ade pour des op\u00e9rations financi\u00e8res.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr des cr\u00e9ances \u00e9mises par une soci\u00e9t\u00e9 sans activit\u00e9 connue avait tout pour susciter la m\u00e9fiance parmi ses cr\u00e9anciers, et c\u2019\u00e9tait pour dissiper celle-ci que la MEFO b\u00e9n\u00e9ficiait de la garantie illimit\u00e9e du Reich (ibid. 224) et que les banques \u00e9taient autoris\u00e9es \u00e0 faire jouer \u00e0 ces bons MEFO le r\u00f4le de r\u00e9serves en capital (ibid. 225). Des bons MEFO pour un montant de 4,8 milliards de marks \u00e9taient en circulation en 1934 et 1935, somme \u00e0 comparer \u00e0 une masse mon\u00e9taire officielle de 6 milliards de marks, lisible elle aux yeux de tous dans les livres de la Reichsbank (ibid. 227).<\/p>\n<p>Comme ces bons MEFO \u00e9taient escomptables et pouvaient du coup se retrouver dans le portefeuille de la Reichsbank, ce qui aurait d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9 le syst\u00e8me mon\u00e9taire officiel, et les aurait fait appara\u00eetre en pleine lumi\u00e8re alors que ce syst\u00e8me parall\u00e8le avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9ment con\u00e7u pour permettre au Reich de se reconstituer une force arm\u00e9e \u00e0 partir d\u2019un financement occulte, il \u00e9tait essentiel qu\u2019ils soient mis hors-circuit d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre. Le gouvernement imposa ainsi aux banques de constituer des r\u00e9serves en capital plus importantes, ce qui immobilisa quantit\u00e9 de ces bons MEFO (ibid. 226), il autorisa \u00e9galement \u00e0 partir de 1935 la Golddiskontbank d\u2019\u00e9mettre des billets \u00e0 ordre dont les rentr\u00e9es permirent \u00e0 cette banque de racheter des bons MEFO en circulation (ibid. 225).<\/p>\n<p>Schacht lan\u00e7a en septembre 1934 un \u00ab\u00a0nouveau plan\u00a0\u00bb qui comprenait des accords bilat\u00e9raux de l\u2019Allemagne avec vingt-cinq pays europ\u00e9ens et latino-am\u00e9ricains. Quatre ans plus tard, en 1938, la moiti\u00e9 du commerce international de l\u2019Allemagne se faisait par ce truchement. Seuls 20% du commerce allemand s\u2019op\u00e9rait alors encore selon la technique classique de l\u2019achat de biens \u00e0 l\u2019\u00e9tranger impliquant une op\u00e9ration de change (Skidelsky 2000\u00a0: 228).<\/p>\n<p>Le taux de change \u00e9tait d\u00e9termin\u00e9 d\u2019un commun accord entre les deux pays ayant conclu un accord bilat\u00e9ral. Un march\u00e9 en marks \u00ab\u00a0parall\u00e8les\u00a0\u00bb, les marks \u00ab\u00a0Aski\u00a0\u00bb (Ausl\u00e4ndersonderkonten f\u00fcr Inlandszahlungen), permettait cependant aux firmes importatrices et exportatrices allemandes et de l\u2019un des pays avec qui l\u2019Allemagne avait conclu un accord bilat\u00e9ral, de n\u00e9gocier leur taux de change. Skidelsky explique\u00a0: \u00ab\u00a0Un exportateur en Allemagne pouvait obtenir un cr\u00e9dit en marks \u00ab\u00a0Aski\u00a0\u00bb, qu\u2019il pouvait vendre \u00e0 un prix escompt\u00e9 \u00e0 l\u2019importateur de biens en provenance d\u2019Allemagne, qui avait donc lui le loisir de payer le prix allemand, l\u2019exportateur haussant son prix en marks pour compenser. Cette mani\u00e8re de faire permettait aux parties en pr\u00e9sence de n\u00e9gocier le taux de change effectif\u00a0\u00bb (ibid. 229).