{"id":673,"date":"2008-07-23T16:54:04","date_gmt":"2008-07-23T15:54:04","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=673"},"modified":"2008-07-24T07:22:35","modified_gmt":"2008-07-24T06:22:35","slug":"comment-on-devient-ethnographe-de-la-finance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2008\/07\/23\/comment-on-devient-ethnographe-de-la-finance\/","title":{"rendered":"Comment on devient ethnographe de la finance"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><strong>Ce texte est un \u00ab article presslib\u2019 \u00bb (*) <\/strong><\/p><\/blockquote>\n<p>Beno\u00eet \u00e9crit dans un commentaire \u00e0 <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=667\">L\u2019analyse des mythes<\/a> : \u00ab Ton propos, et souvent tes \u00e9crits, m\u2019\u00e9voquent parfois le style r\u00e2peux de Jeanne Favret-Saada dans son livre \u201cLes mots, la mort, les sorts. Enqu\u00eate sur la sorcellerie dans le bocage\u201d (Normandie), qui dit en quelque sorte : \u201cD\u00e9cidons une fois pour toute d\u2019appeler un chat un chat, et allons voir ce qu\u2019il en est r\u00e9ellement : \u00e0 quels jeux de pouvoir servent donc les mots, les silences\u2026, les regards\u2026\u00a0\u00bb  \u00bb. <\/p>\n<p>Cela m\u2019a rappel\u00e9 que j\u2019\u00e9voquais Jean Favret dans mes notes in\u00e9dites de 2003. Voici ce que j\u2019y disais :<\/p>\n<blockquote><p> C\u2019est, si je ne trompe, une des toutes premi\u00e8res bandes dessin\u00e9es de Frank Margerin, qui deviendrait c\u00e9l\u00e8bre avec le personnage du banlieusard Lucien et sa banane. La premi\u00e8re sc\u00e8ne se d\u00e9roule dans une galaxie lointaine. Un soldat est au rapport et son commandant lui donne l\u2019ordre de conqu\u00e9rir la Terre. Dans les sc\u00e8nes suivantes, le personnage s\u2019infiltre sur notre plan\u00e8te, se d\u00e9gotte un emploi de gratte-papier, obtient un pr\u00eat-logement pour un pavillon de banlieue. Trente ans plus tard, il effectue le dernier paiement sur la bicoque qu\u2019il a, au fil des ann\u00e9es, am\u00e9nag\u00e9e selon les standards esth\u00e9tiques en vigueur dans sa rue : nains,  puits d\u00e9coratif en pneus superpos\u00e9s, etc. Il r\u00e9dige alors un communiqu\u00e9 de victoire : \u00ab Premi\u00e8re partie de la mission accomplie: la maison m&rsquo;appartient. Dans 56 milliards d&rsquo;ann\u00e9es, la plan\u00e8te enti\u00e8re sera entre mes mains \u00bb.<\/p>\n<p>Si je rappelle cette histoire, c\u2019est que ma vie lui ressemble sur un certain point. J\u2019ai une formation de sociologue et d\u2019ethnologue. Il y a plus de trente ans, je passais en France et en Grande-Bretagne, pour un jeune anthropologue <em>structuraliste<\/em>. J\u2019avais eu quelque mal \u00e0 convaincre mes professeurs que l\u2019on pouvait faire du terrain ethnographique, dit d\u2019\u00ab observation participante \u00bb, dans des contr\u00e9es moins exotiques que celles de l\u2019Afrique ou de l\u2019Oc\u00e9anie. Je m\u2019\u00e9tais install\u00e9 sur une \u00eele bretonne o\u00f9 j\u2019avais appris le m\u00e9tier de marin-p\u00eacheur. L\u2019id\u00e9e que l\u2019on pouvait faire du terrain dans son propre pays (ou \u2013 \u00e9tant Belge \u2013 \u00e0 proximit\u00e9 imm\u00e9diate de son propre pays) \u00e9tait famili\u00e8re aux Am\u00e9ricains : \u00ab Anthropology at Home \u00bb. Il s\u2019agissait bien entendu dans le cas des \u00c9tats-Unis, avant tout de l\u2019ethnologie des tribus am\u00e9rindiennes ou, \u00e9ventuellement, de communaut\u00e9s repr\u00e9sentatives de l\u2019une de leurs \u00ab minorit\u00e9s \u00bb : Noirs, Chinois, \u00ab Hispaniques \u00bb, etc. En France, l\u2019exemple avait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 par Jeanne Favret-Saada et son \u00e9tude \u00ab de terrain \u00bb sur la sorcellerie dans le Bocage mayennais. Je me souviens de la consternation qui avait accueilli son premier expos\u00e9 au s\u00e9minaire de Claude L\u00e9vi-Strauss au Coll\u00e8ge de France en 1969 : la n\u00e9cessit\u00e9, selon elle, de devenir sorci\u00e8re pour prot\u00e9ger ses enfants, menac\u00e9s tout comme elle-m\u00eame, et qu\u2019un premier accident de voiture, inexplicable autrement, avait forc\u00e9 de r\u00e9agir, etc. Plusieurs