{"id":70192,"date":"2014-10-23T19:32:21","date_gmt":"2014-10-23T17:32:21","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=70192"},"modified":"2014-10-24T18:14:08","modified_gmt":"2014-10-24T16:14:08","slug":"ebola-une-epidemie-qui-ne-doit-rien-au-hasard-par-marius-gilbert","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2014\/10\/23\/ebola-une-epidemie-qui-ne-doit-rien-au-hasard-par-marius-gilbert\/","title":{"rendered":"<b>Ebola, une \u00e9pid\u00e9mie qui ne doit rien au hasard<\/b>, par Marius Gilbert"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9. Cet article para\u00eet \u00e9galement <a href=\"http:\/\/www.revuenouvelle.be\/blog\/e-mois\/2014\/10\/23\/ebola-une-epidemie-qui-ne-doit-rien-au-hasard\/\" target=\"_blank\">sur le blog de la Revue Nouvelle<\/a>, une version imprim\u00e9e para\u00eetra dans le num\u00e9ro de novembre de la revue.<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>Les maladies \u00e9mergentes comme la grippe aviaire, le SRAS (syndrome respiratoire aigu s\u00e9v\u00e8re), le MERS (syndrome respiratoire du Moyen-Orient) et aujourd\u2019hui Ebola ont toutes un point commun. Les agents de ces maladies sont des virus dont le r\u00e9servoir est d\u2019origine animale, mais les causes de ces \u00e9pid\u00e9mies sont humaines, cons\u00e9quences de choix \u00e9conomiques, de d\u00e9veloppement et de gouvernance.<\/strong><\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019heure o\u00f9 l\u2019on reconstitue, chez nous, des organes avec des imprimantes 3D, dans un autre monde social, \u00e9conomique et g\u00e9ographique, on a laiss\u00e9 s\u2019\u00e9tendre une \u00e9pid\u00e9mie que l\u2019on aurait pu arr\u00eater avec des moyens du d\u00e9but du si\u00e8cle pass\u00e9 : hygi\u00e8ne, isolement des malades et beaucoup, beaucoup de chlore. Comme le disait Brice de le Vingne, responsable logistique de M\u00e9decins sans fronti\u00e8res (MSF), \u00e0 la commission Sant\u00e9 de la chambre du Parlement belge consacr\u00e9e \u00e0 Ebola : \u00ab Monter un centre d\u2019isolement pour patients d\u2019Ebola, cela n\u2019a rien de compliqu\u00e9 ! \u00bb<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Rien de compliqu\u00e9, et pourtant l\u2019\u00e9pid\u00e9mie est l\u00e0, et elle frappe \u00e0 nos portes. Ne commettons pas l\u2019erreur de penser que la peur, la rumeur et les comportements irrationnels seraient des sp\u00e9cificit\u00e9s africaines. Les premiers cas aux \u00c9tats-Unis et en Espagne nous en donnent un premier aper\u00e7u : les uns appellent \u00e0 la fermeture des fronti\u00e8res et au\u00a0<em>screening<\/em>\u00a0syst\u00e9matique des passagers alors que l\u2019on sait que c\u2019est parfaitement inefficace (en provenance d\u2019o\u00f9 d\u2019ailleurs\u00a0?), le personnel de nettoyage de l\u2019a\u00e9roport de New York se met en gr\u00e8ve alors que le risque n\u2019est pas l\u00e0, le chien d\u2019une infirmi\u00e8re infect\u00e9e par Ebola en Espagne est tu\u00e9 \u00ab dans le doute \u00bb, et les sites web qui alimentent les th\u00e9ories du grand complot fleurissent sur le net [\u00ab le CDC (Centers for Disease Control and Prevention) d\u2019Atlanta est plus dangereux qu\u2019Ebola ! \u00bb]. Tout est en place en Europe pour que quelques cas suppl\u00e9mentaires d\u2019Ebola se traduisent en une psychose et une vague de perturbations sociales qui ne feront que rendre la gestion de la crise plus difficile, comme ce fut le cas en Guin\u00e9e, au Liberia et en Sierra Leone, l\u00e0 o\u00f9 cette \u00e9pid\u00e9mie a commenc\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Un enchainement de causes<\/strong><\/p>\n<p>Dans combien de pays au monde une maladie qui tue 70% des personnes infect\u00e9es aurait-elle pu se propager