{"id":66586,"date":"2014-07-02T12:31:19","date_gmt":"2014-07-02T10:31:19","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=66586"},"modified":"2014-07-06T12:28:43","modified_gmt":"2014-07-06T10:28:43","slug":"la-concurrence-et-lau-dela-de-lindividualisme-par-baptiste-carre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2014\/07\/02\/la-concurrence-et-lau-dela-de-lindividualisme-par-baptiste-carre\/","title":{"rendered":"<b>La concurrence et l&rsquo;au-del\u00e0 de l&rsquo;individualisme<\/b>, par Baptiste Carr\u00e9"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9. Comme l&rsquo;auteur du billet esp\u00e8re b\u00e9n\u00e9ficier d&rsquo;un dialogue avec ses lecteurs, les commentaires sont ouverts.<\/p><\/blockquote>\n<p>Pour l&rsquo;obtention du Master de Science politique sp\u00e9cialit\u00e9 Th\u00e9orie politique de Sciences Po Paris, j&rsquo;ai travaill\u00e9 sur la concurrence et r\u00e9dig\u00e9 un m\u00e9moire consacr\u00e9 \u00e0 la th\u00e9orie concurrentielle de la d\u00e9mocratie qui con\u00e7oit la d\u00e9mocratie d&rsquo;abord sous l&rsquo;angle de la comp\u00e9tition politique, l\u00e0 o\u00f9 d&rsquo;autres th\u00e9ories de la d\u00e9mocratie mettent l&rsquo;accent sur le bien commun et la d\u00e9lib\u00e9ration.<\/p>\n<p>Ce m\u00e9moire se veut plus large et cherche \u00e0 relier cette th\u00e9orie politique \u00e0 la th\u00e9orie \u00e9conomique de la concurrence, mais surtout s&rsquo;efforce de poser la question de l&rsquo;individu en concurrence, du point de vue de l&rsquo;anthropologie sociale de <a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Louis_Dumont\">Louis Dumont<\/a>\u00a0: si nos soci\u00e9t\u00e9s sont d&rsquo;id\u00e9ologie individualiste, dans le sens o\u00f9 elles ont pour valeur fondamentale l&rsquo;individu, comment acceptent-elles que l&rsquo;individu puisse \u00eatre si malmen\u00e9 par la concurrence, par exemple lorsque son emploi est d\u00e9localis\u00e9 ou que la s\u00e9curit\u00e9 sociale doit \u00eatre \u00ab\u00a0r\u00e9form\u00e9e\u00a0\u00bb pour \u00e9viter d&rsquo;autres d\u00e9localisations\u00a0?<\/p>\n<p>En cherchant une \u00ab\u00a0id\u00e9ologie de la concurrence\u00a0\u00bb, il m&rsquo;est apparu qu&rsquo;elle \u00e9tait double, que se distinguaient deux th\u00e9ories de la concurrence, une th\u00e9orie \u00ab\u00a0n\u00e9o-classique\u00a0\u00bb, issue de <a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/L%C3%A9on_Walras\">L\u00e9on Walras<\/a> et perp\u00e9tu\u00e9e par les auteurs marginalistes, et une th\u00e9orie \u00ab\u00a0n\u00e9o-lib\u00e9rale\u00a0\u00bb, que j&rsquo;appelle aussi \u00ab\u00a0th\u00e9orie diffuse\u00a0\u00bb de la concurrence, n\u00e9e des critiques schump\u00e9t\u00e9rienne et n\u00e9o-lib\u00e9rales de la th\u00e9orie n\u00e9o-classique. Je d\u00e9taille cette opposition et montre comment elle se retrouve dans la th\u00e9orie concurrentielle de la d\u00e9mocratie, qui est, de ce fait, elle aussi double.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Fondamentalement, le contraste entre ces deux th\u00e9ories et entre leurs translations dans la sph\u00e8re politique fait ressortir combien la concurrence est une question de pouvoir, ce qui s&rsquo;\u00e9claire \u00e0 la lecture <em><a href=\"http:\/\/croquant.atheles.org\/dynamiquessocioeconomiques\/leprix\/index.html\">Du prix<\/a><\/em> de Paul Jorion. Th\u00e9ories n\u00e9o-classique et n\u00e9o-lib\u00e9rale s&rsquo;opposent sur la question du pouvoir, question qu&rsquo;aborde pr\u00e9cis\u00e9ment Louis Dumont en annexes de <em>Homo Hierarchicus<\/em>\u00a0: dans l&rsquo;Inde des castes, soci\u00e9t\u00e9 holiste par excellence, le pouvoir est subordonn\u00e9 \u00e0 la valeur, il ne peut s&rsquo;\u00e9lever \u00e0 elle ni l&rsquo;atteindre. Il me semble que la th\u00e9orie n\u00e9o-classique pr\u00e9sente un sch\u00e9ma similaire\u00a0: le pouvoir, qui s&rsquo;actualise dans la relation de concurrence, tout en d\u00e9terminant la valeur \u00ab\u00a0\u00e9conomique\u00a0\u00bb, est subordonn\u00e9 \u00e0 la valeur fondamentale qu&rsquo;est l&rsquo;individu. Au contraire, la th\u00e9orie n\u00e9o-lib\u00e9rale ne subordonne pas la concurrence \u00e0 l&rsquo;individu.<\/p>\n<p>Le rapport entre concurrence et valeur \u00e9conomique appara\u00eet comme analogue au rapport entre pouvoir politique et valeurs de la soci\u00e9t\u00e9, mais ce rapport diff\u00e8re selon que la culture est holiste ou individualiste\u00a0: une id\u00e9ologie holiste tient la valeur hors d&rsquo;atteinte du pouvoir tandis qu&rsquo;une id\u00e9ologie individualiste laisse la valeur \u00e0 l&#8217;emprise du pouvoir tout en le limitant lorsqu&rsquo;il touche \u00e0 la valeur fondamentale qu&rsquo;est l&rsquo;individu. Cela vaut aussi bien pour le politique que pour l&rsquo;\u00e9conomique, en conformit\u00e9 avec la th\u00e8se d\u00e9fendue dans <em>Le prix<\/em>.