ann\u00e9es plus tard, \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un expos\u00e9 qu\u2019elle faisait \u00e0 Paris X \u2013 Nanterre, elle m\u2019avait rendu un hommage dont j\u2019avais \u00e9t\u00e9 infiniment flatt\u00e9 : \u00e0 un certain moment, elle s\u2019\u00e9tait tourn\u00e9e vers l\u2019auditoire r\u00e9uni autour d\u2019une grande table rectangulaire et, de mani\u00e8re tr\u00e8s rh\u00e9torique, s\u2019\u00e9tait interrog\u00e9e, \u00ab Imaginons que quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre ici ce soir, soit un sorcier\u2026 \u00bb et, feignant de r\u00e9fl\u00e9chir un instant, ayant parcouru de son regard l\u2019assistance, elle avait d\u00e9clar\u00e9 : \u00ab Jorion, par exemple \u00bb. Le frisson qui avait alors parcouru l\u2019\u00e9chine de certains de mes confr\u00e8res pr\u00e9sents ce soir l\u00e0, m\u2019avait rempli d\u2019une de ces joies tr\u00e8s simples qui vous font aimer la vie. <\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 j\u2019\u00e9tais \u00e9tudiant th\u00e9sard, \u00e0 la fin des ann\u00e9es soixante, un d\u00e9bat faisait donc rage en anthropologie sur cette question, qu\u2019est-ce qu\u2019un terrain l\u00e9gitime ? Je me souviens d\u2019un ouvrage (\u00e0 la couverture toil\u00e9e rose bonbon, dont les \u00e9diteurs am\u00e9ricains poss\u00e8dent le secret) o\u00f9 l\u2019auteur examinait une vari\u00e9t\u00e9 de terrains tr\u00e8s sp\u00e9ciaux, entrepris d\u2019ailleurs le plus souvent par des journalistes plut\u00f4t que par des ethnologues, o\u00f9 l\u2019un s\u2019\u00e9tait fait pass\u00e9 pour un Noir, un autre pour un prisonnier, et se posait la question des terrains dits impossibles. Comment faire, par exemple, de l\u2019\u00ab observation participante \u00bb du milieu des chirurgiens ? L\u2019exemple qui m\u2019avait le plus frapp\u00e9 dans l\u2019ouvrage \u00e9tait celui des banquiers : comment un anthropologue pourrait-il s\u2019infiltrer dans le milieu de la finance et se faire consid\u00e9rer comme l\u2019un de leurs par les dirigeants d\u2019une banque ?<\/p>\n<p>C\u2019est ici bien s\u00fbr que l\u2019on rejoint l\u2019histoire du militaire extraterrestre de Frank Margerin. Il m\u2019a fallu treize ans pour atteindre le niveau de direction d\u2019une banque, am\u00e9ricaine en l\u2019occurrence. C\u2019est long. Et c\u2019est court aussi bien entendu, si l\u2019on compte que c\u2019est muni du seul dipl\u00f4me d\u2019ethnologue !<\/p>\n<p>Arriv\u00e9 l\u00e0, l\u2019honn\u00eatet\u00e9 m\u2019oblige cependant \u00e0 me poser deux questions. La premi\u00e8re,  \u00ab Et s\u2019il ne s\u2019\u00e9tait pas agi d\u2019un plan ? \u00bb Et la seconde, \u00ab Que va-t-il advenir de ma carri\u00e8re dans la finance, \u00e0 la suite de ma terrible r\u00e9v\u00e9lation ? \u00bb<\/p>\n<p>J\u2019en sais suffisamment sur la fa\u00e7on dont les choses se d\u00e9cident au sein d\u2019une vie pour me demander s\u2019il s\u2019agit bien apr\u00e8s tout l\u00e0 de la r\u00e9alisation d\u2019un projet. Je connais la teneur de mes d\u00e9cisions, et ce qui m\u2019est apparu comme le r\u00e9sultat d\u2019un choix au moment-m\u00eame, mais, qu\u2019en est-il vraiment ? N\u2019est-ce pas tout simplement le monde qui a d\u00e9cid\u00e9 de me faire banquier \u00e0 San Francisco ? Si c\u2019est le cas, s\u2019il ne s\u2019agit pas de ma volont\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre, la mani\u00e8re dont il s\u2019y est pris pour me mener l\u00e0 est plut\u00f4t indirecte. Mais on pourrait sans doute en dire autant de ma strat\u00e9gie \u00e0 moi : le chemin fut pour le moins sinueux. Autrement dit, je ne dispose pas d\u2019une r\u00e9ponse bien assur\u00e9e \u00e0 opposer \u00e0 qui m\u2019objecterait que, malgr\u00e9 son invraisemblance, vu les conditions de d\u00e9part, je n\u2019ai pas choisi ce parcours et qu\u2019il m\u2019a \u00e9t\u00e9 impos\u00e9. Pascal n\u2019a-t-il pas \u00e9crit, \u00ab Le plus important dans la vie est le choix du m\u00e9tier ; le hasard en d\u00e9cide \u00bb. <\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me question est moins th\u00e9orique : admettons qu\u2019il s\u2019agissait bien du succ\u00e8s d\u2019une strat\u00e9gie, maintenant que mes coll\u00e8gues savent que j\u2019\u00e9tais en fait un anthropologue faisant du terrain parmi les banquiers, comment vont-ils r\u00e9agir ? Je ne peux pas pr\u00e9juger de ce qui va se passer et il se peut qu\u2019au moment o\u00f9 tu me lis, cher lecteur, j\u2019aie \u00e9t\u00e9, selon un usage local bien connu des lecteurs de Lucky Luke, roul\u00e9 dans le goudron et les plumes. En fait, je doute que ceci se produise, et ceci pour plusieurs raisons.