pendant trois mois et demi, entre d\u00e9cembre 2013 et mars 2014, avant d\u2019\u00eatre identifi\u00e9e ? Dans des pays o\u00f9 les m\u00e9decins sont rares, sans aucun doute. Selon les chiffres de la Banque mondiale, il y avait en Guin\u00e9e, au Liberia et en Sierra Leone respectivement 10, 1,4, et 2,2 m\u00e9decins pour 100.000 habitants en 2010. Ces chiffres sont parmi les plus bas au monde. \u00c0 titre de comparaison, il y en a, en moyenne, 378 en Belgique. Et les rares m\u00e9decins pr\u00e9sents ont eu bien du mal \u00e0 diagnostiquer les premiers cas. Selon les Nations unies, ces pays comptent chaque ann\u00e9e pr\u00e8s de 12.000, 3.000 et 7.500 d\u00e9c\u00e8s dus au paludisme. Il faut \u00e9galement compter avec l\u2019\u00e9pid\u00e9mie transfrontali\u00e8re de chol\u00e9ra qui fit quelque 30.000 cas et 500 morts entre la Guin\u00e9e et le Sierra Leone. C\u2019\u00e9tait il y a peu\u00a0: en 2012, mais qui s\u2019en souvient ? Autant dire qu\u2019une maladie dont les sympt\u00f4mes principaux sont la fi\u00e8vre, des vomissements et des diarrh\u00e9es avait toutes les chances de passer inaper\u00e7ue. D\u2019autres pays d\u2019Afrique centrale pr\u00e9sentent des conditions semblables, et Ebola y a d\u00e9j\u00e0 caus\u00e9 des \u00e9pid\u00e9mies de plus petite ampleur dans le pass\u00e9 et cette ann\u00e9e encore en RDC. Les m\u00e9decins et une partie de la population y sont mieux inform\u00e9s et r\u00e9agissent donc plus vite, ce qui a permis de contenir ces foyers.<\/p>\n<p>Dans l\u2019enchainement des causes qui vont mener \u00e0 l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de grande ampleur que l\u2019on connait aujourd\u2019hui, il y aura donc eu dans un premier temps la vuln\u00e9rabilit\u00e9 de cette r\u00e9gion d\u2019Afrique de l\u2019ouest qui n\u2019a jamais connu cette maladie et sa nature transfrontali\u00e8re qui va compliquer l\u2019organisation de la d\u00e9tection et d\u2019une r\u00e9ponse coordonn\u00e9es. Mais ce ne sera malheureusement que la premi\u00e8re \u00e9tape.<\/p>\n<p>En mars 2014, Michel Van Herp, m\u00e9decin de MSF pense \u00e0 Ebola en lisant la description des sympt\u00f4mes de cette maladie qui, depuis trois mois tue plus que la normale en Afrique de l\u2019Ouest. Ses soup\u00e7ons sont confirm\u00e9s par un diagnostic mol\u00e9culaire. MSF va sur le terrain et r\u00e9alise que le virus est d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent dans de nombreuses localit\u00e9s de trois pays jamais touch\u00e9s auparavant, c\u2019est une situation s\u00e9rieuse et in\u00e9dite.<\/p>\n<p>L\u2019organisation ouvre alors ses premiers centres de soin et d\u2019isolement, d\u00e9marre les op\u00e9rations de suivi des contacts et lance son premier appel pour une mobilisation rapide et internationale des ressources. Mais les \u00e9quipes de soin font peur, et il semblerait que m\u00e9fiance et incompr\u00e9hension \u00e9cartent les patients des centres de soin. MSF et le CDC pensent que l\u2019\u00e9pid\u00e9mie est en voie d\u2019\u00eatre maitris\u00e9e alors qu\u2019elle continue \u00e0 se propager silencieusement. En juin, les patients affluent \u00e0 nouveau, chaque jour plus nombreux, et le doute n\u2019est plus permis. Il s\u2019agit d\u2019une \u00e9pid\u00e9mie de grande ampleur, totalement incontr\u00f4l\u00e9e, qui touche trois pays et dont l\u2019\u00e9tendue r\u00e9elle dans la population est inconnue. La situation est d\u2019autant plus grave que le peu de personnel de sant\u00e9 des services public est lui aussi durement touch\u00e9 par l\u2019\u00e9pid\u00e9mie, il ne reste vraiment plus beaucoup de m\u00e9decins par tranche de 100.000 habitants, et ceux qui acceptent encore d\u2019intervenir le font au p\u00e9ril de leur vie, en raison d\u2019un manque d\u2019\u00e9quipement appropri\u00e9.