<\/p>\n<p>Votre critique me serait fort utile, d&rsquo;autant plus que je cherche un terrain empirique pour \u00e9prouver ce mod\u00e8le, travail que j&rsquo;ambitionne d&rsquo;effectuer dans le cadre d&rsquo;une th\u00e8se. On trouvera donc ci-dessous un r\u00e9sum\u00e9 de cette r\u00e9flexion.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3>Individu comme valeur, individu comme puissance<\/h3>\n<p>Chaque soir au journal t\u00e9l\u00e9vis\u00e9 se donne le spectacle de l&rsquo;individu. L&rsquo;individu et ses peines\u00a0: la douleur des familles des victimes que le t\u00e9l\u00e9spectateur est appel\u00e9 \u00e0 rejoindre dans leur infinie tristesse et dans leur qu\u00eate de responsables, tant la fatalit\u00e9 ne saurait suffire \u00e0 expliquer cette horreur que repr\u00e9sente la mort d&rsquo;une personne, innocente de surcro\u00eet\u00a0; la souffrance des victimes d&rsquo;injustice, discrimin\u00e9es dans l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 l&#8217;emploi, au logement ou au mariage, en mal de reconnaissance de la part d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 dont ils enrichissent la diversit\u00e9 ou cr\u00e9ent les emplois, emp\u00each\u00e9s de se r\u00e9aliser par un handicap auquel l&rsquo;espace public n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 adapt\u00e9 ou par des institutions qui se m\u00e9fient de l&rsquo;esprit d&rsquo;initiative. L&rsquo;individu et ses joies\u00a0: le sourire radieux, irradiant m\u00eame, des stars en tout genre, interrog\u00e9es plus sur leur ressenti que sur l&rsquo;\u0153uvre qu&rsquo;elles sont venues pr\u00e9senter, l&rsquo;\u00e9nergie de l&rsquo;entrepreneur-innovateur qui, parti de son garage, bouleverse nos quotidiens branch\u00e9s et connect\u00e9s, la jouissance de la r\u00e9ussite, d&rsquo;autant plus grande qu&rsquo;elle peut \u00eatre affich\u00e9e devant les regards fascin\u00e9s, \u00ab\u00a0pleins d&rsquo;\u00e9toiles\u00a0\u00bb. Politique, \u00e9conomie, relations internationales, culture, science sont affaires d&rsquo;individus\u00a0: affaires des hommes et femmes politiques cherchant \u00e0 rassurer les \u00e9lecteurs, des entrepreneurs \u00e0 attirer et \u00e0 encourager dans leur \u00e9lan cr\u00e9ateur, des chefs d\u2019\u00c9tat se pressant, avec leur <em>first lady<\/em>, au G8 \u2013 malheur \u00e0 celui qui en est exclu\u00a0! \u2013, des artistes et stars se congratulant mutuellement dans le cr\u00e9pitement des flashs des festivals, des enfants malades, entour\u00e9s de leur famille, des m\u00e9decins et chercheurs et de ces m\u00eames personnalit\u00e9s appelant aux dons du public compatissant.<\/p>\n<p>Tous les individus n&rsquo;ont pas leur place dans ce cort\u00e8ge pourtant h\u00e9t\u00e9roclite. Terroristes, criminels et d\u00e9linquants en sont bien s\u00fbr exclus. D&rsquo;autres n&rsquo;y sont gu\u00e8re les bienvenus. Fonctionnaires, agents de la SNCF, chauffeurs de taxi sont rarement bien accueillis, \u00e0 moins d&rsquo;arriver en tant que victimes, d&rsquo;incivilit\u00e9 ou d&rsquo;agression. Pour d&rsquo;autres encore, un silence g\u00ean\u00e9 s&rsquo;\u00e9tablit \u00e0 leur arriv\u00e9e. Aux ouvriers de Florange, aux employ\u00e9s de La Redoute, on ne sait pas trop quoi dire. Leur histoire n&rsquo;a rien de la <em>success story<\/em>, et il est souvent pour eux trop tard pour commencer \u00e0 \u00e9crire la leur. Ce ne sont pas non plus tellement des victimes, surtout pas les victimes des entrepreneurs et grands patrons, ceux-l\u00e0 m\u00eame qui cr\u00e9ent la richesse et les emplois. Au contraire, ne seraient-ils pas eux-m\u00eames un petit peu responsables de leur malheur\u00a0? Trop pay\u00e9s, trop prot\u00e9g\u00e9s, trop revendicatifs parfois, comment leur entreprise pourrait-elle s&rsquo;en sortir face \u00e0 la concurrence internationale\u00a0? Comment pourraient-ils \u00eatre comp\u00e9titifs\u00a0?<\/p>\n<p>La victime et la r\u00e9ussite, l&rsquo;individu souffrant et l&rsquo;individu triomphant, sont les deux faces de l&rsquo;individualisme de notre soci\u00e9t\u00e9. La figure de la victime rappelle que dans notre soci\u00e9t\u00e9 moderne l&rsquo;individu est la valeur fondamentale, absolue. Les soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles ont bien s\u00fbr horreur du crime, mais l&rsquo;insistance m\u00e9diatique sur la victime va bien au-del\u00e0. C&rsquo;est surtout la victime de l&rsquo;injustice qui montre combien l&rsquo;individu importe\u00a0: diminuer l&rsquo;individu pour des motifs \u00e9trangers \u00e0 l&rsquo;individu comme valeur est intol\u00e9rable. Discriminer sur la base de la religion, couleur de peau ou orientation sexuelle constitue une inacceptable r\u00e9duction de la personne humaine et une atteinte \u00e0 sa dignit\u00e9. De m\u00eame, l\u2019\u00c9tat peut exiger des citoyens uniquement ce