<\/p>\n<p>Keynes resta longtemps indiff\u00e9rent au syst\u00e8me de Schacht mais d\u00e8s novembre 1940, alors qu\u2019il s\u2019attelle \u00e0 une \u00e9bauche de la proposition qui prendra forme petit \u00e0 petit pour devenir celle que la Grande-Bretagne pr\u00e9sentera \u00e0 Bretton Woods, Keynes est subjugu\u00e9 et extatique quand il en parle. Il \u00e9crit \u00e0 \u00ab\u00a0Sigi\u00a0\u00bb Waley, un haut fonctionnaire du minist\u00e8re des finances britannique\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Si Hitler parvient \u00e0 faire fonctionner sa nouvelle Europe, avec le troc pour remplacer l\u2019or\u2026 et chacune des nations jouant le r\u00f4le culturel et ethnographique qui lui est assign\u00e9, pendant que le Vatican dispense aux \u00c9tats asservis une philosophie de la vie, il ne sera pas tr\u00e8s difficile de faire appara\u00eetre l\u2019Angleterre aux yeux de l\u2019Europe comme une nuisance perturbatrice jouant au pirate de mani\u00e8re intol\u00e9rable. C\u2019est nous qui appara\u00eetrions comme les v\u00e9ritables intrus, les Protestants dissidents, les Barbaresques du Nord. Joue en faveur d\u2019Hitler le fait qu\u2019il a la volont\u00e9 et l\u2019ambition de gouverner l\u2019Europe, et que Rome, Berlin et Munich sont les localisations naturelles d\u2019o\u00f9 le faire. Mais aussi longtemps que le blocus est effectif, il est condamner \u00e0 piller, et aussi longtemps qu\u2019il pille les territoires conquis, sa propagande est vou\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chec. [\u2026]<br \/>\nLa vertu du libre-\u00e9change est li\u00e9e au fait que le commerce international se poursuit par le moyen de ce qui est, en fait, du troc. Apr\u00e8s la derni\u00e8re guerre, le laisser-faire dans le commerce des devises a d\u00e9bouch\u00e9 sur le chaos. Les tarifs douaniers n\u2019y changent rien. Mais en Allemagne, la force de la n\u00e9cessit\u00e9 a conduit Schacht et Funk [Walther Funk qui succ\u00e9da \u00e0 Schacht au minist\u00e8re de l\u2019\u00c9conomie en 1938, puis \u00e0 la t\u00eate de la Reichsbank en 1939] \u00e0 mettre au point un dispositif d\u2019une meilleure qualit\u00e9. Sur le plan pratique, ils ont utilis\u00e9 leur nouveau syst\u00e8me aux d\u00e9pens de leurs voisins. Mais le concept qui le sous-tend est sain et excellent. Au cours des six derniers mois, le Tr\u00e9sor et la Banque d\u2019Angleterre ont con\u00e7u pour notre pays un syst\u00e8me de commerce des devises qui a emprunt\u00e9 \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience allemande tout ce qu\u2019il y avait de bon en elle. Si nous voulons faire face \u00e0 nos obligations et \u00e9viter le chaos dans le commerce international apr\u00e8s la guerre, il faudra que nous conservions ce syst\u00e8me\u00a0\u00bb (Skidelsky 2000\u00a0: 196-197).<\/p>\n<p>Mais venu le mois de novembre 1941, Keynes aura d\u00e9chant\u00e9 et chang\u00e9 d\u2019avis du tout au tout. Il parle en effet d\u00e9sormais du syst\u00e8me Schacht-Funk comme d\u2019\u00ab\u00a0une fiction faite de bric et de broc, fond\u00e9e essentiellement sur l\u2019exp\u00e9rience anormale d\u2019un \u00e9tat de guerre\u00a0\u00bb (ibid. 216).<\/p>\n<p>Que s\u2019est-il pass\u00e9 pour qu\u2019un mirage se dissipe\u00a0? Si en fin de compte le syst\u00e8me de Schacht n\u2019est pas le syst\u00e8me id\u00e9al auquel Keynes r\u00eavait, comment a-t-il pu se leurrer \u00e0 ce point\u00a0? S\u2019il n\u2019\u00e9tait pas le syst\u00e8me id\u00e9al, pourquoi avait-il l\u2019air de l\u2019\u00eatre\u00a0?<\/p>\n<p>=================================<\/p>\n<p>Clavert, Fr\u00e9d\u00e9ric, <em>Hjalmar Schacht, financier et diplomate (1930-1950)<\/em>, Bruxelles\u00a0: Peter Lang, 2009<\/p>\n<p>Skidelsky, Robert, <em>John Maynard Keynes.<\/em> <em>Fighting for Britain 1937-1946,<\/em> London: MacMillan, 2000<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Keynes s\u2019\u00e9tait donc construit au fil des ann\u00e9es une image des conditions que doit remplir un syst\u00e8me mon\u00e9taire international pour \u00eatre fonctionnel, pour ne pas subir des crises r\u00e9currentes. 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