<\/p>\n<p>Il faudrait alors r\u00e9agir, vite et \u00e0 grande \u00e9chelle. Il faudrait envoyer des \u00e9quipes d\u2019information dans les zones les plus recul\u00e9es, ouvrir des centres de soins et d\u2019isolement d\u00e9centralis\u00e9s, aller vers les patients, mieux informer du fait que les chances de survie sont plus \u00e9lev\u00e9es lors d\u2019une prise en charge, mieux informer du risque de contamination des proches, intensifier l\u2019identification des contacts des malades et inviter ceux-ci \u00e0 s\u2019isoler de leurs proches pendant une p\u00e9riode d\u2019observation. Mais la logistique ne suit plus. Mais o\u00f9 sont les moyens suppl\u00e9mentaires ? L\u2019alerte a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e en mars! O\u00f9 sont les avions, les \u00e9quipements d\u2019urgence? Eh bien non, en juin, en juillet, rien ne se passe, le tarmac des a\u00e9roports est toujours vide et il le restera encore plusieurs mois.<\/p>\n<p><strong>Les mauvais choix de l\u2019OMS<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est que l\u2019OMS, l\u2019organisation des Nations unies qui, en principe, doit jouer un r\u00f4le cl\u00e9 de relai dans la sensibilisation et la coordination sur les questions internationales de sant\u00e9 a subi les cons\u00e9quences de la crise financi\u00e8re. Son budget, qui d\u00e9pend des donations des pays membres, plafonne en 2010, et est r\u00e9duit dans les ann\u00e9es qui suivent. L\u2019OMS est donc forc\u00e9e de faire des choix.<\/p>\n<p>En juin 2013, soit moins de neuf mois avant la crise Ebola, elle annonce un changement de cap, valid\u00e9 par l\u2019assembl\u00e9e mondiale de la sant\u00e9 o\u00f9 si\u00e8gent tous les pays membres. Elle va r\u00e9duire drastiquement son budget consacr\u00e9 aux maladies infectieuses et r\u00e9orienter ses efforts vers les maladies non transmissibles (maladies cardiovasculaires et cancers). Le budget qui traite les situations d\u2019urgence \u00e9pid\u00e9mique est divis\u00e9 par deux, le nombre d\u2019employ\u00e9s r\u00e9duit, le d\u00e9partement de r\u00e9ponse \u00e9pid\u00e9mique et pand\u00e9mique dissout, ses membres distribu\u00e9s dans d\u2019autres d\u00e9partements. Les experts et v\u00e9t\u00e9rans d\u2019anciennes luttes contre des \u00e9pid\u00e9mies d\u2019Ebola et d\u2019autres fi\u00e8vres h\u00e9morragiques employ\u00e9s par l\u2019OMS au si\u00e8ge de Gen\u00e8ve ou en Afrique ne se comptent plus que sur les doigts d\u2019une main. Un autre d\u00e9partement, responsable des r\u00e9ponses d\u2019urgence (guerres, catastrophes, \u00e9pid\u00e9mie) voit son personnel r\u00e9duit de 94 \u00e0 34 personnes. L\u2019OMS tarde donc \u00e0 prendre la mesure de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie, mais quel r\u00f4le auront jou\u00e9 ces restructurations dans ce retard ?<\/p>\n<p>Au d\u00e9but de l\u2019\u00e9t\u00e9, l\u2019\u00e9pid\u00e9mie touche donc les zones urbaines et y entame sa croissance exponentielle. Au Liberia, 2 \u00e0 3 cas par jour en juin, 6 en juillet, 18 en ao\u00fbt, pr\u00e8s de 60 en septembre. En parall\u00e8le, MSF est le t\u00e9moin impuissant de la d\u00e9sint\u00e9gration totale des services publics de sant\u00e9. Dans de nombreux centres de soins et d\u2019isolement, on abandonne l\u2019id\u00e9e de suivre les contacts, on refuse des malades tous les jours. Les h\u00f4pitaux publics ferment, il n\u2019est plus possible d\u2019\u00eatre soign\u00e9. Les accident\u00e9s de la route, les malades en situations d\u2019urgence, les femmes qui ont le malheur d\u2019avoir un accouchement difficile ne savent plus o\u00f9 aller. Aujourd\u2019hui encore, on ne mesure toujours pas l\u2019\u00e9tendue de cet effet indirect de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie.<\/p>\n<p>L\u2019OMS prend enfin la mesure de l\u2019urgence, et le 8 ao\u00fbt, d\u00e9cr\u00e8te que l\u2019\u00e9pid\u00e9mie Ebola est une urgence de sant\u00e9 publique de port\u00e9e mondiale. Mais l\u2019OMS n\u2019est pas entendue. C\u2019est que l\u2019institution a beaucoup perdu de sa cr\u00e9dibilit\u00e9 et de son poids politique sur la sc\u00e8ne internationale lors de la pand\u00e9mie caus\u00e9e par la grippe H1N1. On se rappelle qu\u2019en 2009, sur la base d\u2019observations tr\u00e8s inqui\u00e9tantes concernant l\u2019\u00e9mergence d\u2019une nouvelle grippe au Mexique, elle avait d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 la pand\u00e9mie, sonn\u00e9 l\u2019alarme et entrain\u00e9 une mobilisation internationale sans pr\u00e9c\u00e9dent. Tous les plans antipand\u00e9mie pr\u00e9par\u00e9s par les pays en pr\u00e9vision du virus H5N1 (un autre virus de grippe qui circulait, et circule toujours en Asie, maintenant en compagnie du H7N9) avaient \u00e9t\u00e9 activ\u00e9s, les stocks d\u2019antiviraux renouvel\u00e9s et les vaccins command\u00e9s en masse. Il y a bien eu pand\u00e9mie, et ceux qui souffrirent de cette grippe H1N1 s\u2019en souviennent encore, tant elle fut p\u00e9nible \u00e0 endurer. Mais, fort heureusement, la mortalit\u00e9 associ\u00e9e n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 aussi \u00e9lev\u00e9e que ce qui avait \u00e9t\u00e9 craint, et l\u2019OMS fut confront\u00e9e \u00e0 la grogne des pays qu\u2019elle avait avertis. Elle fut aussi au centre d\u2019une controverse sur les possibles conflits d\u2019int\u00e9r\u00eats des scientifiques de son comit\u00e9 d\u2019experts.<\/p>\n<p><strong>L\u2019indiff\u00e9rence occidentale<\/strong><\/p>\n<p>Pendant l\u2019\u00e9t\u00e9, alors que l\u2019OMS a d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 l\u2019urgence, en Europe et aux \u00c9tats-Unis, on regarde son nombril. En Europe, les compagnies a\u00e9riennes ferment leurs lignes vers les pays touch\u00e9s \u00e0 l\u2019exception de Brussels Airlines. C\u2019est une mesure inefficace, mais qui rassure le personnel. Aux \u00c9tats-Unis, <em>Newsweek<\/em> met une photo de singe sur la couverture de son num\u00e9ro du 21 aout, titre \u00ab Smuggled Bushmeat Is Ebola\u2019s Back Door to America \u00bb, reproduit dans son article les pires clich\u00e9s racistes et parano\u00efaques et se fait heureusement remettre \u00e0 sa place par le <em>Washington Post<\/em>. MSF crie toujours dans le d\u00e9sert, et il n\u2019y pas la moindre sensibilisation du grand public qui semble ne voir dans cette maladie qu\u2019un fl\u00e9au de plus qui touche l\u2019Afrique, apr\u00e8s les guerres, les famines et le sida. Bref, on s\u2019habitue\u2026 2.000 morts dans une catastrophe soudaine, cela pourrait encore s\u2019accorder avec le temps m\u00e9diatique. Mais qui porte attention \u00e0 quelques dizaines de d\u00e9c\u00e8s hebdomadaires dans des pays que l\u2019on sait touch\u00e9s par d\u2019autres maladies? M\u00eame si ces quelques dizaines de cas en annoncent d\u2019autres, bien plus nombreux.<\/p>\n<p>Finalement, les choses bougent, mais tr\u00e8s lentement, trop lentement. L\u2019OMS a chiffr\u00e9 dans une feuille de route publi\u00e9e fin ao\u00fbt le montant d\u2019une intervention si elle commen\u00e7ait imm\u00e9diatement : 500 millions de dollars. Le 2 septembre, Tom Frieden, directeur des Centers for Disease Control and Prevention, revient d\u2019une mission en Afrique de l\u2019Ouest et, visiblement choqu\u00e9 par ce qu\u2019il a vu sur le terrain, d\u00e9clare que \u00ab la fen\u00eatre d\u2019opportunit\u00e9 durant laquelle une action permettrait de mettre fin \u00e0 cette \u00e9pid\u00e9mie est en train de se fermer \u00bb. Dans la foul\u00e9e, des pays s\u2019engagent par des promesses de dons. Mais c\u2019est d\u00e9j\u00e0 trop tard. Le temps n\u00e9cessaire pour traduire ces dons en capacit\u00e9 op\u00e9rationnelle sera trop long, on ne lutte pas facilement contre une \u00e9pid\u00e9mie dont les cas, \u00e0 ce moment-l\u00e0, doublent tous les vingt jours. MSF, pour la premi\u00e8re fois de son histoire, en appelle \u00e0 l\u2019intervention de forces civiles et militaires, seules \u00e0 m\u00eame selon l\u2019organisation, de d\u00e9ployer rapidement des \u00e9quipes sur le terrain pour mettre en place des centres d\u2019isolement. Mais cet appel, encore une fois, ne passe pas. Une intervention sur le terrain n\u2019est pas totalement sans danger pour le personnel de soins et pr\u00e9sente un risque politique que peu de repr\u00e9sentants politiques sont pr\u00eats \u00e0 prendre, surtout dans un contexte de faible sensibilisation de l\u2019opinion publique.<\/p>\n<p>Vers la fin du mois de septembre, les premiers engagements concrets sont enfin pris en termes de moyens humains par les \u00c9tats-Unis (4.000 militaires), le Royaume-Uni (750 militaires, 500 volontaires), l\u2019Allemagne (500 volontaires), la Chine (170 professionnels de la sant\u00e9), Cuba (165 professionnels de la sant\u00e9) et r\u00e9cemment le Nigeria (591 volontaires). Les premiers devraient arriver ce mois-ci, mais d\u00e9j\u00e0, de nombreuses questions se posent sur leur engagement r\u00e9el, et il est encore trop t\u00f4t pour juger de leur impact sur l\u2019\u00e9pid\u00e9mie.<\/p>\n<p>Le virus Ebola se propage donc depuis plus de dix mois, et le 8 octobre, la Banque mondiale fait ses comptes. Elle estime que si l\u2019\u00e9pid\u00e9mie continue \u00e0 se propager en Afrique de l\u2019Ouest, elle pourrait couter 32 milliards de dollars de perte \u00e0 l\u2019horizon 2015. D\u00e9but octobre, les premiers cas sont signal\u00e9s aux \u00c9tats-Unis et en Europe avec leur lot de psychoses.<\/p>\n<p><strong>Mobilisation internationale tardive<\/strong><\/p>\n<p>On peut laisser \u00e0 cette mobilisation internationale tardive le b\u00e9n\u00e9fice du doute sur ses intentions humanitaires. Mais la s\u00e9quence des \u00e9v\u00e8nements invite \u00e0 une m\u00e9fiance critique. Tant que la crise Ebola n\u2019a \u00e9t\u00e9 per\u00e7ue que comme un drame humanitaire, elle a \u00e9t\u00e9 largement ignor\u00e9e. C\u2019est quand il a \u00e9t\u00e9 clair qu\u2019elle frapperait \u00e0 nos portes et pourrait avoir un impact sur l\u2019\u00e9conomie globale \u2013 qui ne peut se permettre de nouveaux chocs \u2013 qu\u2019elle a enfin \u00e9t\u00e9 prise au s\u00e9rieux.<\/p>\n<p>En outre, les trois pays touch\u00e9s par Ebola n\u2019ont pas \u00e9chapp\u00e9 aux ajustements structurels qui ont contribu\u00e9 \u00e0 la fois \u00e0 la d\u00e9composition des services publics, dont la sant\u00e9, et \u00e0 l\u2019ouverture des march\u00e9s aux biens et capitaux \u00e9trangers. Cette derni\u00e8re s\u2019est traduite par la privatisation de larges surfaces de terres au profit d\u2019activit\u00e9s mini\u00e8res et du d\u00e9veloppement de l\u2019agriculture intensive (palmier \u00e0 huile, ma\u00efs, soja, riz, caf\u00e9). Ces investissements qui peuvent avoir contribu\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9mergence de la maladie elle-m\u00eame, repr\u00e9sentent \u00e9galement des int\u00e9r\u00eats commerciaux importants \u00e0 prot\u00e9ger pour les pays \u00e9trangers.