qui est n\u00e9cessaire \u00e0 sa mission, et sa mission se limite \u00e0 l&rsquo;individu comme valeur\u00a0: pour intervenir militairement \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger, et ainsi risquer la vie de soldats, les arguments g\u00e9opolitiques comme la stabilit\u00e9 de la r\u00e9gion ne sauraient suffire \u00e0 l&rsquo;opinion qui se laisse plus facilement convaincre par des motifs humanitaires, les droits de l&rsquo;homme, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;individu comme valeur. La figure du cr\u00e9ateur renvoie \u00e0 l&rsquo;individu comme puissance, puissance d&rsquo;agir, de transformer, d&rsquo;innover, celle dont font preuve, selon les repr\u00e9sentations, artistes, entrepreneurs, innovateurs. L&rsquo;individu est ainsi, dans les repr\u00e9sentations, l&rsquo;acteur du social, le premier facteur causal. L&rsquo;individu prime sur le social du point de vue des valeurs, il prime aussi dans le mode d&rsquo;explication du monde. L&rsquo;individu est ainsi, dans les termes du sch\u00e9ma de Louis Dumont, l&rsquo;\u00ab\u00a0id\u00e9e-valeur\u00a0\u00bb fondamentale de l&rsquo;id\u00e9ologie moderne[1].<\/p>\n<p>Fonctionnaires, agents des entreprises publiques, chauffeurs de taxi d&rsquo;une part, salari\u00e9s d&rsquo;entreprises d\u00e9localis\u00e9es d&rsquo;autre part, ne correspondent ni \u00e0 la figure de la victime ni \u00e0 celle du cr\u00e9ateur. Ils ont en commun, dans les repr\u00e9sentations, un rapport \u00e0 la concurrence qui pose probl\u00e8me \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 telle qu&rsquo;elle se pense au journal t\u00e9l\u00e9vis\u00e9\u00a0: les premiers sont prot\u00e9g\u00e9s, par leur statut, de la concurrence\u00a0; les seconds sont les perdants de la concurrence. Les premiers s&rsquo;attirent l&rsquo;animosit\u00e9 d&rsquo;un monde du travail globalement soumis \u00e0 la concurrence, y compris en ce qui concerne les professions lib\u00e9rales qui ont eu \u00e0 affronter une rude comp\u00e9tition lors de leurs \u00e9tudes. Les seconds rappellent que, si la concurrence a ses gagnants, elle a aussi ses perdants. Les perdants de la concurrence posent probl\u00e8me \u00e0 l&rsquo;individualisme de notre soci\u00e9t\u00e9\u00a0: ils ne sont pas des victimes, et la responsabilit\u00e9 de leur mis\u00e8re n&rsquo;\u00e9choit pas \u00e0 leur entreprise en liquidation, aux concurrents plus performants ou aux pays \u00e0 bas co\u00fbts, mais elle retombe sur le mod\u00e8le social fran\u00e7ais, pourtant n\u00e9 \u00ab\u00a0au lendemain de la victoire des peuples libres sur les r\u00e9gimes qui ont tent\u00e9 d&rsquo;asservir et de d\u00e9grader la personne humaine\u00a0\u00bb[2] et qui a permis aux salari\u00e9s d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 la dignit\u00e9 d&rsquo;individu jusque-l\u00e0 r\u00e9serv\u00e9e aux propri\u00e9taires[3]. Le sort des perdants de la concurrence est-il injuste\u00a0? La r\u00e9ponse est difficile, car autant le gagnant m\u00e9rite sa r\u00e9ussite, autant le perdant peut ne pas avoir d\u00e9m\u00e9rit\u00e9, tant la comp\u00e9tition n&rsquo;est pas sans contingence, d&rsquo;autant plus d\u00e9cisive que la comp\u00e9tition est rude[4]. Ce qui appara\u00eet injuste au contraire, c&rsquo;est d&rsquo;\u00eatre \u00e0 l&rsquo;abri de la concurrence alors que la majorit\u00e9 y est soumise, ce qu&rsquo;illustrent la haine des \u00ab\u00a0privil\u00e8ges\u00a0\u00bb et des \u00ab\u00a0corporations\u00a0\u00bb, l&rsquo;animosit\u00e9 envers le secteur public mais aussi envers les chauffeurs de taxi et les avocats qui d\u00e9fendent leur monopole contre l&rsquo;arriv\u00e9e de nouveaux acteurs. En effet, \u00eatre soumis \u00e0 la concurrence revient \u00e0 \u00eatre soumis \u00e0 une lancinante pression \u00e0 faire toujours plus d&rsquo;efforts, ce dont les professions prot\u00e9g\u00e9es sont pr\u00e9serv\u00e9es.<\/p>\n<p>La concurrence pose ainsi probl\u00e8me \u00e0 l&rsquo;individualisme de notre soci\u00e9t\u00e9. Elle ouvre un champ des possibles, un espace de libert\u00e9 aux individus, mais elle les soumet \u00e0 une pression \u00e0 la comp\u00e9titivit\u00e9 si douloureuse que ceux qui en sont pr\u00e9serv\u00e9s suscitent de l&rsquo;amertume et elle est dure aux perdants, qui ne peuvent gu\u00e8re s&rsquo;en prendre qu&rsquo;\u00e0 eux-m\u00eames. Elle pousse \u00e0 la remise en cause, au nom de la comp\u00e9titivit\u00e9, du syst\u00e8me de S\u00e9curit\u00e9 sociale qui a permis aux non-propri\u00e9taires d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 l&rsquo;ind\u00e9pendance et, de l\u00e0, \u00e0 la rationalit\u00e9 et \u00e0 la responsabilit\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire les attributs de l&rsquo;individu digne jusque-l\u00e0 conditionn\u00e9s \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9. Comment s&rsquo;articulent alors la concurrence et l&rsquo;individu comme id\u00e9e-valeur premi\u00e8re\u00a0?