{"id":67595,"date":"2014-08-02T18:52:56","date_gmt":"2014-08-02T16:52:56","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=67595"},"modified":"2014-08-03T00:31:14","modified_gmt":"2014-08-02T22:31:14","slug":"labsence-de-rancoeur-de-keynes-vis-a-vis-de-lallemagne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2014\/08\/02\/labsence-de-rancoeur-de-keynes-vis-a-vis-de-lallemagne\/","title":{"rendered":"<b>L\u2019ABSENCE DE RANC\u00c5\u2019UR DE KEYNES VIS-\u00c0-VIS DE L\u2019ALLEMAGNE<\/b>"},"content":{"rendered":"<p>On a reproch\u00e9 \u00e0 Keynes d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 beaucoup trop aimable envers l\u2019Allemagne, qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019attitude qu\u2019il a envers elle pendant et apr\u00e8s la Premi\u00e8re guerre mondiale ou pendant et apr\u00e8s la Seconde guerre mondiale.<\/p>\n<p>J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 eu l\u2019occasion de reproduire <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=66289\">ce qu\u2019il \u00e9crivait en novembre 1940<\/a>, alors que la Bataille d\u2019Angleterre faisait encore rage et que l\u2019issue de celle-ci demeurait incertaine\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u2026 j\u2019ai indiqu\u00e9 que sous de nouveaux auspices, l\u2019Allemagne sera autoris\u00e9e \u00e0 renouer avec cette part de leadership\u00a0<em>\u00e9conomique<\/em>\u00a0en Europe centrale qui d\u00e9coule naturellement de ses qualifications et de sa position g\u00e9ographique. J\u2019imagine mal comment le reste de l\u2019Europe pourrait esp\u00e9rer une reconstruction \u00e9conomique effective si l\u2019Allemagne en est exclue et demeure une masse purulente en son sein\u00a0; une Allemagne reconstruite renouera n\u00e9cessairement avec son leadership. Une telle conclusion est in\u00e9vitable, \u00e0 moins que nous n\u2019ayons l\u2019intention de confier la t\u00e2che \u00e0 la Russie (Keynes [1940] 1980\u00a0: 9).<\/p><\/blockquote>\n<p><!--more-->Le premier livre que Keynes publia et qui fut un grand succ\u00e8s de libraire en 1919, aussi bien aux \u00c9tats-Unis qu\u2019en Europe, <em>The Economic Consequences of the Peace<\/em>, \u00e9tait un br\u00fblot, un cri de col\u00e8re jet\u00e9 \u00e0 la face du monde. Nous nous conduisons de mani\u00e8re indigne vis-\u00e0-vis de l\u2019Allemagne, expliquait-il, et si nous ne revenons pas sur les conditions exorbitantes que nous imposons \u00e0 cette nation vaincue en termes de r\u00e9parations de guerre, nous serons forc\u00e9s de nous en repentir. Il \u00e9crit dans <em>The Economic Consequences of the Peace\u00a0<\/em>:<\/p>\n<blockquote><p>La politique consistant \u00e0 r\u00e9duire \u00e0 la servitude l\u2019Allemagne pour une g\u00e9n\u00e9ration, \u00e0 condamner \u00e0 des conditions d\u00e9gradantes la vie de millions d\u2019\u00eatres humains, et \u00e0 priver de bonheur une nation tout enti\u00e8re, est odieuse et m\u00e9prisable \u2013 odieuse et m\u00e9prisable, m\u00eame si elle est r\u00e9alisable sur un plan pratique, m\u00eame si elle devait nous enrichir, m\u00eame si elle ne portait pas en germe la d\u00e9composition de la civilisation europ\u00e9enne tout enti\u00e8re. Certains pr\u00eachent cette politique au nom de la justice. Dans les grands \u00e9v\u00e9nements de l\u2019histoire humaine, dans le d\u00e9nouement du destin des nations, la justice n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 une question qui se posait dans des termes aussi simples. Et m\u00eame si elle l\u2019avait \u00e9t\u00e9, les nations ne sont pas autoris\u00e9es, ni par la religion ni par la morale naturelle, \u00e0 punir les enfants de leurs ennemis pour les erreurs commises par leurs parents ou leurs dirigeants (Keynes [1919] 1972\u00a0: 13)<\/p><\/blockquote>\n<p>Et plus loin dans le m\u00eame livre\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Si ce que nous visons intentionnellement, c\u2019est l\u2019appauvrissement de l\u2019Europe centrale, la vengeance, j\u2019ose l\u2019affirmer, sera terrible. Rien ne pourra alors retarder tr\u00e8s longtemps l\u2019ultime guerre civile entre les forces de la r\u00e9action et les convulsions d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es de la r\u00e9volution, en comparaison desquelles les horreurs de la derni\u00e8re guerre allemande seront peu de choses, et qui d\u00e9truira le vainqueur quel qu\u2019il soit, la civilisation elle-m\u00eame et le progr\u00e8s de toute notre g\u00e9n\u00e9ration\u00a0\u00bb (ibid. 20).<\/p><\/blockquote>\n<p>Le 8 juillet 1919, au moment o\u00f9 le proche qu\u2019est Keynes pour Virginia Woolf, mais \u00e0 qui elle n\u2019accordera jamais cependant davantage qu\u2019une sympathie m\u00e9fiante, claque la porte de la <em>Conf\u00e9rence de paix<\/em> \u00e0 Paris o\u00f9 s\u2019\u00e9labore le Trait\u00e9 de Versailles, elle consigne dans son journal intime le t\u00e9moignage qu\u2019il vient de lui confier du \u00ab\u00a0spectacle affligeant et d\u00e9gradant de la <em>Conf\u00e9rence de paix<\/em>, o\u00f9 des hommes jet\u00e8rent les d\u00e9s sans vergogne, non pas pour l&rsquo;Europe, ni m\u00eame pour l&rsquo;Angleterre, mais pour assurer leur propre retour au Parlement lors des prochaines \u00e9lections (Skidelsky 1983\u00a0: 378).