<\/p>\n<p>Quel sera le futur de cette maladie en Europe, aux \u00c9tats-Unis, en Asie? Les mouvements antivaccination qui donnent lieu \u00e0 la r\u00e9surgence de nombreuses maladies infectieuses rappellent qu\u2019en mati\u00e8re de sant\u00e9 publique, nous n\u2019avons dans les pays occidentaux aucune le\u00e7on \u00e0 donner \u00e0 d\u2019autres en termes de rationalit\u00e9 et de croyances. Comment nos soci\u00e9t\u00e9s du risque z\u00e9ro vont-elles pouvoir s\u2019adapter \u00e0 une maladie dont le traitement implique in\u00e9vitablement un risque d\u2019infection qu\u2019on ne peut totalement exclure?<\/p>\n<p>En Belgique, les premiers cas suspects d\u2019Ebola ont servi, disons\u2026 d\u2019exercice. Ils ont mis en lumi\u00e8re le manque d\u2019\u00e9quipement appropri\u00e9 et les d\u00e9fauts des locaux et proc\u00e9dures existants. Heureusement pour le personnel de soin, il s\u2019agissait de cas qui se sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9s n\u00e9gatifs. D\u2019autres ont fait les frais de cette improvisation. Aux \u00c9tats-Unis et en Espagne, deux infirmiers ont \u00e9t\u00e9 infect\u00e9s en traitant chacun un seul patient. Sommes-nous si s\u00fbrs que notre syst\u00e8me de sant\u00e9 pourrait g\u00e9rer ne f\u00fbt-ce qu\u2019une quinzaine de cas d\u2019Ebola introduits sans voir son fonctionnement gravement perturb\u00e9 ? Comment notre \u00e9conomie qui fonctionne \u00e0 flux tendu pourrait-elle absorber des restrictions de transport a\u00e9rien ? Si en Belgique, en Europe, on souhaite \u00e9viter de tenter ce test grandeur nature de nos propres vuln\u00e9rabilit\u00e9s, il n\u2019y a pas d\u2019autre choix que de tout mettre en \u0153uvre pour stopper cette \u00e9pid\u00e9mie-l\u00e0 o\u00f9 elle se trouve.<\/p>\n<p><strong>Pour un monde plus solidaire<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019\u00e9pid\u00e9mie d\u2019Ebola ne doit donc rien au hasard. Elle a pu se propager car elle a trouv\u00e9 des pays dans un \u00e9tat de mis\u00e8re absolue, des institutions internationales de sant\u00e9 publique fragilis\u00e9es et un syst\u00e8me \u00e9conomique qui autorise une partie de l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 vivre avec indiff\u00e9rence aux d\u00e9pens de l\u2019autre. Avec les crises \u00e9conomiques, avec la crise des r\u00e9fugi\u00e9s, l\u2019\u00e9pid\u00e9mie d\u2019Ebola fait partie de ces drames qui lient le monde. En Belgique, en Europe, nous pouvons continuer de penser que notre \u00e9conomie, notre d\u00e9veloppement, nos choix de gouvernance ne concernent que nous, mais ce serait nier la r\u00e9alit\u00e9 \u00e9conomique, \u00e9cologique et \u00e9pid\u00e9miologique. Tant que le destin d\u2019un gamin de Meliandou mort en Guin\u00e9e un jour de d\u00e9cembre 2013 nous restera \u00e9tranger, tant que notre humanit\u00e9 ne sera pas plus interpel\u00e9e par les r\u00e9fugi\u00e9s qui viennent mourir sur les plages d\u2019Europe, tant que nous n\u2019int\u00e8grerons pas l\u2019imp\u00e9ratif d\u2019un monde plus solidaire et moins d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9, nous resterons expos\u00e9s aux crises \u00e9cologiques, \u00e9conomiques, sociales, \u00e9pid\u00e9miologiques et syst\u00e9miques qui ne vont pas manquer de se succ\u00e9der<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9. Cet article para\u00eet \u00e9galement <a href=\"http:\/\/www.revuenouvelle.be\/blog\/e-mois\/2014\/10\/23\/ebola-une-epidemie-qui-ne-doit-rien-au-hasard\/\" target=\"_blank\">sur le blog de la Revue Nouvelle<\/a>, une version imprim\u00e9e para\u00eetra dans le num\u00e9ro de novembre de la revue.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><strong>Les maladies \u00e9mergentes comme la grippe aviaire, le SRAS (syndrome respiratoire aigu s\u00e9v\u00e8re), le MERS (syndrome respiratoire du Moyen-Orient) et aujourd\u2019hui Ebola ont toutes un point commun. 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