<\/p>\n<h3>Les deux th\u00e9ories de la concurrence<\/h3>\n<p>La pens\u00e9e de la concurrence n&rsquo;est pas monolithique. Nous pouvons distinguer deux th\u00e9ories de la concurrence\u00a0: la th\u00e9orie n\u00e9o-classique, formul\u00e9e par L\u00e9on Walras \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle, et la th\u00e9orie que nous d\u00e9signerons comme \u00ab\u00a0n\u00e9o-lib\u00e9rale\u00a0\u00bb[5], issue de <a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Schumpeter\">Joseph Schumpeter<\/a> et <a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Friedrich_Hayek\">Friedrich Hayek<\/a>. Ces deux th\u00e9ories s&rsquo;opposent, la seconde naissant de la critique, parfois virulente, de la premi\u00e8re. Nous les caract\u00e9riserons et opposerons sur trois points\u00a0: les conditions qu&rsquo;un march\u00e9 doit remplir pour \u00eatre concurrentiel, le profit, le droit de la concurrence.<\/p>\n<p>Dans la th\u00e9orie n\u00e9o-classique, un march\u00e9 peut \u00eatre libre sans pour autant \u00eatre concurrentiel. Pour que la concurrence y soit pure et parfaite, il doit remplir un certain nombre de conditions, dont le nombre varie selon les auteurs. Ces conditions ne sont jamais toutes et pleinement remplies, mais le degr\u00e9 auquel elles le sont d\u00e9termine la qualit\u00e9 de la concurrence sur ce march\u00e9. La concurrence peut \u00eatre ainsi plus ou moins parfaite sur un march\u00e9, ou plut\u00f4t plus ou moins imparfaite. Selon cette \u00e9cole, la concurrence conduit le march\u00e9 \u00e0 la situation optimale, celle o\u00f9 \u00e0 la fois la production est maximale et le prix minimal. La m\u00e9canique est proche du sens commun\u00a0: la concurrence pousse les entreprises \u00e0 faire le plus d&rsquo;efforts possibles, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 diminuer le prix tout en augmentant les quantit\u00e9s. Au niveau optimal les entreprises ne font pas de profit, elles vendent leurs produits \u00e0 leur co\u00fbt de production \u2013 qui int\u00e8gre, il faut le pr\u00e9ciser, la r\u00e9mun\u00e9ration du capital. Toute l&rsquo;\u00e9conomie finit, toutes choses \u00e9gales par ailleurs, par atteindre un \u00e9tat d&rsquo;optimum, qui est en quelque sorte le meilleur des mondes possibles dans des conditions donn\u00e9es. Cependant, pour atteindre cet optimum, la concurrence doit \u00eatre de la meilleure qualit\u00e9 possible, ce qui suppose la lutte contre les pratiques restrictives de la concurrence telles que les monopoles et les ententes. L&rsquo;\u00e9cole n\u00e9o-classique l\u00e9gitime et soutient alors l&rsquo;intervention de la puissance publique contre ces pratiques, c&rsquo;est-\u00e0-dire le droit de la concurrence.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie n\u00e9o-lib\u00e9rale de la concurrence est n\u00e9e de la critique de la th\u00e9orie n\u00e9o-classique et s&rsquo;y oppose point par point. Alors que l&rsquo;\u00e9cole n\u00e9o-classique s&rsquo;est \u00e9vertu\u00e9e \u00e0 pr\u00e9ciser les conditions de la concurrence pure et parfaite, sa critique se contente d&rsquo;un seul crit\u00e8re\u00a0: un march\u00e9 est concurrentiel si l&rsquo;entr\u00e9e y est libre, si aucune barri\u00e8re r\u00e9glementaire n&rsquo;en barre l&rsquo;acc\u00e8s. En effet, une entreprise en situation de monopole n&rsquo;\u00e9chappe pas pour autant \u00e0 la concurrence \u00e0 condition que l&rsquo;entr\u00e9e sur son march\u00e9 soit libre\u00a0: si elle fait beaucoup de profit, elle risque d&rsquo;attirer d&rsquo;autres entreprises qui viendront la concurrencer. Cette concurrence en potentialit\u00e9 se double de la concurrence ext\u00e9rieure, celle des entreprises produisant des biens substituables (la t\u00e9l\u00e9vision par satellite, un march\u00e9 structurellement peu concurrentiel, est concurrenc\u00e9e par la t\u00e9l\u00e9vision hertzienne), celle susceptible de surgir du progr\u00e8s technique. La concurrence est donc \u00ab\u00a0diffuse\u00a0\u00bb, les entreprises \u00ab\u00a0baignant\u00a0\u00bb dedans. Les seules entreprises vraiment \u00e0 l&rsquo;abri sont les monopoles, publics ou priv\u00e9s, garantis par la loi. Pour la th\u00e9orie n\u00e9o-classique, la concurrence a pour bienfait de diminuer les prix et augmenter les quantit\u00e9s, c&rsquo;est-\u00e0-dire de rogner les profits. La th\u00e9orie n\u00e9o-lib\u00e9rale r\u00e9habilite au contraire le profit et le bienfait de la concurrence est justement que les entreprises, en qu\u00eate de profit, sont pouss\u00e9es \u00e0 innover. La meilleure des \u00e9conomies possibles pour les n\u00e9oclassiques correspond \u00e0 une situation de nullit\u00e9 du profit, pour les auteurs dans la lign\u00e9e de Schumpeter et Hayek c&rsquo;est une dynamique dans laquelle les entreprises innovent, cr\u00e9ent un nouveau march\u00e9 sur lequel elles sont en monopole jusqu&rsquo;\u00e0 ce que leurs concurrents les imitent. Le monopole et son sur-profit sont l&rsquo;oppos\u00e9 de l&rsquo;optimum n\u00e9o-classique, le repoussoir qui l\u00e9gitime la lutte contre les pratiques restrictives de la concurrence et le droit de la concurrence. Pour la critique de la th\u00e9orie n\u00e9o-classique, c&rsquo;est tout justement parce que les entrepreneurs esp\u00e8rent obtenir un monopole et r\u00e9aliser un tel sur-profit qu&rsquo;ils innovent et cr\u00e9ent des richesses. Ainsi, elle rejette tout droit de la concurrence qui pr\u00e9tend sanctionner les monopoles.