<\/p>\n<p>Robert Skidelsky mentionne dans les premi\u00e8res pages de la monumentale biographie qu\u2019il consacrera \u00e0 Keynes que celui-ci eut deux nurses allemandes\u00a0: Mesdemoiselles Rotman et Hubbe, et il ajoute que \u00ab\u00a0Maynard grandit dans une famille germanophile\u00a0\u00bb (ibid. 55).<\/p>\n<p>Voil\u00e0 sans doute une raison toute simple qui pourrait expliquer bien des choses. Il en existe pourtant une autre, et dont le pouvoir explicatif ne serait pas moindre\u00a0: que pour ce qui touche \u00e0 l\u2019Allemagne, Keynes avait tout simplement raison. Et c\u2019est en fait la position que Skidelsky lui-m\u00eame n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 adopter. Il \u00e9crit\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Si les propositions de Keynes en 1919 avaient \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9es, il est improbable qu\u2019Hitler serait devenu Chancelier allemand (ibid. 399).<\/p><\/blockquote>\n<p>Les choses se seraient peut-\u00eatre pass\u00e9es de la mani\u00e8re qu\u2019imagine Skidelsky, l\u2019histoire sp\u00e9culative n\u2019en est pas moins un exercice p\u00e9rilleux parce qu\u2019il est sans risque\u00a0: totalement prot\u00e9g\u00e9 \u00e0 jamais d\u2019un d\u00e9menti \u00e9ventuel par les faits.<\/p>\n<p>Pourquoi Keynes ne s\u2019est-il pas expliqu\u00e9 de son attitude conciliante vis-\u00e0-vis de l\u2019Allemagne, malgr\u00e9 deux guerres brutales entre cette nation et la sienne propre, dont il \u00e9tait le pur produit, parfois m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 la caricature\u00a0? Nous ne serions pas oblig\u00e9s alors de nous cantonner \u00e0 de simples supputations.<\/p>\n<p>Mais peut-\u00eatre Keynes s\u2019en est-il expliqu\u00e9\u00a0? Peut-\u00eatre est-ce lui qui parle, ou qui s\u2019exprime au moins partiellement quand le peintre Duncan Grant, son amant \u00e0 cette \u00e9poque, se justifie aux yeux de son propre p\u00e8re, le Major Bartle Grant, d\u2019avoir r\u00e9clam\u00e9 le statut d\u2019objecteur de conscience et lui explique ce qu\u2019est la guerre selon lui\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>En\u00a0un sens j\u2019\u00e9tais devenu, je suppose, <em>non-patriote<\/em>, comme il convient aux artistes. Je me suis rendu compte que l\u2019ennemi que l\u2019on a, ce ne sont pas des masses indistinctes constitu\u00e9es d\u2019\u00e9trangers, mais la m\u00eame chose que la masse des gens qui composent son propre pays, et que ce qu\u2019on d\u00e9signe de l\u2019appellation d\u2019ami, ce sont des personnes fid\u00e8les \u00e0 un id\u00e9al, que l\u2019on pourrait aussi bien rencontrer, et que l\u2019on rencontre d\u2019ailleurs, dans chaque pays que l\u2019on visite. Cela, je le pense toujours et je continue de penser que la guerre offre le spectacle de la folie et de la d\u00e9raison sous sa forme ultime (ibid. 26).<\/p><\/blockquote>\n<p>Nous sommes alors en 1915, Duncan Grant a trente ans et John Maynard Keynes est de deux ans son a\u00een\u00e9.<\/p>\n<p>==================================================<\/p>\n<p>Keynes, John Maynard, \u00ab\u00a0The Economic Consequences of the Peace\u00a0\u00bb (1919) <em>Essays in Persuasion<\/em>, The Collected Writings of John Maynard Keynes, Volume IX, London: Macmillan \u2013 Cambridge University Press, 1972<\/p>\n<p>Keynes, John Maynard, \u00ab\u00a0Proposals to counter the German \u2018New Order\u2019\u00a0\u00bb1940, Donald Moggridge (sous la dir.)\u00a0<em>The Collected Writings of John Maynard Keynes<\/em>, Volume XXV, Activities 1940-1944, Shaping the Post-war World : the Clearing Union. London : Macmillan, 1980 : 7-10.<\/p>\n<p>Skidelsky,Robert, <em>John Maynard Keynes. Hopes Betrayed 1883-1920,<\/em> London : Macmillan, 1983<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On a reproch\u00e9 \u00e0 Keynes d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 beaucoup trop aimable envers l\u2019Allemagne, qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019attitude qu\u2019il a envers elle pendant et apr\u00e8s la Premi\u00e8re guerre mondiale ou pendant et apr\u00e8s la Seconde guerre mondiale.<\/p>\n<p>J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 eu l\u2019occasion de reproduire <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=66289\">ce qu\u2019il \u00e9crivait en novembre 1940<\/a>, alors que la Bataille d\u2019Angleterre faisait encore [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","footnotes":""},"categories":[3001,7],"tags":[2911,94,3674,119],"class_list":["post-67595","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-guerre-2","category-histoire","tag-the-economic-consequences-of-the-peace","tag-allemagne","tag-duncan-grant","tag-john-maynard-keynes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/67595","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=67595"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/67595\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":67601,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/67595\/revisions\/67601"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=67595"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=67595"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=67595"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}