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re, c\u2019est la finance elle-m\u00eame ; d\u2019une certaine mani\u00e8re, dans son monde, la notion de \u00ab simulateur \u00bb n\u2019a pas cours : le talent \u00e0 faire de l\u2019argent pour une institution est un fait \u2013 plus fort qu\u2019un Lord-Maire disent les Anglais \u2013 et la raison pour laquelle vous y r\u00e9ussissez ne pr\u00e9sente qu\u2019un int\u00e9r\u00eat secondaire. <\/p>\n<p>Ensuite, il y a l\u2019Am\u00e9rique, qui est tr\u00e8s pragmatique : voyez la mani\u00e8re dont elle a r\u00e9agi au fait que l\u2019Islam militant ex\u00e8cre son syst\u00e8me de valeurs. Si vous faites votre m\u00e9tier convenablement \u2013 et je crois qu\u2019il en va ainsi pour moi \u2013 on ne vous pose que tr\u00e8s peu de questions sur votre parcours et sur votre l\u00e9gitimit\u00e9 au sein de votre emploi. Je  pense \u00e0 ces anecdotes qu\u2019on lit dans les journaux : que tel ou tel s\u2019est fait passer pendant quinze ans pour un obst\u00e9tricien alors qu\u2019il n\u2019avait pas m\u00eame termin\u00e9 le lyc\u00e9e. Quand je lis cela je me demande si l\u2019on ne cherche pas inutilement des poux aux gens : s\u2019il a mis au monde pendant quinze ans des enfants en bonne sant\u00e9, pourquoi lui faire aujourd\u2019hui des mis\u00e8res ? Mon attitude l\u00e0, c\u2019est celle de l\u2019Am\u00e9rique en g\u00e9n\u00e9ral. <\/p>\n<p>Et puis, il y a la Californie. J\u2019ai travaill\u00e9 \u00e0 Los Angeles dans des bureaux o\u00f9 rares \u00e9taient les coll\u00e8gues qui n\u2019\u00e9taient pas par ailleurs figurants dans le milieu du cin\u00e9ma, ou \u00e9crivaient un sc\u00e9nario pour Hollywood, voire d\u00e9posaient des brevets sur des inventions mineures, comme ce pare-soleil orientable pour poussette d\u2019enfant dont l\u2019auteur \u2013 une connaissance \u2013 d\u00e9plorait que, contre toute attente, elle ne lui avait encore quasiment rien rapport\u00e9. La notion m\u00eame de mener dans la vie plusieurs strat\u00e9gies parall\u00e8les, fond\u00e9e sur le credo unique qu\u2019il est sain de maximiser sa capacit\u00e9 \u00e0 faire du bl\u00e9, est constitutive de l\u2019\u00ab American Dream \u00bb. \u00ab Il est banquier, et il touche les droits d\u2019auteur d&rsquo;un livre o\u00f9 il raconte qu\u2019il n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 qu\u2019un ethnologue observant les banquiers ? \u00bb, \u00ab Good for him ! \u00bb diront mes amis et connaissances, \u00ab He&rsquo;s now a true Californian ! \u00bb Et c\u2019est l\u00e0 l\u2019un des aspects de la vie en Californie qui me retient sur ses rivages ! <\/p><\/blockquote>\n<blockquote><p><strong>(*) Un \u00ab article presslib\u2019 \u00bb est libre de reproduction en tout ou en partie \u00e0 condition que le pr\u00e9sent alin\u00e9a soit reproduit \u00e0 sa suite. Paul Jorion est un \u00ab journaliste presslib\u2019 \u00bb qui vit exclusivement de ses droits d\u2019auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d\u2019\u00e9crire comme il le fait aujourd\u2019hui tant que vous l\u2019y aiderez. Votre soutien peut s\u2019exprimer <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?page_id=647\"><em>ici<\/em><\/a>.<\/strong><\/p><\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p><strong>Ce texte est un \u00ab article presslib\u2019 \u00bb (*) <\/strong><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Beno\u00eet \u00e9crit dans un commentaire \u00e0 <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=667\">L\u2019analyse des mythes<\/a> : \u00ab Ton propos, et souvent tes \u00e9crits, m\u2019\u00e9voquent parfois le style r\u00e2peux de Jeanne Favret-Saada dans son livre \u201cLes mots, la mort, les sorts. 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