<\/p>\n<h3>Concurrence et pouvoir<\/h3>\n<p>Concurrence pure et parfaite contre simple libre entr\u00e9e, d\u00e9nonciation du sur-profit contre r\u00e9habilitation du profit du monopole innovateur, l\u00e9gitimation du droit de la concurrence contre sa d\u00e9l\u00e9gitimation, les deux th\u00e9ories de la concurrence diff\u00e8rent radicalement. C&rsquo;est sur la question du pouvoir qu&rsquo;elles s&rsquo;opposent fondamentalement. L&rsquo;\u00e9change libre est une relation de pouvoir, au sens sociologique le plus concret du terme, \u00e0 savoir faire faire \u00e0 autrui quelque chose qu&rsquo;il n&rsquo;aurait pas fait de lui-m\u00eame. Sur le march\u00e9, les vendeurs veulent vendre le plus cher possible tandis que les acheteurs veulent acheter le moins cher possible. S&rsquo;ils restent tous sur leurs positions, aucun \u00e9change n&rsquo;aura lieu, si bien que acheteurs et vendeurs acceptent de faire des concessions. Mais tous les acteurs ne font pas les m\u00eames concessions\u00a0: dans le d\u00e9sert des voyageurs assoiff\u00e9s donneront n&rsquo;importe quoi au propri\u00e9taire de l&rsquo;unique puits des environs et celui-ci pourra imposer son prix, une multinationale pourra facilement exiger du sous-traitant dont elle est le seul client de gros efforts sur les prix, le sous-traitant n&rsquo;ayant pas d&rsquo;autres choix. Ce sont l\u00e0 deux situations extr\u00eames de dissym\u00e9trie de pouvoir, un monopole et un monopsone, et la r\u00e9alit\u00e9 est interm\u00e9diaire. Le prix ne na\u00eet pas tant de la relation entre l&rsquo;offre et la demande que de la relation de pouvoir entre les parties de l&rsquo;\u00e9change, ce qu&rsquo;Aristote a \u00e9nonc\u00e9 et que Paul Jorion a retrouv\u00e9 sur les march\u00e9s de la p\u00eache et de la finance.<\/p>\n<p>Les th\u00e9ories de la concurrence n&rsquo;ignorent pas la question du pouvoir sur le march\u00e9 mais y apportent des r\u00e9ponses oppos\u00e9es. La th\u00e9orie n\u00e9o-classique cherche \u00e0 s&rsquo;assurer que nul acteur n&rsquo;ait le pouvoir d&rsquo;influer \u00e0 lui seul sur les prix et les quantit\u00e9s, ce qui lui permettrait de fixer le niveau de production qui serait le plus avantageux pour lui mais sous-optimal pour l&rsquo;ensemble de la soci\u00e9t\u00e9, compte-tenu de la situation qui devrait \u00eatre celle de la concurrence pure et parfaite. User de son \u00ab\u00a0pouvoir de march\u00e9\u00a0\u00bb pour se prot\u00e9ger de la concurrence constitue ainsi, pour la conception n\u00e9o-classique, un abus de pouvoir, et ce \u00e0 deux titres\u00a0: les prix sont plus \u00e9lev\u00e9s et les quantit\u00e9s moindres, au d\u00e9triment des autres individus, et cela constitue une dissym\u00e9trie criante \u00e0 leur \u00e9gard, eux qui sont soumis \u00e0 la pression concurrentielle. Le droit de la concurrence prot\u00e8ge ainsi contre l&rsquo;abus de pouvoir, ce qui donne du sens \u00e0 l&rsquo;appel du <em>political theorist<\/em> Ian Shapiro \u00e0 y recourir contre le duopole que forment les partis r\u00e9publicain et d\u00e9mocrate aux \u00c9tats-Unis et contre les pratiques restrictives de la comp\u00e9tition politique auxquelles ils se livrent[6].<\/p>\n<p>Les critiques de la th\u00e9orie n\u00e9o-classique au contraire rejettent cette l\u00e9gitimit\u00e9 conf\u00e9r\u00e9e au droit de la concurrence\u00a0: les consommateurs d&rsquo;un march\u00e9 qui ne conna\u00eet pas la situation optimale de la concurrence pure et parfaite ne sont pas victimes d&rsquo;un quelconque abus de pouvoir, car cela n&rsquo;a tout simplement pas de sens de comparer la situation pr\u00e9sente du march\u00e9 \u00e0 la situation qu&rsquo;il devrait conna\u00eetre si les conditions de la concurrence pure et parfaite \u00e9taient remplies. Comparer ce qui est avec ce qui devrait \u00eatre est illogique et sanctionner au moyen du droit de la concurrence des individus est ill\u00e9gitime. Il y a abus de pouvoir uniquement s&rsquo;il y a coercition, s&rsquo;il y a contrainte, et un monopole est condamnable uniquement s&rsquo;il a eu recours \u00e0 de tels moyens pour \u00e9merger. Un monopole qui n&rsquo;y a pas eu recours ne commet donc aucun abus de pouvoir, d&rsquo;abord parce qu&rsquo;il risque \u00e0 tout moment de perdre son pouvoir suite \u00e0 l&rsquo;arriv\u00e9e d&rsquo;un concurrent ou d&rsquo;une innovation, ensuite parce que les consommateurs jouissent de l&rsquo;innovation qui a donn\u00e9 \u00e0 l&rsquo;entreprise ce monopole.<\/p>\n<p>Nous retrouvons ici une question classique de la pens\u00e9e politique\u00a0: la libert\u00e9 consiste-t-elle en l&rsquo;absence de contrainte ou en la largeur de l&rsquo;\u00e9ventail des possibles\u00a0? Si la th\u00e9orie n\u00e9o-lib\u00e9rale de la concurrence s&rsquo;inscrit dans la premi\u00e8re conception, la th\u00e9orie n\u00e9o-classique s&rsquo;inscrit plut\u00f4t dans la seconde. Au-del\u00e0 de cette probl\u00e9matique, l&rsquo;opposition entre les deux th\u00e9ories de la concurrence engage deux conceptions de l&rsquo;individu.<\/p>\n<h3>Deux individualismes\u00a0?<\/h3>\n<p>Avec les deux conceptions de la concurrence que nous examinons, ce sont deux figures de l&rsquo;individu qui s&rsquo;affrontent, entre lesquelles le contraste est saisissant\u00a0: alors que la th\u00e9orie n\u00e9o-lib\u00e9rale met en avant la figure de l&rsquo;entrepreneur qui prend des risques, de l&rsquo;innovateur qui conquiert un monopole arrach\u00e9 \u00e0 la monotonie du march\u00e9 \u2013 c&rsquo;est-\u00e0-dire la figure de l&rsquo;individu comme puissance identifi\u00e9e pr\u00e9c\u00e9demment \u2013, l&rsquo;individu de la th\u00e9orie n\u00e9o-classique est beaucoup plus effac\u00e9, inexistant m\u00eame, simple rouage de la m\u00e9canique concurrentielle. Il n&rsquo;innove ni ne cr\u00e9e mais imite les concurrents plus efficaces. Il n&rsquo;entreprend pas, ne prend pas de risques, il est un simple organisateur de la production, <em>in fine<\/em> pas tr\u00e8s diff\u00e9rent du bureaucrate de la planification sovi\u00e9tique.<\/p>\n<p>Cependant l&rsquo;individu n\u00e9o-classique a quelque chose que l&rsquo;individu n\u00e9o-lib\u00e9ral n&rsquo;a pas\u00a0: face \u00e0 un monopole, ce dernier n&rsquo;a rien \u00e0 dire, rien \u00e0 opposer \u00e0 une situation de march\u00e9 certes produite par le libre jeu du march\u00e9 mais qui conf\u00e8re \u00e0 cet acteur un pouvoir important, mena\u00e7ant s&rsquo;il d\u00e9cide d&rsquo;user de son pouvoir de monopole en proposant \u2013 en imposant m\u00eame \u2013 des prix bien au-del\u00e0 du co\u00fbt de production. L&rsquo;individu n\u00e9o-classique, quant \u00e0 lui, peut opposer au monopole le droit de la concurrence, qui se fonde sur ce que la concurrence aurait amen\u00e9 si elle n&rsquo;\u00e9tait pas perturb\u00e9e par les disparit\u00e9s de pouvoir des acteurs du march\u00e9. Il peut en appeler \u00e0 la concurrence contre les r\u00e9sultats du libre jeu du march\u00e9. L&rsquo;individu n\u00e9o-lib\u00e9ral est de plain-pied dans la concurrence, il ne peut s&rsquo;y soustraire, alors que l&rsquo;individu n\u00e9o-classique la surplombe, n&rsquo;y est pas engag\u00e9 totalement \u2013 c&rsquo;est pour cela qu&rsquo;il appara\u00eet si fade, si vide, c&rsquo;est parce que l&rsquo;essentiel pour lui n&rsquo;est pas l\u00e0 \u2013 et peut donc l&rsquo;utiliser comme moyen pour d\u00e9fendre son droit \u00e0 \u00eatre pr\u00e9serv\u00e9 du risque d&rsquo;abus de pouvoir.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie n\u00e9o-classique, n\u00e9e \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle, se voulait une r\u00e9ponse \u00e0 la question sociale de la fin du XIXe si\u00e8cle et auquel le socialisme, alors en plein essor, r\u00e9pondait mieux que l&rsquo;\u00e9conomie classique. La concurrence est au c\u0153ur de sa proposition\u00a0: au-del\u00e0 de la prosp\u00e9rit\u00e9 \u00e0 laquelle est cens\u00e9e conduire la concurrence pure et parfaite, elle appara\u00eet, soutenue par le droit de la concurrence, comme le contrat social de la soci\u00e9t\u00e9 \u00e9conomique industrielle. A l&rsquo;instar du contrat social politique qui prot\u00e8ge l&rsquo;individu de la guerre de tous contre tous et de l&rsquo;abus de pouvoir de la part de l\u2019\u00c9tat, la concurrence prot\u00e8ge l&rsquo;individu de la guerre \u00e9conomique de tous contre tous et de l&rsquo;abus de pouvoir de la part d&rsquo;autres individus. Le contrat social politique stipule que chaque individu renonce \u00e0 recourir \u00e0 la violence et transf\u00e8re ce droit de recours \u00e0 la violence \u00e0 l\u2019\u00c9tat \u00e0 condition que tous fassent de m\u00eame et que celui qui s&rsquo;y soustrait, qui rompt ainsi cette sym\u00e9trie et commet une injustice par rapport aux autres, soit sanctionn\u00e9. De m\u00eame, le contrat social que propose l&rsquo;\u00e9conomie n\u00e9o-classique stipule que chacun se soumet \u00e0 la concurrence \u00e0 condition que tous fassent de m\u00eame et que ceux qui s&rsquo;y soustraient, par l&rsquo;entente sur les prix ou par toutes autres pratiques restrictives, soient sanctionn\u00e9s, car ils commettent une injustice envers ceux qui y restent soumis. Dans la soci\u00e9t\u00e9 \u00e9conomique industrielle, notamment celle du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, il s&rsquo;agit de r\u00e9sorber la dissym\u00e9trie entre les grands cartels et monopoles et la multitude des ouvriers, les premiers ayant le pouvoir de se prot\u00e9ger de la pression concurrentielle au contraire des seconds, oblig\u00e9s d&rsquo;accepter des salaires tr\u00e8s bas, au plus grand b\u00e9n\u00e9fice des premiers.<\/p>\n<p>Dans la th\u00e9orie n\u00e9o-lib\u00e9rale, la concurrence ne pr\u00e9sente nullement cette dimension de contrat social, bien au contraire\u00a0: la concurrence y est plus proche de l&rsquo;\u00e9tat de guerre qui pr\u00e9c\u00e8de le contrat social. En effet, l&rsquo;individu n\u00e9o-lib\u00e9ral est totalement engag\u00e9 dans la lutte concurrentielle, perp\u00e9tuellement sous la menace de perdre la position qu&rsquo;il a acquise, m\u00eame si c&rsquo;est un monopole, tout comme l&rsquo;homme \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat pr\u00e9-social hobb\u00e9sien est en permanence aux aguets et craint de perdre le pouvoir qu&rsquo;il a pu obtenir face \u00e0 un pouvoir plus grand. L&rsquo;individu n\u00e9o-lib\u00e9ral est immerg\u00e9 dans la concurrence, dont les bienfaits l\u00e9gitiment son extension \u00e0 tous les domaines de la vie sociale, et m\u00eame humaine. Il est certes cr\u00e9ateur, entrepreneur et innovateur, mais il se r\u00e9duit \u00e0 cela, \u00e0 la puissance qu&rsquo;il actualise dans la lutte concurrentielle. L&rsquo;individu n\u00e9o-classique peut ne pas \u00eatre cr\u00e9ateur, entrepreneur et innovateur, car il ne se r\u00e9duit pas \u00e0 sa puissance, car la concurrence n&rsquo;est pas tout pour lui, comme l\u2019\u00c9tat n&rsquo;est pas tout pour le citoyen. La concurrence n&rsquo;est que secondaire, uniquement l&rsquo;instrument qui permet une certaine prosp\u00e9rit\u00e9, comme l\u2019\u00c9tat n&rsquo;est que secondaire, uniquement l&rsquo;instrument qui permet la s\u00e9curit\u00e9. Comme dans les th\u00e9ories du contrat, c&rsquo;est l&rsquo;individu qui prime dans la th\u00e9orie n\u00e9o-classique de la concurrence\u00a0: la concurrence lui est secondaire, elle n&rsquo;est qu&rsquo;un moyen et elle peut \u00eatre sacrifi\u00e9e. Dans la th\u00e9orie n\u00e9o-lib\u00e9rale, l&rsquo;individu est certes c\u00e9l\u00e9br\u00e9 dans sa puissance et d\u00e9fendu inflexiblement contre toute intervention abusive de l\u2019\u00c9tat, mais il ne peut que se soumettre \u00e0 la m\u00e9canique d&rsquo;airain de la concurrence, l\u00e0 o\u00f9 aux perdants de la concurrence la th\u00e9orie n\u00e9o-classique reconna\u00eet au moins le droit \u00e0 \u00eatre prot\u00e9g\u00e9 de l&rsquo;abus de pouvoir commis par les individus plus puissants que lui.<\/p>\n<h3>L&rsquo;au-del\u00e0 de l&rsquo;individualisme<\/h3>\n<p>Ces deux th\u00e9ories de la concurrence peuvent-elles \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme des id\u00e9ologies individualistes, c&rsquo;est-\u00e0-dire qui reconnaissent comme valeur fondamentale et r\u00e9alit\u00e9 premi\u00e8re l&rsquo;individu\u00a0? La th\u00e9orie n\u00e9o-classique est \u00e0 ce titre individualiste, puisque la concurrence y est secondaire\u00a0: elle est artificielle \u2013 la concurrence peut ne pas \u00eatre pure et parfaite \u2013 et un instrument, le moyen de la prosp\u00e9rit\u00e9. C&rsquo;est moins simple pour la th\u00e9orie n\u00e9o-lib\u00e9rale\u00a0: elle se r\u00e9clame certes de l&rsquo;individu, dont elle c\u00e9l\u00e8bre la puissance et qu&rsquo;elle prot\u00e8ge ardemment contre l\u2019\u00c9tat, mais c&rsquo;est la concurrence entre les individus qui semblent \u00eatre premi\u00e8re, aussi bien comme valeur que comme r\u00e9alit\u00e9. L&rsquo;individu n&rsquo;a aucun moyen de recours contre ce qu&rsquo;elle produit, n&rsquo;a aucun droit \u00e0 opposer, si ce n&rsquo;est sa propre puissance. Dans le monde chaotique tel que le d\u00e9crit la th\u00e9orie n\u00e9o-lib\u00e9rale, la concurrence est une \u00e9preuve \u00e0 l&rsquo;issue de laquelle appara\u00eet la valeur et la v\u00e9rit\u00e9[7], de mani\u00e8re \u00e9vidente et donc incontestable. Contrairement aux apparences, c&rsquo;est l&rsquo;individu de la th\u00e9orie n\u00e9o-classique qui est le plus une personne, au sens fort du mot, car il a quelque chose \u00e0 prot\u00e9ger, car il ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une puissance en concurrence.<\/p>\n<p>Si la th\u00e9orie n\u00e9o-lib\u00e9rale de la concurrence ne peut \u00eatre qualifi\u00e9e d&rsquo;individualiste, il est tout aussi impossible de la qualifier d&rsquo;holiste, car elle n&rsquo;a pas pour valeur premi\u00e8re l&rsquo;harmonie du tout social, bien au contraire. Plut\u00f4t qu&rsquo;un holisme, elle appara\u00eet comme un au-del\u00e0 de l&rsquo;individualisme\u00a0: elle se veut plus individualiste que l&rsquo;individualisme, en rejetant les derni\u00e8res obligations qui p\u00e8sent sur l&rsquo;individu et qui pourtant sont l\u00e0 pour son propre service. Car l&rsquo;individualisme n&rsquo;est pas sans normes et devoirs, et ces normes et devoirs trouvent leur l\u00e9gitimit\u00e9 dans l&rsquo;individu lui-m\u00eame, c&rsquo;est le sens de l&rsquo;autonomie et c&rsquo;est pourquoi l&rsquo;autonomie n&rsquo;est pas l&rsquo;anomie. Cet au-del\u00e0 de l&rsquo;individualisme serait-il ainsi l&rsquo;id\u00e9ologie du riche contribuable qui consid\u00e8re comme une spoliation les imp\u00f4ts finan\u00e7ant sa s\u00e9curit\u00e9 physique et sociale, du jeune qui refuse l&rsquo;autorit\u00e9 du professeur au nom de sa singularit\u00e9, du d\u00e9linquant, de toute origine sociale et g\u00e9ographique, qui se sent oblig\u00e9 uniquement par les normes \u00e9crites que quelqu&rsquo;un est <em>hic et nunc<\/em> charg\u00e9 de faire respecter\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>[1]\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 La matrice de cette r\u00e9flexion est l&rsquo;\u0153uvre de Louis Dumont, notamment la distinction qu&rsquo;il op\u00e8re entre holisme et individualisme, distinction dans laquelle cette r\u00e9flexion s&rsquo;efforce d&rsquo;inscrire ce qui pourrait \u00eatre l&rsquo;id\u00e9ologie de la concurrence. Se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 l&rsquo;introduction du m\u00e9moire.<\/p>\n<p>[2]\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Pr\u00e9ambule de la Constitution de 1946, lui-m\u00eame inspir\u00e9 du Programme du Conseil National de la R\u00e9sistance.<\/p>\n<p>[3]\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Conclusion de Robert Castel. Cf p.22 (les r\u00e9f\u00e9rences renvoient au m\u00e9moire).<\/p>\n<p>[4]\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Cf. p.19<\/p>\n<p>[5]\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Cette dichotomie se retrouve dans les deux <em>Que sais-je\u00a0?<\/em> consacr\u00e9s \u00e0 la concurrence\u00a0: le premier, r\u00e9dig\u00e9 par Louis Franck, est d&rsquo;inspiration n\u00e9o-classique, tandis que le second, r\u00e9dig\u00e9 par Pascal Salin, critique la th\u00e9orie n\u00e9o-classique \u00e0 laquelle il oppose la th\u00e9orie de la \u00ab\u00a0libre concurrence\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>[6]\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Sur la concurrence contre l&rsquo;abus de pouvoir, cf. pp.73-84. La comp\u00e9tition politique, qui pr\u00e9sente de la m\u00eame mani\u00e8re deux th\u00e9orisations, d\u00e9coulant des th\u00e9ories de la concurrence \u00e9conomique, met bien en avant cette dimension de la question.<\/p>\n<p>[7]\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Cf. pp.89-93. Salin va m\u00eame jusqu&rsquo;\u00e0 avancer qu&rsquo;il est impossible d&rsquo;affirmer que remettre l&rsquo;\u00e9diction du droit \u00e0 un monopole, est le meilleur syst\u00e8me, car aucun autre syst\u00e8me n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 test\u00e9 alors que \u00ab\u00a0seule la concurrence nous permettrait de le savoir\u00a0\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9. Comme l&rsquo;auteur du billet esp\u00e8re b\u00e9n\u00e9ficier d&rsquo;un dialogue avec ses lecteurs, les commentaires sont ouverts.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pour l&rsquo;obtention du Master de Science politique sp\u00e9cialit\u00e9 Th\u00e9orie politique de Sciences Po Paris, j&rsquo;ai travaill\u00e9 sur la concurrence et r\u00e9dig\u00e9 un m\u00e9moire consacr\u00e9 \u00e0 la th\u00e9orie concurrentielle de la d\u00e9mocratie qui con\u00e7oit la d\u00e9mocratie d&rsquo;abord sous l&rsquo;angle [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[2597,4],"tags":[2229,185,2938,1074,862,3592,1300],"class_list":["post-66586","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-democratie-2","category-sociologie","tag-concurrence","tag-joseph-schumpeter","tag-leon-walras","tag-louis-dumont","tag-neo-liberalisme","tag-science-politique","tag-von-hayek"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/66586","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=66586"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/66586\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":66588,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/66586\/revisions\/66588"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=66586"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=66586"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=66586"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}